‹ Voyage dans la Russie méridionale et la CriméeChapitre 7 sur 68 · DE VI E\'SE \ VA KM M". H S T · texte numérisé non relu

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entre les îles, nous permit de suivre de près les sinuosités de la rive droite. Mais bientôt , lorsque nous fûmes entrés dans un plus vaste canal, il tenta discrètement quelques questions sur des sujets qui, depuis le départ, aiguillonnaient évidemment sa curiosité. Qui étions-nous? quel était cet uniforme? quel était le but de notre voyage? Ces demandes, énoncées avec tout ce que la langue allemande peut fournir de tournures indirectes et polies, reçurent des réponses dont notre compagnon eut la bonne fortune de deviner le sens, malgré les efforts réunis de trois d'entre nous pour composer et pour prononcer les plus courtes phrases. Dès lors, la conversation fut engagée activement, surtout de la part du capitaine, qui vit bien qu'il avait affaire à des auditeurs intelligents, sinon à d'habiles interlocuteurs, et qui se fit gracieusement notre cicérone, choisissant avec un soin tout hospitalier, parmi les objets qui frappaient notre vue, ceux que notre condition de Français pouvait nous rendre plus particulièrement intéressants.

• Quand nous eûmes laissé derrière nous les jolis villages de Simmering et de Neugebaude, le capitaine appela notre attention sur la rive droite : < Ce clocher pointu , recouvert en fer brillant , nous dit-il , indique derrière ces arbres le joli bourg d'Ebersdorf En 1809, le quartier-général de Napoléon y fut établi pendant quelques jours , et c'est de cette grande île à gauche que l'armée française débouchait sur ses trois ponts, hardiment jetés. Vous étiez bien jeunes alors, messieurs, ajouta-t-il ; mais, moi, j'ai vu cela. A l'endroit même où nous passons , le Danube a roulé des eaux sanglantes ; pendant plus d'un jour, de terribles coups de canon ont ébranlé ces deux rivages. • Tandis que notre compagnon parlait ainsi , nous contemplions l'île Lobau , si verdoyante et si paisible aujourd'hui, et Ebersdorf, ce charmant village où s'élèvent une belle manufacture d'ouvrages métalliques et une active filature. La nature et l'intelligence

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humaine n'ont plus laissé subsister aucune trace des glorieuses et sanglantes batailles qui ont désolé cette belle contrée. Telle est la force réparatrivce de ces deux éternels pouvoirs : pendant que les vieux guerriers d'Essling et de Lobau tombent chaque jour sous la main du temps, des arbres vigoureux et pleins de sève grandissent sur ces champs héroïques , et une génération nouvelle rebâtit ce que ses pères ont détruit !

« Plus bas se présente Pétronell, village qui occupe sur la rive droite remplacement de l'ancienne Carnundan. Notre capitaine nous assura que les fouilles entreprises dans les terrains environnants mettent fréquemment au jour quelque débris d'ouvrages romains. Il fit aussi mention d'un arc de triomphe, la porte païenne (Eidenthor), comme on l'appelle, dont la construction remonte à Tibère, qui l'érigea comme monument de la conquête de la Pannonie. A toutes ces obhgeantes indications du capitaine, nous répondions par quelques mots, qu'il interprétait comme autant de signes de notre regret de ne pouvoir visiter à loisir ces ruines intéressantes.

« Vers midi, nous naviguions au milieu d'un paysage plus sévère. Le Danube, qui n'a plus qu'un seul lit, est devenu d'une largeur imposante; des collines élevées le bornent sur la droite, et des masses de rochers s'avancent çà et là, comme des promontoires, dans ses eaux. La petite ville de Haimbourg nous apparut bientôt. Bâtie dans un enfoncement pittoresque, elle est dominée par une vieille citadelle en ruines qui couronne une montagne arrondie. De cette citadelle , une muraille crénelée, flanquée de tours, descend vers la ville et en forme l'enceinte. Cette fortification , qui rappelle l'enfance de l'art, le style de ces murs aux créneaux rapprochés, la construction des tours, çà et là dispersées dans les environs , semblent empreints du caractère de l'architecture orientale. Haimbourg, deux fois dé-

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truite par les invasions des Turcs, a été deux fois rel)âtie. Elle est aujourd'hui florissante et augmentée d'un orand nombre de constructions toutes nouvelles. Admirablement située au fond d'une petite anse, elle forme, vue du Danube, un tableau très-agréable. Haimbourg renferme, nous dit-on, deux mille huit cents habitants , et une manufacture de tabac qui donne annuellement deux cent mille quintaux ; tout paraît y respirer l'aisance et la prospérité. En ce lieu , nous quittâmes notre complaisant et érudit capitaine, que nous regrettâmes de ne pas posséder plus longtemps.

• Quelques pas plus bas est situé \Yolfsthal, bourg autrichien sur les confins de l'empire, et qui en marque la limite. Sur la rive opposée, la frontière est plus remarquablement indiquée par un immense rocher, que des ruines couronnent de la façon la plus pittoresque.

« Ce bloc énorme, suspendu à pic sur les eaux du fleuve, est le point extrême de la chaîne du petit Karpathe, qui vient du nord-est en droite liane, et forme la délimitation entre la Moravie et le royaume de Hongrie. Une rivière aux eaux jaunâtres, la March, après avoir arrosé par ses affluents tout le bassin morave, se perd dans le Danube, au pied même de l'imposant rocher dont nous parlons. Sur la rive droite , le relief correspondant â cette arête inférieure du Karpathe se fait à peine sentir par quelques mamelons encore élevés , qui s'abaissent bientôt jusqu'au niveau des plaines situées au sud du Danube : c'est par cette imposante ouverture que le fleuve autrichien entre dans son beau royaume de Hongrie, dont il va baigner les riches prairies.

« Non loin de la grande roche, autrefois défendue par un château fort dont il n'existe plus que les débris, nous avons pris terre au petit hameau de Theben, qui donne son nom à tout le promontoire. Il était deux heures, et nos bateliers, pour ne point déroger à leurs habitudes réglées , voulurent prendre leur repas sous la treille d'un petit cabaret voisin de

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la plage. Nous désirions si ardemment parcourir les imposantes ruines qui dominent le village, que nous nous mîmes à l'instant même en devoir de gravir à la débandade et tout droit devant nous , la falaise escarpée qui nous séparait du vieux château. Nous fûmes bientôt dispersés et échelonnés sur cette pente rapide ; et lorsque nous jetâmes un regard autour de nous, nous ne pûmes nous empêcher de remarquer la disposition graduée que les goûts et l'aptitude de chacun marquaient entre nous dès ce moment, où, pour la première fois , nous mettions le pied sur une terre livrée à nos observations. M. Huot, à peine à quelques pieds audessus du Danube, frappait la roche à coups redoublés, pour en détacher son premier échantillon du sol hongrois ; le docteur Léveillé, arrêté dans sa course ascendante par la variété et la beauté des végétaux qui tapissent la colline, avait déjà réuni un copieux spécimen de la Flore locale ; Rousseau guettait au passage les lézards et les reptiles effarouchés de notre invasion , et les malheureuses créatures qui lui tombaient sous la main achetaient, par une mort convulsive dans l'alcool, l'honneur futur de figurer sur les rayons d'une collection; à cent pieds plus haut que nous, Raffet prenait d'assaut une antique tourelle qui s'élance comme un phare, et que nous avions regardée d'un œil d'envie un quart d'heure auparavant, quand nous passions au pied du. promontoire de Theben. Le soleil était ardent, et pour parvenir jusqu'au centre de la vieille forteresse, il fallut, en vérité, ])lus d'un pénible effort. On n'entre sur la plate-forme qu'après avoir franchi plusieurs enceintes de débris qui paraissent avoir été entassés par l'effet de la mine; mais lorsqu'on est parvenu sur le point le plus élevé, qui est une terrasse encore assez bien conservée, on est vraiment dédommagé de la fatigue de cette ascension. A quatre cents pieds à pic au-dessous de vous, la Mardi se mêle au Danube, en conservant longtemps la teinte vaseuse de ses

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eaux. Dans un horizon vaporeux , on distingue au loin , vers Touest, les plaines colorées de rAutriche, les mille bras du Danube et ses îles verdoyantes. A petite distance, et dans l'est, voici Presbourg, protégée par son château blanc, ([ui commande la ville; plus loin, dans un horizon nébuleux, se laissent deviner des lignes confuses de montagnes.

' Quand nous fûmes enfin tous réunis sur le sommet des ruines et que nous eûmes à loisir contemplé ce beau site, nous reprîmes lentement le chemin de Theben, et nous trouvâmes, un moment de repos dans le bouge noir et tant soit peu infect où s'étaient attablés nos patrons et les passagers , qui fumaient après leur repas en humant tranquillement quelques larges pots d'une excellente bière : ceux-là s'inquiétaient peu de châteaux et de ruines. Il y avait dans cette rustique taverne des scènes pleines de physionomie et de caractère. L'accoutrement large et grossier des paysans hongrois, leurs vastes chapeaux de feutre, leurs grands cheveux pendants, autour d'un mâle et brun visage, nous frappaient pour la première fois ; et c'était là une belle étude de dessin et de couleur. Nous avions le plus grand désir dinterroger ces graves et athlétiques habitants sur le vieux château de Theben et son histoire ; mais quel moyen de converser avec des gens qui, sous prétexte qu'ils sont à cinq cents toi>es de la frontière d'Autriche, ne comprenaient plus un mot de tout l'allemand que nous mettions en commun pour les interroger? Nous devons dire cependant que nous fûmes écoutés avec un calme complaisant, et sans cet impatient sourire dont les Allemands les plus flegmatiques ne manquent pas d'accueillir les efforts déchirants d'un Français qui tente de se faire comprendre. Une première expérience sur la langue latine , si longtemps vulgaire en Hongrie, n'obtint pas plus de succès ; cette langue traditionnelle s'efface tous les jours, et nous en fûmes pour nos frais de réminiscences de collège.

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- A la fin, cependant, l'hôte nous a])pnt, au moyen d'un idiome singulièrement mêlé , que les ruines étaient désignées par le nom de Château des Chevaliers (Ritter Schloss), appellation peu significative, fort commune en Allemagne, et que n'éclaircissent pas les guides et itinéraires publiés au sujet du Danube , où il est dit simplement que Theben est dominé par un château remarquable par son antiquité. Pour dernier renseignement, nous apprîmes encore d'un juif, passager comme nous, que le fort ruiné avait, en 1809, servi de retranchement aux Autrichiens contre les Français , et que, depuis, il est resté dans l'état d'abandon où nous l'avons trouvé. Lorsqu'il fut question de partir de nouveau, la douane hongroise assista à notre embarquement : mais elle se contenta de notre affirmation que nous n'introduisions dans le royaume de Hongrie aucune espèce de marchandises sujettes aux taxes, affirmation que confirmait d'ailleurs notre petit bagage scientifique soigneusement déposé sur le bateau. Notre barque quitta Theben, et, à six heures du soir, au moment où le docteur Léveillé achevait une intéressante leçon, qu'il avait bien voulu nous faire, pour décrire les vingt espèces de plantes récoltées sur la montagne, nous touchions une rive aride, au pied des premières maisons de Presbourg.

« Lorsque nous fûmes assurés d'un gîte dans une auberge, où, par parenthèse, aucune sorte de sollicitations ne put engager l'hôte à nous faire souper avant l'heure officielle du repas du soir, nous finies chercher un guide pour nous conduire dans la ville, et celui ci nous dirigea tout d'abord vers le château qui , d'une position élevée et pittoresque, domine Presbourg et ses environs.

• Cet honnête cicérone, à défaut d'autre chemin, nous aimons à le supposer, nous fit monter à la citadelle par une rue tortueuse, dont la population entière, groupée de |).»ite en porte, sahiait notre passage par des prévenances

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trop décidées pour que nous pussions nous arrêter nulle part, et considérer à loisir la variété de costume et de physionomie que présentent, au premier abord, les habitantes de cet étrange faubourg. Une porte d'ancienne construction et une rampe assez rapide conduisent à l'esplanade sur laquelle s'élève le vieux château. Tout ce qui constituait une place forte a été à peu près démantelé , et le château lui-même, vaste édifice quadrangulaire et flanqué d'une tour carrée à chaque angle extérieur, est complètement ruiné; au reste, cet ancien palais n'a jamais eu rien de remarquable que sa position et sa belle perspective. Ses quatre façades, percées d'un grand nombre de fenêtres alignées, le font ressembler à une caserne. Son architecture , comme celle de la plupart des monuments publics que nous avons vus en Autriche, est du style usité dans le xviii' siècle; sur ses murailles dégradées, on saisit encore quelques restes de fleurons et d'enroulements recouverts d'un badigeon moisi. Les monuments de ce temps-là ne sont pas de ceux dont on doit respecter les ruines ; car ces ruines affligent la vue, comme toute décrépitude prématurée , comme tout vestige fané d'une coquetterie jadis opulente. Les nobles et sévères débris que le temps a amoncelés au sommet de Theben nous ont vivement intéressés; cette démolition du palais de Presbourg est un spectacle attristant. Quoi qu'il en soit, au temps de sa splendeur, cet imposant édifice, du haut de sa belle position, commandait majestueusement la campagne et le fleuve. C'est un si riche paysage celui qui se déroule du côté de l'est et du midi jusqu'à l'horizon, et qui, à cette heure, commençait à s'efl"acer dans la teinte bleuâtre du soir ! Pendant que nous jouissions de cet admirable coup d'œil, nous fûmes accostés par un petit homme d'un âge mûr, et d'un costume moitié bourgeois, moitié soldat, qui, en nous saluant dans notre langue , nous dit, sans autre préambule, et d'un air singulièrement brusque et boudeur:

• Vous contemplez cette vaste perspective, messieurs les Français; elle est bien belle, n'est-il pas vrai? mais, en revanche, ce palais est une bicoque honteuse qu'on laisse debout, je ne sais pourquoi. Vous y remarquez les traces d'un incendie que vous croiriez récent, et qui, pourtant, date de 1809, il y a vingt-huit ans. Tout est resté comme le lendemain de l'événement ; les gens d'ici sont peu curieux d'édifices, comme vous voyez. Et savez -vous pourquoi ce château a brûlé ! c'est tout simplement pour faire une balance de compte. A cette époque de guerre, on avait mis en ce lieu un nnmense dépôt d'équipements militaires; les chiffres du oarde-maaasin étant fort embrouillés, le château flamba une belle nuit ; car le feu purifie tout et règle aussi tous les comptes. — Monsieur, reprit Fun de nous, vous paraissez juger sévèrement des hommes d'une autre époque, qui, selon les apparences, sont vos contemporains, et vraisemblablement aussi vos compatriotes. — Vous avez raison , dit-il, je suis Hongrois, et déjà vieux; tel que vous me voyez, j'ai servi Napoléon : c'est vous dire assez que mes idées ne sont pas celles de mes compatriotes d'aujourd'hui. — Et ces idées , vos compatriotes n'ont peut-être pas le bon esprit de les goûter entièrement? — Vous l'avez deviné : aussi sommes-nous souvent en querelle; nous disputons, et, comme on ne me comprend pas, j'en supporte la perte. Je ne suis qu'un simple lieutenant , messieurs ; et , malgré ma tête grise, j'ai le cœur trop jeune encore pour mon temps et mon pays. Il y a un mois , pour une légère faute contre la discil)line, on m'a infligé les arrêts dans ces ruines : voilà ce qui me procure l'avantage de vous rencontrer ici ce soir. — Au moins, lieutenant, avez-vous pour vous consoler une admirable promenade et des points de vue ravissants ! — Ma promenade se borne à cette esplanade; quant à la perspective, j'y suis moins sensible, je l'avoue, qu'à l'injustice dont on me ixnu'suit. > Nous étions alors aux limites de l'esplanade.

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« Vous êtes , nous dit-il , sur le seuil de ma prison , et je dois m'arrêter là : bonne chance, messieurs, dans votre lonovoyage. » Et nous voyant redescendre : « Vous pensez bien, cria-t-il , que ce ne sont pas ces vieux murs renversés qui m'empêcheraient de sortir d'ici, si je le voulais; mais j'ai donné ma parole , un soldat doit la tenir. »

« Nous quittâmes avec un sentiment pénible ce prisonnier humoriste. Voilà, disions-nous en redescendant, voilà un triste reclus qu'il faut plaindre ; car il a pris en haine les hommes et les choses de son pays, et il ne sait pas cacher, même à des étrangers, ce sentiment dénaturé. Que serait-ce donc si nous devions passer, au lieu d'un instant , quelques heures de suite avec ce misanthrope? Comment serait-il possible, après cela, au voyageur, qui ne fait qu'effleurer la surface des mœurs et des institutions d'un pays , de recueillir, sur quoi que ce soit , la moindre notion qui puisse rassurer sa conscience? L'impression qu'il doit emporter dépendra souvent du premier interlocuteur, de bonne ou de mauvaise humeur, que le sort aura jeté sur sa route ; et n'est-ce pas prendre ensuite une grave responsabihté, que de reproduire des allégations qu'on ne saurait appuyer sur un examen personnel et désintéressé? Au milieu de ces réflexions qui nous désenchantaient quelque peu , et qui nous commandaient une prudente réserve pour nos notes de voyage, nous faisions aussi cette remarque : c'est que les personnes que nous avons eu occasion d'entretenir pendant toute cette première journée ont toutes imprimé à leur conversation un tour particulier, invariablement destiné à chatouiller cette fibre nationale, qu'on dit si excitable chez nous. Le capitaine de pontonniers, le juif de Theben luimême , et le morose lieutenant de la citadelle , ont trouvé également dans leur esprit cette formule de courtoisie qui est la nuance la plus délicate de l'hospitalité, et qui consiste à parler à ses hôtes du sujet qu'on suppose les flatter le

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l)liis. Ainsi, toutes ces allusions à Napoléon et à son époque, qui avaient lieu de nous surprendre dans un pays opprimé jadis par ses armes, n'étaient v évidemment que la marque d'une intention bienveillante pour nous, et dont nous devons savoir gré aux mœurs douces et faciles des peuples de l'Autriche.

• En retournant dans la ville par un autre faubourg qui nous a paru spécialement consacré, dans ce jour de dimanche, aux délassements des soldats, nous avons plus d'une fois admiré la tournure martiale, l'air dégagé et T excellente tenue de l'infanterie hongroise. Rien n'est plus élégant que leur uniforme : veste blanche à petites basques, pantalon collant, bleu de ciel, orné de tresses jaunes et noires, bottines qui dessinent le bas de la jambe, et une coiffure à la fois commode et défensive. Ce costume , porté par des hommes généralement très-bien faits, est un des plus simples et des plus gracieux uniformes que l'on puisse imaginer pour le fantassin. La ville de Presbourg, que nous parcourions alors dans sa plus longue étendue , nous paraissait médiocrement peuplée; les rues sont aérées et spacieuses, mais peu régulières; les constructions modernes offrent une assez bonne apparence, quoique bâties en matériaux légers. Nous vîmes le théâtre, édifice massif qui s'élève sur une esplanade, et que décore une inscription latine des plus longues qui se puissent voir; ce qui ôte naturellement toute envie de la lire. Ce théâtre faisait relâche ce jour-là ; mais un polichinelle italien avait érigé sa scène ambulante sous le péristyle de Thalie. Un petit nombre de spectateurs prêtaient une attention distraite au drame immortel, mais un peu rebattu, du bossu napolitain. Povpro signor Pidcilulla ! à quelles gens venait-il s'adresser! pour quelles oreilles i)rodiguait-il les trésors de son sarcasme, les éclats de son rire moqueur, et le burlesque idiome des lazzaroni ! Les graves Hongrois, qui s'arrêtaient devant lui, avaient l'air

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quelques barbarismes d'urgence, ce qui n'empêcha pas la conversation d'être assez animée de part et d'autre. L'ameublement de la salle commune où nous nous trouvions consistait en tables et en bancs de bois ; on n'y voyait d'autres ornements que quelques grossières gravures, sur le modèle de notre histoire véritable du Juif errant, encadrées dans des légendes hongroises et collées sur le mur, en compagnie d'une affiche-prospectus d'un journal français, l'Europe littéraire, qui devait sans doute cet honneur à son élégante vignette. Un des angles de la chambre était occupé par un moulin à écraser le sel, qui n'est autre chose que la meule antique usitée chez les Romains, et qu'on retrouve encore aujourd'hui chez les Arabes. Les portes, ouvertes à tout venant, donnaient accès à une quantité de mendiants et de hideux estropiés, dont les importunités criardes vinrent troubler notre frugal dîner. Bientôt entrèrent trois musiciennes allemandes, dont le costume n'indiquait que trop des troubadours à pied, avec la harpe et la guitare en sautoir. L'une d'elles était jeune et d'une physionomie intéressante, et toutes avaient un maintien décent, qu'on trouve généralement en Allemagne, où ce genre de talent nomade n'est pas toujours un manteau qui couvre la mendicité. Les chants que nous firent entendre ces pauvres femmes indiquaient beaucoup plus d'art qu'on n'est en droit d'en demander à des virtuoses de place publique. A l'instant même où nous rentrions dans notre bateau, nous comprîmes que l'exdragon, notre pilote, avait une faveur à nous demander ; et cette grâce, c'était d'accorder passage aux trois chanteuses, qui étaient sœurs, et se rendaient à Pesth. Nous ne pûmes refuser cette assistance aux beaux-arts, qui ne vont que trop souvent à pied, et notre voyage se continua aux accords des ballades nationales.

« Komorn nous arrêta un moment vers le soir. Cette ville, dont le nom hongrois est Komaron, chef-lieu du comitat de

ce nom, est assise au confluent de la Donau-Waag et de la Neutra avec le Danube. Des fortifications d'un grand développement et d'une construction moderne défendent la ville et les passages; tout indique que cette position doit être d'une grande importance stratégique, et que la citadelle de Komorn mérite la grande réputation que lui ont faite les hommes de guerre.

• Une halte d'un quart d'heure ne nous a permis de visiter qu'une église assez belle, dédiée à saint André, et qui est l'une des cinq églises de Komorn vouées au culte catholique. Trois temples sont ouverts aux autres croyances pratiquées dans cette ville, qui ne compte pas moins de douze mille habitants. Les quais spacieux et les maisons de bonne apparence que nous avons remarqués, annoncent qu'en cet endroit l'aisance est devenue une des conditions de la vie. Mais, cependant, la nuit tombait et le ciel annonçait un prochain orage : nous n'avons donc pu juger ni de l'aspect ni du mouvement de la population.

« Avec l'obscurité, le vent prit bientôt plus de force, la pluie tomba à larges gouttes, et le Danube s'enfla peu à peu, jusqu'à secouer rudement notre fragile embarcation, que son fond plat ne rendait guère propre à une navigation agitée. Les rivages étaient si éloignés , que nous naviguions à cette heure comme au milieu d'un grand lac; et, d'ailleurs, des ténèbres profondes vinrent bientôt nous isoler complètement, sans autre abri qu'une misérable natte de quatre pieds, sous laquelle nos tremblantes passagères s'étaient réfugiées. Nous n'avions d'autre parti à prendre que de hâter par tous les moyens notre marche nocturne, et chacun de nous vint tour à tour en aide à nos bateliers, fatigués par seize heures de travail. Étourdis par le bruit du vent et percés par la pluie, nous arrivâmes à terre sans nous en être aperçus, tant le ciel était noir. L'habitude exercée de notre pilote nous avait amenés à bon port dans une petite anse

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