YALTA
meurions assez interdits. Quant au coupable, il savait trèsbien quel châtiment l'attendait. Ceci fait, le gouverneur général quitta son air sévère, et, comme toujours, il se montra plein d'intérêt et de bonté pour les protégés, qui, grâce à lui, avaient accompli avec un rare bonheur cette longue promenade, si remplie d'émotions et d'intérêt. Toutefois cette rencontre, sous de si fâcheux auspices, nous causa quelque chagrin. Nous nous rappelions ce mot d'un habitant de la Crimée à qui nous demandions comment donc le comte WoronzofF, avec ce cœur si bon et ces manières paternelles et engageantes, était capable de faire respecter à ce point son autorité ? — Messieurs , nous avait-on répondu , autant le gouverneur général est bon et aifectueux en toute occasion, autant il est rigide quand il s'agit du devoir ; « c'est une lame d'acier dans un fourreau de velours. » Que pouvions-nous ajouter à cet éloge? Et pourtant; deux jours après, le noble comte fut pour nous hospitalier jusqu'à faire au vieux postillon la remise de la peine et de l'amende qu'il avait encourues.
Nous ne saurions dire combien doucement retentirent à nos oreilles les premières paroles du signor Bartolucci : ■' Siale benvenuli , signori ! » Dans cette bonne maison de Yalta, toute prévenante, ouverte à une hospitalité dont la bonhomie faisait oublier le tarif, nous trouvâmes tout ce que peuvent désirer des voyageurs fatigués , mouillés et ensevelis sous une couche de boue. En mettant pied à terre à la città di Odessa, nous ressemblions exactement à ces wafjucttes d'argile sur lesquelles le caprice du sculpteur n'a encore indiqué qu'un contour incertain.
Le lendemain toutes les montagnes voisines étaient tapissées de neige ; c'était un magnifique spectacle qui dura peu, car le soleil eut bientôt transformé toutes ces neiges en torrents.
Il ne nous restait plus, jusqu'au départ du Pierre-le- Grand, qu'un devoir à remplir et une visite à faire. L'un et
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l'autre nous étaient commandés par une juste reconnaissance, et nous nous rendîmes à Aloupka pour nous en acquitter.
Le palais d' Aloupka , depuis notre dernier passage , avait été complètement achevé, et maintenant il se présentait dans toute sa majesté, du haut d'une large terrasse qui règne sur le magnifique paysage d'alentour. Nous avons déjà décrit le site de cette royale demeure menacée par l'Aï-Petri , roche édentée par la foudre , qui la surplombe de mille pieds. Le palais, ou plutôt, pour parler comme le veut la noble modestie de ses maîtres, la grande maison d' Aloupka s'élève au milieu d'un massif de large verdure et elle se détache sur le fond gris de la montagne. La matière de cette construction est un riche granit vert, le grunstein des minéralogistes allemands. La forme de la maison est un carré massif; son style, un mélange habile de l'architecture byzantine et du style sarrasin; seulement, par un privilège particulier à Aloupka, les blocs de granit se sont trouvés si proches, qu'on les a laissés dans toute leur laroe dimension. Ainsi cette maison s'est élevée comme un monument romain, par assises gigantesques. Avec de tels matériaux, l'architecte a pu faire sortir tout d'une pièce , de ces grandes pierres délicatement sculptées, les plus légères décou- ])ures. Aussi les balustrades du palais, ses élégantes cheminées qui se dissimulent sous la grâce de l'ornement, toutes ces dentelles de granit ciselées dans le roc vif, dureront autant que les sommets voisins auxquels on les a arrachées.
C'est à peine aussi si nous avons parlé du jardin d' Aloupka, et quel jardin pourtant est plus digne que celui-là d'une description détaillée? Rien ne manque à ce lieu favorisé par toutes les ressources naturelles, pour composer un incomparable jardin : grottes , cascades , bassins hmpides , cratères béants , retraites sauvages. Et notez que la main des hom-
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mes n'a fait qu'aider un peu la nature. Il a fallu seulement tracer sur toutes ces pentes , au bord de ces eaux et de ces précipices, un adroit sentier qui vous conduit partout et à votre insu. Les bornes de cette partie du jardin ne sont autres que la muraille d'Aï-Petri, et à travers tant de ravins, à peine si l'on atteindrait en deux heures la base de ce mont formidable. En revenant vers la maison du comte , vous découvrez un village tatar, caché tout entier dans une fondrière et sous les rameaux d'une épaisse forêt. Ce village ainsi enseveli n'est trahi que par son minaret brillant qui perce cette large verdure ; si bien que de l'habitation principale s'entendent , en toute tolérance , les appels du Musselim. Sur le versant qui descend à la mer, vous retrouvez toute la coquetterie d'un jardin anglais. Là sont les allées capricieuses, les frais gazons sous lesquels murmure une onde cachée ; chaque éminence a son point de vue. Ici une tour, là un corps de garde pour les arnaouts, plus haut une serre et même une hôtellerie, et bien plus, par une recherche raffinée, dans ce site tout italien, cette hôtellerie est italienne. Tout au bas de la montagne , un petit port abrité par des rochers donne asile aux bateaux pour la pêche ou pour le plaisir. Mais ce n'est là qu'une froide et imparfaite esquisse de cet admirable jardin d'Aloupka. Que dire de plus de ce magnifique séjour? que dire de ces adieux que nous étions venus faire et qui nous laissèrent si émus , si reconnaissants ? La plus douce bonté les accueillit. A entendre le comte Woronzoff dans cette dernière entrevue, on eût dit que nous n'avions point de grâces à lui rendre. Nous quittâmes ce noble seigneur, emportant une promesse qui nous était bien précieuse : c'était celle d'un avancement prochain pour notre compagnon dévoué , Michaël , notre fidèle guide.
Le samedi 28 octobre, le Pierre-le-Grand nous reçut pour la dernière fois, nous, nos collections, nos richesses scien-
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tifiques, nos mémoires si remplis d'une admiration sincère. Micliaël, qui nous aimait comme de vieux amis, nous serra tous dans ses bras avec des pleurs que le pauvre sous-officier arnaout essaya en vain de retenir. Le lendemain, après une traversée magnifique , nous arrivâmes à Odessa.