LA DAME GÉNOISE
<f J'appartiens à une famille Génoise qui a eu l'honneur de donner plusieurs papes à la chrétienté. — Madame , s'écria le chevalier, je me recommande à vous pour obtenir des indulgences. — J'en aurais grand besoin pour moimême, répondit l'Italienne j mais je n'en ai jamais accordé à personne. «Et elle continua ainsi :
(( Veuve à dix-huit ans , mon père voulut me faire voir la capitale du monde 5 il avait de l'ambition, et peutêtre compia-t-il beaucoup trop sur les yeux de sa fille, et pas assez sur son propre mérite. Nous fûmes présentés à
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Saint-Cloud ; c'était l'époque brillante : cette époque , hélas î n'aurait jamais dû naître , ou aurait dû ne jamais finir. Alors un rien signifiait à la cour quelque chose , et la simple annonce , au palais, de la représentation d'une pièce de théâtre , présageait un événement ; on trouvait je ne sais quel malicieux plaisir à remuer le monde du fond de quelques coulisses. On annonça Bérénice * ; on commença par se douter qu'il arriverait quelque chose d'important; on vit , à la représentation, une chauve-souris voltiger auprès d'une figure qui fixait tous les regards et qui concentrait tous les intérêts ; on versa quelques larmes et on ne douta plus.
» Quelque temps après on annonça la représentation d'un acte des Mjs-
* Le divorce impérial fat annonce' par la représen tation de Bérénice.
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tères d'Isis *. L'annonce de cet imbroglio mit toutes les imaginations en campagne. Veut - on retourner en Egypte? disait -on; ou bien va- 1- ou appeler à Paris le culte et les prêtres d'Isis? Il y a ici du mystère, ajoutait on ; mais quels sont les initiés qui nous l'expliqueront ? La suite fit connaître ce qu'on avait voulu annoncer , et les importans de la cour ne manquèrent pas de dire après l'événement : « Cela était clair comme le jour, et nous l'avions prédit d'avance. »
» Le lendemain de la représentation je fus invitée au cercle qui se tint dans la galerie de Diane , et quelqu'un qui était derrière mon tabouret me proposa d'être dame du palais ; j'acceptai. Le lendemain, qui était un jour de la se-
* Le premier acte des Mystères d'Isis fut exécute à Saint -Cloud, peu de jours avant le départ pour Moscou.
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maine des Ténèbres , on me parla d'une manière énigmatique ; le lendemain , qui était le jour de la Passion, on s'expliqua d'une manière plus claire ; le surlendemain je reçus un écrin , et le jour suivant , qui était précisément le jour de Pâques , je vis entrer chez moi , le matin, une majesté. Je fus surprise de la visite, et tout- à -fait choquée de l'inconvenance : c'était une majesté subalterne.
» Je représentai à sa majesté que les mœurs étaient le fondement des Etats , et je luiprédis qu'elle compromettrait les siens dans une entreprise dont elle ne recueillerait que la honte de flétrir une couronne sans jouir de la gloire d'avoir pu gagner une femme , et qu'il était plus facile de prendre Sarragosse ou Tortose que de séduire un cœur fermement résolu à ne pas se laisser surprendre. On Ht alors jouer Tartillerie
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des plus belles promesses ; on ofFrit les capitulations les plus honorables 3 on fit éclater les bombes du désespoir; on avait brûlé , dit-on , les case-mates , ce qui voulait dire , en style militaire , qu'on avait fermé les portes en dedans. Je menaçai alors de me faire sauter ; j'ouvris toutes les fenêtres; et on se retira un peu confus.
» Lorsque je fus seule : Ma foi! accompagne désormais qui voudra ; sera dame du palais ou d'atour qui pourra , puisque c'est à un prix si haut qu'on obtient un honneur si mince. Telle fut la réflexion que je fis , et je partis pour l'Italie, Mais il est bien difficile à une femme d'échapper à sa destinée. La victoire, ou moins que cela encore , les petits arrangemens qu'on faisait le matin à Saint-Cloud , ramenèrent le monarque en Italie. Le monde sait qu'il n'y fut pas heureux à la guerre , et j'espère ,
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mesdames , que vous laisserez passer sans contradiction qu'il ne fut pas auprès de moi plus heureux en amour.
— Et monsieur votre père , dit alors le chevalier, obtint -il à Paris ce qu'il désirait? — Mon père, répondit l'Italienne , avait par sa naissance le droit incontestable de prendre place au sénat , et ce n'était pas, pour une famille qui a fourni des doges et des papes, une ambition démesurée de vouloir placer un de ses membres parmi les bourgeois qui siégeaient alors au Luxembourg. Mon père me cita le célèbre Génois qui avait du, aux charmes d^une personne de sa famille, la dignité â laquelle il avait été promu; et ce monarque du Nord , élevé au trône par la beauté et les intrigues de sa fille, qui, profitant d'un veuvage heureux , négligea le deuil d'un mari pour donner une couronne à son père j mais il me loua
d'ailleurs beaucoup sur les principes d'honneur que je professais, en me témoignant le regret qu'il éprouvait de ne pouvoir me mener avec lui à Vienne, qui, après l'occupation, était devenue le centre nouveau des affaires, et où les siennes l'appelaient. »
Lorsque l'Italienne eut achevé de parler, un créole , qui tenait dans la main droite une bouteille que sa forme indiquait comme contenant des eaux de madame Anfoux , demanda, après l'avoir plusieurs fois consultée, la permission de nous raconter son histoire. « Je soupçonne, nous dit le frater, qui avait passé une partie de sa vie aux Antilles, que ce créole est quarteron. Voyons s'il se prévaudra dans sa généalogie de quelque majesté africaine. — Je suis né, dit le créole , à la Martinique , de parens européens , de la race la plus pure et de la peau la plus blanche. — Voyez ,
examinez, flairez; il y a ici une certaine odeur de romarin , s'écria le frater. — Non, reprit le créole; mais on y sent horriblement la savonnette aux herbes, ;> Et il continua ainsi :
LE MARTINIQUAIS.
i( J'ai eu le bonheur d'avoir pour marraine une impératrice qui a régné sur tout le monde chrétien, et pour tante une sultane qui gouverne en ce moment les cent peuples soumis aux lois du grand prophète : toutes deux sont nées à la Martinique , auprès de l'habitation de mon père ; toutes deux ont de leurs mains impériales pris soin de mon enfance ; toutes deux ont dû leurs succès à leur beauté. » Puis se tournant vers les dames , le créole ajouta : « Confiez - vous sur l'avenir, mesdames ; tout est sauvé dans le monde lorsqu'on voit le sceptre entre
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les mains des Grâces. — Mais vraiment, monsieur le créole , dit madame la baronne, vous parlez à merveille, et quelque foncée que soit la nuance que monsieur votre grand-père ait laissé tomber par mégarde sur votre visage, elle disparaît tout-à'fait devant le charme d'une si noble galanterie. » Et le créole poursuivit ainsi :
<( Aussitôt que j'eus les mollets un peu. arrondis et le menton légèrement garni , je quittai la Martinique j je m'embarquai au Fort Saint-Pierre, et je fis voile pour France. J'y arrivai avec toute la candeur et l'ignorance d'un créole qui n'est jamais sorti de l'habitation; j'allai voir ma marraine, qui habitait, près de Paris, une maison de campagne charmante 3 on y cultivait des patates, des ignames , comme chez nous; des bananes, et des ananas, comme chez nous. Il y avait des singes, dos
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orangs-outangs, des ouistitis et des jakos qui me reconnurent et qui semblaient me dire : « Te voilà donc , Gaspard ! que fait- on de nouveau à la Martinique? »
n En me promenant dans les jardins , je vis deux grands bateaux qui flottaient sur une belle rivière ; dans l'un étaient des musiciens , et dans l'autre ma marraine avec une douzaine d'hommes ayant de grands rubans ; et quand elle eut débarqué je lui dis : « Belle marraine, je suis venu en France, d'abord pour vous voir, et ensuite pour devenir par vous , s'il est possible , quelque chose. — Sais -tu lire et écrire, mon garçon? — Non, ma marraine; les ïgnorantins ont eu beau me donner les étrivières au Fort Saint-Pierre , ils n'ont jamais pu m'enseigner à épeler; mais j'ai bonne envie d'apprendre, et en quelques jours seulement je saurai , par
le nouvel enseignement, lire et écrire couramment. — Mais , mon filleul , dismoi ce que tu voudrais être. — Belle marraine, faites -moi contrôleur; en levant la main vous faites des rois, et pour me faire avoir un contrôle le bout de votre doigt suffit. — J'y songerai , mon filleul. »
» Je passai quelques mois dans cette maison de campagne 3 elle était habitée par une troupe de jeunes demoiselles qu'on y avait a2:)pclées , les unes pour faire la lecture, les autres pour chanter, les autres pour accompagner, et toutes pour se marier j et, quand elles avaient lu pendant tout un printemps, chanté tout l'été , et accompagné tout l'automne, ma marraine, qui avait un cœur de reine , disposait du leur, et les mariait durant l'hiver. Et un beau jour que j'étais à considérer, auprès d'un petit pont , des merles blancs et
des cygnes noirs , j'aperçus une de ces demoiselles de lecture assise et rêvant au-dessous d'un petit garçon de marbre qui avait un air bien malin, et je dis à cette demoiselle : « Que fait là ce petit garçon? — Il règne , me répondit-elle.
— Parbleu! lui dis-je , il ne se gêne pas , ce petit roi-là • on ne ferait pas mal de lui passer une chemise. — Plus il est vêtu , plus il a froid, me dit-elle.
— Je le crois bien, répondis -je; on meurt de froid en ce pays , et pour avoir chaud je suis tenté de me mettre comme lui. — Gardez-vous-en bien! répliquat-ellej on doit à toute heure obéir à ses lois ; mais il est contre l'usage d'adopter son costume pendant le jour: cet enfant, c'est l'Amour. — L'Amour est, mademoiselle , quelque chose de fort gentil à la Martinique ; mais il doit être bien plus drôle en France, et je voudrais , pour le quart d'heure , en faire un peu avec v ous .
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— Allez demander la permission à votre marraine, et j'attends ici sa réponse. — J'y cours, lui répondis-je , et je reviens mettre à vos pieds mon contrôle. »
j) Un jour, qui était en automne, je trouvai ma marraine dans la douleur, et toute la maison en larmes 5 je demandai quelle en était la cause , et on me dit : « Elle est répudiée , » et tout le monde pleurait; et dans le jardin ou disait : Je perds la serre ; dans les écuries , Je perds mon siège; dans la lingerie , Je perds ma charge 3 dans le village , Nous perdons notre bienfaitrice ; et dans les appartemens les jeunes fdles disaient ; « Nous perdons nos maris; « et la jeune lectrice que j'avais rencontrée auprès du petit garçon dit : « Je perds mon contrôle. »
» J'entrai, en vrai Martiniquais, dans une colère affreuse contre celui qui , pour ne rien gagner, faisait le malheur
de tant de monde; et comme il y avait un grand perroquet qui répétait toujours le nom de l'homme qui causait tout notre chagrin , j'ouvris la volière ; j'étranglai la bête en menaçant d'en faire autant à celui dont elle nous rappelait l'odieux souvenir.
» Cela fut répété et dénoncé; on me fit passer pour un homme furieux et capable de tout ; on m'empoigna et on me renferma près de Paris dans un château composé de cinq tours , et ayant vue sur une grande forêt *.
» Grâces à ma marraine , je n'y manquai de rien; elle m'envoya de l'argent, un maître qui m'apprit à lire et à écrire, et quelque temps après on me conduisit à Marseille , et l'on m'embarqua
* Les registres de la police et du chlUeau JeViucennes , et les traditions conservées à la INlalmaison , font foi de la vérité de l'histoire racontée par le créole.
sur un bâtiment faisant voile pour la Martinique.
)) Lorsque nous eûmes gagné le large , nous signalâmes une polacre voilée à la latine , et cinglant au levant , grand largue; je la fis liêler, et quand elle fut en couple, je sautai dedans.
ccOii faut-il vous débarquer? me dit le patron. — A Constantinoplc. — Pourquoi faire? — Pour voir ma tante. »
» En arrivant à Constantinoplc , je n'eus rien de plus pressé que d'écrire à la sultane favorite. « Chère tante , » après avoir essuyé la poussière de vos » souliers, suivant l'usage du pays, je » vous apprendrai que je suis venu ici » pour vous voir, ainsi que mon oncle y> le Grand-Turc. J'attends votre ré- » ponse à l'enseigne de l'Ange Gabriel, » avec lequel je suis très - parfaite- » ment, etc. , etc. » Et le portier de l'Ange Gabriel remit ma lettre au por-
lier de la Porte. J'allendis long-temps sans obtenir une réponse , et n'ayant rien à faire , je m'amusai à fréquenter les temples, les oratoires , les chapelles, les synagogues et les mosquées j et les chrétiens qui logeaient avec moi à TAnge Gabriel me dirent : « Chien de renégat, si tu vas dans les mosquées nous le bâtonneronsj n et les Turcs :
« Chien de chrétien , si tu vas dans les temples nous t'empaleronsj « et d'autres encore : « Si tu fréquentes les synagogues , nous jurons par les cornes de Moïse que nous te circoncirons. » Fatigué de toutes ces mauvaises plaisanteries , je m'adressai à un uléma qu'on me désigna comme parfaitement bien avec les membres du divan : je me fis connaître à lui comme neveu de la sullane. « Dieu est Dieu, me dit-il , et Mahomet est son prophète. — Gaspard est Gaspard, lui répondis-je , et la suU
tanc est ma tante, et je suis vciiuàConstantinople pour voir ma tante et pour voir mon oncle le Grand-Turc, ainsi que tous les petits cousins de l'empire qu'ils ont faits ensemble , et qui sont tous descendans du grand Mahomet, qui se trouve être ainsi le chef de ma famille; et je ne partirai pas sans avoir vu mon grand oncle et ma belle tante. » » L'uléma se moqua de moi , et je m'adressai alors au bostangi- baschi pour avoir accès dans les jardins; au padisha pour lui remettre mon extrait de baptême ; au dafterdar pour avoir de l'argent, attendu que l'Ange Gabriel avait mangé tout celui que j'avais apporté ; au miiphti "^owv avoir une place dans les tribunes de la mosquée ; au reis-effendl pour lui demander la protection du divan, en disant à chacun d'eux dans mes lettres : Je ne partirai pas sans avoir vu mon oncle et
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ma tante. « J'appris à cette époque qu'elle allait bientôt accouclier d'un petit empereur , et ce fut alors que , pour la congratuler sur sa grossesse, je lui écrivis une lettre par laquelle je lui demandai d'être admis après sa délivrance , que je lui souhaitai des plus heureuses , comme l'un des témoins de la circoncision de mon petit cousin ; et je lui ajoutai : « C'est bien vilain à vous, ma tante , lorsque vous distribuez à pleines mains des pachalicks et des queues , de refuser h votre neveu une de celles que vous avez de reste au sérail , et vous devez vous rappeler que, lorsque vous étiez à la Martinique , tous les emplois étaient à votre service, et que vous ne les laissiez pas longtemps vacans. » Pas plus de réponse à cette lettre qu^aux précédentes; et désirant cependant savoir des nouvelles de ma tante, j'allais rôder tous les soirs
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autour des murs du sérail. J'y fus remarqué , empoigné et entraîné par le chef des eunuques noirs dans le château des Sept -Tours.
« Lorsque j'y fus, je dis à l'eunuque : « J'en ai gagné deux, car il n'y en avait que cinq dans le château où j'étais renfermé en France. — Ah! vous ne connaissez pas encore , me répondit - il , dans toute son étendue le profit que vous avez fait.» Et il me fit sur-lechamp administrer vingt-cinq coups de bâton sous la plante des pieds.
» Je parvins enfin à me faire entendre du fond de ma prison , et pour toute réponse on me notifia un firman par lequel il m'était enjoint d'évacuer Gonstantinople en vingt-quatre heures, sous peine d'être empalé. Ce firman e'tait daté de Vé trier de Mahomet.
» Ma tante avait un frère , né h \à Martinique comme elle , et qui était
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devenu pacha dans les Echelles du Levant, sous le nom de Mahmoud-Ali, et qui l'est encore au moment où j'ai l'honneur de vous parler , car si on lui avait envoyé le cordon , on n'aurait pas manqué de m'adresser , comme étant son neveu , un billet de faire part.
» Je résolus d'aller le voirj je fis voile pour l'Egypte, et je pris terre à Saint-Jean d'Acre. Je descendis chez un Arabe qui avait pour enseigne le cheval de mon oncle , et qui me dit, lorsque je fus connu de lui : « Le mari de votre marraine est venu jusqu'ici, et s'il avait pu seulement coucher deux nuits dans mon auberge , il aurait traversé le désert et serait allé se faire couronner à Constantinople.
Il aurait porté les deux couronnes, placé l'aigle à côté du croissant, et tous les ans , il aurait fait le carême
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en France , et le ramazan en Turquie. »
n Je quittai l'Arabe , et comme je n'avais pas le sou pour traverser le Petit-Désert, je m'annonçai comme prince royal, et je promis ma protection à tous ceux qui me défrayeraient sur la route.
n Arrivé dans la capitale, et introduit au palais devant le pacha : « Serviteur, mon oncle j je viens de bien loin, et j'ai fait un grand tour pour vous voir j comment se porte ma tante et tous les petits pachas que votre altesse a obtenus avec l'aide de Dieu et de ma tante? Combien l'on sera content à la Martinique quand on saura que Gaspard a pu toucher de ses propres mains cette barbe que vous portez si longue! » Et lorsque je voulus y porter la main , mon oncle se leva et me lâcha contre le visage une bouffée de fumée
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si épaisse qu'elle me déroba la vue du sien. Au même moment , plusieurs nègres me fouillèrent pour savoir si je n'avais pas dans mes poches un papier qui babille. Comme j'avais laissé mon extrait de baptême entre les mains du padisha de Constantinople , je me trouvai dénué de toute espèce de document qui pût me faire reconnaître, (c Je n'ai pas besoin de papiers, m'écriaije, la voix du sang sullit j ne sentezvous pas , mon oncle , quelque chose là? — w A l'instant je sentis sur mes épaules un coup de nerf de bœuf qui me fit rentrer en moi-même, et on m'entraîna dans un château qui avait treize tours , lesquelles réunies aux douze que j'avais déjà habitées en France et en Turquie, complétaient le nombre de vingt-cinq, égal à celui des coups de bâton que j'avais reçus sous la plante des pieds , ce qui faisait
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tout juste un coup de Làton par tour.
» J'appris dans ce château que mon oncle était fâché contre moi parce que je m'étais vanté d'être prince du sang ; et , pour me prouver son bon cœur, il me fit jeter à fond décale, et conduire jusqu'au port de Toulon, où je suis arrivé sous pavillon turc et en parfaite santé.
» Vous conviendrez , messieurs et mesdames , qu'il est bien dur pour un créole qui a l'honneur d'appartenir à toutes les familles impériales d'être venu du Nouveau-Monde pour être renfermé et bâtonné dans l'ancien , et qu'il n'est pas de situation plus triste que celle d'un prince du sang qui vous demande en grâce de ne pas le mettre à la porte. »