‹ Voyage dans la vallée des originaux (volume 2)Chapitre 4 sur 13 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Histoires des Baigneurs et des Baigneuses.

LE ROI DISGKACIÉ.

L'homme au regard doux , à la phj-' sionomiesoufïVante, au bras en écliarpe, qui avait pris la dernière place à table , demanda à donner le premier l'exemple delà franchise, et il s'exprima ainsi :

'( Le monde ne sait pas de quelle manière j'ai été fait roi. En passant de la salle à manger dans la salle de concert, l'homme puissant de l'époque désignant ma femme, dit à haute voix : « Qu'on laisse passer la reine *! « Dieu me damne

* Plus de cinquante personnes qui se trouvaient aux

si je compris rien dès le premier instant à ce qu'il avait voulu dire. On ne s'était pas gêné du tout avec moi , on n'y avait pas mis plus de façon j et lorsqu'il me fallut paraître le lendemain devant les grands corps de l'Etat pour consacrer une intronisation annoncée entre deux portes, j'y fis assurément la figure la moins royale qu'il soit possible d'imaginer : on eût dit un de ces rois dont on voit les figures larmoyantes dans les almanachs imprimés en Suisse. Je pleurai en effet, et lorsque la cérémonie fut terminée : « Tu as fait l'enfant , me dit l'homme puissant. — Ce n'est pas ce que l'on croit dans le monde, lui répondis-je avec une aigreur que je ne pouvais plus contenir. » Mais quand il fut question de régner, je compris que ce n'était plus là une plaisanterie. Je voulus goii-

Tuileries ce soir-là pourraient . s'il était besoin , certifier le fait.

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verner de fait, si ce n'était de droit. Persuadé que les rois ne sont pas institués uniquement pour figurer sur des trônes, dans des chapelles ou dans des carrosses, je figurai dans les inondations et dans les incendies qui portaient la désolation dans mes Etats, et on trouva que j'y figurais assez bien. J'aurais bravé mille fois la mort pour le salut de ceux que la nature avait créés mes égaux , et qu'un pouvoir capricieux venait de faire mes sujets j mais je ne tardai pas à m'apercevoir qu'on voulait immoler les droits et les intérêts de mon royaume aux convenances d'un autre, et qu'on avait jugé nécessaire de corronner le sacrificateur pour donner plus de solennité au sacrifice; mon ame se souleva d'indignation à cette pensée : je fis braquer le canon sur les remparts contre celui qui , créant les royaumes par un mot, avait la prétcn-

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tion de les anéantir par un souffle. Je faillis à payer cher celte audace , et j'ai dû à l'honorable désobéissance d'un ministre de cette époque de n'avoir pas achevé mon règne à Sainte-Pélagie.

» Aujourd'hui 2 millions d'hommes, heureusement indépendans de mon autorité, peuvèntse lever et dire si j'ai été injuste et arbitraire à leur égard, si j 'ai été spoliateur des deniers de l'Etat. Chaque jour de mon règne, j'ai senti que toutes les couronnes du monde ne. valent pas un quart d'heure d'indépendance. Dans ma famille on a un instinct de liberté et des sentimens tout-à-fait bourgeois. On y croit à l'amitié et aux liens de parenté^ et c'est parce que l'homme puissant y a cru qu'il a perdu ses Etats en se perdant lui-même.

j» Actuellement que chacun de nous a été, heureusement pour lui, rappelé au rôle que lui avait assigné son carac-

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tère personnel , et qu'il n'est plus obligé (le demander aux gens de sa maison où on l'enverra régner le lendemain, celui de mes frères qui a une ame élevée et une imagination brillante compose des épopées; celui à qui la nature a donné des mœurs douces et un esprit plein de délicatesse continue Pétrarque et fait des sonnets 3 le troisième , qui est en Allemagne ^ y fait des enfans; une de mes sœurs fait l'aimable; et quoiqu'on soit bien persuadé en France et en Italie qu'elle l'est véritablement , elle voudrait au'on en eût encore ime conviction plus parfaite; et quant à moi, qui suis malade, je cours le monde et je fais des romans.

Assurément voilà une famille qu'on n'accusera pas d'avoir la maladie du sceptre , quoiqu'elle en ait manié quelques-uns. Ils étaient tombés entre nos mains comme ces panaris qui viennent

au bout des doigts , et qu'on nomme mal d'aventure. Je respecte généralement tous les trônes , excepté le mien , sur lequel est aujourd'hui assise la déesse d'un café qui ne le trouve pas assez beau pour elle. Libre de soucis, ami de l'indépendance et citoyen du monde , rien n'égale à mes yeux le bonheur d'entendre en si bonne compagnie murmurer les eaux du Courcoury, »

Lorsque ce brave homme de roi eut fini de parler , la grosse Allemande , qu'on appelait i^o/i altesse, sabla quelques verres de l'eau-de-vie de Dantzick , qui donnèrent à sa poitrine, à ses croix et à ses perles un mouvement si accéléré qu'on aurait pu craindre qu'elle ne laissât tomber tout cela à terre. Elle s'exprima en ces termes :

LA PRINCESSE CUNEGONDE.

« Il n'est personne au monde qui

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puisse ignorer que ma famille était souveraine en Allemagne , et que j'appartiens à une maison régnante. Je fus élevée pour le trône , et mes premiers regards furent frappés de l'éclat majestueux dont brillait mon père dans les cérémonies publiques, et de la pompe guerrière qu'il développait dans les grandes revues qu'il passait dans la cour de son château , Son infanterie de ligne était ce qu'il y avait de plus respectable en Allemagne ; et quoiqu'elle ne fût composée que de quarante hommes sur le pied de guerre, lorsqu'elle était appuyée par la grosse cavalerie , formée avec les douze plus beaux chevaux du Holstein , et que mon père était à la tête, on croyait voir Mars en personne commandant une armée de Lapithes et de Centaures. La cour était un modèle d'élégance et de belles manières : on y venait des extré-

mités de l'Allemagne uniquement pour nous voir passer j et lorsque nous défilions pour nous rendre à la chapelle :

Que de majesté ! disait-on en parlant du souverain 5 que de grâces! ajoutaiton en parlant de moi ; il est beau d'être sujet du prince , mais qu'il est doux d'être esclave de sa fille ! La beauté et le pouvoir se coalisent ici pour nous asservir; il n'y a plus de liberté possible en Allemagne.

M En effet, cette liberté n'exista bientôt plus pour personne. Mais aux guirlandes de fleurs avec lesquelles nous tenions les cœurs asservis , un conquérant barbare fit succéder des chaînes étrangères. Aurai-je la force de vous raconter les scènes déplorables qui firent perdre à mon père ses États et sa couronne , ces indécens bivouacs d'une soldatesque campée dans les cours du château, lasalle des princes transformée

en corps -de-garde , et des amas de fourrage encombrant cette chapelle où Ton venait moins pour prier la Mère de Dieu que pour adorer la fille du prince j ses trésors pillés , sa brillante armée licenciée, ses grands-officiers congédiés, ses cerfs tués comme s'ils n'avaient été que de simples bètes , le grand et le petit chenils passés au fil de l'épée, et mon père et moi errant tristement dans la solitude du parc , conservés moins comme souverains que comme concierges de la souveraineté , avec un piquet de douze de nos sujets armés de bâtons, et montant la garde autour du château ? Triste cortège , destiné moins à défendre la principauté qu'à parer ses funérailles ! Telle fut notre triste destinée. «Mon père conserva, dans ces funestes conjonctures, son sang-froid et sa dignité accoutumés. 11 compta sur des jours plus prospères, céda aux cir-

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constances , et se soumit à tout ce qu'on voulut. L'Allemagne est un pays d'occupation : on y éprouve ce grand avantage que l'évacuation y succède toujours à la conquête , et que l'espérance d'un avenir meilleur vous soutient dans une adversité passagère. Mon père vint un instant à Paris, A la vérité , il ne put pas y être présenté au ministre des affaires étrangères j mais il fut accueilli avec un grand respect par un des commis du ministère, qui lui dit : « Croyezmoi, mon prince, ne faites pas l'enfant 9 ne vous raidissez pas contre un orage qui emporte devant lui empires, royaumes et principautés ; retournez bien vite à la vôtre ; et si vous n'êtes pas suffisamment à couvert dans votre souve raineté , croyez -moi, cherchez un abri dans l'administration des droits-réunis.

» En Allemagne , nous avons le bon esprit de nous piquer d'une grande

fierté durant les sourires de la fortune -, mais lorsqu'elle s'en va , nous laissons l'orgueil partir avec elle.

» Il y avait alors en Westplialie un jeune seigneur français qui parcourait le pays avec le titre et les honneurs d'inspecteur-général ambulant *. Il se fit annoncer au château. Mon père fit prendre les armes ou plutôt les bâtons au piquet de douze hommes qu'on lui avait laissés pour composer sa garde. Il fit recevoir l'inspecteur par son grandmaître des cérémonies, aupied du grand escalier, et il le reçut lui-même dans la partie de ses appartemeris qui était demeurée libre. « Prince, lui dit l'ambulant, on sait à Paris votre attachement à la bonne cause, et je vous apporte,

* Cet inspecteur- gênerai, ne' à Versailles, et l'un des plus beaux hommes de son temps, fut envoyé' en Allemagne, en 1810 , et il a raconte' les choses pre'cisément comme le dit madame la baronne.

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comme signe de la satisfaction impériale , une commission de receveur-buraliste des droits-réunis. »

y II était dur sans doute pour un prince souverain qui avait sa place marquée sur les bancs de l'empire d'avoir désormais à s'informer de ce qu'on faisait sur les bancs des cabarets ; mais mon père se résigna : il fit plus 3 il remercia l'étranger , et la conversation s'étant de suite engagée entre le prince et lui , mon père lui dit : « Avant l'occupation de mes Etats, j'avais des serviteurs fidèles que la situation de mes finances m'a forcé à congédier; je voudrais leur marquer ma reconnaissance en leur procurant un état honorable ; j'ai mon ministre de la guerre qui sait faire l'exercice à la prussienne, et qui est un des plus profonds tacticiens d'Allemagne. — J c le fais receveur à cheval, dit l'ambulant. — J'ai un autre minis-

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tre , excellente caboche, qui a porté durant vingt ans avec honneur le portefeuille de l'intérieur. — Je lui donne un contrôle de ville, répliqua l'inspecteur. — J'ai mon grand -maître des cérémonies qui a eu l'honneur de vous recevoir aujourd'hui même, et plusieurs aides de cérémonies. — Au grand-maître je donne l'entrepôt des tabacs , et des débits à ses aides. — J'ai une fille, et une fille charmante , mon aimable et consolant appui dans mes malheurs. » Ici l'inspecteur s'arrêta et dit : « Je prierai respectueusement son altesse de se charger du registre des passe-avant; je demandecomme une grâce qu'on veuille bien me présenter à la princesse, et en un tour de main je la mettrai au fait. » » Les Français sont admirables dans les affaires qui exigent de la célérité. Les commissions furent données, et les passe-avant mis entre mes mains avec

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une rapidité telle que j'eus à peine le temps de me reconnaître.

» M. l'inspecteur, qui, dans les pays conquis, jouissait du rang de colonel ^ me mit au fait avec une extrême politesse. Il me donna , pour couper les passe-avant de la souche, des ciseaux de Moulins d'un fini achevé, et je ferai remarquer que ces ciseaux ont depuis passé entre les mains d'un commis à pied de Cassel, qui, étant devenu censeur à Paris, s'en est si habilement servi, qu'on n'oubliera jamais les coupures faites avec les ciseaux de la princesse.

Les affaires changèrent en Allemagne. On gagna la bataille de Leipsick , et j'appris à la même époque que M. l'inspecteur avait long-temps fait en Lorraine le commerce des peaux de lapin. Ces peaux et cette victoire lui firent tort dans mou esprit. Je cora-

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mençai dès lors à m'apercevoir que cet officier , malgré l'apparence de quelques formes imposantes, n'étclit au fond qu'un homme de rien; et à mesure que les armées allemandes avançaient , et que les troupes françaises reculaient, l'empressement que j'apportais à ses leçons et le mouvement que je donnais à mes ciseaux diminuaient. Enfin, après avoir épuisé tous les passe-avant de l'officier, je lui ai donné son congé; j'ai planté là tous les registres, je me suis sauvée comme j'ai pu de l'Allemagne ; j'ai parcouru la France et l'Italie , et je suis venue, pour diminuer un embonpoint qui m'embarrasse , boire avec vous les eaux du Courcoury.

Lorsque la grosse Westplialienne eut fini , le prince au nez d'argent prit la parole et dit :

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