TEMPERATURE MOYENNE, THERMOMÈTRE RÉAUMUR DE
Au lever du soleil.
Minimum.
Janvier — 1,
Février — I,
Mars + 1,
Avril + a,
Mai + 8,
Juin + H,
Juillet +12,
Août +10,
Septembre + 7,
Octobre + 3,
Novembre + 1 ,
Décembre — 0,
Moyenne de l'année. . + 4,
A 2-3 heures après-midi.
Maximum.
+ li,
A 10 heures
di
soir.
Moyenne I
Moyenne
des 24 heures.
Différence
entre le mavimum et le min.
5, 52 8, iiO
Le mois de juillet est ordinairement le plus chaud de l'année ; mais , en 1828, 1830 et 1833, le mois de juin a offert la plus haute température.
Le mois de janvier est aussi communément le plus froid , sauf les années 1822 , 1825, 1826 et 1832, où ce fut le mois de février.
A l'exception de l'hiver de 1832, qui a été froid par toute l'Europe , la température moyenne de l'année a très-peu varié ; l'année 1831, qui, après celle de 1832, a été la plus froide , n'a eu que 0,62 de moins que la moyenne de 8,03 10,04. centig.).
Du 1"' décembre au 1" mars. — Température moyenne de l'hiver. 4- ^-^ ^'6
Du 1" mars au l" juin. — du printemps. + 8, 9/i
Du 1"' juin au 1"^' septembre — Température moyenne de Tété. -\- 15, 88
Du l""' septemb. au l"' dée. — de l'automne. + 6, 77
Cette température est sujette à beaucoup de variations.
[■inpératiiro moyeniir. Maximum. Miiiimmu. Dillérpuco.
Hiver. (182/1) -{- 2, 70 — 1, 39 ù, 09
Printemps. (1828) + 9, 86 (1825) + 7, 51 ù, 09
Été (1827) + 17, 08 (1832) + 13, 60 3, hS
Automne. (1825) + 8, 86 (1832) + /|, 63 ^i, 23
Le maximum moyen de l'ariDée est + ^6,55 ; il a varié de
Le minimum est — 1 1,21 ; il a varié de — 10 ( 1824) à —
La plus grande chaleur s'observe entre le 20 juin et le 1 0 août ;
Le plus grand froid , entre le 0 janvier et le 15 février.
La dernière gelée , date moyenne, est le 6 avril ; elle a été le 18 mars pour 1828 et 1829, et le 29 avril pour 1833.
La première gelée, date moyenne , est le 8 octobre.
Elle a été le 23 octobre en 1829, et le 25 septembre en
La température moyenne a été à Nikita, sur la côte méridionale, entre les années 1826, 1827 et 1830, de + 10,04., et à Symphéropol, de + 8,35 ; différence 1,09.
On voit donc, au moyen de ces calculs, dont la justesse ne saurait être mise en doute , combien dans ce pays les
TlIKOnOSIK. /lZi5
personnes les plus instruites paraissent s'exagérer les variations du climat de la Crimée , et quelle différence peu considérable existe entre la température moyenne des deux versants de la chaîne de Crimée.
Le jour était venu où nous devions quitter Théodosie. Dans notre course maintenant rétrograde, chaque pas va laisser un adieu après lui. Adieu donc à Théodosie, la belle Milésienne, si belle que ses fondateurs l'avaient nommée (hm (Ir Dirii; après ce nom , tout empreint de la poésie grecque , la ville s'était nommée Ardanda; cela veut dire les scpl (lieux. Ce fut vers le xiif siècle seulement que les Tatars lui imposèrent le nom de Kaffa, rinfi'hh, au temps où les Génois y apportèrent leur culte et leur industrie. Après la chute de la puissance génoise, au xv*" siècle, Kaffa vit bientôt l'apogée de sa puissance, à ce point que les Turcs la nommaient koutchnuk Stawboul , la petite Constantinople ; et aussi quelle ville en ce temps-là eût mieux mérité ce beau nom que Kaffa l'opulente? Dans sa vaste enceinte de murailles chrétiennes , la cité musulmane renfermait cent mille habitants, Tatars, Grecs , Arméniens, Juifs karaïms , et peutêtre encore quelques familles génoises échappées à la proscription ; cent soixante et onze fontaines jetaient sur ce sol, exposé sans défense au soleil , une fraîcheur salutaire ; cinquante églises chrétiennes, cinquante et une mosquées, trois mille six cents maisons, neuf bains publics, deux grandes places et quatre cimetières où chaque culte trouvait sa terre sainte , telle était la ville 1 Six à huit cents bâtiments venaient chaque année mouiller dans les flots de la baie ; toute la vie de la Crimée était là. Telle était Kaffa ; mais à cette heure Théodosie ou plutôt Féodocia, car tel est son nom russe , se souvient à peine de tant de splendeur. Ce qui a échappé aux discordes civiles , aux invasions , nous l'avons dit au commencement de ce chapitre; et encore faut-il remarquer combien , si l'on considère son état de mi-
sère et d'abaissement vers la fin du siècle dernier, Féodocia est aujourd'hui une ville en progrès.
M. le docteur Graperon , le studieux antiquaire qui a pris Théodosie sous la protection de sa science, a eu l'heureuse idée de composer un plan où l'ancienne Kaffa se trouve ingénieusement reproduite. Au moyen des ruines dont il connaît l'emplacement, M. Graperon a restitué à la ville son étendue, ses beaux remparts, ses nombreux édifices et ses fontaines aujourd'hui taries. C'est là un estimable travail et d'un intérêt puissant à coup sûr pour l'archéologie.
Notre route nous conduisit à Olouz; c'est le seul chemin qu'on doive suivre , si de Théodosie l'on veut gagner Soudagh sans trop s'écarter de la mer. Après avoir dépassé le village pittoresque de Koktébel, que nous avions déjà exploré, la belle vallée d'Otouz se déploya devant nous, et encore une fois nous nous trouvâmes heureux de retrouver ces montagnes qui sont à la fois si majestueuses et si pittoresques. Otouz, dans la langue tatare, signifie trente. Autant de villages, dit-on, s'élevaient jadis dans la vallée; il en reste aujourd'hui un seul , moitié tatar, moitié russe , disséminé sur un vaste espace, et aussi grand à lui seul, sans nul doute , que les trente hameaux d'autrefois. De riches vignobles couvrent tous les coteaux d'Otouz ; au-dessus même de ces pentes fertiles se dressent les nobles crêtes des montagnes. Tous ces environs sont célèbres par les curiosités naturelles qu'ils ofi'rent à l'observateur : des grottes, des cascades, des rochers de formes bizarres; ce sont là autant de visites intéressantes, un but de promenade pour les voyageurs. Retenus pendant tout un jour dans cette charmante vallée par une aimable famille grecque que nous avions connue à Théodosie, nous y reçûmes une hospitalité cordiale, et le lendemain, G-18 octobre, nous reprenions, à notre grande joie, notre régime équestre, qui est la meilleure façon de voyager dans cette contrée.
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Malgré des journées assez belles, éclairées par le dernier soleil de l'automne , si doux et si court , le froid des nuits se faisait déjà sentir. Pour la première fois, nous avions trouvé à Otouz de la glace assez épaisse. De cette belle vallée , pour gagner le village de Koz, nous eûmes à parcourir un sentier admirable, tracé dans les bois, tantôt montant sur des cimes élevées, tantôt s'abaissant au fond d'étroits ravins; partout une solitude , un silence et des sites encbanteurs. Les feuillages , chargés des teintes diverses de l'automne , ajoutaient un grand charme au paysage ; si bien que la côte du midi , durant notre excursion dans les steppes orientaux , semblait avoir revêtu tout exprès une autre parure pour nous apparaître plus belle que jamais. Koz ne doit sa célébrité qu'à ses coteaux, riches en vignobles. Le village est triste, brûlé, inhabité en partie durant la moitié de l'année. Koz est un pressoir ; on y fait du vin ou l'on n'y fait rien.
Pourquoi ne point parler ici de l'une des petites misères de notre voyage? Quel voyage n'a pas les siennes! Cette journée de marche assez pénible, car les rayons du soleil étaient encore ardents, s'écoula pour nous dans un jeûne complet. Partis d'Otouz avant le lever de nos hôtes obhgeants, nous avions compté sur Koz, et Koz ne nous offrit qu'un triste hameau très-affamé lui-même. Un village tatar situé non loin de là, Toklouk, s'élève avec son joli minaret au milieu des vergers; mais les vergers étaient dépouillés, toutes les maisons étaient closes, chacun travaillait aux champs; seulement une fontaine à l'eau glacée représentait cette hospitalité pieuse dont les Tatars se font un devoir. Cependant nous traversions des coteaux assez nus qui s'échelonnent entre la mer et les montagnes ; des vignobles immenses s'étendaient sous nos yeux : fort heureusement pour la paix de nos consciences, la vendange avait passé sur cette contrée. A la fin , vers le soir, nous descendîmes dans la vallée de Sou-Dagh , et avant que nous eussions
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atteint le village, relégué au fond de ce riche vallon, quelques grappes de raisin bien acquises nous rendirent au moins quelques forces.
Le lieu qu'on nomme Sou-Dagh est, à proprement parler, une petite contrée où se trouvent disséminées çà et là une multitude de maisons de campagne, chefs-lieux de nombreux établissements vignicoles. Le village, qui se compose d'une jolie église , de quelques maisons et d'une sorte de khan où logent les commerçants au temps des vendanges , occupe le nord de cette spacieuse vallée. De là jusqu'au bord de la mer, le terrain suit une pente douce , qui favorise le cours du Soouq-soii , eau froide en langue tatare. Ce frais ruisseau féconde tous les environs, après quoi il va se jeter dans la mer, au pied même de la montagne qui porte les imposantes ruines de l'ancien établissement génois.
Sou-Dagh, ce mot pittoresque composé, à la façon des peuples de ce pays, de deux syllabes significatives, veut dire : eau et montagne. C'est en deux mots tout le site qu'on a sous les yeux. Ce nom-là doit être bien ancien, puisque au temps des colonies grecques il était déjà connu, avec quelques variantes qui en faisaient tantôt Soldaïa ou Suiigdaïa. Vers le ix' siècle, la prospérité de Sou-Dagh était si grande, que cette ville donna son nom à toutes les possessions grecques en Crimée qui furent réunies sous la dénomination commune de Sogdaïa. Plus tard, Sou-Dagh, sous les Génois, s'éleva encore à une grande puissance; aujourd'hui ses ruines couvrent un immense promontoire de leurs murailles encore debout ; des tours solides en forment l'enceinte. Au pied du mont, vous pouvez voir un misérable hameau tatar; en continuant votre ascension vers la ville détruite , vous trouverez une fontaine turque à la sculpture élégante, dans laquelle on a incrusté une figure de saint Michel grossièrement dessinée.
La forteresse était jadis entourée d'un fossé que le temps
SOU-DAGII. V|(,
a comblé; tout comme à Balaklava, le sol de cette ancienne citadelle est d'une déclivité incommode. Cependant, vers ia partie basse qui avoisine les murailles , on remarque encore quelques grandes constructions : deux casernes délabrées, ruines d'une ruine, car elles avaient été construites avec des débris antérieurs; des citernes spacieuses et des conduites d'eau pratiquées avec intelligence; une mosquée et quelques maisons modernes, mais abandonnées, tels sont les vestiges actuels de cette riche Sou-Dagh qui, longtemps favorisée par l'emplacement de son port, par la protection de sa forteresse et la fertilité admirable des contrées voisines , était une reine pour la puissance et pour le commerce. Figurezvous , dans ces temps reculés , la délicieuse vallée toute couverte de sa végétation vigoureuse et de ses larges forêts sous la voûte desquelles coulait une limpide rivière. Voyez-vous, près de ce site d'une si simple poésie, une ville active et mouvante, un port rempli de vaisseaux ? Vous aurez alors une idée de la vallée de Sou-Dagh tant célébrée. Aujourd'hui toute cette large couleur a fait place aux beautés plus utiles d'un immense vignoble , entrecoupé par des vergers fertiles. C'est au printemps surtout, nous disait-on, qu'il faut voir Sou-Dagh, au temps où les amandiers et les pêchers couvrent de leurs fleurs tout ce riant bassin si favorisé de la nature ! Chaque siècle amène sa parure et sa poésie.
Un triste abri dans une misérable chambre , une litière abondante , de grandes courses aux environs , des chasses fructueuses, des visites intéressantes aux ruines, aux eaux sulfureuses du voisinage , si renommées pour certaines maladies de la peau, et aussi aux ravins schisteux que la tradition du pays transforme trop facilement en houillères, tel fut notre régime et l'emploi du temps que nous passâmes à Sou- Dagh, Nous quittâmes cette belle contrée toute retentissante du bruit des futailles et des pressoirs, et nous dirigeâmes notre cavalcade nombreuse vers le village de Koutlak, au
nord de la vallée , dans un pays d'une fertilité remarquable. De Koutlak, nous redescendîmes vers la côte dans un ravin immense, tout rempli de pierres roulées par les torrents; nous arrivâmes ainsi à la nuit à Kapskhor.
C'est là un beau village tatar : l'espace ne lui manque pas ; il est disposé avec art sur un grand amphithéâtre où les maisons sont rangées par gradins superposés , de telle sorte que toutes ces terrasses se commandent. Une mosquée toute neuve occupe l'un des flancs de la montagne. Là nous mîmes pied à terre , et nous fûmes reçus avec la grâce la plus élégante et la plus digne , par un moullah qui sortait de la mosquée; ravissante figure, vrai type d'une tête de Raphaël. Bientôt nous fûmes remis aux soins de l'ombachi, qui, du haut de sa terrasse , convoqua à grands cris tous ceux dont l'art ou la présence étaient nécessaires pour 1 hospitalité qu'il nous préparait. C'était l'heure où chaque famille était réunie pour le repas du soir. A ce signal du chef de village, vous eussiez vu tout ce monde sortir en foule et couvrir en un clin d'œil toutes les terrasses, pour s'enquérir du sujet de cet appel suprême ! C'était là un de ces spectacles si étranges, qu'ils restent gravés dans la mémoire. Nous reçûmes pour logement une chambre fort propre, toute garnie de tapis. Déjà les papiers qui servent de vitres aux Tatars durant l'hiver avaient été soigneusement collés sur les barreaux des étroites fenêtres. Un souper tout patriarcal, préparé avec une adresse et offert avec une bonhomie remarquables , termina la journée et nous disposa au sommeil.
Le 9 octobre, nous reprîmes le chemin de la côte. Nos bons hôtes de Kapskhor nous avaient donné pour guide principal un saint homme, un hadgy, dont le turban blanc indiquait le pèlerinage à la Mecque. Notre départ fut un peu retardé par un motif tout philanthropique. Un jeune Tatar était venu la veille s'informer s'il y avait parmi nous un médecin, et il avait témoigné une grande joie en trouvant le
DE S()U-I),\(1II A ALOUCMT/\. /,:,!
docteur Léveillé tout disposé à lui enlever une loupe incommode qui, du sourcil où elle était placée, menaçait d'envahir la paupière. Rendez-vous pris pour le lendemain matin, le jeune homme, si décidé la veille, ne reparut plus, et nous ne quittâmes le village qu'après une recherche à laquelle vraisemblablement il s'estima trop heureux d'échapper.
Les montagnes que nous parcourions, quoique fort élevées et fort imposantes par leur hauteur même, sont d'une forme vulgaire qui ne prête au paysage aucun caractère particulier. D'immenses ravins, des montées escarpées, telle fut notre route de toute la matinée. Après avoir aperçu à quelque distance une tour antique attribuée à la période romaine, et que les Tatars nomment Tchobaii-Kalch, Tour des Bergers, nous ne tardâmes pas à découvrir le village d'Oaskout, enseveli dans une vallée profonde. Là nous eûmes quelque peine à obtenir des chevaux. Le digne ombachi, qui, dans cette saison avancée, n'attendait guère d'aussi nombreux voyageurs, avait laissé tous ces animaux prendre à leur gré le chemin des montao;nes, et ce fut un lonç^ et pénible travail que d'aller au loin réunir le nombre de coursiers nécessaire à notre cavalcade. Le soir s'approchait lorsqu'un pays plus riant se développa sous nos pieds. Après avoir longtemps descendu pour gagner une étroite vallée dans laquelle nous traversâmes deux ruisseaux, nous aperçûmes Touak, village agréablement situé non loin de la mer, qui domine les beaux arbres de ses vergers. Pendant qu'on sellait nos chevaux, nous nous étendîmes sur un moelleux tapis que l'ombachi du lieu avait fait placer sur un toit en terrasse, et là on nous servit pour souper du raisin et du vin doux. Ce frugal repas terminé, la cohorte voyageuse se remit en route, et traversant bientôt Koulcliotik-Onzcn et Kourou-Oi'zen, petit Ruisseau et Ruisseau sec, jolis villages aux noms significatifs, elle fut surprise par la nuit au moment même
OÙ elle abandonnait toute route tracée pour suivre jusqu'à Alouclita les hasards d'un rivage inégal.
Nous avions rencontré, à l'endroit même où finissait le sentier battu, deux bergers tatars qui, tournés vers le point de l'horizon où le soleil avait disparu, s'acquittaient avec ferveur de leurs dévotions du soir, en se prosternant sur un petit tapis étalé devant eux. Alouchta? demandâmes-nous; où est le chemin d' Alouchta? Les dévots pasteurs nous montrèrent simultanément le rivage de la mer, et nous eûmes besoin d'une seconde affirmation pour nous convaincre que c'était vraiment là un chemin. Cependant, une fois que nous eûmes bien compris de quoi il s'agissait , notre cavalcade serrée s'engagea sur une grève de galets roulants. Nos guides, empêchés par le bagage dont l'édifice peu solide s'écroulait à chaque instant, avaient beaucoup perdu de leur vitesse ; déjà même une grande distance les séparait de nous. Ceci nous semblait cependant un étrange chemin ; car nous ignorions tout à fait que cette seule partie de la côte n'a pu être comprise encore, faute de temps, dans le système utile de routes commodes et unies que l'administration du comte Woronzofi" a répandues sur ce beau jardin méridional. Nous avancions donc, tant bien que mal, sur ce sol mobile où l'ardeur de nos excellents chevaux s'amortit tout d'un coup. Au bout d'un moment, la nuit était noire; bientôt le vent s'éleva; la mer grossie vint baigner les pieds de nos montures, en même temps qu'une pluie horizontale et glacée nous frappait au visage. A cet instant, la position, comme disait Raftet, commença à sr (hssiucr. Les ténèbres étaient si épaisses , que pas un de nous ne voyait la tête de son cheval ; on marchait ainsi comme dans un gouffre, sans autre guide que le bruit des vagues qui roulaient les cailloux. A chaque pas, c'était un nouvel obstacle : ici des arbres renversés ; là une fondrière invisible, mais que l'admirable instinct des chevaux devinait toujours. Ces intelligents animaux allaient
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gravissant en vrais aveugles, tantôt des rochers écroulés vers la mer, tantôt un étroit sentier de la falaise mouvante qui s'effondrait sous leurs pas. Transis de froid, percés de pluie, après vingt chutes dont par bonheur l'obscurité nous dérobait le danger, nous employâmes trois heures, longues et pénibles s'il en fut, à faire le trajet de quelques verstes qui nous séparait d'Alouchta. Enfin une- lumière nous apparut , signe de salut dans cette nuit profonde. Nos chevaux, reconnaissant un sol plus ferme, reprirent leur pas assuré; nous traversâmes, sans la voir, une petite rivière, et nous nous arrêtâmes sous les vastes galeries d'une belle maison dans le style turc. Cette maison était la poste d'Alouchta. Une heure après, tout était oublié. Cependant deux de nos compagnons, qui voulaient assurer notre retour par le bateau à vapeur, car c'était le dernier bateau, et son prochain départ nous était connu sans que la date en fût bien précise, jugèrent à propos, après une heure de halte, à minuit, de prendre sur le reste de la caravane une prudente avance, pour se rendre à Yalta. Aussi bien, rien n'était plus facile; nous étions à la poste même ; il n'y avait qu'un signe à faire. Un télègue fut bientôt prêt, et voilà nos deux voyageurs installés côte à côte dans l'étroit chariot, qui part sous des flots de neige, tandis que nous rentrons en véritables sybarites pour nous étendre, dans nos manteaux en guise de matelas, autour d'un poêle ardent. Le sommeil s'emparait déjà des voyageurs fatigués, quand résonnait encore dans la montagne voisine la clochette du télègue qui emportait nos deux camarades morfondus.
Mais voilà que le lendemain, à huit heures du matin, une clochette, et c'était la même à n'en pas douter, réveille la cohorte endormie. Quelle surprise! et qu'est-il arrivé? Rien, ou du moins peu de chose. Nos deux collègues, au milieu des adieux de la veille, avaient tout simplement oublié d'indiquer au postillon la route qu'ils voulaient suivre. Assis à
Zlô/i VOYAGli DAINS LA RUSSIE AIE H I DION ALE.
peine sur leur léger chariot, ils avaient prononcé le mot sacramentel parhoU, va ! et le postillon s'en était allé. Mais de quel côté, hélas ! Tout droit au nord , vers le Tchadir- Dagli, vers Symphéropol, tandis que la route des aventureux coureurs de nuit devait les porter au sud et du côté de la mer. La neige était si furieuse, le vent si mugissant, que nos déplorables camarades s'en allaient ainsi sans savoir où, et comme va la feuille que pousse l'orage. Vint un relais, Taoc/ian-Bazar, le Marché aux Lièvres, jolie maison de poste qui s'élève au bord d'un chemin, sur le flanc oriental du Tchadir-Dagh, et qui ressemble à une capricieuse fabrique dans un jardin anglais. Ici nos explorateurs, réveillés et possédant à eux deux toute la science nécessaire pour construire en langue russe une phrase de trois mots, demandent au maître de poste : Combien de verstes jusqu'à Yalta? — Cinquantequatre, répond le fonctionnaire. — Cinquante-quatre ! Impossible ! cet homme dort à coup sûr. Alors on prend une plume, on fait écrire le chiffre fatal à l'employé ; puis tout s'explique, à la douloureuse stupéfaction de nos collègues, qui nous reviennent enfin tout blanchis de cette malencontreuse campagne.
Cependant la route qui mène à Yalta était à peu près dépourvue de chevaux, car la plupart étaient retenus pour des services publics. Il nous fallut prendre, pour regagner ce rendez-vous commun, tous les moyens qui nous furent offerts ; nous nous échelonnâmes sur ce beau chemin à des distances inégales, ceux-ci à cheval, ceux-là en voiture, chacun comme il put.
Nous avons décrit ailleurs la situation pittoresque d'Alouchta. Ce bourg, qui s'élève à la descente d'un ravin gigantesque, est placé là comme une sentinelle chargée de veiller sur ce grand défilé. Alouchta et Sou-Dagh sont les deux seuls points de la côte où s'interrompt le premier plan de la chaîne taurique. L'on dirait que le second plan de
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montagnes, qui complète le rempart, n'est placé là que pour défendre la côte contre le souffle désastreux des vents du nord. A Alouclita, le mont protecteur n'est rien moins que le majestueux Tchadir-Dagh. Le bourg d' Alouclita, grâce à sa situation si naturellement stratégique, n'a pas été sans quelque illustration. Au V siècle, lorsque Rome domina ces contrées en les protégeant contre les barbares, l'empereur Justinien fit élever un fort à l'entrée de la vallée d'Alouchta ; ce fort eut nom Phrourion. Trois hautes tours de cette citadelle sont encore debout à l'ouest du ravin, au milieu des cases des Tatars. Depuis ces temps éloignés, Alouclita, dont le nom slave est, dit-on, le diminutif câlin de ce beau nom d'Hélène, le plus populaire de la Grèce, Alouchta est devenue une grande ville et même une ville épiscopale. Aujourd'hui elle a perdu quelque peu de son importance ; ce bourg s'enorgueillit justement de sa belle position , de sa double vallée toute couverte de jardins et de vignobles, arrosée par deux ruisseaux dont le Korbekoïou est le plus considérable. Sa valeur officielle se borne à un bureau de poste pour les lettres et pour les relais, à un chef-lieu de douanes. Une belle hôtellerie bâtie dans le goût asiatique, une mosquée toute neuve et quelques magasins, complètent la statistique architecturale de ce heu, qui ne peut manquer de prendre un accroissement notable lorsque seront terminées toutes les routes qui doivent y aboutir.
D'ailleurs la plantation de la vigne, cette heureuse spéculation de la Crimée méridionale, a déjà fait tant de progrès, que la déciatine de terre s'est élevée depuis dix ans du prix de 50 roubles au prix énorme de 800 roubles, et encore à ce prix-là ce ne sont pas les acquéreiirs qui manquent.
Reprenons donc notre route vers Yalta. Si vous voulez admirer une série de beaux paysages, contempler tour à tour la nature dans toute sa majesté sauvage ou dans ses
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plus séduisants détails, parcourez cette jolie route, riante allée du plus beau parc, habilement contournée pour ménager une variété de sites vraiment enchanteurs. Mais ici, comme sur le chemin de Yalta à Aloupka, nous n'essaierons pas de décrire, nous nous bornerons à une simple nomenclature des lieux parcourus.
Un temps déplorable, qui nous poursuivit à travers ce riche labyrinthe de rochers et de forêts, ne nous empêcha pas cependant de distinguer Bouyouk-Lampal, le grand Lampat, souvenir effacé de l'ancienne Lampas, qui s'élevait au bord des eaux au temps des colonies grecques, et qui attirait sous ses murs, bien connus des marchands, des navires mal abrités contre les tempêtes. Un peu plus loin , nous aperçûmes Parthénite. Ce nom antique désigne aujourd'hui un domaine fertile en raisins et un riche village où l'on cultive avec succès le lin et le meilleur tabac de la Crimée, si riche sous ce rapport. Sur toute cette côte on peut suivre les traces d'un bouleversement immense causé par les convulsions du globe. Parthénite dépassée , vous vous enfoncez dans un mystérieux paysage, bien loin cette fois de la mer, car le grand A'iou-Dagh, le Mont de l'Ours, s'élève comme un immense cône surbaissé , en même temps qu'il plonge sa base dans la mer. Entre ce rocher et les monts tauriques s'étend une vallée abritée, et sur ces pentes du second plan quelle admirable route ! Vous y retrouvez les souvenirs de la Suisse qui ont frappé tous les voyageurs ; et en effet rien n'y manque : rochers, moulins, ponts audacieux, cascades bruyantes. Comme tous les défilés de montagnes, ces chemins ont leurs légendes et leur poésie. Si vous écoutez les maîtres de poste, les voituriers tatars, les felds-jujjcrs euxmêmes, ces courriers toujours armés pour protéger les dépêches du gouvernement, il ne tiendra qu'à vous de croire qu'un brigand inconnu, quelque Schubry tatar, se rencontre parfois dans ces embuscades isolées et qu'il va enfouir au
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sommet de rAïou-Dagli le butin de ses mystérieuses expéditions. Au reste, ces traditions, plus poétiques que terribles, n'empêchent pas la route d'être parcourue sans accident à toute heure de la nuit et du jour.
Un heureux site encore, c'est le domaine d'Artek, pour lequel un ?n cien possesseur, helléniste autant que romanesque, a niventé le nom de kardialricon, ou remède du cœur; c'est un nom qu'on dirait tout frais cueilli dans le Jardin des Racwcs grecques du R. P. Lancelot. Arrive ensuite Oursouf, cet autre fort de Justinien qui se nomma, au temps de linvasion slave, Gorzabita, Montagne éclatée. Oursouf, à son tour, a été génois. Des ruines qui datent de l'occupation de Gênes et qui ont peut-être des fondations romaines, surmontent ce bourg qui se dresse en amphithéâtre au bord d'un ruisseau. En ce lieu, vous laissez à votre gauche À'i- Danil^ un vignoble que protège le nom de saint Daniel. De pareilles dénominations sont usitées fréquemment sur cette côte. Le cap Aï-Todor est dédié à saint Théodore. Aï-Petri, ce rocher qui domine Aloupka comme une tour crénelée; Aï-Vassilli, cette grosse et noire montagne que nous allions atteindre, sont autant de traces d'une ancienne nomenclature donnée par le Bas-Empire. Le mot agios, saint, a depuis été contracté jusqu'à devenir aï. Le génie elliptique des langues orientales défigure ainsi les noms en se les appropriant.
A quelques pas d'Aï-Danil, Nikita vous apparaît; c'est un beau village bâti à l'ombre des noyers. Nous n'avons pas besoin d'ajouter que l'eau vive, cette richesse de la Crimée méridionale, arrose abondamment ces fertiles ravins. Plus bas que le village, entre la mer et Nikita, s'étend le célèbre jardin botanique de la couronne, fondé en 1812. Ce jardin précieux renferme une foule de plantes cultivées avec un soin que la beauté du ciel et la vigueur du sol ont favorisé au delà de toute espérance. Au temple verdoyant de la
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science, il fallait un sanctuaire; à cet effet, un simple édifice à colonnes a été érigé au centre des plus riches points de vue, et le buste de Linné, ce savant et ingénieux inventeur de la botanique, protège du haut de son piédestal toute cette docte végétation. Une si courte visite, et si fort contrariée par le mauvais temps, n'était guère faite pour satisfaire notre zélé botaniste. Aussi, dès le lendemain, le docteur Léveillé était-il revenu sur ses pas pour vivre tout un jour de cette bonne vie de la science dont les adeptes seuls savent apprécier les délices.
A mesure qu'on s'approche de Yalta, on retrouve sur les croupes escarpées des montagnes la végétation qui couvre la vaste enceinte du Stillé-Bogas. Nos lecteurs se souviennent peut-être que nous avions remarqué au départ ces beaux pins et ces genévriers tortueux. Nous suivions donc au galop la route qui nous menait à Yalta, lorsque tout près de Massandra, belle terre du comte Woronzoif, nous avisâmes quelques hommes à cheval enveloppés dans leurs hojirkas. Ce sont d'excellents manteaux circassiens, véritablement imperméables^ comme on dit à Paris. Le chef de cette cavalcade n'était autre que le comte Woronzoif lui-même. A notre aspect, le noble comte laissa voir une expression de profond mécontentement, et il adressa d'un ton sévère de vifs reproches au postillon qui guidait le premier télègue de notre caravane. C'est qu'aussi cet homme était gravement coupable. Au mépris des règlements les plus précis , il avait attelé trois chevaux à sa fragile voiture, quand les dangers d'une route toute bordée de précipices ne permettent que deux chevaux à cet endroit du chemin. Ajoutons que l'imprudent conducteur, vieux soldat mutilé, n'avait qu'un bras pour diriger trois coursiers pleins de fougue, toujours lancés au galop et qui se précipitaient avec une effrayante rapidité dans les tournants. Donc la semonce fut rigoureuse, et nousmêmes, ignorants du règlement et de la faute, nous en de-