‹ Voyage dans la vallée des originaux (volume 2)Chapitre 5 sur 13 · LE POLONAIS · texte numérisé non relu

LE POLONAIS

i< Je descends d'une ancienne maison

souveraine de Tartarie , qui régnait sur un pays qui a plus de deux mille lieues carrées. Mon aïeul troqua sa souveraineté sauvage contre une place de chambellan à la cour de Pierre-le -Grand. La reine mon aïeule était Kamschkadale , et femme d'une parfaite beauté. L'empereur lui adressa des hom.mages , et c'est ce qui a fait dire en Pologne que mon visage est comme une mappemonde, dans laquelle on voit un golfe asiatique , deux petites baies tartares surmontées d'un promontoire mosco vite. Mon aïeul étant camus, et ma grand'mère ayant le nez retroussé , la partie proéminente du visage de mon père , dont j'ai hérité , a toujours semblé avoir quelque chose d'un peu trop majestueux.

» Mon père acquit , avec les profils que le sien avait faits dans la chambre impériale , des terres considérables en

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Pologne; mais il eiiL le petit travers de se mêler beaucoup des affaires de celte monarchie ; et lorsque Varsovie fut prise , on poussa l'exigence jusqu'à lui demander son poignet droit ; ce poignet fut coupé, salé, et envoyé à Saint- Pétersbourg , où il fut présenté à l'impératrice par un officier de ses petits cabinets qui faisait avec elle de la philosophie. Mon père continua de demeurer en Pologne avec son poignet gauche , et il m'envoya faire mes éludes à Saint-Pétersbourg. Nous étions dans le collège un assez grand nombre de jeunes Polonais , et nous voulûmes nous mêler un peu des affaires de notre pays. Paul, le deuxième du nom, m'envoya chercher; il m'accueillit avec une bonté parliculière , m'écouta avec attention , et finit par me dire qu'il allait m'envoyer achever mes éludes en Sibérie , avec le costume ordinaire des exilés .

u Lorsque je vis qu'il ne s'agissait de rien moins que de me couper le nez et les oreilles, je défendis ces petites propriétés , comme on défend un bien dont on jouit à titre héréditaire et incommutable, et je m'adressai à une dame de la lingerie impériale , de qui j'avais reçu les leçons qu'il faut nécessairement recevoir lorsqu'on fait son entrée dans le monde. Cette dame en parla à une dame de la bouche , celleci à une dame du tabouret, qui en parla à une dame d'honneur , laquelle à son tour en parla à une dame des petits cabinets; et de dame en dame , je parvins à faire porter la requête de mes deux oreilles jusque sur l'oreiller de l'empereur; etquandelley fut, je dormis tranquille sur l'une et sur l'autre.

» Mes oreilles sauvées , une vive inquiétude vint me saisir par le bout du nez. Où pourrais- je le placer, me di-

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sais-je à moi-même, pour le sauver de la disgrâce dont on le menace? Il faut que je le mette sous la protection du patriarche grec ; c'est un nez de chrétien, et où pourrait-il être mieux en sûreté que sous l'abri de l'Evangile? Mais je me trompai beaucoup dans cette combinaison. Ce fut en vain que le patriarche, les archevêques et les évêques , le grand et le petit clergé, la grande et la petite aumônerie cherchèrent à me défendre, ils ne purent rien obtenir; et quand on vint m'apporter la nouvelle de la mortification à laquelle j'étais condamné, je ne pus m'empecher de m'écrier : Que ne l'aije placé sous la protection d'un cotillon ! Ce n'est que par là que les affaires réussissent à la cour.

n Je donnai alors une autre direction à ma sollicitation en grâce. Je m'adressai au grand-chancelier de l'empire; je

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prouvai que mon nez était un nez impérial ad nutum; que la preuve en résultait de sa structure même, qui était toute impériale, et d'une lettre galante de Pierre-le-Grand à ma grand'mère.

Je produisis à la chaDcellerie les deux pièces ; puis ayant fait dresser un arbre généalogique , il demeura démontré que mon nez se trouvait être le grandoncle de celui de l'empereur régnant , et que, par conséquent, un attentat contre lui constituait un véritable régicide. Ce crime n'étant qu'une bagatelle en Russie , on ne craignit pas de le commettre ; mais l'empereur ordonna que je fusse royalement indemnisé , et il commanda à l'orfèvre de la cour de prendre l'empreinte du nez de Pierre-le-Grand sur la statue faite par Falconnet , de m'en fabriquer un sur ce modèle , et de l'ajuster sur mon visage , afin que personne ne pût désor-

mais douter de mon alliance avec la famille impériale.

» Paul mort, Alexandre me rappela de Sibérie j je n'ai pas voulu depuis retourner en Pologne ; j'ai continuellement voyagé , et il me serait bien doux d'apprendre aujourd'hui , par les deux oreilles que j'ai sauvées , que mon nez ne vous a pas trop choqués, et que mon histoire ne vous a pas trop ennuyés. »

Lorsque le Polonais eut fini , les convives demeurèrent comme en extase devant le nez de Pierre-le-Grand , et Ton entendit circuler dans le cercle ces paroles : « C'est le nez de l'empereur ! c'est le nez de l'empereur. » On crut le voir lui-même posant les fondemens d'un empire immense, et préparant la conquête du monde.

Alors une jeune femme souleva d'une main timide ic mczzaro qui couvrait les lis de son visagej elle ouvrit une bouche

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de roses , et avec une émotion qui trahissait la présence de celles qu'elle faisait semblant de dérober à tous les regards , elle prononça les paroles que vous allez entendre :

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