LES SINGES
Parmi les huit tourelles dont était flanqué le château de M. le comte , il
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y en avait une que, suivant l'usage des vieux donjons , on nommait la Tour du Nord. Dans cette tour vivait un vieil observateur au rire sardonique , au caractère moqueur, et que l'on appelait le cynique du château. Au pied de cette tour était une grande ménagerie peuplée de singes qui capriolaient sans cesse dans les loges, fabriques, ou bosquets qu'on avait élevés ou plantés pour eux. En ouvrant les fenêtres de cette tour et en regardant en bas , notre original croyait voir l'espèce humaine se déve* lopper sous ses yeux.
JNous montâmes sur cet observatoire, et lorsque nous y fûmes : «Vous pouvez observer d'ici tout à votre aise , nous dit le cynique , la nation la plus inquiète, la plus pélulente et la plus indéfinissable qui soit échappée des mains du Créateur. En état de nature , elle n'a que des instincts grossiers et des
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besoins modérés ; civilisée, elle ajoute à ses nécessités réelles mille besoins factices , et à ses caprices sauvages toutes les extravagances qui appartiennent plus particulièrement à notre espèce , et qu'elle emprunte de nom. Elle devient égoïste, tracassière, ambitieuse, et la dépravation est portée si loin chez elle qu'elle contient dans son sein plusieurs espèces qui mettraient le feu à la singerie si elles avaient quelque chose à espérer dans cet incendie. Ses appétits sont si véhémens , si confus , si contradictoires , qu'on a comparé le cerveau d'un singe à un œil humain tellement ébloui par un éclat de lumière qu'il ne peut distinguer aucun des objets qui tombent sous son rayon visuel. On a prétendu que le singe est un homme fou, et l'homme un singe raisonnable. La définition seraitplus précise si on en retranchait les deux adjectifs. Les diverses fa-
milles qui composent cette nation burlesque ne peuvent se souffrir entre elles , parce que l'angle facial, qui est le thermomètre de l'intelligence , offre dans chaque espèce une ouverture différente.
» L'homme physiquement et moralement bien constitué porte sur sa face un angle de 90 degrés j celui de l'orang-outang est de 60 j celui du babouin de 305 en sorte que , quant aux facultés intellectuelles, il faut deux ba. bouins pour équivaloir à un orang, et trois pour égaler un homme.
» De cette différence dans l'organisation cérébrale découlent nécessairement tous les désordres qui résultent de l'inégalité. Ajoutez-y la diversité des appétits , des mœurs , des complexions, de la structure physique, qui, étant la partie la plus apparente de nous-mêmes , inspire plus d'orgueil ou cause plus de
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dépit, et vous aurez une idée de tout ce qui se passe de sérieux et de burlesque chez la nation pitlièque. Chaque individu y dissimule ses défauts et se prévaut de ses avantages le mieux qu'il peut,
» Le mandrille s'enorgueillit de la belle couleur bleue qui colore sa face et ses joues ; le gibbon de la longueur de ses bras, qui lui servent de balancier et le rendent fort habile dans les exercices d'équiHbrCj le saïmari , le plus joli des sapajous , obtient de brillans succès par la beauté de sa robe , l'élégance et l'agilité de son corps, et la gentillesse de ses manières; le papion se pâme d'orgueil en enflant ses abajoues et en offrant à l'admiration publique , par un rire habituel , la blancheur et l'éclat de sa denture; et la femelle du jocko saisit toutes les occasions de vous montrer ses fesses couleur de rose. Si-
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mia ecaudata ^ corpore niido , et natihus ruhris (Linnée). L'homme des bois se promène gravement dans l'attitude d'un penseur. Il imite le singe de BufFon, qui mangeait et buvait avec son illustre maître, sortait de table en même temps que lui, avec un curedent à la bouche , et en remuant ses lèvres comme s'il eût dit ses grâces ; singe si bien élevé qu'on lui aurait donné le fauteuil s'il avait pu prononcer, ou simplement grommeler le discours de réception qu'avait composé pour lui ce bipède spirituel qui , dans ce temps-là , travaillait pour les magots que l'on élevait aux honneurs académiques.
>) Au sein de tant d'ambitions déçues, de tant de vanités irritées ou blessées, la guerre domestique est l'état habituel dans cette ménagerie, et la paix n'y règne que par exception. Une guenon suffit quelquefois pour mettre la singe-
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lie en feu. Dernièrement le singe mogol , le plus beau de sa race , et à qui on accorde des honneurs divins sur les bords de l'Iudus , ayant autour de lui une babouine aux fesses blanches , une gibbone à queue prenante, et une guenon blanc-nez , adjugea un coco à la première de ces beautés. La Vénus cerco-pythèque reçut la pomme du nouveau Paris en présentant la main droite avec grâce , et plaçant avec dignité la main gauche comme la Vénus pudique. Mais les rivales évincées portèrent le feu de la discorde dans la ménagerie. On courut aux armes; on se mit en ligne; on se battit suivant les règles inhumaines adoptées par les sociétés humaines. Plus d'un Achille à moustaches bleues mordit la poussière; plus d'une Andromaque aux fesses nues vint supplier le vainqueur de lui restituer le corps d'un époux à oreilles
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courtes et à museau alongé. Mais voici bien d'autres affaires qui survienuent.
Une troupe de jockos doublés d'hermine arrivent gravement sur le champ de bataille. Elle relève les blessés , les secoue avec vivacité , leur enfonce les griffes dans le corps comme des lancettes, introduit dans leurs blessures, en guise de charpie , des lambeaux de vêtemens ou des pelages de bêtes j elle coupe, elle ampute, elle dépèce, pensant agir le mieux du monde , et comme elle avait vu faire dans les ambulances; et elle ne demeure en repos que lorsque tous les blessés sont morts. Quand il est question de les enterrer, voilà les singes hurleurs qui refusent la sépulture aux héros qui ont succombé, et les jettent à la voirie. Il est vrai que ces singes ont été élevés dans de grandes capitales, et qu'ils en copient ici les mœurs; car les mêmes familles ne commettent pas
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les mêmes sottises dans les forets de l'Amérique et sur les rives de l'Orénoque. On se conduit mieux chez les sauvages que sur les bords du Tage. Le Karaïbe , qui se colore la face avec le rocou , vaut mieux que l'ultramontain qui arbore la livrée du patelinage.
» Un mandrlUe , élevé dans la haute société de Paris, et qui sait son monde , en conserve ici toutes les habitudes et en copie toutes les manières. Il se lève à onze heures du matin, se rase, se peigne , se rogne les ongles , se lave la bouche elles dents, s'habille et se par, fume. Il se rend dès son lever dans celte petite fabrique que vous voyez au bout de la ménagerie , et que je fais approvisionner tous les matins en comestibles frais et en boissons édulcorées. Il y trouve une multitude d'autres petits
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singes qui boivent et mangent , tenant à la main une feuille de papier qu'ils tournent et retournent sans cesse avec une vive curiosité , comme s'ils savaient lire. Quant à lui, mandrille , et mandrille de bon ton , il ne jette sur ce papier qu'un regard distrait; à peine lui voit-on ouvrir la bouche lorsqu'il mange, et remuer les lèvres lorsqu'il boit. Puis il bâille , s'endort et ronfle étendu tout de son long comme un homme fatigué par les bonnes fortunes de la nuit précédente : on se croirait chez Tortoni.
)) A midi il prend sa canne , sa tabatière , son lorgnon , son étui à curedent 5 sa badine, enfle ses abajoues, donne un mouvement de rotation à sa queue , passe la main sur son toupet , arrange ses favoris , et le voilà à la promenade. Saluant toutes les guenons qui se trouvent sur la route, afin que chacun puisse croire qu'il les connaît, qu'il
est au mieux avec elles; donnant un coup de pale à une sagouine nouvellement débarquée , agaçant une gibbone qui captive une excellence à queue de renard. S'il passe devant le faune de Phidias , il s'arrête , salue la statue ; il s'y reconnaît , et il imprime un tel mouvement aux muscles de son visage, que l'on croirait qu'il lui échappe de dire : « Voilà pourtant , mesdames , » comment je suis bâti ! »
» Le soir il se rend dans un cercle oii se réunissent les singes à queue de lion . à museau de chien , et plusieurs autres quadrimanes d'un rang fort distingué. On introduit dans cet aréopage un macaque de la plus haute volée , qui tient dans sa main un gros cahier qu'il a l'air de déclamer. Mais à peine a-t-il poussé quelques cris, qu'on le siffle , qu'on le berne , qu'on se jette sur son papier, qu'on le met en pièces.
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Les ouistitis s'élancent sur lui , et se suspendent à ses oreilles. Le tamarin, le micco , le pinclie lui jettent à la tête des coquilles de noix , les magots lui font la grimace, et les guenons lui montrent le derrière. On croirait assister à la répétition d'un comité dramatique de lecture.
» Un peu plus tard , il se rend dans cette chaumière couverte de paille que vous apercevez d'ici, et où l'on se réunit tous les soirs pour faire des exercices de voltige. Le singe acrobate danse sur la corde j le Malborouglifait le saut du tremplin. Les cercopithèques les plus favorisés de la nature se suspendent aux corniches de la salle par la vertèbre la plus extrême de leur queue , et viennent ensuite passer l'extrémité de leurs langues sur la main des sagouines appuyées sur les loges. Il y a du mouvement depuis le comble jus-
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qu'à l'orchestre. Quant à notre mandrille, il s'occupe à faire ses visites. S'il trouve renfermés en loge grillée un sapajou avec une saki, il se retire avec confusion, et indique par une gambade qu'ilne veut déranger personne. De là, il va au balcon , sur le théâtre ; il se multiplie , il est partout , si ce n'est au spectacle. Faune dans les coulisses, satyre en loge grillée .^ Appollino au balcon , il est encore l'Achille du lustre et l'oracle du foyer. Il se retire à minuit, emmenant toujours avec lui une ou plusieurs babouines s'il n'a pu recruter une pongone.
» Une guenuche bien élevée se lève à midi , prend un bain de propreté , se place devant un miroir, s'y mire et regarde derrière pour savoir s'il y a quelqu'un. Elle est entourée d'une troupe
de jeunes tamarins et d'élégans sapajous qui ont une odeur de musc et une queue de belette , et qui l'assistent dans les soins qu'elle se donne pour ajouter plus d'éclat à ses cliarmes et de relief à ses appas. Elle donne à Tun sa pâte à baiser, ses abajoues à l'autre; mais si un magot pousse trop loin la témérité, elle s'enveloppe d'un voile transparent, comme une autre Uranie.
» Elle sort de cet atelier comme une statue divine de dessous la main du sculpteur. Un vieux pongo qui est chargé à titre d'office de produire en public les beautés merveilleuses de la singerie , prend celle-là sous le bras , la conduit à la promenade , afin de partager avec elle l'admiration que sa beauté inspire. 11 est comme le Pygmalion de cette nouvelle Galatliée. Tous les singes se dressent sur leurs pieds de derrière pour la voir passer. Ils en gri-
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macent d'aise. Quelques-uns se pâment et respirent des essences pour rappeler leurs esprits , tant le goût de la luxure est poussé loin chez le peuple singe; et quand l'âge a amorti ce goût , l'habitude en reste. Lorsque la guenuche rentre le soir au logis, elle trouve ses guenuchons morts faute de soins , et un mari qui la rosse. Mais que lui importe? le lendemain elle retournera avec son pongo faire la même tournée, parce que son ambition est d'être une babouine à la mode.
M Telles sont les habitudes des singes, guenons et mounines que j'ai fait achet(!r dans les grandes villes où ils ont reçu leur éducation. Mais j'ai été oldigé de les cantonner dans un lieu particulier de ma ménagerie, dans la crainte qu'ils ne corrompissent les singes venus du Nouveau-Monde en état de pure nature. Vous pouvez apercevoir
du haut de cette tour les manières et les mœurs des premiers, et juger par ^es habitudes qu'ils conservent ici chez quelle nation ils ont été élevés. :»
Nous fixâmes en effetnos lorgnettes du côté que nous indiquait notre observateur, et nous vîmes un orang-outang de la première grandeur administrer froidement et en cadence des volées de coups de bâton à de pauvres sapajous qui avaient la bonté de présenter leur dos à l'instrument contondant. « C'est le singe de Moscou , nous dit notre original. — Et ce grand jocko qui boit, fume et boxe avec tant de sang -froid et de méthode , calculant la quantité de boisson qu'il avale , le volume de fumée qui s'exhale de sa bouche , et la portée des coups qu'il donne et qu'il reçoit ? — C'est le singe de la Tamise. — EtceBelzébuth
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à moustaches , qui attache à un poteau pour les torturer un certain nombre d'ouistitis qui jouissaient innocemment de leur liberté ? — C'est le singe de Castille. — Et cet autre singe à camail, qui jette ses propres ordures à la tête de ceux qui refusent de lui faire la révérence et de lui donner des gimblettes?
— C'est la sùnia roinana. — Et ce cercopithèque à museau de chien , qui offre la pale de sa femelle à baiser à tous les faunes qui l'entourent et qui la pressent , mais qui exige pour prix de ces faveurs que l'on remplisse ses abajoues de comestibles? — C'est le singe cornu.
— -Et ce grand macaque qui tient un papier et trace des plans sur le sable , accompagné par une multitude de sakis aux fesses caleuses et à moignon au lieu de queue? — C'est le gobe-mouche politique , ou l'abbé trente mille hommes.— Et cet autre quadrimane étendu
au pied d'un arbre , qui semble bâiller aux corneilles, ou rêver à la lune et aux étoiles? — C'est le singe romantique. — Etcepongo à la barbe grise, au visage de bonhomme , qui ne bouge de son coin pas plus qu'un terne, qui observe tout et ne fait rien ? — Ce singe, répondit le philosophe cornac , c'est un autre moi-même, et je ne recule pas devant le miroir qui réfléchit avec tant de vérité mon image. A vous parler franchement , je suis porté autant et plus qu'un autre au rire et à la gambade. Je rêve le malin, je cabriole le soir, j'observe souvent, j'imite quelquefois, et je fais des folies , atin de me prouver à moimême que je conserve le caractère de mon espèce. Mais je veux que mes singeries soient inaperçues. Aussitôt qu'on me découvre, je ne dis mot, et me perds dans la foule. Je suis dans ce château unique dans mou allure de
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bipède. On ne s'amuse pas tout seul, et pour charmer les ennuis de la solitude, je jette les yeux sur cette ménagerie, et les singes m'amusent et me consolent. »