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sur la rive droite, et nous allâmes à tâtons frapper à une auberge voisine, où d'abord on nous répondit en souillant la lumière. Cependant, après quelques pourparlers, on finit par nous ouvrir; bientôt, l'hôtesse et ses actives suivantes nous eurent préparé un bon feu; quant au souper, à l'exemple des héros d'Homère, peut-être plus adroits, mais non pas plus affamés que nous, les plus savants de notre troiqje mouillée durent y mettre la main.
« Quelques heures de repos dans cette auberge, qui appartient au village de Hohenmarch, avaient réparé les fatigues de notre petite tempête danubienne , et le i juillet, le soleil levant nous trouvait déjà voguant vers Gran, qui se dessinait au pied des belles lignes des monts Matra. Netzmulil et ses riches vignobles, propriété populaire, s'il en fut, des comtes de Zichy et d'Eszterhazy, furent bientôt derrière nous, ainsi que la limite du palatinat de Komorn, et nous saluâmes avec une nouvelle province un nouveau et très imposant paysage.
« La rivière Gran vient, du Nord, unir ses eaux au Danube, au pied même de ces monts que nous avions vus si longtemps sans les atteindre; et, dès lors, le fleuve plus rapide, coule dans le lit resserré qu'il s'est ouvert à travers cette chaîne toute verdoyante et couverte de ruines pittoresques. Avant de donner dans ce canal rétréci nous avions mis pied à terre à Gran , rEsztergom des Hongrois , qui est située sur la rive droite du Danube, dans un vallon très-agréable. Cheflieu de palatinat, et longtemps résidence des rois de Hongrie, Gran fut plus d'une fois la proie des Turcs, ennemis acharnés de ces belles contrées; mais elle demeura toujours chère aux hautes puissances ecclésiastiques, qui, chassées par l'invasion, ramenaient dans ses murs, après chaque orage, les pompes et la grandeur d'un archiépisco])at (|ui date du onzième siècle et du martyre de saint Etienne.
Sur la montagne qui domine la ville, et sur le. terrain de
son ancienne citadelle, un religieux primat, le prince Alexandre de Rudnay, a érigé les somptueux édifices dont sa piété a doté l'antique chef-lieu du diocèse. Un palais pour l'archevêque , un autre palais pour le chapitre , et un vaste séminaire, tels sont les monuments qui dominent le vallon ; mais ce qui couronne dignement cette sainte colline si longtemps musulmane, c'est une gigantesque et magnifique église, dont la construction n'est malheureusement point achevée. Cette vaste basilique, bâtie sur le plan d'une croix grecque, est construite en massifs de briques , mais elle est revêtue de plaques de granit et de porphyre d'une rare beauté. Défendue en ce moment par un toit provisoire, l'église métropolitaine est destinée à se couvrir d'un dôme qui terminera dignement le monument le plus grandiose qu'on puisse voir dans ces contrées. Cependant, telle qu'elle est, inachevée, cette malheureuse église est déjà traitée comme on ne traite que trop souvent nos vieux monuments gothiques. L'ignoble badigeon, cet abominable déguisement qui rendrait laides les plus nobles pierres, recouvre déjà ces murailles naissantes; la sculpture a disparu sous cette malheureuse couleur blanchâtre, qui n'a pas même respecté le palais impérial de Vienne.
• Après avoir jeté un coup d'œil sur la belle perspective d'alentour, sur les montagnes, sur la ville et sur le fleuve, que traverse un bac, nous avons continué notre route, sans oublier nos artistes voyageurs, qui, durant notre ascension vers la citadelle, avaient assisté dévotement à la messe, dans une jolie chapelle voisine du rivage.
• Nous avons vu ensuite Wisegrad. Dans le douzième siècle, au temps où les souverains hongrois habitaient Gran, Wisegrad avait des jardins magnifiques, de riches demeures et des bains voluptueux pour les délassements de la royauté. Wisegrad est encore belle dans son enceinte de ruines et sous les débris de ses murailles crénelées, restes d'une ma-
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gnificence que la main barbare des Turcs a détruite. La position ravissante que l'ancien château occupait au milieu de ces beaux lieux, nous a fait deviner l'étymologie de Wiscgrad, que nous avons trouvée dans visus graliis, appellation qui se reproduit souvent de nos jours, dans plusieurs contrées de l'Europe, sous la forme moderne de Bellevue.
' Après qu'il a baigné tout ce beau paysage, le Danube reprend sa course à travers les prairies et se divise pour embrasser la belle île de Saint- André, si fertile en vignes, si riche en maisons de plaisance. Nous dépassons Waitzen, ville à la superbe cathédrale, où plusieurs clochers indiquent une nombreuse population, tout comme les fourches patibulaires qui s'élèvent près de ses portes indiquent son siège de haute justice. Notre marche toujours rapide nous laisse à peine entrevoir Saint-André, Donawetz et Alt-Ofen, et les sites si renommés de l'Ile-des-Lièvres.
« Notre patron nous avait tenu parole , et au moment où la trente-sixième heure expirait, nous arrivions, surpris et ravis en même temps, au milieu de ce panorama animé et majestueux qui se compose des deux villes de Bude et de Pesth, séparées par le vaste cours du Danube.
« Débarqués sur la rive de Pesth, non sans quelque peine, à cause des innombrables bateaux et de la population turbulente et importune qui encombraient les abords du quai, nous avons récompensé notre patron, qui nous salua tous, et fort à propos cette fois , de sa phrase française : < Adieu, mon bon ami. - Nous avons reçu en même temps les humbles remerciements de nos pauvres musiciennes, dont le répertoire, épuisé pour nous, allait charmer désormais les oreilles honoroises; et nous nous sommes acheminés vers lintérieur de la ville, en suivant un quai magnifique où sont alignés des palais dignes d'une grande et opulente capitale.
« Peu de temps après, nous étions réunis à M. de Démidoff, arrivé lui-même quelques heures avant nous. »
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Le récit de ces premières impressions fut tel qu'il me devint facile de les recueillir, tant elles avaient frappé ces esprits avides d'observer, ces mémoires toutes disposées pour recueillir une moisson abondante de souvenirs. Chacun m'apportait son tribut à consigner dans mon journal, et plus d'une fois même , j'encourus la muette désapprobation de ceux de mes voyageurs les plus novices, en refusant à des faits, nouveaux pour eux seulement, l'importance qu'ils y attachaient eux-mêmes. Rigueur salutaire, cependant, car plus nous nous éloignions, et plus nous allions avoir à recueillir des détails, cette fois inconnus; plus j'approchais de nos frontières, en traversant des pays rarement étudiés, et plus aussi je comptais laisser courir ma plume, espérant que l'originalité et, que le lecteur me passe cette expression , la sauvagerie de mes nouvelles connaissances me préserveraient de la monotonie fastidieuse de certains voyages.
Le lendemain, 5 juillet, le François I" avait réuni tous ses passagers, et quittait la double ville sous un ciel brumeux, qui s'embellit bientôt avec le lever du soleil.
Nous n'abandonnâmes pas cette noble résidence sans saluer de notre bruyante artillerie la vieille et la moderne capitale de la Hongrie , villes si différentes et d'âge , et de mœurs, et de figure. Bude domine sa jeune somr, qui , malgré toute sa riante parure, lui doit le respect que commande une vénérable aînée. Si l'une est la ville du commerce et des idées progressives, l'autre est la ville de l'histoire, de la monarchie et de la noblesse ; la ville qui a combattu et souffert longtemps avant qu'on vît s'élever à son ombre tutélaire cette jeune rivale dont le luxe embelht l'autre côté du fleuve. Pour suivre la comparaison, s'il est vrai que Bude représente la Hongrie noble d'autrefois, et que Pesth soit l'expression du ))euple hongrois de nos jours, on peut dire que le i)ont qui réunit ces deux villes l'une à l'autre est, entre les deux cités, le symbole de l'état actuel de la poli-