‹ Voyage dans la vallée des originauxChapitre 8 sur 12 · LES FOURMIS · texte numérisé non relu

LES FOURMIS

Il y avait alors dans le château un officier retiré , affligé de plusieurs mutilations, et\ décoréde plusieurs croix.

Les maîtres de la maison l'appelaient monsieur le commandeur , et les perro-

quels en le voyant passer ne manquaient jamais de lui dire : « Bonjour monsieur le G oniniandeur. » Il menait dans ce manoir une vie toute contemplative. Il n'étudiait plus les mœurs et le caractère des hommes dans leur histoire, il ne suivait pas leurs mouvemens dans les gazettes , mais il observait avec assiduité les ruches , les nids , les terriers et les tanières. Il était tombé dans un dégoût tel de notre malheureuse espèce qu'il semblait préférer les mouches et les lapins à l'être civilisé que Dieu créa jadis à son image, et qu'on a aujourd'hui tant de peine à reconnaître.

Nous trouvâmes ce naturaliste dans le parc , armé de sa loupe et observant un nid de fourmis.

« Voici , nous dit -il, l'espèce animale qui par son intelligence et son esprit social se rapproche le plus de l'homme en société , et par tout ce

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qu'on observe ici , on est obligé de convenir qu'elle n'y gagne pas grand'cliose. Mieux vaudrait pour cette espèce qu'elle fût moins avancée dans la civilisation. Considérez, s'il vous plaît, tous les évènemens qui arrivent sur ce petit coin de terre. Voici une admirable petite république où les fourmis mineuses naissent et demeurent libres et égales en droits , où la liberté est inofTensive , parce qu'elle est soumise à des instincts qui sont le code civil de ce petit peuple. Chacun y vivait de son travail et de son industrie , et se prêtait avec empressement à tous les travaux qu'exigeait le bien public.

Le commerce y florissait, la population y augmentait. Mais l'excès de la civilisation a tout gâté. Quelques mineuses, empressées de jouir , et jalouses de ne rien faire , sont allées dans la cité voisine, habitée par une nation allière ,

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couqucrante , et qui est connue sous le nom de fourmi céphalotte , et elles leur ont proposé de venir s'emparer de leur république , en partageant avec elles le produit de la conquête * .

» Cent mille céphalottes s'ébranlent, se mettent en campagne, arrivent, se rangent en bataille autour de la cité laborieuse. On fait le blocus du nid de fourmis. On se chamaille, on attaque, on dispute le terrain , on emporte les ouvrages avancés , et du haut des remparts on observe les assiégés, qui quittent leiu's ateliers , courent aux armes, et emportent leurs enfans dans les casemates. Mais les assiégans, qui ont amené avec eux plusieurs nations qui sont leurs alliées, se divisent. La fourmi porte -pièce se prévaut de son armure pour être élevée au rang suprême dans

* Voyez le savant Truite de Huber sur les Fourmis.

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l'armée. La fourmi ron^e-hois , ou Uquiperda , veut qu'on coupe un chêne et qu'on le renverse comme une machine de guerre sur la ville assiégée. Elle fera manquer toute la campagne si on n'adopte pas ce nouveau moyen d'attaque.

La fourmi chameau se prend de dispute avec la fourmi bossue , et attise la discorde dans le camp . La fourmi échancrée y la fourmi arquée et la fourmi chaperonnée font valoir comme des titres au commandement leurs échancrures, les arqùres et leurs chaperons.

U échancrée veut surtout que la chose finisse par une pointe , et elle ne démordra pas de ce plan tant que la campagne durera. La fourmi atome jette les hauts cris, et veut absolument qu'on parle d'elle dans la Quotidienne àç,siQ\s.Ym\s, )) D'autre part , il n'y a pas moins de division parmi les assiégées. Celles qui ont provoqué l'arrivée des assiégans

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jettent les soupçons et les inquiétudes dans la place sur la fidélité des troupes. Elles crient cent fois plus fort que les citoyens les plus dévoués etlesplus généreux. D'un autre côté, quelques fourmis à système prétendent qu'elles portent dans leur abdomen une quantité exubérante d'acide formique capable de porter l'infection dans le camp ennemi , et que pour gagner la bataille il ne s'agit que de tourner contre l'ennemi l'organe contenant ce principe délétère. Pendant que l'on délibère sur le parti que l'on doit prendre , on se bat, on s'égorge de toutes parts; les assiégeans font de brillantes attaques , les assiégés de courageuses sorties ; les remparts sont teints de sang et couverts de cadavres ; et tout ce massacre n'aboutit à rien; car la place n'est pas prise , chacun reste maître du terrain . qu'il avait avant les hostilités , et cette

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guerre finit comme finissaient jadis les guerres d'Allemagne.

» On a tué des milliers de familles , toutes les couvées ont avorté , on ne voit que veuves, orphelins, débris, ruines, et misère. Mais qu'importe !

quelques fourmis mineuses , d'accord avec les cèphalottes , se sont satisfaites.

« Actuellement, ajouta M. le commandeur en finissant , lorsque je songe à mes campagnes , à mes fatigues , à mes blessures, à tant de sang humain répandu pour créer une renommée à quelques êtres inconnus , je jette les yeux sur ce nid , et les fourmis me consolent. »

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