‹ Voyage dans la vallée des originaux (volume 2)Chapitre 7 sur 13 · L EGYPTIENNE · texte numérisé non relu

L EGYPTIENNE

Lorsque le prince créole eut fini, od pria une petite brune aux jeux vifs.

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au teint olivâtre , à la taille svelte , et qui était assise à côté de madame la baronne, de nous faire son histoire.

«Je ne la ferai point, répondit-elle, mais je vous la dirai en peu de mots et naïvement, parce que toute histoire doit être courte et naturelle , et quand elle n'est pas cela , elle n'est qu'un conte insipide. Je suis née en Egypte, dans ce pays-là même oii le prince a voyagé pour voir sou oncle. Son altesse n'y était pas encore lorsque j'y demeurais, parce que sa sœur , devenue depuis sultane , n'avait pas encore quitté la Martinique, et qu'il fallait qu'elle traversât l'Océan, le bord d'un corsaire et le harem d'un pacha pour arriver au sérail , et que ce n'était qu'après toutes ces traversées qu'elle pouvait jouir de l'honneur de donner des enfans au grand-seigneur , et le pachalik à son frère. — Ajoutez à cela , dit le créole.

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et de faire administrer la bastonnade à son neveu. — Grand prince , dit le IVater , ne nous parlez pas de ces bagatelles.— Ce qu'il y a de singulier dans cette aventure, repritl'Egjptienne, c'est que le mari de la marraine du créole était en Egypte à une époque antérieure ;; c'est qu'il a eu soin de moi et de ma famille, et qu'il nous a accordé, comme ayant embrassé son parti , les bontés qu'il a dû refuser à un fdleul qui voulait lui tordre le cou.

» Lors de l'évacuation de l'Egypte , ce grand général fit avertir toutes les personnes compromises dans sa cause qu'il y aurait poiir elles du danger à continuer leur résidence dans ce pays, et qu'il leur offrait en France un asile assuré et des moyens d'existence. Nous y vînmes au nombre de plus de mille.

» Il y avait déjà quinze ans que nous étions à Marseille lorsqu'on massacra

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en plein midi tous les Egyptiens, au cri forcené de Vive le Roi ! Mon père , ma mère, et ma petite sœur, qui n'était pas encore sevrée, furent lâchement égorgés par des assassins. Une de nos voisines me cacha , et me conduisit secrètement en Languedoc. De Marseille à Nîmes , nous trouvâmes toutes les routes couvertes de cadavres et de fugitifs : on fuyait et on tuait de toutes parts. Non , jamais je n'oublierai des scènes si horribles. On en voulait à ma vie comme Egyptienne , on aurait pu en vouloir à mon innocence comme fort jeune alors. Pour assurer l'une et l'autre , on me conseilla de m'adresser à un magistrat de la cour de Nîmes ; il a , me dit-on , l'ame d'un Mounier, et le talent d'un Mirabeau ; il est le Las- Casas du Languedoc. J'allai le voir; il me fit placîr dans un asile où je trouvai une parfaicj sûreté. Mais bientôt ce

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vertueux magistrat fut accusé luimême, et fut obligé de se défendre , parce qu'il avait défendu tout le monde. Il partit pour Paris j il me conseilla de traverser le Rhône , et de mettre les Alpes entre les assassins et moi. Je vins alors dans cette vallée ; madame la baronne m'y reçut avec bonté , et lorsque j'ai pu lui prouver que j'appartenais à la famille d'Ismaël-Bey , elle m'a donné auprès d'elle la charge de demoiselle d'honneur. L'honneur et madame la baronne sont inséparables; je demeurerai fidèle à l'un et à l'autre. »

LE POÈTE GASCOÎf.

Lorsque l'Egyptienne eut achevé, un homme de moyen âge, au teint frais et fleuri, au ventre rebondi, se leva, et par un mouvement de poignet fort élégant, jeta en arrière ses manchettes

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de dentelle, découvrit deux mains potelées , promena l'une sur son épaule droite comme pour chercher quelque chose qu'il parût surpris de n'y trouver pas, badina avec l'autre main sur son toupet; et il y eut alors parmi les assistans un bourdonnement semblable à celui que font les abeilles lorsqu'elles voient leur reine prête à entrer en campagne. « C'est le vicomte de Pied- Menu, c'est le vicomte de Pied-Menu!.., sV.cria-t-on de toutes parts.

C'est celui dont le portrait est dans toutes les lithographies , dont les ouvrages sont dans tous les recueils poétiques, et dont le génie est partout... C'est lui,,, c'est bien lui.. , c'est précisément lui. i)

Le noble vicomte , qui s'aperçut du mouvement flatteur qu'il excitait dans la noble assemblée , prit la parole et dit : «Je supplie mesdames qu'elles veuil-

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lent bien ne pas prendre garde à moi. Je suis chose légère comme ces binettes qu'une main gracieuse fait sortir d'une peau de lapin. Pour produire de l'effet, j'ai, comme ce Pélasge, besoin d'être encouragé : c'est là une de mes nécessités premières , et l'un de mes besoins les plus urgens. Si je ne suis pas pétillant dans mon histoire , c'est que vous n'aurez pas été encourageantes. Ce péché sera le vôtre , mesdames j le mien sera d'avoir trop compté sur les Grâces pour obtenir la mienne.

» — C'est charmant, c'est charmant!

s'écrièrent toutes les dames. Le vicomte est aujourd'hui en pointe jilsera sublime, divin, comme on ne l'est pas , n disaient les jeunes : « Comme on ne l'est plus , « disaient les vieilles. « Voilà un maître sot , )) nous dit tout bas le Morave ; et à qui en veut-il avec cet impertinent

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langage? ;) Le vicomte, qui ne l'entendit pas, commença ainsi :

« Aussi Ion g- temps que j'habitai , dans le midi de la France , le château de monsieur mon père , j'y fus comme absorbé dans le respect religieux que m'imposait la mémoire de mes illustres ancêtres. Je rendis à leurs mânes les hommages poétiques qui leur étaient dus, heureux de pouvoir, sans sortir de ma famille, célébrer toutes les vertus et chanter toutes les gloires. De là ce goût qui m'a toujours dominé; depuis cette puissance inconnue et irrésistible, ces liens forts et doux à la fois dans lesquels les Muses me tiennent enlacé, tourmentées qu'elles sont parla crainte que je ne leur échappe.

» Chastes pucelles, rassurez-vous! votre nourrisson vous sera fidèle; mais ne soyez pas jalouses si, en vous consacrant son esprit tout entier, il garde son

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cœur en réserve pour les Grâces. — Adorable !... Adorable !... C'est d'un fini... C'est d'un vaporeux !... « disaient toujours les dames.

(f Je grandis, ou, pour mieux dire, je grossis beaucoup en chantant, lorsqu'arriva la conscription, qui ne faisait chanter personne. On me proposa de substituer le mousquet à la lyre. J'avais fait cent mille vers avec facilité , et j'eus toutes les peines du monde à faire un homme. Cependant je le fis, et je me crus libéré pour toujours -, mais au lieu d'effacer mon nom , on ne fit que le déplacer, et on l'inscrivit dans ce qu'on appelait , suivant le langage grossier du temps , le dépôt. Ce dépôt eut ordre de partir , et j'étais dans ce dépôt. 11 ne pouvait se mettre en campagne sans moi. M. de Cessac , qui n'a jamais fait de vers , n'entendait pas railleriej et pour être bien avec

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ce prosateur, je fis un second homme.

» Tandis que mes deux procureurs fondés se battaient pour moi en Allemagne comme des anges, un homme du plus mauvais ton et revêtu d'une broderie impertinente , m'invita à passer chez lui, et me dit : « Monsieur le vicomte , vous faites partie de la garde d'honneur; il faut vous habiller, vous armer, vous équiper, vous monter, et vous rendre à Paris; on ne veut pas faire sans vous la conquête du monde.

' — Cela est, en vérité, trop honnête, lui dis-je ; je ne devais qu'un homme , j'en ai fait deux; ils se battent à ma place; et quand on a admis les r eprésentans , on n'est pas fondé à appeler les représentés : mes procureurs à brevet ont toute ma confiance, et je ne partirai pas. »

w Le lendemain de fort bonne heure, un individu de six pieds fit baisser le

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pont , entra dans le cliâleau , me saisit , me plaça sur une charrette comme on place une meule de moulin , et me roula ainsi jusqu'à Paris. J'arrivai à la revue impériale de la garde d'honneur, fort amplement habillé et enveloppé dans une large pelisse. Un petit homme qui avait l'air fort doux et qui avait un chapeau à trois cornes sourit en me voyant, et dit à un galonné qui raccompagnait : « Que veut-on faire de cette grosse boule ? Cela ne tiendra jamais à cheval ; que l'on renvoie ce gros fils à son père. » A quoi le galonné répondit : «On pourrait utiliser la boule dans un hôpital militaire , et elle pourrait servir, tout comme une autre, à tenir chauds les pieds des soldats malades.» Cette cour était bien assurément la moins rieuse qu'il y eût au monde , puisqu'elle faisait pleurer toutes les autres; et^ en conséquence, la plaisan-

leiie du général fut prise au sérieux , et ou m'envoya à l'hôpital militaire comme garde-malade. J'y ai demeuré plus d'une année , et je n'ai pu en sortir que par les soins de plusieurs sœurs du Pot.

» Devenu libre, que faire dans Paris? Une justice brutale s'était emparée du château paternel; les quatre tours dont il était flanqué avaient à peine sufti pour payer mes deux remplaçans.

Le parc et le vol du chapon avaient passé en dépense dans les auberges de la route. Paris est une ville insolente 5 on n'y peut rien avec du blason, et on ne vous y donnerait pas le plus petit plat de légumes pour tous les Jieiirs

de gueule du monde.

Pour solder mes cachets, je résolus d'employer les talens poétiques que la nature m'avait départis. Je fiu-etai dans tous les coins du Parnasse pour cher-

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cher une place où je pusse me nicher.

Je trouvai le terrain envahi j pas un arpent en friche ; pas une perche en jachère ; tout était pris , cultivé et fleuri. J'avais, àla vérité, la carrière des grands théâtres ouverte devant moi ; mais pour y arriver il fallait une lecture de préférence et un tour de faveur j il aurait fallu encore me réconcilier avec l'alexandinn, que j'avais toujours négligé comme étant trop grand pour moi , ou moi trop petit pour lui. Les petits théâtres étaient envahis par de petits auteurs ïjui s'étaient réunis en commandite, et qui s'associaient une douzaine ensemble pour composer cinq ou six scènes. Ces sociétés d'assu*ance figuraient sur les boulevards comme des phénix dramatiques. A côté de ces compagnies monopoleuses il y avait un détestable marronage. On pillait les anciens et les modernes, les morts et

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les vivans. On empruntait dans la poche de ses amis 3 les porte-feuilles disparaissaient , et les tablettes où toutes les rimes n'étaient pas encore jalonnées étaient journellement enlevées par les poètes marrons. Les baptêmes, les mariages , les gros lots , les emplois , qui sont aussi des lots sortis de la roue de fortune, les fêtes patronales, les banquets , toutes ces positions où la poésie vient ordinairement se loger, étaient prises et défendues par des privilégiés qui faisaient un feu continuel sur les assaillans qui voulaient faire brèche pour entrer dans la place et partager les profits. Nul bonbon sans devise , nul festin sans couplet , chanson ou vaudeville, luille corbeille sans épillialame , nulle Javotte , Claudine ou Margot sans un bouquet composé d'avance pour sa fête.

» Toutes les places où l'on célèbre la

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fortune et les plaisirs se trouvant occupées , je me jetai du côté où l'on console les infortunes j or je n'y trouvai personne. Je m'établis solitairement dans ce petit coin-là , j'y exploitai la douleur, et j'y devins le poète des infirmes. J'avais étudié à l'hôpital la Nosologie de Pinel , la Pharmacopée de Vitet, la Chimie physiologique de Cadet-Gassicourt, et j'avais approfondi la partie des vapeurs dans les ouvrages légers du docteur Beauchêne. Il y avait dans tout cela un fond de poésie suffisant pour placer ma Muse sous l'ombrage de Varbre de Diane , et faire de mon Apollon ini brillant apothicaire.

^) Dans les pièces qui sortaient de nnon porte-feuille pharmaceutique, je ne m'adressais pas aux malades , mais j'allais droit au mal lui-même; je le suppliais dans des épîtres touchantes ; je le conjurais de laisser tranquilles les

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orteils d'une excellence; de déguerpir, afin que, libre de la goutte , elle pût se livrer à d'intéressans travaux. Je conseillais à l'hydrocèle d'une éminence de ne plus grossir, à la vessie d'une altesse de ne plus faire l'insolente. J'ordonnais au pancréas de verser un fluide abondant dans l'organe digestif d'un premier président qui avait la bouche mauvaise , et de faire ainsi cesser les hauts cris que jetait madame la première. Je touchais de cette manière les cordes les plus sensibles du cœur.

Deux médecins parfumés de fleur d'orange colportaient mes épîtres , et les lisaient au chevet des malades. Après m'avoir lu , on était curieux de me voir; après m^avoir vu, on voulait me faire chanter , après m'avoir fait chanter , on voulait me garder , et on ne me rendait à moi-même qu'après m'avoir retenu pour la première fausse-couche ou

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pour la première migraine. J'avais le talent d'endormir les vieux goutteux et de tenir éveillées les jeunes vaporeuses; et tandis que les docteurs se perdaient dans les brouillards de la nosologie, je me tenais dans les termes d'une clinique positive et profitable.

» Ce fut à peu près vers ce tempslà que le cardinal Caprara fut atteint d'une goutte sereine à la suite d'une indigestion de champignons. Je l'appris par la gazette; je courus à Fontainebleau ; j'avais une épître pour les maux d'yeux; mon épître vit le jour, le cardinal ne le vit pas ; et quoique son éminence soit morte aveugle , elle m'a conservé ses bontés jusqu'au dernier moment.

» Une vessie malade m'arriva un jour par la petite-poste ; je lui administrai une épître assaisonnée des dissolvans les plus poétiques ; elle ne parvint

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cependant pas à dissoudre la pierre , mais elle disposa l'illustre malade à souffrir la sonde : grâces à mon épître , la sonde fit merveilles.

» Cette année-là , et on s'en souvient encore , la saison fut belle , et depuis long-temps on ne l'avait vue si précoce. Les plates-bandes des Tuileries et une noblesse toute nouvelle fleimrent à la foisj les tulipes et les baronnes s'épanouirent ensemble. Le printemps est le père des fleurs , la noblesse est la mère des infirmités, et j'espérai que cette année-là je ne manquerais pas d'ouvrage. En effet, les cocotes , les vertigos , les clioléra-morbus , les lombagos attaquèrent beaucoup d'adultes , et tous les enfans eurent le carreau.

Une duchesse , sortie la veille de son bouton , me fit appeler pour un noli me tanière ; son médecin lui avait fait pressentir la convenance de garder le

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lit : arrivé auprès d'elle , je lui en démontrai la nécessité , et ce mal, qui met les femmes en rivalité avec les sensitives, se dissipa comme par enchantement.

a 11 y avait alors dans Paris deux genres d'esprit : l'un, tout naturel et tout rond, qu'Andrieux avait emprunté de Molière , La Fontaine et Voltaire, et qu'il avait introduit dans son école à l'usage de ceux qui aiment la vérité ornée de fleurs simples comme elle; et un autre esprit pointu et scintillant, que Cubière avait mis à la mode , que ses nombreux élèves colportaient dans tous les cercles , et qu'ils faisaient briller sur tous les théâtres. L'esprit pointu parut aller mieux à ma taille , parce qu'il faisait avec elle un contraste lout-à-fait piquant; je me jetai à la pointe, et je vous prie , mesdames , de remarquer que ma pointe a toujours été fort honnête.

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)) Comme on faisait alors en dehors une guerre horrible , on faisait en dedans un esprit charmant 5 on en faisait l'hiver dans la rue de Provence, et l'été au Val, chez un homme d'un génie extraordinaire et d'une obligeance égale à ce génie. Mais, comme le patron était égrillard, l'esprit était toujours chez lui mêlé à trop de matière.

On faisait de l'esprit le dimanche au déjeuner de l'académie; mais lorsque chaque aspiranî: eut escamoté le fauteuil, on supprima le déjeuner, et on subit le candidat. Le mardi était consacré à la lecture de jolis petits cahiers à tranche dorée et à faveurs couleur de rose , et à la consommation d'un nom bre prodigieux de noix confites. Ces lectures et celte consommation se fai saient chez une dame que je ne me permets pas de nommer, parce que le public , qui regarde à travers les trous

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de toutes les serrures, a trop bien su les bontçs qu'elle a eues pour moi.

» Enfin, il y avait salon chez M. Sua rd tous les jeudis; l'aimable doyen y faisait briller la flamme de plusieurs antiques et élégantes bougies 3 Garât y allumait le feu du génie philosophique; Sicard soufllait sur ces lumières ; Lacretelle jeune jetait de l'eau sur ce feu; Morellet remuait les bûches avec des pincettes anglaises, et réfutait les plus forts argumens avec une lo^iaue serrée; Laujon chantait; Dupont de Nemours divaguait; tout le monde soufflait, et, à force de souffler, le feu prenait quelquefois aux cotillons de madame C** , qui, toute brûlante qu'elle était , éteignait comme elle pouvait cet accident entre ses jambes. J'ai traversé ces feux sans me brûler , et me trouvant toujours le lendemain plus froid que je n'étais la veille.

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» Ma clinique commençait à vieillir beaucoup. Dans Paris , ville de mouvement, on n'a qu'un instant , et je sentis la nécessité de fonder mon ordinaire sur une base un peu substantielle. Je conçus le projet d'entrer dans les bureaux du ministère , ou dans l'une des administrations qui sont comme les branches de ces gros arbres j je m'informai de ce qu'on y faisait, et on me dit : « A l'intérieur , on ne fait rien et ou bâille j à la guerre , on joue et on fait le va-tout ; à la marine , on grimpe le mât de Cocagne , et on s'y casse le couj à la justice, on joue le Colin- Maillard ; aux cultes , on apprend le plain-chant; aux affaires étrangères, on joue à la toilette de Madame; aux domaines , on broie du noir ; aux douanes , on confisque ; à la liquidation, on jeûne; à l'amortissement, on enrage; aux droits-réunis , on chante. ;)

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» Je me décidai pour l'administration dans laquelle on chantait ; c'était le seul endroit de Paris où on ne fit pas de l'esprit j il y arrivait tout fait, et comme par une inspiration semblable à celle qui , au mois de mai , fait chanter les loriots et les grives.

)t Je me présentai à l'administration chantante sous l'aile de protections puissantes. « Ce n'est pas un postulant dûment apostille qui vient aujourd'hui à vous , monsieur le comte ; c'est une pauvre dent creuse fort souffrante, dont le nerf est à découvert, et qui se recommande à vos bontés . — Pour qu'on vous l'arrache, sans doute? — Non pas, s'il vous plaît , monsieur le comte , mais pour qu'on me l'aurifie. — Montez douze marches , me répondit-il ; vous trouverez à l'entresol un chef de division , excellent dentiste , qui vous la plombera d'abord; et quand vous serez

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un peu soulagé, vous monterez avec lui quatre-vingts marches, et vous arriverez sous un comble où l'on vous occupera. — Ce comble, monsieur le comte, sera pour moi le comble du bonheur. > » Il me souviendra long-temps de cet heureux et poétique donjon. Hirondelles , qui nichiez à côté de mon écriloire , et avec qui je partageais ma fhite tous les matins , ce serait à vous à dire la félicité que j'éprouvais si l'on n'avait pas détruit vos nids! Petit ruisseau , qui babilHez si bien au fond d'un jardin que je voyais du haut de ma croisée , si vous aviez encore la parole , vous répéteriez mes vers ! mais votre lit est sec , et vous ne murmurez plus. Peupliers , qui éleviez jusqu'au niveau de mon pupitre vos rameaux inspirateurs, vous rappelleriez encore les pensées qui naissaient sous votre ombrage si l'on ne vous avait pas mis en fagots.

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Hirondelles et hirondeaux, arbres et arbrisseaux , poète!s et poétereaux : les Tartares arrivèrent, et tout cela disparut.

» Avant ces horribles destructions , c|uellc volupté ne goûtait- on pas en oonsidérant dans le jardin , les chevreuils, les cygnes, les pintades, et toute celte ménagerie qui appartenait à l'esprit encore plus qu'au règne animal ! Ces bètes étaient poétiques; sans se compromettre on pouvait les chanter:

mais , quant à leur maître , on ne savait a quelle glu le prendre ; il préférait l'épigramme aux compiimens , et les morsures aux caresses. Sa santé était pleine et forte , et il n'y avait pas moyen de lui administrer la moindre épître contenue dans un porte-feuille médicamenteux. J'appris cependant un jour qu'en se promenant sur les bords de la Marne il fut atteint d'une fluxion; je

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passai la nuit à travailler sur le papier; mais une compresse travaillait en môme temps sur son visage; l'emplâtre fut plus diligent que le poète; et quand mon épître arriva la joue était désenflée. Je ne cherchai point du tout à réparer l'échec que je venais d'éprouver; je me convainquis bientôt par moi-même que le patron était dur, irritable, farouche, tournant à la sauvagerie, un vilain homme, enfin; bon limonier, si l'on veut , et traînant avec facilité une lourde voiture que ceux qu'on y a depuis attelés n'ont pu seulement ébranler; entendant le portatif, qu'il n'a jamais pu faire comprendre à personne; habile aux bordereaux , mais peu familier avec la grammaire ; plus riche et plus abondant encore en pataquès qu'en produits , et c'est pour cela qu'il n'a jamais voulu qu'on taxât les cuirs... Tout cela entre nous, je vous

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prie j je serais désolé que noire bon patron l'entendit 3 car, à vrai dire, il n'est personne au monde pour qui j'aie conservé un attachement plus tendre et des senlimens plus distingués.

ii Mais le grand jour, le jour glorieux de la restauration ne tarda pas à faire briller son heureuse clarté. La gailé couleur de rose de la Chaussée-d'Antin et les vapeurs noires du faubourg Saint- Germain passèrent l'eau , firent un chasse-croisé sur les ponts , de manière que le noir demeura sur la rive droite , et le rose sur la gauche. On vit alors un nombre prodigieux de spectres blêmes et bariolés soulever leurs tombes , s'élever et se perdre dans la nue , tandis qu'une multitude d'anges rebelles en descendaient; et le peuple, témoin de ce grandspectacle, ouvrait de grands yeux , et demandait , la bouche béante, le roi, la paix, et du pain.

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» Lorsqu'on assiste au jugement dernier, il est tout simple qu'on se recueille en soi , et qu'on s'occupe un peu de ses petites affaires. Le souvenir de ma grand'tante me revint alors; il me sembla la voir , au milieu d'un nuage de fleurs de lis , montrer à son neveu le chemin des Tuileries. D'après un vieil arbre généalogique dressé en Gascogne , cette mienne tante était , par le côté gauche, arrière-petite -cousine de Jeanne d'Albret, et me procurait par là l'honneur d'une sorte de cousinage avec la postérité du Béarnais. C'est à cette alliance que je dois , ou du moins que je pense devoir la chevelure rousse dont ma tête est décorée , et à raison de laquelle, mesdames, j'ai l'honneur de vous présenter mes excuses les mieux senties.

;» J'avais certains papiers q«i expliquaient un peu l'origine de ma grand'

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tante 3 je voulus les soumettre à l'examen des gentilshommes de la chambre.

Je fus introduit au palais par un escalierdérobé. Lorsque j'y fus , on tourna, on chuchota beaucoup autour de moi; on me flaira , et on éternua. On regarda comme plus certain que je sortais de la régie des tabacs que de la tige qui avait donné le jour à Jeanne d'Albret. Cependant je fus reconnu comme fidèle , et je fus éconduit comme galant homme par un escalier plus étroit encore que celui par lequel j'avais été admis. De retour aux droits-réunis , je fus révoqué comme poète , destitué comme gentilhomme , et pensionné comme ventriloque.

» Ce serait , mesdames , à l'organe auquel je dois ma pension qu'il appartiendrait de vous dire le reste; permettez que je me serve encore de celui qui peut ajouter des consonnes àdes voyelles

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pour me recommander à vos indulgentes bontés , et pour vous prier d'excuser une histoire dont la longueur serait insupportable sans le je ne sais quoi avec lequel je l'ai parfumée, je ne sais quoi que j'ai pris je ne sais où , qui me vient je ne sais comment , et qui est tellement indéfinissable, que j'ai perdu jusqu'à l'espérance de vous apprendre jamais ce que c'est. »

Lorsqu'il eut fini , une moitié de l'assemblée demeura comme stupéfaite de surprise ; mais l'autre moitié éclata en bravo ^ hravissiinol et les dames s'écriaient : « C'est cela du stjle, de l'inspiration , de la verve , de la grâce révélée! Cela est jeté avec abandon dans les vapeurs d'un crépuscule couleur de rose. On croirait que ce n'est rien; touchez-y, et tout y est; les mystères du cœur, les pétillemens de Fesprit, le velouté des expressions, le

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parfum d'une imagination qui s'oxhaie , et qui , avant de se perdre dans l'idéal, vous saisit, vous pénètre , vous désarme , et vous ôte l'usage de toutes vos facultés pour ne vous laisser que le sentiment de l'extase. «Et comme l'historien avait copieusement bu à dîner, il s^eudormit sur le gazon. « Voilà Endymion! » s'écria une grosse dame; et la déesse , en le réveillant , lui ht voir la lune.

Un homme de trois quintaux , qui portait quatre croix sur une poitrine poussive, demanda à parler. « J'appartiens , dit-il , à une ancienne maison allobrogique, qui se distingua avec beaucoup d'éclat aux croisades. On montre encore en Palestine le seuil de la porte sur lequel un de mes aïeux perça avec sa fulminante le sultan Noureddin.

Mais comme tous les lauriers du monde ne valent pas une caisse remplie d'écus

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lournois — Qu'est-ce que dit cet

homme-là? s'écria la jambe de bois; je le connais , il a pansé ma jambe en Allobrogie. — Il m'a rasé et purgé, dit un autre. — Il m'a vendu fort chèrement et comme très-bon un bandage élastique qui n'a pu me servir à rien , dit un second.

)) — Monsieur FAllobroge , lui diton, faites-nous voir vos croix; » et lorsque nous les eûmes examinées , nous nous assurâmes que l'une sortait delà chancellerie del'infante de Parme, etles trois autres des antichambres des ducs de Bade, de Darmstadt et d'un prince de Hesse , et qu'il avait dû les obtenir à titre de dentiste , de pédicure, d'oculiste ou de chirurgien herniaire , en tenaillant, pansant et purgeant la livrée et les écuries de ces princes.

(c Frère , lui dit le Morave , que viens- tu faire ici? ta maladie est incu-

rable , les eaux ne peuvent rien contre la gangrène de l'ame.

;> — Mon ami , lui dit le militaire , tu as manqué ta vocation j tu devrais te faire Turc ; et si tu pouvais guérir le grand - seigneur du cauchemar qu'il éprouve , il te ferait son defterdar»

« — Qu'on fasse sortir ce manant ! « s'écria-t-on de toutes parts , et le quidam disparut.

Lorsqu'il fut sorti , un homme portant un grand manteau et une ceinture jeta derrière lui son cigare, et parla ainsi :

« Je suis de la Vieille-Castille; je me suis battu pour mon roi pendant douze ans. Le jour du retour de Sa Majesté dans ses Etats fut le plus beau de ma vie. Je devais m'attendre à être favorablement traité; ma famille, mes biens, mon sang, j'avais tout sacrifié. Pour toute indemnité, je demandais en fa-

vcur de ma pairie une constitution qui assurât les prérogatives du trône , les droits du peuple et la liberté de tous^ et vous remarquerez, s'il vous plaît, que je place ici le trône le premier, comme étant la clé de la voûte d'un édifice pour la sûreté duquel j'aurais voulu plus de colonnes et moins de cariatides , parce qu'un Espagnol n'est pas fait pour s'humilier devant des capuchons. Au lieu de remédier aux abus et d'ennoblir l'obéissance par des choix honorables , on s'amusait à jouer à la chapelle et à composer un assortiment de conspirations diverses , à la suite desquelles ou envoyait les plus nobles caractères de l'Espagne aux présides . Quoique étranger aux affaires du temps , je fus compris dans le dix-septième complot, parce que mon nom y parut nécessaire. On m'envoya d'abord à l'inquisition , où leurs rêvé-

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renées me firent disloquer les membres avec une science si admirable et si prudente, qu'au moment où j'étais près de passer, on me relâchait toujours pour recommencer le moment d'après. Je n'avouai rien, parce qu'on ne doit pas la vérité à ses oppresseurs, La révolution se fit, et je sortis de prison avec plusieurs milliers d'autres qui avaient conservé , si ce n'est tous leurs membres , du moins leurs têtes. Ma santé étant fort altérée , j'entrepris de voyager pour me rétablir ; -mais je fus arrêté en Italie comme carbonaro, en Suisse comme partisan des Cortès , en Allemagne comme libéral , en Prusse comme francmaçon, et j'ai dii à la justice et à la modération du roi de France de n'y être pas emprisonné comme fédéré. Voyez, s'il vous plaît, messieurs et mesdames, l'état dans lequel sont mes mains et mes bras. ;)

Lorsque l'Espagnol eut achevé, un autre individu prit la parole et dit :

« Je suis Prussien; j'ai été convaincu d'avoir fait partie de la société fondée par la reine sous le nom de la parfaite vertu ^ et j'ai été shlagué : voyez mes épaules. »

« Je suis Piémonlais , dit un autre ; j'ai été pris dans le parti du prince de Carignan , héritier de la couronne; j'ai été misauxceps : voyez mes pieds.»

« Je suis Napolitain, dit un troisième ; j'ai suivi les étendards du prince de Calabre, héritier du trône; j'ai été condamné aux galères ; voyez mes plaies. »

ce Je suis Belge, dit un quatrième ; j'ai été dénoncé en 181 6 par la police de France à la cour de Bruxelles; j'ai été menotte: examinez mes mains. »

(f Je suis Grec d'origine et de reliaion. Étant né dans les îles Ioniennes,

je me suis intéressé à l'affranchisse ment de mes coreligionnaires, et lord Maitland m'a fait passer par les verges. »

« Et moi, je suis Anglais, répondit un autre, et je voue à l'exécration les subalternes exécuteurs de ces tyrannies. »

« Et moi , dit le Morave , je suis homme, et je prie que le ciel leur pardonne. On ne me fera pas l'injure de croire, ajouta-t-il après une pause de quelques moraens, que je ne sois pas profondément indigné par le récit de tant d'actes d'oppression, et que je ne porte pas un grand respect aux victimes d'un pouvoir qui , par cela seul qu'il est arbitraire , devient nécessairement inique et cruel. Mais s'il est vrai que l'homme soit inexplicable, l'art de le gouverner doi-t être difficile; et comment exiger que les goiivernans soient doués de toutes les vertus , lorsqu'on

i-2 HISTOIRES DES BAIGNEURS

assure que les gouvernés sont remplis de tous les vices? La première mesure à prendre serait d'éclairer et de moraliser l'espèce humaine par de sages institutions, afin qu'elle pût supporter un jour les lois bienfaisantes que les monarques se proposent de lui donner; car il faut des lumières pour apprécier ce qu'il y a d'honorable et d'utile dans les institutions libérales, et il faut de la modéralion pour savoir en jouir. Que l'instruction ou la sagesse manque dans ces grandes masses humaines qu'on appelle des nations, vous aurez beau tourner et retourner les lois dans tous les sens, les abus et les vices que vous détruisez dans une partie du corps social renaissent dans une autre , parce qu'il y a comme une infection générale dont une administration maliutentionnée entretient quelquefois le foyer, dans la pensée qu'elle se maintiendra d'autant plus

puissante que la nation sera plus ma lade ou plus faible. Les monarchies d'Auguste et de Louis XIV furent brillantes, mais on y manquait de liberté.

La liberté ne manqua pas à Athènes , mais on s"y battait et on s'y proscrivait. Liberté avec des troubles, ou despotisme avec la paix , tel fut malheureusement à toutes les époques et presque partout le sort des hommes. Religion avec fanatisme, ou immoralité sans religion, telle est leur seconde destinée; et comme ils ne savent pas se servir entre eux de la religion et des lois , les gouvernemens s'en servent contre eux.

J'ai vu beaucoup de gouvernemens divers, et je suis encore à en chercher un qui soit un peu tolérable, et l'administration sera mauvaise aussi longtemps que les hommes ne seront pas bons.

^j — Vous êtes indulgent , mon frère,

lui dit l'Anglais. — Non, milord , répondit-il, mais je suis vieux. «

La discussion s'engagea ensuite sur la doctrine du Morave. On la trouva généralement sauvage. On convint que si on ne peut refaire l'homme et la société entière . on peut du moins les modifier, les améliorer en rétrécissant le pouvoir, en agrandissant les droits , en éclairant les esprits 5 et que s'il appartient à des têtes médiocres de crier sans cesse , de ne rien tolérer et de chercher un bien absolu, il appartient aux esprits d'un ordre plus élevé de chercher un mieux relatif approprié à l'état des mœurs, et de se fixer d'une manière inébranlable dans celte position, une fois qu'ils y sont arrivés.

Dans les pays où les grands pouvoirs de la société sont justement balancés

ET DES BAIGNEUSES. i:5

entre eux, on est, à la vérité, souvent égratigné, mais on n'est pas écorché ; on est toujours fort chargé, mais on n'est pas accablé. C'est ainsi que votre John Bull ^ dit-on à l'Anglais, trotte avec un petit air de liberté quoiqu'il soit bridé , bâté et épuisé de travail et de sueur. S'il n'y avait pas dans votre parlement des hommes qui criassent constamment aux ministres : «Vous allez écraser la bête à force de la charger, » elle succomberait sous le poids , et les sinécuristes la mettraient tout entière en roast-heef. » Les hommes les plus honorables sur la terre, repartit l'Anglais , sont ceux qui réclament sans cesse les droits des nations, qui consument leur vie entière dans cette lutte glorieuse sans se plaindre d'en être jamais fatigués , et qui, arrivés aux Thermopyles de la liberté , disent à la tyrannie ministérielle : « Tu peux nous tuer,

mais tu ne passeras pas. » Ces hommes ne périront jamais dans la mémoire de leurs semblables.

» l\ y Si dans ce moment, ajouta l'Anglais , un mouvement général de toutes les intelligences contre tous les abus de la force. Le monde intellectuel est aux prises avec le monde matériel . Un million de baïonnettes est dirigé contre deux idées qui sont dans la tête de deux cents millions d'hommes. Ces deux idées triompheront paisiblement si la puissance est éclairée et sage , et leur victoire sera pleine de désordres si on leur oppose une résistance trop longue. C'est l'homme tout entier qui, après un sommeil de vingt siècles, se réveille avec sa dignité première. Au centre de ce grand mouvementse trouve la France, cet antique et magnifique royaume, rajeuni par sa révolution, et établi sur ses bases légitimes par un

grand roi. Cet exemple ne sera pas perdu j et un jour viendra où l'on ne trouvera pas un seul coin dans le monde où il n'y ait des Chambres , un bill des droits , un haheas corpus , un octroi annuel et volontaire des subsides , une responsabilité ministérielle , des jurés et des communes libres, et la liberté de la presse, qui garantit toutes les autres. Mais pour que tout marche dans une saine direction , il faut que la Chambre populaire soit le produit d'une opinion spontanée , et qu'elle ne soit ni vénale, ni complaisante.

M — Sa grâce a raison, dit le prince au nez d'argent ; et s'il y avait eu des Chambres en Russie , j'aurais encore le nez que m'avait légué ma mère. — Et moi, dit la jambe de bois , s'il y avait eu deux Chambres en Tartarie , je marcherais librement sur mes deux pieds. — Et moi , dit le Castillan , si nous avions eu

alors des Chambres en Espagne , on ne m'aurait pas disloqué les membres. — Et s'il y avait eu des Chambres en Turquie, dit le créole , on ne m'aurait pas renfermé aux Sept Tours et donné la bastonnade. — Et s'il y avait eu des Chambres en France , dit la baronne , vous n'auriez pas souffert qu'on vînt en Westphalie m'obliger à couper des passe -avant. — Et s'il y avait eu des Chambres enFrance , dit l'Egyptienne, on n'aurait pas égorgé à Marseille mon père , ma mère et ma petite sœur. — Et quant à moi , dit l'Italienne , s'il y avait eu des Chambres, un monarque de deux jours ne serait pas venu dans la mienne pour me forcer à régner sur lui un quart d'heure.

» — Mais jenesais pas trop, ditledocteur , si les regrets que vous éprouvez sont puisés dans de bien sages considérations 3 car enfin, si on n'eut pas

coupé le nez au prince, son visage ne serait pas décoré de celui de Pierre-le- Grand j si madame la baronne n'eût pas perdu un œil dans la bagarre de Westplialie , elle ignorerait peut-être encore l'usage des passe-avant ; si on n'eût pas mis à la torture le seigneur castillan , l'Espagne n'aurait pas joui de l'établissement des Certes ; si monsieur le Martiniquais n'avait pas été renfermé dans le château de Vincenncs , et s'il n'avait pas reçu la bastonnade aux Sept Tours, il n'aurait jamais vu la Malmaison ni Constantinople j si la petite-fdle d'Is maël-Bej ne se fut pas éloignée des minarets du Caire , elle ne serait pas demoiselle d'honneur de madame la baronne ; et si l'aimable reine qui se cache sous son mezzaro ne fût pas venue de Gènes à Paris , elle n'aurait pas reçu un écrin. Ainsi , il y a toujours des compensalions dans ce monde , et il n'est si grand

i8o HISTOIRES DES BAIGNEURS

mal dont ilnerésLilte nubien, nisigrand bien dont il ne résulte un mal; et je prends la liberté de citer ce vieil adage , afin que l'infortune attende et ne se désespère pas, et que la prospérité se modère et n'abuse pas.

j) — Le docteur a raison , s'écrièrent plusieurs des convives; il ne faut ni trop nous affliger ni trop nous réjouir; mais il faut surtout ne pas nous ennuyer. Notre situation présente n'est pas sans agrémens ; prenons les eaux , et tâchons de maigrir , s'il est possible. Causons ensemble , amusons - nous avec Azora, avec Sylvie, avec Cornaline , avec Honorine y sans considérer si tout cela est sorti de l'arche de Noé avant ou après nous. Abandonnons les questions de préséance; on doit être sans cérémonie avec ses amis. — Non pas , s'il vous plaît , reprit la baronne Westphalienne ; les distinctions et les

ET DES BAIGINEUSES. iSi

rangs sont nécessaires , ne fût-ce que pour retenir dans les bornes de la décence, un inspecteur, né hier, qui vou drait s'écarter du respect qu'il doit à une princesse de seize quartiers. — Mais si on pouvait se flatter , lui dit le frater, de vous en offrir dix-huit? — Vous êtes trop honnête , monsieur le baron, « répondit la princesse, en tournant de son côté la moitié de visage où n'était pas son œil de verre.

i8a HISTOIRES DES BAIGNEURS, et c.

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