‹ Voyage dans la vallée des originaux (volume 2)Chapitre 9 sur 13 · LE THÉISTE · texte numérisé non relu

LE THÉISTE

Le premier personnage que nous eûmes occasion de connaître et de fréquenter était un érudit. Egaré par la lecture de Mallebranche , il voyait tout en Dieu; il croyait que la nature était un miroir dans lequel il se montre perpétuellement lui-même. Ce dogme de l'existence divine , fondement de toute morale , base du repos des sociétés , était en lui une idée dominante j il pensait, comme plusieurs philosophes, que son ame était une émanation du Créateur, un rayon de sa gloire, qui , pour

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retourner à sa source , avait besoin de conserver sa pureté primitive , et que la conscience est la règle universelle gravée dans le cœur humain par Dieu lui-même.

Lorsqu'au printemps la nature couvrait la vallée d'une verdure naissante, il y descendait, il épiait le retour des fleurs que la Providence nous envoie; il attendait la première violette comme un officier subalterne attend sur la frontière l'ambassadeur d'un puissant monarque : les asters avec leurs disques dorés , les pensées avec leurs nectaires , les gesses avec leurs papillons , les nielles avec leurs trompettes purpurines, proclamaient à ses yeux la puissance du Très-Haut, et les oiseaux ne chantaient que pour célébrer sa gloire.

Il avait élevé à l'Etre inconnu je ne sais combien d'autels avec des troncs d'arbres au fond des bois , avec des ga-

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zons dans les prairies , avec des blocs de pierre sur la montagne ; il ne les arrosait jamais du sang des victimes, mais il les couronnait tous les matins de fleurs nouvelles j et pendant qu'il se livrait à ces soins religieux , si la grive faisait entendre son chant mélodieux , si le ramier soupirait des airs mélancoliques , ou si l'alouette perdue dans le vague des airs entonnait son lijmne matinal, il en tirait des augures heureux ou sinistres , et il cherchait dans son esprit les moyens de plaire à celui qui occupait toutes ses pensées. En considérant son empressement à multiplier et varier ses hommages , on eiit dit qu'il était moins le serviteur d'un grand Maître que son courtisan.

Dans l'égarement où son esprit était plongé , il ne pouvait concevoir uu Dieu renfermé dans l'étroite enceinte de quelques mystères ou de quelques

cérémonies j il lui fallait un Dieu immense , universel, allumant le flambeau du jour, conduisant les étoiles, cre'ant ou dissolvant les mondes par un seul acte de sa pensée. Emporté par de telles idées , il s'occupait moins d'ouvrages de théologie que des livres d'histoire naturelle , et il répétait plus souvent les hymnes adressés à l'Ordonnateur suprême par Descartes , Newton et Buffon , que les cantiques de sa paroisse.

Ce n'est pas qu'il ne fût profondément pénétré des bienfaits du christianisme; il le considérait comme le civilisateur du monde , comme un culte révélé aux hommes, à une époque de servitude et de malheur, pour les appeler à la liberté. Mais , au milieu des honnnages qu'il lui rendait , on regrettait de l'entendre répéter un blasphème que nous ne rapportons ici qu'avec une extrême répugnance, if Un

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capucin est bien petit à côté d'une planète. »

Comme notre théiste était sans cesse en contemplation ou en prière , les liabitans de la vallée le considéraient comme un inspiré , et même comme un saint, et ils venaient souvent le consulter sur des objets qui touchent moins à la religion qu'aux pratiques minutieuses sous lesquelles on la travestit • mais il ne se permettait jamais d'ébranler leur croyance , ni de jeter dans leurs âmes le plus léger nuage sur les objets de leur foi, et il les renvoyait toujours au curé de leur paroisse pour éclairer leur conscience. Au milieu de ses erreurs il avait conservé cette supériorité de raison qui nous fait voir que le repos des nations est assis sur des institutions qui ont vieilli , et qu'en ébranler la base c'est susciter des siècles d'agitation sans aucune autre espérance que de

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substituer de nouveaux abus aux anciens.

Que si on venait le consulter sur les empiétemens de quelque autorité sans frein,surlesvexations de quelques fonctionnaires sans responsabilité , il répondait avec un grand saint que toute puissance vient de Dieu , et il se gardait bien d'ajouter avec un autre saint , qu'elle est souvent condamnée à expier ses violences aux enfers. « Dieu, leur disait-il , s'arme , dans sa colère , de ses carreaux pour punir les hommes, et les rois de ministres pervers pour punir leurs sujets. Des magistrats qui violent ouvertement les lois sont dans l'ordre social ce que sont dans l'ordre physique la grêle et les tempêtes , et ceux qui , par de secrètes manœuvres, en corrompent la source , sont semblables à la peste. »

Du reste , l'idée qui régnait exclusivement dans l'ame de notre solitaire la

rendait plus douce et plus pure j il craignait sans cesse de la flétrir par un sentiment qui dérogeât à sa dignité.

Malheureux , cette pensée était sa consolatrice j heureux , il lui attribuait son bonheur, et peu d'hommes éprouvaient de plus vraies et de plus touchantes jouissances : tant la faiblesse humaine éprouve le besoin de trouver un appui dans le ciel , tant les contrariétés et les malheurs de cette vie nous attachent à l'espérance d'une autre.

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