COSAQVES DE LA LIGNE DU KO U BAN
se. irouve Qanie ua.
c'était la porte. Elle donnait sur la principale rue de Taman. Là s'élevaient les maisons des officiers supérieurs ; de bonnes et confortables voitures, stationnant dans les cours voisines, témoignaient du nombre des chefs que les opérations militaires dont le théâtre était si voisin , avaient attirés dans ce pauvre village. Tout en face de nous veillait un nombreux corps de garde , dont les soldats portaient pour la plupart le costume des Circassiens : la tunique serrée, garnie de cartouchiers sur la poitrine , tandis que la tête est couverte par un large bonnet. Une fourrure épaisse forme le contour de ce bonnet, qui se déploie comme un turban , et donne un grand air à ces belles figures basanées. Les Cosaques du Kouban font le service de Taman; leurs postes, échelonnés sur toute la route militaire d'Ekaterinodar et sur les bords voisins du fleuve qui borne l'Asie , fournissent les escortes des convois. Rien de plus pittoresque que ces rustiques bivouacs, dont une chaumière est le quartier-général. Des chariots, destélègues, des chevaux en grand nombre, attendent le passage des voyageurs , car le poste des Cosaques est en même temps le relais, et chaque soldat devient, au gré de la circonstance , ou postillon ou cavalier d'escorte. Sur la limite du bivouac , ces sentinelles vigilantes montent la garde comme en présence de l'ennemi , tandis que les hommes du piquet causent et fument tranquillement près de leurs lances à la hampe rouge , symétriquement appuyées sur le toit. Désormais les heures étaient comptées ; malgré ce temps aflreux, nous nous mimes à étudier les environs de Taman , et tout d'abord l'église fut visitée : c'est un édifice isolé, défendu par un enclos contre les sables que le vent amasse souvent jusqu'à la hauteur des murs de clôture. L'église est en bois; elle est fondée sur une base antique, dans laquelle des marbres , des inscriptions grecques se trouvent bizarrement rapprochés. Ce séjour religieux et désolé se trouve hanté par une multitude d'oiseaux de ])roie , dont
nos coups de fusil troublèrent bientôt les retraites. Une trèsbelle race de faucons a élu son domicile sur ces murailles sacrées. Cette visite achevée, nous préférâmes à la noire réclusion qui nous attendait au logis commun une promenade sous la pluie, vers un lieu peu distant de Taman, où s'élève une forteresse qui domine la haute et noire falaise de la baie. Phanagorie, tel est le nom de cette citadelle qui, dans son enceinte de remparts, renferme de belles et spacieuses casernes. On rapporte que dans une certaine place de ce fort on peut retrouver encore les ruines d'une ancienne muraille qui date de la colonisation ionienne. Phanagorie et Taman étaient des établissements grecs au temps même où les Milésiens fondaient Théodosie et Panticapée.
Nous avons parlé de notre toit hospitalier; il nous fallut traverser un océan de boue pour y rentrer. Nous devrions cependant, en historiens véridiques, modifier un peu notre critique. La vieille hôtesse regardait évidemment comme une assez triste aventure le hasard qui lui avait ainsi amené une troupe d'étrangers dont les mœurs et le langage lui étaient inconnus. Si deux ou trois d'entre nous pouvaient, au moyen de la langue russe , se faire entendre de la vieille Cosaque , on voyait clairement que les allures exotiques de quelquesuns de nos collègues tourmentaient l'excellente femme, qui ne pouvait calmer sa mauvaise humeur qu'au moyen de certaines considérations bien sonnantes , et souvent renouvelées. D'abord c'était une somme convenue , qu'il fallait payer pour la chambre où nous étions entassés; mais, au grand bonheur de la vieille, chaque nouveau besoin amena un nouveau tarif. Ce fut donc tant pour le foin, tant pour notre sombre luminaire; chaque cuiller de bois fut cotée à son prix de louage; le sel même, oui le sel, ce symbole universel et gratuit de l'hospitalité en Russie, reçut pour la première fois peut-être, sur ces rivages, une estimation mercantile.
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Le mardi !28 septembre, nous étions cle bonne heure sur la route qui' de Taman conduit àBoughaz, au bord d'un vaste lac qui communique avec la mer : ce lac se nomme le limane du Kouban; ce fleuve mêle ses eaux aux eaux salées de cet immense bassin. C'était là chez les anciens la mer d'Hyrcanie, et les Tatars l'ont nommée Kisil-lach ou Pierre rouoe de la couleur de quelques rochers du voisinage. Quelques heures après, nous avions parcouru dix-huit verstes au moyen de télègues desservis par des chevaux et par des postillons du corps des Cosaques de la ligne militaire. Ces postillons en valent d'autres, à coup sûr; leur vitesse est égale à leur rare docilité. Nous arrivâmes au village nommé Boughaz; c'est un nom générique que les Turcs donnent à toute embouchure. Le village est adossé à des collines d'une médiocre élévation, tandis que tout en face, sur une pointe basse qui vient contourner le limane , s'élèvent les modestes bâtiments d'un lazaret où se purifient les provenances d'Anapa La réclusion exigée est de sept jours. Arrivés à la grille de cette quarantaine, nous y fûmes poliment accueillis par des agents, qui envoyèrent aussitôt prévenir quelques détenus sanitaires pour causer avec nous. Nous eûmes ainsi l'assurance que, sans contrevenir aux lois, nous avions la faculté de parcourir les environs de Boughaz et de gravir les collines voisines d'où la vue de l'Asie nous apparaîtrait plus étendue. Nous nous hâtâmes d'user de la permission ; laissant nos légers équipages à Boughaz , nous nous mîmes en devoir de gravir les monticules voisins pour arriver à un promontoire éloigné qui commande à l'embouchure du fleuve. Après avoir franchi quelques ravins , nous rencontrâmes sur un plateau légèrement déprimé et dominé par quelques éminences, une source bouillonnante de boue grisâtre qui sortait d'un sol dépouillé. Cette boue, presque liquide, s'écoulait sur les pentes du terrain et dégageait un gaz fétide. Sur les bords de chaque courant vaseux, nous remarquions des
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dépôts huileux chatoyants; comme aussi, sur le cratère de boue, chaque orifice donnant issue à la vase et aux bulles de gaz qui s'en dégageaient, s'entourait d'un anneau brun semblable à du bitume. Quelques amas de matière verdâtre, recueillis sur les mêmes cratères, observés depuis au microscope, ont présenté une agglomération d'animalcules appartenant au genre closlniin /mais gardons-nous d'anticiper sur le domaine scientifique de nos collègues. En peu d'instants nous reconnûmes dix-sept bouches semblables, d'où la boue s'élevait en bouillonnant sans bruit, fournissant de petites coulées bientôt évaporées. Ceci vu, nous continuâmes notre route, tantôt sur les mamelons escarpés, tantôt sur la grève du limane, où viennent mourir des eaux à peine saumâtres. Enfin, à midi, nous touchions au but de notre course, au cap élevé qui formait la limite que nous nous étions posée à nous-mêmes, point extrême de notre long voyage, nos colonnes d'Hercule poursuivies avec tant d'ardeur pendant plus de cent jours de courses souvent pénibles, entremêlées de bonne et de mauvaise fortune. Arrivés à cette limite que nous ne devions pas franchir, et pour ainsi dire à notre sistiiniLs lik tandem , nous embrassâmes d'un regard suprême cette jonction de l'Asie à l'Europe , cet admirable panorama, dernier et splendide tableau de notre laborieuse Odyssée.
Du côté de l'est, coulait le fleuve Kouban ; il sort du milieu de son ht de roseau pour s'unir à cette mer, qui n'est point une mer encore. Par-delà cet immense lac du limane , nous pouvions distinguer les belles masses de montagnes de la côte d'Asie, Anapa qui se baigne toute blanche au Ijord de la mer, et les amphithéâtres majestueux du Caucase, dont les plans vaporeux vont se confondre avec les nuages; vers l'ouest, Boughaz et son lazaret, posé comme un nid d'alcyons, à l'extrémité d'une langue sablonneuse. Le nord était borné par une suite de plateaux découverts. Le ciel , comme s'il eût voulu favoriser ce dernier coup d'œil jeté sur les monts,
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sur les eaux, sur les lignes de ce paysage que nous allions perdre à tout jamais, avait fort à propos réparti sa douce lumière sur les points qui nous devaient intéresser le plus. Mais eniin il fallait revenir sur nos pas : moment plein d'espérance autant que de souvenir, car si le résultat était ici, la récompense était là-bas !
Nous fûmes promptement de retour à Boughaz, et nos télègues ne se firent pas attendre. Les Cosaques, nos alertes cochers, paraissaient gais et dispos; ils excitaient leurs chev^aux par de petits cris et par des expressions d'encouragement, tantôt fort tendres, tantôt plus qu'énergiques; mais tout allait bien. Rentrés à Taman, nous avions quelque velléité de profiter d'une soirée paisible pour passer sur l'autre rivage, mais une intéressante recherche nous fit oublier les heures qui s'écoulaient. Entraînés sur les pas de nos naturalistes, vers le cap qui dessine au sud la vaste baie, nous y rencontrâmes un gîte de ces riches bivalves fossiles qui s'étaient trouvés en si grande abondance précisément en face et de l'autre côté du détroit. Ce dépôt était si riche, les échantillons en étaient si parfaits, que les profanes euxmêmes ne purent se défendre d'aider d'une main inhabile à enrichir la collection; si bien que, de retour chez notre digne hôtesse, il n'était plus temps de se mettre en mer.
Le 29 septembre, les premières lueurs du jour éclairèrent une mer bouleversée par un coup de vent; et les apparences les plus sinistres semblaient devoir nous condamner à rester sur cette triste terre encore un jour. Par bonheur le temps s'éleva vers midi, et nous pûmes reprendre la direction de Yeni-Kaléh, où nous n'arrivâmes que fort tard, tant le calme nous avait été contraire. Cette fois, au lieu de contourner la pointe qui s'avance sous les eaux et qui divise la baie de Taman et le détroit d'Azoô", nous l'approchâmes d'assez près pour que nos matelots pussent se mettre à l'eau et pousser notre barque, qui rasait le fond tout couvert de longues
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herbes. A Yeni-Kaléh, nous nous séparâmes de nos prudents et reconnaissants nautoniers; et nous reprîmes, non sans peine, le chemin de Kertch, car, pour nous procurer des chevaux, il nous fallut recourij.' à la location particulière.
Rien de tel que d'avoir un peu souffert, pour trouver bons tous les gîtes. A peine échappés à notre affreux séjour, Kertch nous parut une véritable capitale, féconde en délices de toute heure. Nous étions à peine installés à l'hôtel du Bosphore, qu'une invitation du prince Kherkhéoulidzeff vint nous chercher dans notre retraite, et nous nous rendîmes, pleins d'empressement, à une réunion de famille où ce digne gouverneur nous admit avec une bonne grâce dont une trèsjeune femme, la princesse Kherkhéoulidzeff, douce et angéhque figure, voulut bien partager toutes les prévenances.
Nous avons déjà mentionné l'ancien nom, le nom harmonieux de Kertch, Panticapée. C'est le nom qu'elle porta d'abord au temps où une colonie grecque s'établissait sur son emplacement. Les Milésiens y arrivaient sous la conduite du fils d'Actes, roi de Colchide, 1230 ans avant notre ère. On pourrait rechercher l'étymologie de Panticapée dans les mois Panti Képus, qui signifient, dans le dialecte dorien, partout et jardins. Hélas ! dites-moi le nom grec qui veut dire : jardin nulle part, et vous aurez le véritable nom de Kertch. Nos souvenirs ne peuvent se reporter sur aucune plantation, quelque chétive qu'elle puisse être, à plus forte raison sur aucun jardin. Panticapée, devenue la ville de Bosphore, au temps de Mithridate et de ses Bosphoriens, garda longtemps ce nom, dont l'étymologie, pour être vulgaire, ne nous semble pas plus raisonnable. Quoi qu'il en soit de ce Bosphore, détroit voisin de Panticapée, qui donna son nom à un royaume et à sa capitale, Kertch, longtemps en butte aux révolutions qui passèrent sur ces contrées, fut plusieurs fois détruite ; aujourd'hui seulement elle semble renaître de ses ruines. Cette ville compte, dit-on, trois mille habitants, ce
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qui est une population restreinte, si on la compare à l'espace qu'il lui est donné d'occuper. Tout le commerce de ce port se traite dans sa quarantaine , à laquelle aboutissent toutes les cargaisons qui se rendent dans la mer d'Azoff. Nous avons déjà exprimé l'opinion partagée par les personnes compétentes, qui attribue aux règlements sanitaires que Kertcli fait valoir en sa faveur une des causes du décroissement du commerce de Taganrog. Bien qu'on n'arrive à Kertch et qu'on n'en sorte que par un chenal étroit et tortueux, l'ancrage du lazaret est de nature à abriter une foule de navires qui se trouvent suffisamment garantis de la mer et des vents.
Le commerce peut donc tirer un grand parti de la position exceptionnelle de ce port; mais jusqu'à ce jour rien n'indique un essor bien rapide. Les affaires se traitent à Kertch sur un crédit assez étendu ; seulement l'argent y circule avec peine. Achetez à un marchand, et dites-lui de vous changer une pièce d'argent; souvent le marchand refusera de vendre s'il faut vous rendre de la monnaie. Vous jugez si le prix du change est élevé! Les magasins des détaillants de Kertch entourent la grande rue; ils sont abondamment garnis. Les marchandises fabriquées à Moscou y jouissent d'une prédilection marquée. Quant aux denrées coloniales, elles sont importées par des navires génois ou ragusais, qui, leur quarantaine faite, prennent leur chargement de grains dans la mer d'Azolf, ou reçoivent au pied môme des murailles du lazaret leurs cargaisons en laines, en suifs et en cuirs d'animaux.
Kertch entrepose une immense quantité de sel; ce sel provient des salines naturelles des environs de Pérécop. Un dépôt considérable des charbons importés de l'étranger pour le service des bateaux à vapeur y a été formé dans ces derniers temps. Ces deux denrées occupent à elles seules un personnel très-nombreux de douaniers. La pêche, trèsabondante dans la baie, fournit un aliment considérable au
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petit commerce. L'approvisionnement du marché est trèsvarié, tant en viandes qu'en très-beaux légumes, dont on se demande toujours quelle peut être l'origine et quels jardins cachés les ont fournis du milieu de ce steppe aride?
Les juifs sont assez nombi"eux à Kertch; leur industrie s'exerce dans de petites boutiques, et les étrangers sont quelquefois heureux de les rencontrer aux jours où quelque fête religieuse a rigoureusement fermé tous les autres magasins. Le fond de la population est russe ; mais on rencontre à Kertch un bon nombre de Tatars, plusieurs commerçants italiens, une quantité de familles grecques. N'oublions même pas quelques tribus de tsiganes, dont la misère n'a point autant qu'ailleurs dégradé la belle mine et la fière tournure. Nous avons dépeint une de leurs industries ; toutes ne sont pas aussi utiles, et la police est souvent obligée d'intervenir dans ces ménages vagabonds.
Le jour de notre départ, nous eûmes quelque peine à obtenir nos chevaux de poste. Après avoir dirigé sur Théodosie Michaël et son convoi de bagages, qui devaient nous y attendre, après avoir remis aux mains d'un expéditeur nos collections si fort grossies durant ce studieux séjour, nous prîmes à notre tour le chemin d'Arabat. Une pluie fine rendit nos premières heures de marche très-pénibles; la route, devenue glissante, permettait à peine d'avancer. Pour comble de malheur, vers quatre heures du soir , au milieu d'un steppe désert, notre robuste voiture valaque, éprouvée par tant et de si rudes exploits, vint à se rompre, sans espoir de remède. Rajustée tant bien que mal avec des cordes, nous parvînmes cependant à la conduire jusqu'au plus proche relais, qui était la station d'Arghin, cette maison de poste isolée que nous avions remarquée à notre précédent passage. Là, nous rencontrâmes les télègues nécessaires à notre caravane, et même on nous promit (promesse incroyable) de ramener trois jours après à Théodosie notre chariot complètement réparé. Les
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distances ne sont rien dans le steppe; à dix verstes se trouve l'atelier du charron; notre équipage y fut conduit avec précaution , et réparé à point nommé.
Nous roulions donc vers Arabat par une rout/ (ju'on peut dire isolée même dans ce désert. De ce côté du steppe, nous ne rencontrions d'autres créatures que de grands dromadaires qui paissaient çà et là, libres de toute entrave.
Nous arrivâmes, en hâtant le pas, à Arabat. La lune était levée ; mais, par la nuit, nous pûmes très-bien deviner ce bourg aux émanations fétides de l'atmosphère. Le parquet d'une pauvre chambre dans la maison de poste nous reçut bientôt ; tandis que dans la chambre voisine le maître de la poste, vieillard â la barbe vénérable, et qui dans sa propre maison n'avait pas d'autre couche que la nôtre, dormait d'un sommeil passablement aviné. Le lendemain matin, la pluie battait les petites vitres de la cabane de poste. Le maître, assez reposé pour s'occuper de ses voyageurs, ne se fit pas trop prier pour nous donner les chevaux nécessaires à une excursion sur la flèche d' Arabat, que nous voulions observer encore, puisque notre itinéraire, désormais plus rapide, nous interdisait de la traverser. Cette course fut faite avec toute la célérité possible. L'histoire naturelle gagna quelques observations recueillies sur cette singulière langue de sable, si peu élevée entre les deux mers , qu'on dirait qu'un souffle de vent suffirait à pousser les flots de l'une jusque dans l'autre.
Notre digne hôte, philosophe pratique en enfance, et dont l'ennui avait fait un ivrogne, avait poussé si loin son systèine consolateur, qu'à peine se souvenait-il de ce qu'il avait fait la veille. Dès neuf heures du matin, le malheureux s'était de nouveau administré sa dose complète d'abrutissement, et à chaque fois que nous l'allions tirer du cabaret où, sous une chaleur de trente degrés, il se gorgeait d'une eff'royable eaude-vie, il ne nous était pas possible d'en tirer autre chose
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que des sons inarticulés et des salutations accompagnées de tous les gestes respectueux que lui suggérait l'ivresse. Nous avions pris patience en visitant le fort turc, place ruinée à l'intérieur, mais dont les remparts et les fossés sont encore en bon état. Nous eûmes plus de temps qu'il n'en fallait pour parcourir les ruines d'une spacieuse mosquée et pour prendre le plan exact d'un bain dont la coupole subsiste encore. Un bain dans ce lieu écarté, c'était un luxe d'autant plus inexplicable qu'on ne saurait deviner d'où les eaux arrivaient. Les conduits de détail, en terre cuite, existent encore dans l'épaisseur des mars; mais nous n'avons pas retrouvé, sous les ruines, la prise d'eau générale de cette belle et spacieuse étuve qui contenait, outre sa salle principale, deux réduits où la vapeur circulait également. Dans l'intérieur de ce fort, tout couvert d'herbes assez fraîches, la zoologie s'enrichissait d'un bon nombre de reptiles. Mille couleuvres aux couleurs brillantes, attirées par un rayon de soleil, glissaient entre les tiges des mauves et d'une sorte de fenouil. La forteresse d'Arabat, prise d'assaut en 1768 par les troupes du prince Dolgorouki, est un polygone flanqué d'ouvrages à six pans qui rappellent les bastions. On y retrouve les ruines d'une poterne qui donnait sur la mer d'Azoff; l'entrée principale regarde le sud. Sur le flanc gauche de cette place forte s'étendait une ligne de défense assez longue pour s'opposer au passage, jusqu'au point où la mer Putride acquiert une certaine profondeur. Cependant le soir avançait, et avec la nuit la famine nous menaçait, car ce pauvre village d'Arabat n'oflrait d'autres ressources au voyageur que quelques pastèques déjà flétries par la saison, et cette détestable boisson dont notre maître de poste était en ce moment l'intéressante victime. Nous avions rapporté de Kertch de médiocres provisions et surtout de l'eau, mais nous avions tout épuisé; nous partîmes donc par fractions, et à grand'peine avions-nous obtenu les chevaux et les char-
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rettes nécessaires à notre transport. Les derniers d'entre nous arrivèrent à Théodosie à minuit, après avoir traversé le steppe à la lueur de la lune et par un grand froid. Plusieurs fois, dans ce court voyage, les hurlements d'une bande de loups étaient venus frapper leurs oreilles. Ces aniinau.\ voraces, à l'approche de la gelée, quittent leurs retraites, et viennent, en vrais barbares nomades, parcourir le steppe pour y tenter quelque attaque contre les bœufs des caravanes. Mais, nous disait notre postillon tatar, les bœufs savent se défendre ; ils ont de bons chiens qui les protègent, et les pauvres diables de loups n'ont pas d'autre gardemanger que les maigres débris que la mer jette parfois sur les rivages.
D'Arabat à Théodosie, c'est là une de ces transitions qui poétisent les voyages. Hier un pays aifreux, triste emblème de malédiction et de désespoir; aujourd'hui notre jolie ville génoise, tatare, russe, Théodosie enfin, mais non plus la ville riante comme il y a peu de temps, montrant à toutes ses fenêtres les plus frais et les plus beaux visages. L'hiver avait passé par là, et chacun avait regagné le foyer. Pourtant, nous disait-on, nous allions retrouver sur la côte méridionale les douceurs d'un automne prolongé, particulier à cette partie de la Crimée, et qui permet de retarder jusqu'aux premiers jours d'octobre la récolte des raisins. Plus d'une fois déjà nous avions entendu mentionner cette différence notable de température entre le steppe et la côte exposée au midi. Bien qu'un phénomène pareil s'explique tout naturellement par la disposition des lieux, il nous était difficile de croire aux rapports exagérés que nous avions recueillis dans l'un et l'autre sens. L'existence d'une plantation d'oliviers à Aloupka, la végétation des grenadiers et du genêt d Espagne qu'on trouve en quelques lieux de la côte méridionale, s'accordaient peu avec les froids extrêmes dont on nous avait parlé. D'un autre côté, nous venions d'éprou-
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ver les atteintes d'un hiver anticipé, triste démenti donné au climat tempéré dont jouit la péninsule. C'est pourquoi nous prîmes le parti de nous en remettre à l'expérience de M. de Steven. Avec une complaisance et une bonne grâce dont nous exprimons ici notre reconnaissance, M. de Steven nous fournit bientôt les utiles documents que voici :
Des observations sur la température moyenne de la Crimée ont été suivies dans la maison de campagne du savant professeur près de Symphéropol, pendant douze années consécutives (du 1"' janvier 1822 au 1" janvier 1834 ), par luimême, et en son absence par une personne instruite. Elles ont été calculées par M. le colonel Markevitz, qui dirige actuellement à Saint-Pétersbourg les études du deuxième corps des cadets. L'élévation de la maison au-dessus de la mer Noire est, d'après les calculs du professeur Goebel , de cent trente-trois toises deux pieds français, soit deux cent cinquante-neuf mètres quatre-vingt-sept centimètres. Elle est exposée aux vents d'est , mais abritée de ceux du nord. Les observations ont été faites au lever du soleil , tant en hiver qu'en été; à très-peu d'exceptions près, cette heure a toujours présenté le minimum, tandis que le maximum a été observé à deux ou trois heures de l'après-midi , et la température moyenne à dix heures du soir.
Le tableau suivant comprend la moyenne de cette période de douze années, pour chaque mois et pour toute l'année, celle des vingt-quatre heures étant déduite du maximum et du minimum de chaque jour ; les observations ont été faites d'après les systèmes de Schouv et de Ciminello.
N. B. Toutes les dates sont celles usitées dans l'empire de Russie et qu'on nomme vieux style. On sait qu'elles présentent sur les dates des autres contrées de l'Europe un retard de douze jours.