CHAPITRE IX
La Bibliothèque.
Nous allâmes visiter la bibliothèque du château ; nous y trouvâmes un personnage qui nous parut absorbé dans une méditation profonde. Ce ne fut qu'après avoir vingt fois passé et tourné auprès de lui qu'il sembla s'apercevoir enfin de notre présence. « Je cherche, nous dit-il, la véritable essence des choses , le principe virtuel par le moyen duquel tout existe ou paraît du moins exister. Je m'attache à distinguer les trois grandes classes de faits , les faits libres , les faits rationnels , les faits sensibles; et, à l'aide de ces distinctions, de résoudre la grande question du subjectif et de l'objectif. J'ouvre les livres les plus modernes et ils m'apprennent
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je cesse d'être un véritable patriote; que si j'admets comme bons tous les cultes un peu raisonnables , je suis prévenu du délit d'indifférence en matière religieuse ; que si j'en admets un exclusivement à tout autre, je suis, par la nature même des choses, intolérant, en attendant que je devienne fanatique; que si, après avoir admis un culte, je viens à reconnaître mon erreur pour en adopter un autre que je crois , si ce n'est plus vrai , du moins plus raisonnable , je suis renégat pour la première fois, et en récidive relaps, comme de raison.
» Telle doctrine sent le fagot chez les chrétiens vivant sur les bords du Tage , qui est reconnue comme sainte chez les chrétiens qui vivent sur les rives du Tanaïs ou de la Tamise. Sous une forme de gouvernement l'action de Junius-Brutus est héroïque , sous un
autre elle est atroce 5 et l'action qui plaça jadis Décius au rang des grands hommes, si elle se renouvelait dans l'état actuel de la société passerait pour une duperie ou pour un acte de démence . » Quant à mes droits, si par hasard j'ai des droits , en obéissant au pouvoir arbitraire je me constitue esclave; en lui résistant je me déclare rebelle. Si ma résistance a du succès elle est admirée comme héroïque; si je suis le plus faible elle est punie comme un crime.
Je parle ici uniquement de ce droit reconnu par quelques gouvernemens libres , et rejeté unanimement par tous les autres ; de ce droit dont Charles Fox a dit qu'il faut que les princes se souviennent tous les jours et les peuples rarement ou jamais. Quant aux menus droits que les souverains octroient en masse , et que les ministres retirent en détail, je n'en fais ici mention que pour
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mémoire, attendu que le monde est comme un bagne où des menteurs forts tiennent à la chaîne des menteurs faibles .
» Pour me guider , ajouta notre philosophe , dans ce labyrinthe de droits à exercer et de devoirs à accomplir, j'aurais besoin d'un moraliste qui me traçât les lignes que je dois parcourir suivant les divers pays , les divers gouvernemens , les divers cultes, les diverses situations, oii je puis me trouver; sm^tout dans ces époques de transition où les limites du pouvoir sont incertaines, où la neutrahté est un délit envers la société et un péril pour soi-même, et où l'enrôlement dans un parti qui par la nature même des choses devient toujours extrême est réputé crime , parce qu'il y a solaridité entre tous les membres qui le composent.
» Ce que je demanderais, ce ne sont pas des lois générales de conduite , mais
plutôt une jurisprudeuce qui fût applicable aux diverses espèces de situalion ou de circonstance dans lesquelles je puis me trouver. Un tel travail serait fort utile , sans doute, mais on ne prendra pas la peine de le faire, parce qu'il serait peu brillant, qu'il ne comporterait ni audace ni élégance, et que l'on veut à toute force, en philosophie comme en littérature , être aigle ou écureuil. En attendant, tout le monde est livré à des énigmes qui sont sous la garde des sphinx. Les livres , au lieu de fixer les incertitudes, les augmentent.
Il est fâcheux de vivre , on est fort mal à l'aise sur la terre , mais on est loutà-fait malheureux dans une bibliothèque.
» Je sortis un jour de celle où nous nous trouvons dans ce moment , la tête
plus fatiguée !qae ]de coutume par ie flux et le reflux des doctrines diverses que j'y avais puisées; et pour apaiser les tumultes de mon ame, j'allai me promener dans les champs. J'aperçus un bouvier qui labourait tranquillement la terre à l'aide de deux bœufs qu'il poussait devant lui; je l'attendis au bout de son sillon, et lorsqu'il y fut arrivé et qu'il y fut occupé à nettoyer son soc , je lui demandai sur quelle preuve il appuyait le phénomène de son existence. « Belle question ! me repondit-il, j'existe parce que Dieu et mon père l'ont voulu ainsi. » Je le questionnai sur le degré de dévouement qu'il portait à sa famille , à son pays , à son culte et à l'espèce humaine tout entière , et comment il s'y prenait pour faire marcher tous ses devoirs sans en omettre ni en compromettreaucun.w Jenecomprends rien dutout à vos philosophies , médit-
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ilj j'aime mes eiifans, parce que ce sont mes enfans ; mon pays , parce que c'est mon pays, et j'honore mon Dieu, parce que c'est le Dieu de mes pères. » Je lui demandai dans quel livre il avait trouvé ces doctrines , il me répondit qu'il ne savait pas lire.
» Le bons sens du bouvier fit sur moi une vive impression. N'avais -je donc fait de si longues et de si pénibles excursions dans le domaine de la science que pour revenir au point d'où j'étais parti , et auquel se trouvait tout naturellement ce rustaud? Que de temps, de peines , de soucis , d'incertitudes à pure perle ! Bon sens , me dis -je à moi-même , vaut donc mieux que génie, et conscience que système. L'instinct naturel est donc un guide plus sur que la psychologie et l'ontologie. Le pyrrhonisme n'est donc pas l'état naturel de l'homme ? Des millions d'hommes
répandus sur le globe remplissent leurs devoirs comme ce bouvier, sans s'inquiéter de toutes ces grandes questions si gravement discutées dans l'école. Les nations doivent être gouvernées par des croyances révélées ou dictées, et par des constitutions tacitement agréées ou publiquementacceptées 5 il faut, pour leur tranquillité, qu'elles contractent des habitudes légales et que leur conduite soit moins la suite d'un raisonnement que le résultat iuévitable d'une certaine routine. Les plus excellentes théories ne mènent pas à grand'cliose; ce sont les bonnes et salutaires pratiques qui font la prospérité des nations. Otez à un peuple ses antécédens, et il tombera infailliblement dans des subséquens incalculables; ôtez les opinions reçues, et vous laissez des têtes vides qui fermentent parce qu'elles sont avides de se remplir j ôtez lessottises régularisées,
et on ne tardera pas à leur substituer des sottises irrégulières dont vous ne pourrez jamais calculer la portée ni prédire la fin.
» Telles furent, continua le moraliste, les réflexions que me suggéra le discours du bouvier. Heureux enfui , après tant d'orages , d'avoir trouvé un port où je puisse jeter l'ancre ! Mais bientôt le vieil homme se révolta contre le nouveau converti.
Ma raison se souleva à l'idée de créatures liumaines dociles à des impulsions étrangères, et réduite à l'état de simple machine. N'ai-je donc reçu de Dieu la raison que pour la sacrifier aux préjugés de la société? Cet instinct de liberté et de perfectibilité qui nous distingue si éminemment dans l'échelle
des êtres doit-il être étouffé en moi ?
Dois-je m'humilier et me taire respectueusement, lorsque j'entends prononcer cet arrêt suprême dicté par la force, et qui est celui de presque tous les gouvernemens : « Tu croiras et tu obéiras ; jj tu ne demanderas jamais le redresse- » ment d'aucun abus ni l'adoucissement ^) d'aucune peine. Le siècle continuera )) démarcher, ettu resteras stationnaire; » tu briseras le siècle, ou le siècle te bri- » sera. » Et si un destin aveugle, disais-je encore, m'avait fait naître sur les bords du Gange , serais-je obligé d'adorer ce fleuve comme étant le Dieu de mes pères, de lui offrir des sacrifices, et de m'affi.lier à la congrégation des bramines pour en obtenir sûreté et repos ? et , après moi , ma veuve serait-elle contrainte de se brûler toute vive pour ne pas leur déplaire? Que si elle vit sur d'autres rivages , faudra-t-il qu'elle fasse une donation de tous ses biens à d'au-
1res bramines pour en obtenir protection pendant son veuvage ? Si je suis de la commnnion grecque et soumis à la domination ottomane, faudra-t-il, pauvre rajaz que je suis , que j'aille à chaque renouvellement d'année demander au pacha la permission de porter encore durant douze mois ma tête sur mes épaules? Si j'habite sur les rives du Tage, pauvre chrétien schismatique , comment pourrai - je me dérober aux poursuites de la junte chrétienne apostolique , aux persécutions de l'inquisition chrétienne et des volontaires royaux et catholiques? En vertu du précepte qu'il n'est pas permis de rien changer aux doctrines de l'ordre social, je serai donc forcé, suivant les divers pays que j'habiterai, de croire aux incarnations de Wistnou , à la résurrection et aux miracles de Boudha , ou aux révélations faites chaque jour et
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durant vingt-deux années par l'ange Gabriel à un misérable marchand de chameaux? Si j'avais vécu il y a deux ou trois mille années , j'aurais donc été obligé d'offrir des sacrifices aux douze grands dieux de cette époque , et à je ne sais combien d'autres menus dieux , depuis Jupiter tonnant jusqu'au dieu Pet?
;) Je sais, j'admets, et je me hâte de convenir que nous vivons dans d'autres temps , avec d'autres mœurs , et sous l'empire d'un culte révélé, plein de miséricorde , et dont le spiritualisme tempère ce qu'il y a de trop matériel dans l'homme. Je sais que lesgouvernemens, entraînés par le vœu de leurs peuples , commencent à entrer dans de meilleures voies 5 mais jusqu'à ce qu'ils soient arrivés au degré de perfection dont les choses humaines sont susceptibles , n'est-il pas honorable pour leur carac-
1ère, et utile à leur existence , que l'on signale publiquement, tant dans l'ordre civil que dans le matériel de l'ordre religieux , les abus qui s'y sont introduits à la faveur du silence et de l'obéissance passive? Si le pyrrhonisme tend à rendre douteuse jusqu'à la vérité même , une investigation modérée sert à la découvrir et à la faire briller. La foi du charbonnier et l'obéissance passive, voilà ce que demande le sacerdoce et ce qu'ambitionne le gouvernement. Mais la foi éclairée d'un Fénélon et la noble résistance d'un Sully ne feraient-elles pas plus d'honneur à l'autel et au trône que les stupides pratiques d'un chrétien illettré ou les adulations d'un avide courtisan?
Depuis Confucius, tous les moralistes s'accordent à recommander comme règle de conduite dans la vie un juste milieu pour s'y maintenir, il faut de la cons-
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tance et l'absence des passions ; mais les passions sont nécessaires au complément de l'existence individuelle, à la conservation de notre espèce et au développement social. Parles passions , on bouleverse toutj sans elles on n'avance point. Il semblerait donc que l'homme a reçu trop ou trop peu , et qu'il n'est qu'une ébauche qui doit, dans une autre existence, être complétée et régularisée : c'est ce que nous enseigne le christianisme. La mythologie nous apprend , dans ses fictions ingénieuses , que lorsque l'homme parut pour la première fois sur l'Olympe , il y fut trouvé si ridicule, que tous les dieux se prirent à rire. Cette fable ressemble à de l'histoire , et elle pourrait servir d'introduction à la nôtre. »
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