‹ Voyage dans la vallée des originaux (volume 2)Chapitre 11 sur 13 · LE PETIT MAITRE CORRIGE · texte numérisé non relu

LE PETIT MAITRE CORRIGE

Nous allâmes rendre visite à un autre personnage qui vivait à l'extrémité de la vallée des Originaux. Il nous reçut avec une cordialité assaisonnée de la politesse la plus exquise; et lorsque nous eûmes lié avec lui une connaissance plus particulière, il nous conta ainsi son histoire :

« Je me consumais à Paris dans de vains plaisirs. . . Jeune encore, jouissant d'une grande fortune , d'un célibat commode et d'une indépendance absolue , je sentais pourtant ma vie s'éteindre chaque jour dans une molle langueur.

Celte variété de fêtes et de spectacles dans lesquels tous les arts et toutes les voluptés conspirent pour vous enchan-

LES ORIGIINAUX. aoi

1er ne m'offrait plus qu'une triste monotonie , et parce que j'avais épuisé toutes les jouissances, je croyais ne pouvoir plus jouir.

;) L'une des phases de cette révolution que je veux bien qu'on appelle sublime , pourvu qu'on me laisse la liberté de la nommer infâme , me surprit dans cet ennui de la vie. Je fus un matin averti qu'on devait m'arrêter dans Je jour même. Je partis de Paris à pied, a>?ec un seul domestique, et déguisé sous le vêtement le plus grossier. Je n'avais jamais marché que sur des tapis et dans des allées sablées ; et ayant à traverser tout le royaume , que l'on appelait alors république , je ne doutai pas que je ne mourusse de fatigue sur la route.

Mais la nécessité me donna de nouveaux muscles , et l'homme de salon devenu brusquement muletier en acquit proraptement la vigueur. A la troi-

202 LES ORIGIINAUX.

sième couchée je dormis d'un bon somme, je mangeai d'un grand appétit , et je commençai à comprendre que la fatigue est nécessaire pour bien dormir , la sobriété pour bien digérer , et le malaise pour goûter les douceurs du repos.

» Je cherchai long-temps un asile , et j'en trouvai un parmi ces rochers moins impitoyables que ceux qui gouvernaient durant cette rude époque.

Lorsque j'arrivai ici, les magnifiques horreurs de ces contrées me frappèrent.

Je n'avais jamais vu que des montagnes peintes à l'huile , des rochers de carton et des neiges de papier qui ne produisaient sur moi aucune impression 3 mais je fus vivement frappé des beautés sauvages qui parlent ici à l'ame d'une manière si solennelle. Les aurores d'opéra me semblèrent pales et misérables auprès du soleil se levant avec majesté

LES ORIGINAUX. 2o3

derrière les montagnes. Ce spectacle , nouveau pour moi , m'émut, et je compris que j'avais de l'imagination.

» Frappé de ces masses gigantesques qui semblent suspendues entre le ciel et la terre , et dont la tête se cache dans les nues, je voulus connaître leur organisation. Je consultai les débris que nous en apportent les torrens. Je recueillis des fossiles pour expliquer la nature , comme on recherche les médailles pour expliquer l'histoire. Je rappelai à mon esprit mes anciennes études, et je vis que j'avais conservé de la mémoire et acquis le désir de m'instruire.

» L'horizon politique devenu plus serein, j'achetai un terrain dans cette vallée même pour y bâtir une maison.

Comme je n'avais auprès de moi ni Fontaine ni Bonnard pour tracer un plan, j'en fis un moi-même. J'étudiai

•jof LES ORIGINAUX.

rarcliiteclLire civile, je calculai la distribution des appartemens , j'en ouvris les croisées sur les points qui offraient les perspectives les plus heureuses, afin de faire concourir tout le charme du dehors aux agrémens de Finlérieur. Cela m'occupa et me charma. L'amour-propre de l'artiste y entra pour un peu, et l'espérance du propriétaire pour beaucoup. J'achevai mon petit Versailles.

La première nuit que j'y passai fut une nuit de délices. Je m'endormis au murmure des eaux que j'avais fait couler auprès de ma demeure , et je me réveillai au chant des oiseaux que mes plantations y avaient appelés. Je ne construisis point de loge pour un portier chargé d'enregistrer les importuns ," ni antichambre pour les faire attendre , ni salon pour m y ennuyer avec eux. Outre le plaisir d'architecte et de propriétaire que j'avais goûté , je conçus que

LES ORIGINAUX. io5

'j'iivais gagné par-dessus le marché une indépendance entière.

» Je ne me bornai point à bâtir j je défrichai, je cultivai, j'ensemençai les terrains environnans. Je pris du goût pour Olivier de Serre , je consultai Devis sur la chimie agricole, Maurice sur les engrais , Yvart sur les assolemens , Duhamel sur les plantations , Teissier sur les bêtes à laine, Huzard sur les bêtes de labour, et l'abbé Rozier sur tout ce qui concerne le ménage des champs. Avec les secours que je tirai de leur expérience, et à l'aide de mon travail, j'obtins de belles moissons. Le premier Pharaon qui éleva en Egypte une orgueilleuse pyramide fut moins heureux que je ne le fus lorsque je formai mon premier gerbier. Je compris que je m'étais ainsi créé une occupation qui devait charmer tout le reste (le ma vie.

2o6 LES ORIGINAUX.

» Comme j'avais formé dans mon petit domaine un troupeau à laine fme et de première origine , je me liai avec les pâtres du voisinage, et je me formai ainsi une petite société. Je trouvais du plaisir dans ces conversations rustiques. La vérité et la nature en faisaient seules les frais. Le pédantisme des classiques, l'esprit vague et cependant prétentieux des romantiques, et l'assommante légèreté des amateurs qui tranchent sur toutes les matières , ne valaient pas ces simples entretiens. Je conseillais , d'après les savantes leçons de Daubenton, les bergers dans la direction de leurs troupeaux , je les secourais dans leurs besoins, je les consolais dans leurs peines , je les soulageais dans leurs maladies; et me trouvant ainsi en point de contact avec mes semblables, je sentis que j'avais une ame; mais il me restait encore à apprendre que j'avais un cœur.

» Dans une de ces soirées rêveuses d'été qui ont tant de charmes sur les hautes montagnes, je jouissais avec délices de cette heure mélancolique où les ombres descendent dans les vallées, lorsque j'entendis une voix humaine chanter sur une roche élevée. Cette voix était pleine d'expression etde sentiment ; l'air en était composé avec beaucoup d'art et de goût; je jugeai l'air être italien, et la cantatrice charmante. Je courus vers le lieu d'où partait cette voix; mais, lorsque j'en fus proche, la voix se tut, et la chanteuse disparut. Le lendemain , à une heure moins avancée , j'allai m'embusquer près du même lieu. J'entendis, à la même heure, la même voix répéter le même chant. Je l'accompagnai avec mon haut-bois; la voix continua , reçut de mon accompagnement une expression nouvelle , et je compris que déjà nous commencions à

3o8 LES ORIGINAUX.

nous entendre. Ce duo , exécuté par deux êtres invisibles l'un à l'autre, aptenait trop au domaine de la féerie pour que je ne cherchasse pas à le continuer durajit plusieurs soirées. Enfin, un soir piqué d'une vive curiosité, je débouchai brusquement de l'asile où j'étais caché , et j'atteignis la belle chanteuse. Elle poussa un cri , et jeta sur moi un regard. Dès ce moment le sort en fut jeté, ce fut fait de moi, je fus pris à l'éclair de ses yeux, comme une alouette à la lueur d'un miroir.

» Je sus bientôt d'elle-même qu'elle était la fille d'un herboriste nomade , et qu'elle courait avec son père les montagnes pour y cueillir les herbes nécessaires à l'approvisionnement des pharmarcies du Piémont. J'avoue que j'eus toutes les peines du monde à me faire à l'idée que cette jeune personne eût pu naître dans une contrée si sauvage ,

et appartenir à des parens si peu distingués. En l'écoulant je me figurais une princesse secrètement échappée du palais de son père , ou bien une virtuose sortant d'un Conservatoire. En la voyant, je trouvai mieux que cela ; je vis qu'elle était charmante. Je compris alors que celui qui a fait naître la gazelle dans les déserts , le faisan sur les montagnes, et la rose virginale dans les rochers, pouvait bien avoir enfanté un prodige de plus en plaçant cette beauté au sein des Alpes.

:» La nuit nous sépara : elle alla rejoindre son père, et moi ma demeure. En descendant de la montagne, il me sembla que tout était changé autour de moi, que l'air était embaumé d'un parfum plus suave , la campagne émaillée de fleurs plus fraîches , et qu'enfin la nature entière s'était animée de couleurs plus vives et d'un sourire plus gratis

210 LES OPIGINAUX.

cieux. Pour produire cet enchantement il n'avait fallu qu'une chanson et qu'un regard.

» On juge que, si cette aimable soirée fut bien courte , la nuit qui la suivit me parut bien longue, que le soleil tarda beaucoup à se lever le lendemain , et que l'heure du berger fut ce jour-là lente à arriver. Elle arriva pourtant.

Dans les liaisons que je continuai à entretenir avec la jeune herboriste , j'éprouvai un sentiment qui eut pour moi tout le charme de la nouveauté : après mille et mille intrigues amoureuses, j'aimais pour la première foisj mon cœur, mon cœur seul s'abandonna tout entier à ce sentiment. Cet amour ressemblait à celui de madame Guyon , il était désintéressé j comme elle j'adorais une divinité j son maintien inspirait le respect, et son regard le commandait.

J'aurais cru commettre un sacrilège en

profanant un autel où la beauté servait (l'ornement à la vertu , et où l'innocence couvrait de son voile les charmes les plus séducteurs. Enfin , après plusieurs années de l'amour le plus platonique, suivi del'hyménéeleplus chaste, je suis devenu le père d'une demi-douzaine de fort jolis enfans; je suis aujourd'hui leur précepteur , comme leur mère fut jadis mon maître en botanique. C'est ainsi que des débris du vieil homme il s'est formé en moi un homme nouveau, un époux , un père, un propriétaire , un cultivateur, un herboriste , et que le rêve tumultueux d'une vie passée à Paris dans le vice et dans l'oisiveté a fait place à une existence pleine , occupée et analogue à la véritable destination de l'homme,

» Le malheur est donc bon à quelque chose j et si les révolutions ont un beau côté , c'est sans doute celui par lequel

elles trempent les hommes clans l'adversité pour faire sortir de dessous son rude marteau des facultés qui étaient en eux et à lein- insu. Les proscriptions m'ont appris que je suis homme; elles m'ont rendu le gendre d'un pourvoyeur de pharmacie, et je mets tous mes soins à faire oubliera sa jeune fille le désagrément de s'être mésalliée avec un vicomte suranné. »

l'optimiste.

Le quatrième original que nous vîmes dans cette vallée portait dans la tête , comme idée fixe , le système de la perfectibilité humaine indéfinie. 11 venait de quitter Paris ; et , malgré les travers de celte grande capitale , il y avait conçu le modèle d'un beau idéal applicable aux sociétés, et il en était si charmé qu'il s'était retiré dans ce désert pour jouir sans distraction de la

pensée qui faisait le charme de sa vie. Il ne comptait pas sur le retour du parallélisme de l'écliptique avec l'équateur, pour arriver à cette époque de bonheur prédite par le bon et honnête Delormel. Des observations plus rigoureuses lui avaient appris que le mouvement de l'écliptique , qui n'est que de trente- six secondes par siècle, est oscillatoire et non périodique. Il ne disait pas comme le professeur de la grande période : « Je vous ai promis le bonheur, nous y touchons; encore quatrevingts siècles... Mais vous êtes d'une vivacité !

Son système se rapprochait plutôt de celui de Condorcet. Il pensait, avec le martyre de la perfectibilité, que l'ensemble de nos vices et de nos désordres appartient à des causes externes, indépendantes de notre organisation ; qu'il y a en dedans de nous un ressort

toujours tendu vers la perfection, et au dehors une puissance qui nous re tient dans l'état stationnaire, ou qui nous pousse vers un état rétrograde ; et que le problème à résoudre consiste à diminuer l'intensité de la puissance externe, et à laisser à la puissance intérieure la plénitude de son action, li pensait que les conditions du problème étant remplies , on verrait naître et se développer toutes les affections qui tiennent à l'instinct de l'association , une population plus nombreuse , une communication plus active, une publicité plus grande de tous les actes de la société, une discussion plus franche des principes par lesquels on la gouverne , et que les hommes , ainsi placés par les institutions en présence les uns des autres, seraient nécessairement ramenés, par le besoin de la considéralion, qui n'est qu'un amour de soi bien

LES ORIGINAUX. rti5

entendu, dans le chemin de la vérité et (le la vertu.

Il ajoutait que si cette liberté de discuter, d'apprécier et de juger les liommes et les choses existait, il n'y aurait pas un souverain dans le monde qui ne travaillât à mériter la renommée du grand Alfred ou du bon Louis XII , et à éviter celle d'un Henri VIII ou d'un Charles IX j pas un ministre qui ne voulût être un l'Hôpital , un Sully , un d'Aguesseau, un Chatam, plutôt qu'un abbé Terrey , un Galonné , un Walpol , un Castlereagh , ou un Bathurst ; pas un parlementaire qui ne voulût être un Liancourt , un Ségur , un Mole, un lord Holland, un Wilberforce, un Camille Jordan , plutôt qu'un... ou qu'un...

Puis, voulant expliquer la cause de tous les désordres qui régnent encore dans le monde , notre original se don-

2i6 LES ORIGINAUX.

liait la liberté de dire : a S'il y a du mécontentement et même des germes de sédition dans le nord de l'Asie, c'est que les souverains n'y sont pas pénétrés d'un patriotisme bien sincère ; s'il y a en Afrique un parti d'hommes mécréans et irréligieux , c'est qu'il y a des marabous iutolérans et des derviches fanatiques ; s'il y a souvent de l'agitation et du tumulte dans la Chine , c'est que les mandarins visent à l'arbitrairejsi dans la haute Tartarie on dénature le sens des loispour rendre des jugemens conformes aux vues de l'autorité, c'est que les juges n'y sont point indépendans; si on remarque dans l'Indostan une émulation générale d'hypocrisie , c'est qu'on y redoute l'influence des bramines , et qu'on emprunte les dehors nécessaires pour se les rendre favorables. »

En reprenant ab o^o le système

LES ORIGmAUX. 217

de notre régénération sociale dans la partie du monde que nous habitons, il en fixait l'origine et en attribuait les progrès à l'établissement du christianisme , qui adoucit les hommes j à la destruction de la vieille école, qui brisa les liens de la pensée ; au luthéranisme, qui ouvrit la discussion j à l'impression, qui éclaira les peuples; à la boussole , qui les réunit 5 à la religion, qui les confondit dans une croyance commune; à la philosophie, qui, en minant sourdement tous les abus , amena le mouvement de i 78g , qui , suivant lui , est le plus grand pas que l'esprit humain ait jamais fait vers l'affranchissement de notre espèce.

Il était persuadé qu'il avait existé en France, depuis Louis Xïl , une série non interrompue de vertueux personnages , de grands hommes d'Etat , qui avaient conservé de génération en

ai8 LES ORIGIINAUX.

génération, et transmis de race en race le feu sacré d'une sage liberté; que le principe en était gravé dans l'esprit d'un Sullj et dans le cœur d'un Henri IV j que le duc de Bourgogne et son illustre professeur avaient hérité de ces salutaires doctrines ; que les Fontenelle , les Montesquieu , les V^oltaire , qui avaient vécu avec les hommes du siècle de Louis XIV, les avaient transmises aux d'Alembert, aux Morellet, aux Turgot, aux deux Jancourt, qui à leur tour les avaient communiquées aux Mounier , aux Bailly , aux Rabaut , aux Thouret , qui les avaient proclamées et mises en action en 1789. Il était charmé de trouver ainsi parmi les propagateurs les plus influens des idées libérales plusieurs membres de la famille régnante, et de voir revivre toute l'ame de Louis Xlï dans la déclaration de Saint-Oiien,

Se livrant à des considérations plus étendues, l'apôtre de la perfectibilité disait : « 11 faut considérer dans l'homme la tête et le cœur. La tête humaine est aujourd'hui mieux faite , et sa puissance excentrique plus grande qu'autrefois.

Nos idées d'Europe font rapidement le tour du monde ; elles en parcourent la circonférence en attendant qu'elles puissent pénétrer par le diamètre. Si Bougainville avait poussé sa carrière aventureuse quelques années plus avant, il aurait vu des villes florissantes et de grands empires dans les iles où il n'avait découvert que de misérables huttes et des sauvages aussi misérables qu'elles ; il aurait vu la maison impériale de Sandwich venir visiter à Londres la maison régnante en Angleterre; il aurait vu des collèges dans le détroit de Behring , des académies en Californie , des théologiens à la Terre de Feu,

et des Iroquois passer au diaconat. »

» On disait, il y a cent ans : Il n'y a plus de Pyrénées; et moi je dis aujourd'hui : Il n'y a plus d'Alpes. Elles se sont aplanies à la voix du génie qui a soumis au même sceptre les contrées que ces masses gigantesques divisaient.

11 n'y a plus d'Apalaches, les Américains du Nord les traversent pour se rendre aux Indes orientales par la mer Pacifique; il n'y a plus d'Andes ni de Cordillièrrs; le Chili et le Pérou sont rémiis au Mexique et à Colombie par un lien fédératif. Les isthmes sont percés, les mers confondues , les montagnes eft'acées , les colonies supprimées. Il n'y a plus de tropiques; nous en recueillons les produits sous la zone tempérée ; nous avons retrouvé le sucre de Saint-Domingue dans la plaine de Saint- Denis , et nous retrouverons un jour les arbustes parfumés de la Martinique sur

LES ORIGINAUX: 2-it

les hauteurs de Montmartre. Les Antilles , liées ensemble par une grande fédération, rivaliseront entre elles en science et en vertu, comme jadis les îles de l'ancienne Grèce ; le cocotier verra sous ses ombrages des autels semblables à ceux que l'olivier couronnait à Athènes deses rameauxpacifiques, etde nouveaux Socrates africains y sacrifieront un joiu" à des grâces toutes noires. Voilà pour le Nouveau-Monde; et quant à l'ancien, on ne saurait disconvenir que les progrès de la physique et de la chimie surpassent tout ce que l'imagination aurait pu autrefois se figurer de plus brillant. Et c'est ici que notre philosophe se livra à des divagations qui annonçaientle dérangement de son cerveau ; car il nous disait , avec le plus grand sang-froid du monde : « On lit au Bulletin des lois un brevet d'invention accordé à l'auteur d'une charrue

donl le moteur consiste eu deux cerfsvolans. Mais, sans m'appesantir sur le mérite d'une invention qui nous aurait fait trouver les attelages de tous nos domaines dans quelques rames de papier, n'avons -nous pas la vapeur, ce puissant auxiliaire de notre faiblesse, cette force gigantesque qui, semblable à la gravitation , agit sans être aperçue ? Si, avec ime chaudière bouillante, on parvient à faire remonter les vaisseaux les plus pesamment chargés contre les courans les plus rapides, pour faire mouvoir une simple charrue une cuvette d'eau chaude suffirait, et un jour nous courrons la poste à la vapeur d'une bouillotte.

» Sur les ailes de la vapeur on s'élève dans les nuages, et avec un fdet d'eau pris de haut et un bon système d'écluse, onpourra monter en bateau sur le Chin.

boraco et sur le Saint -Bernard. Un

LES ORIGIINAUX. 29.3

jour viendra .où l'on abattra toutes les cheminées et où l'on soufflera sur toutes les bougies ; et pour se chauffer et pour s'éclairer on achètera au coin des rues le calorique et l'hydrogène carboné , comme on y achète aujourd'hui les objets de nécessité première. Puisqu'on est parvenu à concentrer le principe délétère sous des formes si petites qu'elles sont presque imperceptibles , pourquoi, en perfectionnant la gélatine et la fe'cule, ne renfermerait-on pas le principe essentiel , l'élément nourricier et restaurateur de Thomme sous un volume d'une aussi petite dimension?

On vivrait alors à peu de frais ; on n'éprouverait jamais de famine , et les approvisionnemens d'un grand empire tiendraient dans une petite boutique.

» A nulle autre époque de notre histoire on ne s'est occupé avec tant d'émulation de science et de littérature.

a24 LES ORIGIINAUX.

On court au Panorama , on se plait au Diorama , on étudie le zodiaque de Denderah , on est assidu au Componluni , et les automates de Droz exciteraient un vif intérêt si l'homme fossile de Fontainebleau n'occupait trop fortement les esprits. On fait du Walter Scott ou du Voltaire , du Lamartine ou du Casimir, du romantique tous les jours, et du classique quand on peut.

Les arrangeurs d'aujourd'hui repétrissent les auteurs d'autrefois j ils les publient avec des avant-propos^ des portraits et (\.Q.& fac-siinile. Ces casse-cou littéraires , impuissans à fournir par eux-mêmes une longue traite , montent en croupe derrière ces grandes renommées , moins fiers de leurs montures que des commentaires dont ils les ont caparaçonnées.

» On s'occupe surtout beaucoup en France d'objets d'utilité première. On

disserte sur ies assolemens et sur les jachères , on raisonne betterave et pomme de terre , on jette des fleurs poétiques sur les prairies artificielles , et on ne s'est jamais autant occupé des bètes à cornes. On n'excommunie plus les chenilles , on n'étouft'e plus les enragés , on a la vaccine au lieu de la petite-vérole , la quinine au lieu de quina , des phlegmasies au lieu de fluxions. A la place de cette nomenclature grossière des maladies qui affligeaient nos pères, nous avons un assortiment de péritonites, d'hépatites, d'encéphalites et de jolies petites gastrites. Depuis Hippo crate on n'avait pas fait une médecine aussi suave.

» On peut remarquer que les lumières et la civilisation s'étendent à mesure que l'imprimerie rétrécit ses formats. Dans le siècle des in-folios, sous les Valois, on était encore à moitié

c!26 LES ORIGINAUX.

barbare On fut heureux sous les inquartos j ce fut le siècle de Henri IV. On descendit à l'in- octave dans le siècle brillant des arts. Dans celui de la philosophie on arriva à l'in-douze.

On passa à l'in-dix-huit sous la révolution , et aujourd'hui on en est venu à la philosophie par articles, à l'histoire par résumés , aux sciences par lettres alphabétiques , à l'agriculture par alinanachs , et on met V Encyclopédie en V^ade meciun. Ces feuilles légères passent dans les halles , pénètrent dans les hameaux. Il ne suffisait pas d'avoir des in - folios , comme on a des greniers d'abondance; il fallait encore que l'on montât un service pour la fabrication, le colportage et la distribution du pain quotidien nécessaire aux besoins de l'esprit, et c'est avec des feuilletons et des résumés que l'on gouverne aujourd'hui le monde.

;) Quant aux mœurs, j'avoue franchement que je n'en suis pas du tout mécontent ; elles sont moins frivoles et moins dépravées qu'elles ne l'étaient autrefois. Il est tout simple que lorsque l'intelligence se perfectionne, le cœur s'améliore. Ces deux opérations de l'entendement appartiennent au même tout , et exercent entre elles une action réciproque. Il est vrai qu'en Angleterre les hommes d'un pouvoir achètent encore quelquefois les hommes d'un autre pouvoir; mais du moins on ne les marchande plus; ils sont à des prix fort élevés , et les acheteurs , en les payant fort cher, rendent une sorte d'hommage à la dignité de l'homme. Les cultes en Europe sont libres. 11 est vrai qu'en Espagne on tue encore des hérétiques; mais on ne les y brûle plus , quoiqu'on y sente encore prodigieusement le fagot. On déporte encore de l'Irlande

quelques catholiques j mais on ne s'éclaire plus avec le suif provenant de leur chair, comme du temps de la reine Elisabeth, Le pontife britannique d'aujourd'hui se règle sur des maximes plus douces que celles que professait cette rude papesse. La presse périodique est libre , il est vrai que l'on condamne encore quelquefois certains journalistes par trop aventureux ; mais on ne les emprisonne plus dans des cages de fer comme le gazetier de Leyde. Nous avons la république des lettres- il est vrai que cette république a son doge ; mais il n'est pas obligé d'épouser la littérature , comme celui de Venise épousait la mer Adriatique. On est plus croyant, plus religieux qu'autrefois- il est vrai qu'on commence son cours de religion en s'aiïiliant aux jésuites ; mais vous verrez qu'on finira par devenir un peu chrétien.

» Aujourd'hui il n'est pas une vérité qui ne puisse être impunément proclamée, pas un mensonge officiel qui ne puisse être formellement démenti , pas un sophisme dont on ne puisse mettre à nu la diftormité. Il est vrai que l'on exige que les critiques soient faites avec ménagement, les démentis donnés avec politesse , et qu'il règne un peu de grâce dans les débats politiques; et cela prouve que les gouvernés sont montés fort haut dans la civilisalion , puisque les gouvernans exigent de leur part tantde civilité. Il n'y a plus ni Bastille, ni donjons, ni lettresde cachet, ni lits de justice, ni lettres de jussion, ni enregistrement militaire , ni bulle Unig-e/ZiY«^, ni un cardinal que l'on nommait Fleury , ni un ministre que l'on nommait Saint- Florentin , ni un pouvoir arbitraire ; il est vrai qu'il y a une police et des ministres 3 mais je demande corn-

23o LES ORIGINAUX.

ment, après taiil d'orages, au milieu de tant d'espérances trompées , de tant d'ambitions déçues , de tant de factions déchaînées , on pourrait s'en passer.

)> Ce qu'il y a de vrai, d'utile, d'inaltérable, d'immortel, c'est ce grand monument élevé au milieu des siècles par le patriotisme d'un grand roi, c'est la Charte... la Charte... On n'a plus en France que ce cri-là; il estdans toutes les bouches , et le respect pour son auguste auteur est au fond de tous les cœurs.

Le Salomon du midi n'a pas fait comme ce souverain du nord, qui, le jour de sa fête, donna à ses sujets un feu d'artifice, au lieu de leur donner une constitution promise pour ce jour-là même.

>> Pour en- finir avec l'époque présente , ie dirai que son trait caractérisa tique est d'avoir vu succéder les chapeaux à la Bolivar aux chapeaux à la Suwarow. La conséquence naturelle

(jLi'oii doive en tirer est qu'on tient en France au droit de citoyen , plutôt qu'au devoir du serf , et qu'on y préfère Je règne des idées libérales à l'administration du knout. Enfin le siècle marche ; il marche , si l'on veut , en boitant. On est encore en Europe un peu béquillard, mais on peut s'en consoler lorsqu'on habite une planète qui marche elle-même d'une manière fort gauche avec une obliquité de 2 5 degrés 28 minutes et à la lueur d'une lanterne qui nous fournit sa lumière en se dirigeant sur une ligne oblique de 5 degrés . »

Page 1