L HOMME BIENFAISANT
La bienfaisance était le trait caractéristique du second original que nous visitâmes dans la vallée; et Ton conviendra que , de toutes les singularités , celle-là est sans contredit la plus aimable. Il avait été l'ami particulier de cet ancien sénateur français qui , après
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avoir, durant quarante années , occupé, abrité et nourri une nombreuse population agricole , a fini par se dépouiller de tous ses biens en faveur des pauvres , se réduisant ainsi volontairement, et dans un âge fort avancé , à un état voisin de l'indigence*. Il avait aussi beaucoup fréquenté une dame de Paris , moins recommandable encore par sa haute naissance que par ses vertus, et qui a employé une vie de soixante années à aimer tout ce qui est honorable , à servir tout ce qui est faible , a soulager tout ce qui est malheureux **.
L'ame de notre solitaire était pleine de ces nobles modèles. Devenu vieux et infirme, il s'était retiré sur la montagne pour y soigner sa santé; il avait employé toute sa fortune à y défricher de vastes terrains ; il y avait fait bâtir une habi-
* Le comte Dedelay-d'Agier.
** La comtesse de Tessé.
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talion commode et à son usage , et tout autour une multitude de maisonnettes couvertes de chaume , entourées de jardins , de plantations et de terres propres à la culture. 11 avait donné ces biens à bail emphytéotique , et à la charge d'une redevance légère , à de pauvres familles que le malheur des temps avait fait émigrer dans ces déserts. Il vivait au milieu de celte population, qu'il appelait ses enfans3 il était comme le roi, disons mieux , comme le père de ce petit royaume.
Gomme il portait un esprit éclairé dans la bienfaisance , il voulait que chacun travaillât pour vivre , ne fût-ce que pour échapper aux périls de l'oisiveté. Lorsque le travail manquait dans le domaine dont il s'était réservé l'exploitation , il imaginait de nouveaux travaux 5 il faisait porter à la hotte sur les terrasses supérieures de la mon*
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tagiie les alluvions de la vallée, ou bien il fortifiait les digues de quelques torrens , et. faisait creuser pour d'autres de nouveaux lits.
L'essentiel pour lui était de tenir tout le monde en haleine , et de trouver des prétextes pour leur distribuer des salaires et maintenir chacun dans un état d'aisance.
La population s'étant accrue par le bien-être dont on jouissait auprès de lui, il vendit ses bêtes de labour, et il fit faire à la main les travaux exécutés auparavant par la charrue ; il attribuait le rétablissement de sa santé et la verdeur de sa vieillesse à l'image du bonheur qu'il avait fait naître autour de lui; il prétendait que la bienfaisance porte dans l'ame du bienfaiteur un baume qui rafraîchit le sang , dégage la tête , rend la respiration plus libre et la digestion plus facile. Lorsque l'ap-
petit lui manquait , il conviait à sa table un certain nombre de ses empbytéoses; il observait avec joie leur gaité , leur bonne santé , la vivacité avec laquelle ils consommaient tout ce qti'onleur présentait. Son cœur s'épanouissait à ce spectacle d'heureux convives , et la faim lui arrivait lorsqu'il ne restait plus rien sur la table.
Il s'était, disait-il , délivré des affections catarrhales en donnant à ceux de ses serviteurs qui étaient les plus vieux et les plus mal vêtus ses vétemens les plus chauds et les plus douillets, et en ne conservant pour son usage que des habillemens légers qui ne pouvaient leur convenir. Pour se procurer un bon somme , il fallait nécessairement qu'il se couchât tous les soirs sur le souvenir d'un bienfait accorde dans le courant de la journée. Il ne pouvait dormir que sur cet oreiller ;er,
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lorsque le matin on venait le plaindre sur une nuit que par hasard il avait passée mauvaise : « Cela devait arriver ainsi , disait-il ; je n'ai secouru personne dans la journée d'hier. » 11 n'attendait point que les cris du besoin ou les larmes de la douleur vinssent frapper ses oreilles et ses yeux ; il avait cet instinct qui appartient à un cœur élevé, il prévoyait et pourvoyait.
11 portait dans sa bienfaisance je ne sais quelle grâce qui , toute rustique qu'elle est , vaut mieux que la civilité urbaine , parce qu'elle était la simple et naturelle expression d'un besoin qui , pour le rendre heureux, devait se faire jour au dehors. Un instinct particulier l'avertissait toujours de ce qu'il y avait de plus convenable et de plus utile en ce genre. Il savait qu'il fallait du vin aux vieillards , une nourriture substantielle aux nourrices, de la miche aux
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enfans le dimanche, et quelque peu de parure ce jour-là aux jeunes filles qui vont à la messe de leur paroisse. Il s'occupait même du hochet nécessaire au nouveau-né, et jamais enfant ne naquit dans ses domaines sans recevoir de lui une layette et un nom. 11 se fâchait très-sérieusement lorsqu'on donnait à celte inclination qui kii était si naturelle le nom de vertu ; il prétendait qu'elle n'était en lui qu'un amour de soi bien entendu, et qu'il n'agissait ainsi que pour se soustraire au malaise qu'il éprouvait à la vue d'un être souffrant, et pour se procurer le plaisir de voir des visages contens.
Dans chaque genre de bienfait il trouvait une jouissance; j'ai pensé dire une saveur particulière. Le bien-être qu'il procurait aux enfans avait pour lui quelque chose qui tenait aux douceurs de la paternité. Lorsqu'il secou-
rait la vieillesse et qu'il en prolongeait la durée par ses soins, il croyait ajouter quelques jours à ses propres années ; lorsqu'il avait pu contribuer à la guérison d'un malade , il voyait dans celui qu'il avait rappelé à la vie un nouveau Lazare, et il pensait, non sans quelque fierté , en avoir accompli le prodige.
Mais la plus exquise de toutes ses jouissances, c'était celle qu'il éprouvait lorsqu'il sauvait une famille entière proscrite, errante sur la montagne, manquant de tout , ne sachant où aller nique devenir; lorsqu'il la conduisait lui-même et qu'il l'installait dans une des modestes chaumières qu'il avait encore vacantes; lorsqu'il voyait les petits enfans visiter avec curiosité cette maisonnette du haut en bas , voyant des lits dont ils avaient perdu l'habitude , et du pain dont ils n'avaient point
mangé depuis long-temps j visitant le jardin et le verger, et en les entendant dire : « ISous mangerons donc aujourd'hui , demain , après-demain, et l'autre après-demain encore. » Ces propos naïfs d'une enfance long-temps malheureuse et en ce moment consolée le charmaient. « Le ciel vous a bénis, leur disait-il, et il m'a choisi pour son instrument, afin que par vous je conserve toujours la santé. » Et en effet , il nous contait qu'il n'avait jamais connu d'autre pharmacie que celle-là , et qu'il s'était fort heureusement tiré , par un remède de ce genre, d'une fièvre pernicieuse qui , suivant les docteurs, devait l'emporter au troisième accès. Une famille entière sauvée par lui le jour fatal produisit en lui une crise qui lui .servit de quinquina.
Il était surpris , en même temps fâché , qu'on n'adoptât pas dans les villes
ce genre nouveau de clinique, (f Si j'étais médecin à Paris, disait-il, je dirais aux dames vaporeuses qui viendraient me consulter : Au lieu de vous renfermer dans des salles insalubres pour vous attendrir sur des infortunes imaginaires, m.ontez à un sixième étage , etvous y trouverez des douleurs véritables à soulager, des besoins urgens à secourir, et il est probable que vous passerez une bonne nuit. Que si néanmoins l'insomnie continue, gardez-vous de recourir aux sangsues de Broussais , au baume tranquille de Pelletier, et à tous les narcotiques signalés dans le Vade-mecum du docteur Bourgeoise; faites quelque chose de beaucoup plus simple , vendez votre solitaire , entrez dans la Société maternelle, allez visiter les femmes qui sont en douleur d'enfantement, dénuées de tout secours , sans aucune assistance que celle du Dieu qui les voit souffrir ,
et qui vous punira si vous ne les assistez 3 continuez ce pieux exercice durant quelques semaines ; consolez lorsque vous ne pouvez assister : on a toujours une larme pour le malheur lorsqu'on n'a pas un écu à lui donner, et vous verrez bientôt, et comme par enchantement, vos nerfs se fortifier, votre diaphragme se calmer , votre pylore se désobstruer, et votre rate se désopiler. De bonnes actions valent mieux que les remèdes les plus vantés. A quoi bon aller chercher au Brésil des drogues altérées , lorsque chacun porte en soi une panacée universelle? Un jour viendra 011 il ne restera que ce seul passeport pour aller dans cet autre monde à la porte duquel est écrit : Salut aux hienfaisans ! ils ont rempli tous les comniandemens de Dieu.»
C'est ainsi que parlait notre original de la montagne , et puisse-t-il avou^
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dans la plaine beaucoup d'échos, et encore plus de copies.