‹ Voyage dans la Vendée et dans le midi de la France;Chapitre 2 sur 6 · SOUS LE NOM DE VENDÉE · texte numérisé non relu

SOUS LE NOM DE VENDÉE

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Tous les jours de nouveaux voyageurs vont chercher dans la Grèce, en Egypte, en Italie, en Palestine, les souvenirs de la religion , de la liberté' , et les vestiges dt s peuples qui brillèrent dans l’histoire ; et on dédaigne près de soi, dans son propre pays, les restes d’un peuple admirable. Pour nous, nous n’avons pas voulu aller au loin recueillir les souvenir d’un héroïsme qui n’est plus , nous l’avons contemplé respirant encore dans notre France. Un voyage dans la Vendée est un motif de plus d’admirer et d’aimer notre patrie? Nous croyons donc que des lecteurs françois nous suivront avec plaisir dans les villes, sur les champs de bataille, dans les chaumières de ce glorieux pays. Tout ce que nous décrirons, nous l’avons vu. Tous les traits de courage ou d’humanité que nous citerons, nous tes avons appris sur les lieux memes, toutes les paroles des paysans ou plutôt des héros vendéens, nous ne ferons que les répéter fidèlement.

Depuis long-temps nous désirions visiter le Bocage , ]a plus belle partie de la Vendée; et au mois d’octobre de l’année dernière nous partîmes avec deux compagnons de voyage. ISlous suivîmes la levée de la Loire, commencée par Louis-le-Débonnairc , continuée par les comtes d’Anjou, depuis Orléans jusqu’à Saumur (1). On rencontre à chaque instant des bourgs , des hameaux, des fermes , des maisons de campagne , répandues sur les deux rives de la Loire, et ce n’est qu’à Saumur qu’on quitte la levée pour pénétrer dans la Vendée. Saumur est la première ville où l’on trouve des traces du passage des Vendéens. Ils sont venus jusque-là , conduits par MM. de Calhelineau, de la Roche- Jacquelin et Lescure, noms qui tous rappellent la gloire.

Saumur est de l’autre côté de la chaussée, au pied des collines qui bordent la rive gauche de la Loire. On traverse un grand pont pour y arriver; une partie de ce pont a été coupée parles Vendéens , et n’a pas encore été rétablie. Je m’arrêtai , j’interrogeai tous ceux que je rencontrois. Je voulois entendre parler des Vendéens dans le lieu même de leurs exploits. Il me sembloit que leur nom devoit se prononcer là d’une manière différente que dans le reste de la France. Je ne me trompai pas, et je distinguai bien vite, à la manière dont on me disoit , les brigands (2) sont venus jusqu’ici , l’amour

(1) C’est Louis-le-Débonnaire qui en 819 fit commencer la levée. On suivit alors les sinuosités de la Loire, et on éleva de petites digues très-étroites.

(2) 11 est remarquable que ce nom de brigands ait été donné

ou la haine, l'admiration ou la crainte qu’ils avoient inspirés.

Un château domine la ville. C’estde là qu’on tiroit sur Henri de la Roche - Jacquelin quand cel intrépide jeune homme, comme Henri IV à Fontaine-Françoise, attaqua presque seul une armée, et la vit s’ébranler devant lui. Sous Buonaparte ce château éloit devenu une prison d'état. Le concierge en parcouroil un jour les appartenons avec un étranger : ces chambres-ci , disoit-il, sont pour des prisonniers seuls, celles-là (elles éloienl plus grandes) pour des familles. Enfin ils arrivèrent à de grandes salles : ceci est pour des rois, ajouta le concierge. Il paroît que Buonaparte, inquiet du séjour du roi d’Espagne àValençay, vouloit l’envoyer à Saumur.

Saumura été visité par plusieurs de nos rois. Ou peut lire dans Joinville le récit des fêtes qui y furent données à saint Louis quand il mit Charles son frère en possession du comté d’Anjou. Charles Vil y vint aussi, ainsi que le bon roi René avant qu’ileût été dépouillé du comté d’Anjou parLouisXI son neveu, et qu’il se fût retiré à Aix, où on le vil quelquefois la houlette a la main , gardant les troupeaux avec la reine Jeanne de Lavalson épouse. Près de Saumur est le seul ouvrage romain qui soit parvenu presque entier jusqu’à nous : c’est un camp sur le sommet d’un coteau qui s’élève sur la rive gauche de la Loire. Ilpouvoit contenir environ 3ooo hommes.

également par 110s révolutionnaires aux Vendéens et aux Espagnols combattant pour leur roi et pour leur Dieu.

On voit encore des ruines de monumens druidiques, el des monticules de (erre élevés pour servir de sépulture à des rois, à des généraux, ou pour perpétuer le souvenir de quelque victoire. C’est peut-êlre au pied de ces monumens qu’ont eu lieu les horribles sacrifices des druides. On renfermoit les malheureux destinés à la mort dans de grandes statues d’osier, on les environnoitde bois, on y metloit le feu, et ils expiroient dans les flammes (i). L’un des dieux des Gaulois éloit Hercule, représenté sous la figure de Caron, plutôt que de l’Hercule grec. Les barbares delà Convention sacrifièrent aussi à la force , leur seul dieu, de nouvelles victimes humaines , et l’on vit se renouveler les fêtes du paganisme aux pieds de ces monumens.

Saumur est une sous-préfecture. La ville a dix à onze mille habilans. H y a une école de cavalerie. Les anciennes chroniques nommoient Saumur la gentille , bien assise et bien aérée ville de Saumur.

En quittant Saumur , nous passâmes le long des prairies de Varies, où étoit ce camp des républicains, emporté par les Vendéens. Fontenay éloit pris, et M. de Lescure a voit délivré 5ooo paysans déjà condamnés à mort. Les paysans, conduits par M. de Lescure, récitèrent les litanies de la Sainte - V ierge , et ne com-

(i) Les Celtes adoroient leur dieu sous la figure d'un chêne. Quand ils leprioient pour lui demander la victoire, ils se plaçoient devant une épée, debout, la face tournée vers l’orient, le bouclier au bras gauche et la lance à la main droite.

mençèrent à se battre qu’après avoir reçu la bénédiction des prêtres. Vi hiers, Doué, Montreuil avoient été témoins de trois victoires. Quarante mille hommes éloient venus en poste de Paris en cinq jours. L’attaque du camp et de Saumur fut très -brillante. « M. de Lescure (1) lut blesséetcontinua de se battre. M. delà Roche-Jacque- 1 i ii jeta son chapeau par-dessus les retrancheinens , en criant*, qui va me le chercher , et il s’étoit élancé le premier. Ainsi fut conquis le passage de la Loire; quatrevingts pièces de canon, des fusils, de la poudre. On lit onze mille prisonniers qu’on renvoya, après les avoir tondus pour les reconnoître si malgré leur parole ils reprenoient les armes. « Henri de la Roche-Jacquelin resta très-long-temps après la bataille appuyé sur la fenêtre basse d’une église, d’où il voyoit les casques, les fusils, les canons que lesYendéens y avoient rassemblés. Tiré de sa rêverie par un des siens qui lui demanda ce qu’il faisoit : « Je réfléchis à nos succès , répondit-il , ils me confondent. » C’est à Saumur que fut nommé généralissime ce modeste et intrépide Calhelineau, qui avoit coin-» mencé la guerre, et qui lui donna le premier ce caractère saint et héroïque qui l’a rendue si étonnante. De Saumur l’armée se porta sur Angers, puis sur Nantes, où Calhelineau trouva la mort. Pendant le siège de Nantes, les Vendéens arri voient jusque dans les embrasures des murs où étoient placés les canons, et tuaient les canonniers à coups de pistolet. Il en périt un grand

(1) Mémoires de madame de la Roche-Jacquelin.

( io )

nombre; mais il y «voit toujours u» nouveau Vendéen pour tuer un nouveau canonnier.

Nous traversâmes le pont Fouchard , où M. de Lescure avoit tourné les redoutes placées a 1 embranchement des routes de Montreuil et de Doué. De la route au-dessus de l’Abbaye de Saint-Florent, nous voyions les hauteurs au-dessus du Thoué , par où arri voient MM. de Marigny, Stoflet, Fleuriot et Dessessarts, à la tête de la division de M. de Bonchamp, déjà blesse. Les enfans s’etoient divises à Saumur en deux partis. Les uns étoient les bleus , les autres les brigands, lisse battoient, et se tiroient des coups de petits canons. Un jour, cela subit pour donner

l’alarme.

Nous arrivâmes en suivant le Thoué à Montreuil- Bellay.

Le château de Montreuil est sur un coteau au-dessus du Thoué (i), et des fenêtres du château la vue est ravissante. Des prairies coupées par des saules, un double rang de collines couvertes depampreset qui entourent la rivière, des maisons sur l’une et l’autre rive, le cours du Thoué que la vue embrasse depuis Saumur jusqu’à l’extrémité des prairies de Varins, une vieille église en ruines, un couvent au-dessus, et près de là, dans un cimetière , des croix qui s’élèvent sur des tombeaux pour confirmer la leçon des ruines, une multitude de

(i) LeThoué à Montreuil est navigable. Il est grossi par deux petites rivières, et il porte bateau jusqu’à la Loire , où il se perd au-dessous de Saint-Florent, près de Saumur.

petites îles qui coupent la rivière de mille manières , rien n’est à la (ois plus grave et plus riant. Une chaussée et un pont moderne conduisent au vieux château en ruines de Montreuil. Dans ce château on retrouve d’anciens et de nouveaux souvenirs. Au pied de ses murailles, les fleurs de lis ont etc portées dans les combats par Louis VIII et par M. de Lescure.

Le château, construit au temps des gu erres con Ire les Anglois, et qui a peut-être été bâti sur les ruines d’un camp romain, n’est pas encore tout-à-fait tombé. On y arrive par un pont en pierre placé au-dessus des fossés. Quelques poutres et des planches remplacent le pont-levis. Sous la voûte ou aperçoit encore les coulisses destinées à faire jouer les herses. Deux tours sont aux deux cotés de la perle, et à ces deux tours viennent se réunir les murailles qui environnent le château, toutes garnies de bastions très-élevés, et à peine dégradés. La première cour ressemble aune terrasse élevée sur une belle campagne. A droite est la capitainerie , petit bâtiment où logeoient les capitaines d’armes , et l’église du château, aujourd’hui celle de la paroisse, parfaitement conservée. A gauche est le château neuf : l’escalier est d’une forme élégante. La cour intérieure, avec une multitude d’escaliers et de petites tours , présente un aspect, singulier. Les salles sont très-gothiques avec des ornemens curieux. Des terrasses conduisent de la cour du château jusqu’au bas de la colline. Le château appartient aux La Trémouille.

TJn des seigneurs de Montreuil, favori de Louis-le-

Gros , avoitenlevé d’une terre d’un des vassaux de Geoffroy-Plantagcnet, comte d’Anjou, une jeune fille d’une rare beauté. Le comte d’Anjou, apres plusieurs assauts inutiles, attaqua la place et la prit au bout d un an. Le seigneur de Montreuil fut envoyé prisonnier au cliateau de Sauinur, et la tour lut démolie. Elle est encore dans l’état où la laissa Geoffroy. Les restes de la tour ont environ vingt pieds de hauteur. On y entroit par un pontlevis dont on voit la porte. Au fond de cette tour qui dominoit tout le pays, on voit un puits , un four et un moulin à bras, et la porte d’un souterrain, lenliee secrète de la forteresse.

De Montreuil on aperçoit la forêt de Fontevrault. Au milieu de cette forêt sont les ruines d’une des plus belles abbayes de France. On y trouve encore plusieurs grands corps-de-logis isolés, d’autres réunis par des galeries , trois beaux cloîtres décorés d’architecture , l’un avec des colonnes et les autres des pilastres , cinq belles églises dont l’une ressemble à une grande cathédrale , des terrasses, des cours, de vastes jardins (i).

De petites cabanes avec des branches d’arbres avoient

(j) La statue deHenri II, roi d’Angleterre, comte d’Anjou, qui rendit la levée un véritable monument par son édit delà prairie de Saint-Florent , est à Fontevrault. Ce prince, le premier des Plantagenets qui monta sur le trône d’Angleterre, vit se révolter contre lui ses fils Ricliurd-Cœur-de-Lion et Jean- Sans-Terre : il mourut de douleur à Chilien. Là il fut délaissé : son corps resta nu; un jeune page le couvrit en partie de son manteau. Sa passion pour la belle Rosemonde, qu’il tenoit ren-

été les commencemens de cette riche abbaye aujourd’hui en ruines. C’est le seul ordre où les hommes fussent soumis aux femmes. Fontevrault est aujourd’hui une prison.

Apres la prise de Fontenay, les Vendéens vinrent à Montreuil-Bellay pour couper la communication des bleus de Tliouars à Saumur. Dans les jardins, près de la ville, éloit postée la division Bonchamp cj u.i attaqua les républicains par le flanc , et nous avons vu à la porte de Montreuil le lieu où M. deDonissan lit placer une batterie qui , démasquée tout à coup , jeta la terreur parmi les bleus qui venoient de Tliouars à Saumur, ignorant que les Vendéens étoient maîtres de Montreuil. M. de Donissan a partagé tous les succès et tous les revers de l’armée. Ap rès la déroute deSavenay il se sépara de sa femme et de sa fille en disant : Mon devoir est de rester à Vannée tant qu’elle existera , et sa mort fut digne d’une si belle résolution.

Nous arrivâmes le soir à Tliouars. lie lendemain , conduits par M. Jagault, frère de M. Pierre Jagault, secrétaire général du conseil supérieur de l’armée vendéenne,

fermée dans un labyrinthe à Woodstock, pour la dérobera tous jes regards , est célébré daus f s vieux romanciers auglois.

On lisoit sur le tombeau de Henri 11 :

Sufficit huic tumulus cul non sujfecerat oibis.

On voyoit encore la statue de Richard , dont le corps fut apporté à Fontevrault , les entrailles déposées dans l’église de Poitiers, et le cœur à Rouen.

nous visitâmes cette ville remplie de souvenirs, et où nous retrouvions encore ceux de la dernière guerre. M. Auguste delà Roclie-Jacquelin y entra en i8i5 avec le général Canuel. Avant le lever du soleil nous étions près du château, examinant toutes Jes anciennes positions de l’armée vendéenne quand elle s’empara de Thouars. C’éloilla première fois que M. de Lescure paroissoit au combat.

Thouars est bâti sur une éminence et entouré presque en entier par le Thoué (i) , rivière profonde et qui coule au bas d’un coteau cou vert d’arbres , de prairies , de maisons et de vignes. D’une des galeries du cbâteau qui domine le pays, la ville basse et la ville haute présentent à gauche un amphithéâtre; adroite sontdes collines chargées de pampres, et de jolies habitations s’élèvent au-dessus de la rivière : c’est le côté du pont Saint-Jean. Près du bac du château, l’aspect est trèsriant. J-ie Thoué coule entre deux collines. Des prairies descendent jusqu’à la rivière ; des rochers sont jetés cà et là. Le village de Lignon est dans le lointain. C’est un vrai paysage de la Suisse , animé par de glorieux souvenirs. Là est encore le mur où Henri de Laroche- Jacquelin monta sur les épaules de Texier de Courlay: la brèche est réparée.

Le château de Thouars est l’ornement du pays. 11 est sur une seule ligne ; sa façade est à l’occident. Au centre

(1) La source delà rivière du Thoué est eu Gatiiie, aux environs de Secondigné, et après avoir passé à Parthenay et à iVirvault, elle vient entourer Thouars, d’où elle va en serpentant à Montreuil.

est un donjon à balustrades, de la Forme de celui des Tuileries : il pourroit servir d’établissement à un college où l’on éleveroit les fds des Vendéens morts dans les combats. Il y a deux églises bâties l’une sur l’autre, et la seconde est appuyée sur un caveau où étoient déposés les corps des seigneurs de La Trémouille. Elles sont abandonnées. Des oiseaux de nuit voloient sous les arceaux. Le portail est orné de Figures en relieF et de ciselures. Les piliers cjui soutiennent les trois voûtes sont des clieFs-d’œuvre. L’orangerie , les esplanades , les écuries, sont en petit celles de Versailles. Le grand escalier du château est orné de balustrades de très-beau marbre jaspé.

Les murailles qui entourent Thouars sont Fort épaisses. Au nord , elles sont très-hautes, entourées d’un double Fossé, flanquées de nombreuses tours rondes ou carrées, très-rapprochées les unes des autres. Quelques-unes sont en pierre de taille. Les autres parties des murailles ne sontgarnies de tours qu’à de grandes distances, parce que le rocher qui lesporteest très-escarpé. A l’extrémité de la ville opposée au château , on aperçoit une grosse tour que le peuple appelle encore la tour du prince de Galles. On dit que le prince Noir y a logé. Quelquesunes des portes de Thouars sont d’une construction singulière. Le temps où Thouars Fut bâti est inconnu. Les Anglois ont enlevé tous les litres de la ville. On sait seulement qu’elle lut détruite dans le huitième siècle. Les murs Furent construits sousle roi Jean , restaurés pendant la ligue, par Claude de La Trémouille, deuxième duc de Thouars. Les rues sont étroites et tortueuses.

Les fenêtres des maisons qui donnent sur les rues sont petites, placées très-haut et garnies de fortes barres de fer, ce qui prouve que celle ville doit son existence aux guerres civiles dont ce pays a été le théâtre (1).

(j) Pépin-le-Bref prit Thouars l’an 763. Thouars passa sous ia domination des Anglois, quand Eléonore de Guyenne , répudiée par Louis Vil, eut épousé Henri, duc de Normandie, depuis roi d’Angleterre. Sous saint Louis, cette ville fut rendue à la France, cédée aux Anglois, en i36o, par le traité de Bretigny; elle fut reprise par Huguesclin eu 1872, et n'a pas cessé depuis d’appartenir aux François.

La vicomté de Thouars passa dans la maison d’Amboise, puis dans celle de la Trémouille en i442 , par les femmes.

Louis XI s’en empara. Il y venoit souvent, et alloit de là à Argenton (*) voir Philippe de Commines, qui l’avoit servi dans cette usurpation. Grégoire de la Trémouille, qui étoit chambellan du roi, n’osa se plaindre de cette injustice; mais son fils, qui fut depuis un des plus grands capitaines de-l’Europe , pendant que le roi étoit malade dans son château du Plessis-les- Tours, s’y rendit à la tête de quatre cents gentilshommes, se fit ouvrir les portes du château et demanda lui-même sa terre au roi. Le roi la rendit alors. C’est ce Louis de la Trémouille, vainqueur à la journée de Saint-Aubin, où il fit prisonnier le prince d’Orange et le duc d'Orléans , depuis Louis XII. ( Cette bataille décida la réunion delà Bretagne à la France. ) Il servit sous quatre rois, contribua puissamment à la conquête de Naples ; prit Milan, et conduisit l’avant-garde à la bataille d’Aignadelle , en ibog. Cette victoire faillit renverser entièrement la république de Venise sous François Ier. Il vainquit les Suisses , et perdit son fils , le prince de Talmont , tué à ses côtés à la bataille de Mariguau. 11 força les Anglois à sortir de

(*) Argenton-le-Châleau est sur une colline d’un accès difficile. Deux petites rivières l’entourent presque entièrement. Le château avoit été bâti par Philippe de Commines. 11 a été entièrement détruit dans la dernière guerre.

On retrouve avec plaisir les souvenirs de Saint-Louis,

des La T remouille, des Ciisson et de Duguescliu sur cette terre où dévoient paroître, avec un descendant des la

France; et, après avoir été blessé an visage , et eu un cheval tué sous lui , mourut l’épée à la main a l’àge de 74 ans, à la bataille de Pavie.

Thouars fut alors troublé par les guerres de religion. Les protestons s’en rendirent les maîtres et s’y livrèrent à des excès inouïs. Ils donnèrent les premiers l’exemple de la violation des tombeaux. Pendant quinze mois le culte protestant fut le seul qui s’exerça dans Thouars.

Après la Saiut-Bartliélemi , le «lue de Thouars ( la vicomté de Thouars avoit été érigée en duché en i5o5 ) prit le parti de la ligue. Son lils , qui lui succéda et qui avoit épousé la fille du prince d’Orange , luthérienne zélée, s’unit au prince de Coudé contre les Guises. Bientôt le roi de Navarre , connoissant le mérite du jeune la T rémouille, lui accorda son amitié et lui donna le commandement de la cavalerie légère à la bataille de Contras. Devenu roi de Frauce, il eu reçut des services signalés à lvry.

Henri de la Trémouille, qui succéda à Claude de la Trémouille , épousa Marie de la Tour-d’Auvergne , fille de Henri, duc de Bouillon. Tous deux éloient de la religion réformée.

C’est Marie de la Tour qui posa la première pierre du château , et voici pourquoi elle le fit bâtir.

Louis XIH éloit venu à Thouars , et le cardinal de Bichelieu, qui avoit envie d’avoir une terre titrée, avoit jeté les yeux sur Thouars et avoit envoyé secrètement des émissaires pour l’examiner et lui en apporter le plan. Ils furent pris et conduits devant la duchesse, Marie de la Tour. Elle fut blessée de ce procédé, et pour s’en venger elle fit jeter les foudemens d'un château dans l’endroit même qui avoit été marqué par les émissaires du cardinal. Cet ouvrage coula plus de 1,200,000 francs.

Trémouille , les Lescure , les la Roche- Jacquelin , tes Bonchamp , les Calhelineau.

Saint Louis est venu àThouars. Clisson et Duguesclin l’assiégèrent le même jour, comme M. de Lescure et M. de la Roche-Jacquelin. Quand on lit l’hisloire du saint roi, du bon capitaine , àu chevalier sans reproche Louis de la T rémouille , on croit lire une ancienne histoire des héros vendéens. C’est à Thouars , après qu’il eut perdu son fils le prince de Talmont , que Louis de la Trémouille revint pour consoler son épouse.

Nous allons rapporter cette touchante histoire.

Après la bataille de Marignan, où la Trémouille, combattant auprès de François I, perdit son fils, le roi vint lui annoncer la mort du prince de Talmont.

Pendanlque Marie de la Tour bâtissoit le château de Thouars,, le duc, son mari, qui étoit au siège de la Rochelle , abjuroit le protestantisme entre les mains du cardinal de Richelieu. Il répara autant qu’il éloit en lui le mal fait contre les catholiques.

Marie de la Tour est enterrée dans un caveau qui est à l’un des angles du château- La muraille qui est au-dessus de ce caveau est tombée quatre fois , et les liabitans du pays disent que c’est Marie de la Tour qui ne veut pas laisser réparer celle brèche.

A deux lieuest à l’oues de Thouars , on voit un château bâti par Louis XÏV pour madame de Montespan. Dans une vaste galerie peinte à fresque, étoient représentés les principaux traits de l’Iliade ; des plafonds or et azur subsistent encore ainsi que la terrasse d’où l’on domine cette plaine de Moncontour, fameuse par la bataille que livra le duc d’Anjou à l’amiral Coligny , eu 156g.

ma-

« Je vous ai toujours connu , lui dit François I, gnanime et maître de vous-même, ce qui me fait espérer que vous soutiendrez avec fermeté le récil de l’accident qui vient d’arriver à votre fils, et auquel nous sommes tous sensibles. 11 est mort sur le champ de l’honneur, et tout couvert de gloire. » « Sire, répondit la Trémouille, qui avoit pâli, et dont les yeux s’éloient mouillés de larmes, mon fils étoit mortel; j’aurois désiré qu’il eut vécu plus long-temps pour ma consolation et pour votre service. Pour moi , je n’allends plus que la mort : suivant l’ordre de la nature, elle devoit précéder la sienne; il ne me reste plus qu’à désirer qu’elle vous soit utile ». La Trémouille ne donna aucune marque publique de sa douleur. 11 écrivit lui-même à sa femme : « Si j’avois pu donner ma vie au lieu de celle de noire cher fils, ce seroit lui aujourd’hui qui vous consoleroit de ma mort. Nous avons perdu le fruit de notre mariage, l’espoir de notre maison, et l’appui de notre vieillesse, mais nous 11e devons point perdre le courage ni la résignation aux volontés du ciel , à qui nous devons au moins le bonheur d’avoir possédé plusieurs années un si grand bien. 11 est mort en héros, les armes à la main pour le service de la pairie et sous les yeux de son roi; c’est une fm trop noble pour y donner de trop grands regrets; cédez aux mouvemens de la nature, ils sont invincibles, mais résistez à ses foiblesses. Que votre douleur touche le ciel et mérite par votre soumission qu’il daigne nous conserver l’enfant de notre cher fils, en qui consiste aujourd’hui toute notre espérance. J ose à peine vous écrire que je vous envoie le corps 9 vous con-

jurant. Madame, de lui faire rendre les derniers devoirs sans succomber à la douleur. Souvenez-vous de moi qui n’ai que vous à présent pour consolation ; que je ne perde point la mère avec le fils, si vous ne voulez pas que je me perde moi-même. » La dame de la Trémouille manda toute sa famille et ne voulut pas se consoler parce que son fds n’étoit plus. « Je voudrois, répondit-elle à son mari, pouvoir suivre votre volonté eu m’attristant moins; mais sans doute en vous obéissant je vous imiterois mal. Si vous existez encore, car à mon premier malheur se joint celui d’avoir à craindre le plus grand de tous , faites-le-moi savoir. Vous m’envoyez le corps de mon fils ; je souhaite de le voir parce que je souhaite de mourir , tant ma situation est affreuse. Comment pourrai-je soutenir cette vue ? Je trouve en moi bien des désirs et peu de force ; mon corps languit et mon âme n’est plus que demi-vive. Comment me soumettre aux ordres de Dieu et aux vôtres. » Le seigneur de la Trémouille regarda celui qui lui apporta cette lettre, et lui demanda s’il étoit survenu quelque accident à madame de la Trémouille. Il prit la lettre et resta trois jours sans l’ouvrir, craignant sa douleur. Le roi lui permit alors d’aller à Thouars. U arriva et trouva madame de la Trémouille fort malade. « Vous venez, lui dit cette princesse, pour recevoir mes derniers adieux : je sens que je vais mourir ». La Trémouille passoit les jours et les nuits auprès d’elle. On le voyoit répandre des larmes et redouter les plaintes de sa femme, dit un historien (1) ,

(j) IfAvrigny, à qui nous empruntons une partie de ce récit.

mourir, l’appela. « Il y a, lui dit-elle, trente-trois ans que nous sommes unis , et je ne me souviens pas d’avoir commis aucune faute contre vous que celle qui me fait mourir. La mort de mon (ils et la crainte de la votre cause la mienne, la foiblesse de ma nature l’a emporté sur la résolution de ma volonté; j’ai fait ce que j’ai pu , et la douleur a triomphédemoi.IN’imitez pas ma foiblesse , et pardonnez-moi le chagrin que je vais vous causer. Aussitôt, tournant les yeux sur un crucifix placé près de son lit, elle récita un psaume à haute voix, demanda l’extrême onction et expira ». Voilà la seconde fois, dit le seigneur de la Trémouille , que, dans un âge peu avancé , je regrette d’avoir vécu trop long-temps; et rien ne pouvoit apaiser sa douleur.

Louis de la Trémouille étoit, parti à l’âge de douze ans de la maison paternelle pour servir sous les ordres dit sire de Craon son oncle.

A la bataille de Saint-Aubin voici la harangue du seigneur de la Trémouille : « Messieurs et frères d’armes, trop mieux nous vaut mourir en juste bataille , guerre permise et au service de notre roi , qui est le lit d’honneur, que de vivre en reproches , persécutés de toutes parts de ceux qui cherchent notre dommage et destruction : déployons donc nos mains, ouvrons nos cœurs , élevons notre esprit, échauffons notre sang, reculons la crainte ; que l’amour de notre jeune roi tant, bénin , mansuet , gracieux et tant liberal } nous conduise, et

qu’aucun ne tourne en fuite sous peine de la liart. Mieux vaut mourir en se défendant que vivre en fuyant ; car vie conservée par fuite est vie qnvironnée de uiort. » Charles VIII , dont la Trémouille avoit conduit l’armée à travers les Apennins, lui dit: « Mon cousin, vous ave/- fait plus que ne surent onc faire Annibal et Jules César, au danger de votre personne que ne voulûtes onc épargner pour mon service et pour les miens. Je promets à Dieu que si je puis vous revoir en France , les récompenses que j’espère vous faire seront si grandes , que les autres y acquerront nouvelle élude de bien faire. » Louis XII , que la Trémouille avoit vaincu à Saint- Aubin , l’invita à revenir à la cour, et le pria de lui être aussi loyal qu’à son prédécesseur. Paul Jove l’appelle l’honneur de son siècle et l’ornement de la monarchie francoise.

Ln autre la Trémouille, sous Charles VII, avoit été carde de l’oriflamme de France, et le roi l’avoit surnommé le vaillant.

Dans la guerre de la Vendée, l’héritier des la Trémouille , le prince de Talmont, se montra digne de leur gloire. A Dol, à la tête de quatre cents hommes, il résista seul à l’armée républicaine , et contribua ainsi à la victoire. Comme les anciens chevaliers, il est fameux par ses grands coups d’épée. Au Mans, défié par un hussard, il lui cria: « Je t’attends, » et il lui partagea la tête. Quand M. de Talmont fut pris, rien ne put ébranler sa constance. On le promena de ville en ville avant de le faire exécuter. On connoît sa réponse à ses juges: « Faites votre métier , fai fait mon devoir. »

Ati commencement de la guerre, les gardes nationales de Parlhenay (i) et d’ Airvau.it (2) défendoient Tiiouars contre les Vendéens.

Parlhenay, Airvault, Saint-Maixent (3), Niort (4),

(1) Parlhenay est la capitale cl u petit pays appelé Gàtine. C’est une ville ancienne, forte autrefois- Charles VIII , après l avoir prise en i486 , en fit démolir les fortifications. On y voit encore les restes d’un ancien château entouré de fossés, et la porte Saint-Jacque$ est construite en ogive avec des créneaux. C’est un ouvrage du douzième siècle. L’église Saint-Jean a été bâtie dans le neuvième siècle. L’église Saint-Paul a appartenu aux templiers.

A Saint-Loup on voit un château bâti par le cardinal de Sourdis , qui lui donna la forme d’un H , en l’honneur d’une Henriette sa cousine. Le père de Voltaire y est né. 11 y a encore quelques Arouets dans les environs.

Sur la route de Parlhenay à Saint-Maixent, on rencontre le château de la Meilleraie , qui fut bâti par Horteuse Mancini, nièce du cardinal Mazarin.

(2) A Airvault on voit les restes d’un vieux château qui domine la ville, et une église gothique du huitième siècle. La tour, élevée sur quatre piliers, a quarante - sept mètres de hauteur.

(5) Saint-Maixent doit sa naissanee à un monastère. La population est de 5ooo hommes. Le poète Villon demeura à Saint- Maixent , et y fit jouer la Passion en langage poitevin.

(4) Niort, située au bord de la Sèvre sur le penchant de deux collines , a été dix-huit ans au pouvoir des Anglois. O11 admire la légèreté de la flèche, qui a quatre-vingt-huit mètres d’élévation. Son ancien hôtel-de -ville éloit le palais d’Eléonore d’Aquitaine.

C’est un beau projet que celui d’ouvrir au-dessus de Niort et jusqu’à la Rochelle un canal qui dessécheroit le marais , et de faire communiquer la Sèvre à la Loire par le Clain.

Melle (i), Chef- Boulonne (2), qui entourent la partie du département des Deux-Sèvres où le drapeau blanc

fui arboré dès les premiers jours, avoient adopté comme Tliouars les opinions républicaines.

La guerre civile s’est renouvelée sous les murs de Tliouars. T! v dans Tliouars une disposition hostile contre les Vendéens; et les pavsans des environs ont pris les armes contre eux dans la première et dans la dernière guerre. Ce qu’on appelle la Vendée militaire ne commence qu'un peu plus loin. Coulonge, qui est à quelques

lieues de distance, est le village pour ainsi dire à la iron-

tière des deux opinions. Aussi toutes ses maisons ont été brùlees. Après Coulonge nous 11e vîmes presque que des J ndes jusqu’à Bi essuire, que Duguesclin prit et saccagea dans les guerres contre les Anglois. C’est à Bressuire que nous allions vraiment découvrir le Bocage. Bressuiren’a de maisons habitables que les maisons neuves. A coté des maisons neuves il en est un grand nombre sur lesquelles ou suit encore les traces du feu. L’église de la ville et les ruines du château échappèrent seules à l’incendie. En i 790 la population de Bressuire éloil de trois mille âmes; elle n’étoit pas de six cent trente en l’an g. Nous avons monté dans le clocher de l’église qui est

(1) Melle est bâtie sur une colline. On lit dans les anciennes chroniques que la fée Mélusine prit son nom de Melle et deHungrain qui lui appartehoient. Près de cette ville est une tour remarquable appelée Mellezéard. Tout le pa^s de Melle embrassa la réforme.

César parle de Chef-Boutonue , bâti à la source de la Boutonne, d’où lui vient sou nom.

très-belle et toute bâtie en granit; et de là nous avons découvert un vaste pays légèrement montueux , ren pli de champs coupés par des haies et entourés d’arbres. C’est l’aspect de la basse Normandie et de quelques parties de la Bretagne. L’enfant qui nous guidoit nous dit en nous montrant tout le pays qui éloit devant nous : C'est là que , quand il s’agit de faire la guer e , il so^t un brigand de chaque buisson. Nous voulûmes ensuite visiter les ruines du château. De nombreux pans de murailles, des arbrisseaux et des plantes jetés sur les murs, quelques arbres croissant dans les tours, des voûtes qui ne soutiennent plus rien , le lierre s’entrelaçant partout , des cours devenues des jardins, des oiseaux sinistres, une petite maison neuve bâtie au milieu de ces ruines avec les ruines mêmes, et le ciel qu’on aperçoit a travers des fenêtres restées entières, voilà tout le château de Bressuire; plus loin une église à moitié tombée, et quand nous arrivâmes, un nuage noir s’étendant sur toutes les ruines. On pourvoit trouver là une image de la société actuelle , et de cette révolution qui semb e mena* • cer encore les débris qui lui ont échappé.

De Bressuire nous partîmes pour Clisson. Près de Bressuire notre guide nous montra le lieu ou Baudry d’Asson, en i 792, conduisit au combat les premiers Vendéens. 11 fut obligé de se cacher dans un souterrain avec son fils, et il reparut à la bataille de Torlou, où il périt. Un domestique qui l’aimoit tendrement, le voyant tombé, se précipita sur son corps et le tint embrassé jusqu’à ce qu’il reçût lui-même le coup mortel. Après

( 2fi )

l’affaire de Bressuire, en 1792, cinq cents paysans aimèrent mieux être fusillés que Je crier vive la nation.

On n’oubliera jamais ce mot sublime d’un paysan : Rends-moi les armes , lui disoit un républicain; rendsmoi mon Dieu , lui répondit le Vendéen.

Le pays entre Bressuire et Clisson est très-montueux. On ne voit que des champs environnés de haies, des bois, quelques métairies , des moulins brûlés, de grandeslandes couvertes de genet , et des ravins, car on ne peut pas donner le nom de vallons à toutes les courbures profondes d’ un terrain resserré entre deux coteaux peu élevés. Tout le pays est inégal. Il faut être près des villages pour les découvrir. Ils sont au fond du vallon ou sur le penchant de la colline même. A la Bouchetière , métairie qui est sur la route , deux fils du métayer avoient été au champ des Mathes, et ni l’un ni l’autre ne sont revenus consoler la vieillesse de leur père. Us ont péri en i8i5, auprès de Louis de la Roche- Jacquelin. Enfin nous entrâmes dans Clisson à travers de magnifiques avenues et quelques bois de beaux chênes qu’on avoit commencé à brûler. On s’est battu dans les allées de charmille,. au-dessus dans le bois de l’Etoile. Là nous devions trouver tous les souvenirs des Lescure et des la Roche-Jacquelin. Là nous devions voir cette personne si fidèle, Agathe, des mémoires de madame de la Roche^ Jacquelin , aujourd’hui madame Cotlet. Le château de Clisson a disparu, il n’en reste plus quequelques débris, la chapelle et une tour : image de la plupart des familles de France, qui n’ont plus que la foi et un nom glorieux*

La vue de la terrasse est. belle. De vastes prairies entourées d’arbres s’abaissent par un mouvement presque insensible : bientôt ce sont les plis d’un vallon , mais d’un vallon très-étendu; elles s’élèvent ensuite, et l’oeil se repose sur Je petites collines qui se prolongent des deux côtés de l’horizon. Le pays est agreste plutôt que sauvage. Peu de clochers dominent la campagne- Le plus élevé est celui de Bressuire. Les coteaux prennent toutes les formes, et quelques-uns ont la pente la plus douce. Tous los champs, toutes les landes sont entourées de chênes et de houx, ee qui donne à la campagne une teinte singulière. Le vert est ici beaucoup plus foncé qu’aux environs de Paris et de Tours (1). Près de Clisson est Boémé, paroisse admirable, où il n’y a que deux hommes qu’on appelle patauds (2}. Sur une des collines -qui entourent Clisson on voit le joli hameau de Corbin, El yavoit un petit château sur la col line , appartenant à M. Desessa rts ..Toutesles ruines ici sont récentes et rappellent des maîtres qui ne sont plus. Le pays autour de Clisson a été dévasté. Mais ce qui est resté entier, c’est l’âme des Vendéens. A Clisson, où les souvenirs de M„ de la Roche-Jacquelin et de Mme de Lescure vivent encore , nous avons trouvé les premiers paysans vendéens qui nous aient parlé à cœur ouvert. Nous étions chez Mrae delà Roche-

(1) Le houx est un arbuste superbe quand il est paré de ses beaux fruits rouges, il s’élève quelquefois jusqu'à quarante pieds.

(2) Ori appelle ainsi les hommes de la Vendée qui avoientdes opinions républicaines.

Jacquclin. Leur confiance étoit entière. « M. le maire, disoient plusieurs d’en ire eux à M. Cottet an sortir de la messe, où nous avions été, nous voyons bien que ces messieurs sont des royalistes, puisqu’ils prient le bon Dieu. Voient- ils le Roi? — Oui, ils le voient. — Mais lui parlent-ils ? — Peut-être. — Qu’ils lui disent donc qu’on le trompe sur nous, que nous n’avons des armes et des cœurs que pour lui ; qu’ils lui disent donc aussi de nous envoyer nos sabres d’honneur et le portrait d’Henri IV (c’est ainsi qu’ils appellent la légion d’honneur). Ce n’est pas que nous n’ayons des sabres; mais nous tiendrons les autres de lui.» Je demandai à l’un d’eux s’ils se bâti oient pour le Roi au commencement de la guerre. « Et pourquoi donc aurions - nous pris les armes? me répondit-il simplement, c’auroit été bien inutile. » Ils aiment à raconter ce qu’ils ont fait. Mais ils ne distinguent pas ce qui est héroïque dans leur conduite. Leur voix ne s’anime même pas dans les momens où ils parlent de ce qu’ils ont lait de plus grand. C’est leur nature qui est généreuse.

« Des pensions! nous disoit Mm« Cottet, et que sont des pensions? croit-on que ce soit là ce que demandent nos Vendéens? Une pension meurt avec un homme. La Vendée a mérité des monumens publics. Que le roi crée un collège pour les enfans des Vendéens, qu’il place un arsenal au milieu de nous, qu’il y ait un monument à la gloire de la Vendée, voilà ce que disent les derniers de nos paysans. » On connoîl ce mot d’un paysan à qui M. d A.idigné vouloit donner une gratification au nom du Roi; «Domiez-la à d’autres qui en auront besoin pour

l’aimer. » Nous avons vu à Clisson un chef de division de Charette, aide de camp de M. Henri, M. Allard.

( M. Allard a assislé à cinquante - deux affaires. ) Je ne puis dire le plaisir que j’éprouvois à causer avec lui. «On n’a rien fait pour moi , il est vrai (parce que je me plaignois de l’ingratitude qu’on avoit envers lui), mais il me reste le souvenir de ce que j’ai fait. » 11 y a eu un moment vraiment singulier pour la Vendée. Madame de la Roche-Jacquelin même avoit été mise en surveillance, et sesparens ne venorent pas la voir de peur de la compromettre. On avoit empêché les Vendéens de crier vive le Roi , et on avoit fait ôter le drapeau blanc de quelques clochers. « Commentpeut-on nous empêcher de crier v ve le Roi? disoientles paysans. Les ministres du Roi le trompent, car s’il savoit combien nous l’aimons il est impossible qu’il ne nous aimât pas. Mais ils ont beau laire , ils ne feront pas que nous ne l’aimions toujoursNUn officier de Waterloo disait à un officier vendéen qui avoit eu le bras cassé : on me paie pour t/avoir cassé le bras. Si je n’avois pas été à Waterloo je n’aurois rien.

La trahison en effet sous le dernier ministère éloit récompensée, et la fidélité punie. Ou ne peut s’expliquer ce temps déplorable. Si le Roi n’avoit pas été sur le trône, les Vendéens auroient pu préférer les jours de leur dévouement et de leur péril, aux jours où les soupçons les plus odieux éloient accueillis par l’autorité , et où des Vendéens étoient considérés comme des traîtres! L’administration, dans ce pays, n’a pas été moins funeste à l’église ; il eût été si facile de ramener les dissident (ceux qui n’ont pas voulu reconnoitre le concordat

de 1801) ! Mais il sembloit que le ministère alors tic voulût pas guérir les plaies de l’église. Que dis-je! ne les a-t-il pasenvenimées ? on a vendu en 1 8 1 4 des terres qui avoient appartenu au clergé, et dont Buonaparle avoit laissé la jouissance aux curés.

Le curé de Boémé (1) est un respectable ecclésiastique : les dissidens venoient en foule entendre la messe. On s’afflige d’une division entre des Vendéens, et le concordat de 1817 auroit tout fini, on ne l’a pas voulu. Les autorités ont fait plus : un tribunal a condamné un prêtre, le curé de Clazé, vieux et infirme , pour n’avoir pas donné la sépulture à un homme à qui il jugeoit devoir la refuser. Ce malheureux prêtre estconlraint peutêtre encore au jourd’huit de fuir de maison en maison , et dans les grâces faites à la Saint-Louis, son nom ne s’est pas trouvé. Les ministres du Roi très-chrétien n’ont pas su compatir au sort d’un malheureux prêtre qui pendant trente ans s’est dévoué pour Dieu et le Roi. On croit assez généralement que les prêtres qui ont passé la Loire sont tous dissidens. Mais plusieurs curés qui ont suivi l’armée et qui depuis n’ont jamais quitté le pays ne le son pas. L’honneur est partout dans la Vendée, mais on voudroit que l’erreur n’y fût nulle part.

IVous admirions à l’église le recueillement de ces bons Vendéens, et rien ne nous a plus touché que la manière dont ils chantent le Domine s alvum fac regem. C’est un spectacle attendrissant en effet que de voir des Ven-

(i) M. le curé de Boémé est un des prêtres dissidens qui se sont réunis aujourd'hui à monseigneur l évêque dePoitiers.

déenspriantDieu pourlr Roi. Nous distinguâmes entre les a Titres Fonteny, qui, après avoir fait les premières guerres, s’est encore trouvé aux Mutiles , auprès de M. Louisde la Roche-Jacquelin , et Chardonnet, qui a tiré des coups de fusil au premier rassemblement qui eut lieu dans la Vendée. Fonteny est un des vingt-six hommes entourés dans le château de Vermet par quatre cents républicains, et qui parvinrent à se sauver. Fonteny fui blessé. J’ai vu son sourcil brûlé (i). Dans ce noble pays le sang n’a pas cessé de couler pour le Roi, et le drapeau blanc, grâce à la Vendée, n’a jamais manqué de gloire. « Cette notre couleur blanche est signe de liberté, dit un vieil historien. » Je demandois à Chardonnet s’il étoit marié : — ce Oui, monsieur, à ma carabine. — Mais on veut vous ôter vos armes, lui disois-je. — On n’y parviendra pas, monsieur: point de divorce, il n’y en a jamais eu dans la Vendée. En 1 8 1 4 on nous demanda nos armes, lions les déposâmes, et Buonaparte revint. On veut donc faire quelque chose puisqu’on nous les demande encore. »» « La convention, me disoitun autre , contre laquelle nous avons combattu, n’a pas pu nous désarmer. Buonaparte, quenousinquiétions,nc l’apasosé, et sousle Roi, pourqui nous les gardons, on voudroit le faire! Cette mesure a

révolté toute la Vendée.

Ces braves gens sont si royalistes que tout leur langage porte l’empreinte de ce sentiment. Un paysan à qui un

autre avoit sauvé la vie, nous disoit en nous le montrant:

(i) Fonteny nous montra les avenues où M. de Marigny battit les bleus le vendredi saint 1 794.

« Sans lui j’allois voir Henri IV. » Celui qui me parloit ainsipajt. it le prix de sa fermeà son maître caché et poursuivi. On peut dire que sur cinquante Vendéens qui ont

porté les armes, quarante* cinq ont été blessés , et trente l’ont été plusieurs lois. Les soldats en retraite leur disent : « Vous êtes des brigands, vous avez été au Marais. » « Ils ne nous feront jamais fléchir , me disoit un paysan qui me répctoit leurs insultes , mais il faut avoir La foi bonne pour résister à ces gens-là. » Leur foi est en effet le principe de leur royalisme, et une femme du peuple pleine de sens me disoit à Thouars, en parlant des Vendéens du Bocage : « Là ils sont plus royalistes parce qu’i Is sont plus retenus parles prêtres. » « Alt! si M dame venoit, » répètent tous ces bonspaysans. Les Vendéens ont une justesse d’esprit admirable. On disoit à un de leurs chefs qui n’étoitpas gentilhomme: « Vous servez la cause des nobles; ils vous abandonneront quand ils n’auront plus besoin de vous. — Je ne sers pas leur cause, leur répondit ce brave homme, mais ils servent la cause que je tléfends. »

Nous passâmes quelques jours à Clisson que nous qui ttâmes avec un grand regret. Nous nous éloignâmes de ces ruines que nous voudrions voir relever par un don royal . Ce serait là un don vraiment patriotique. Le château de M. de Lescure doit être relevé par des mains royales.

Nous parti mes pour Courlay. C’éloil toujours cet te multitude de champs plus ou moins grands, entourés de haies soutenuespar des arbres; mais les chemins étoient plus profonds , les champs moins étendus , les arbres

pîus touffus , les ruisseaux plus forts , et les terres exigeant un long repos , servent presque toujours de pâturages. On sent bien ici, qu’on est dans le Bocage. Nous arrivâmes àCourlay où nous voulions voir Joseph Texier. « Puis-je me fier à eux , » demanda-t-il d’abord à Fonteny qui nous guidoit , et sur sa réponse affirmative ; tout son cœur nous fut ouvert. C’est lui qui en i8i |vint aux Tuileries , et qui disoil, à la vue des aigles et des N : «Rien n’est changé ici, nous n’y resterons pas long-temps. » Il refusa la croix de Saint-Louis , ne voulant pas, disoitil, de récompense pour lui, mais pour ses compagnons. L’élévation de son âme et de son esprit nous étonna, « J’élois à leur tête pour les pousser , nous disoit-il, en parlant des paysans qui servoient sous lui ; quand je dis pour les pousser , je n’en avois pas besoin , et pour cela il auroit fallu être par derrière. » « Vous aurez votre épée d’honneur, lui disions-nous. — Je ne m’inquiète pas de cela , pourvu que ma religion et mon Roi soient bien ; c’est tout ce que j’ai voulu. » Je lui demandai si les sentimens de tous les Vendéens éloient toujours les mêmes. Il y en a beaucoup qui ont dérogé, me répondit-il Ab! Monsieur, les honnêtes gens deviendront rares. Il faudroil que nous pussions confier nos enfans à de bonnes mains; mais aujourd’hui on ne leur apprend plus que la belle parole : la religion, on n’y pense pas. »

L’héroïsme, à Courlay , s’étend à toute la population. «Peu t’importe que je meure sur la paille, disoil une mère (i) à son fils désigné pour la conscription , pourvu que tu ne serves pas le tyran. »

(i) Sous Buonaparte on meltoit eu prison les mères des conscrits qui refusoieut de partir.

11 y a quelques paroisses dans la Vendée qui se sont distinguées entre les autres. Les paroisses de Trémentines et de May ont fourni treize cents hommes portant les armes. Les femmes restoient pour faire partir les lâches. Elles ne donnoient pas de pain à ceux qui revenoient avec une pique, parce qu’ils ne rapportoient pas de fusils.

En allant à Saint-Aubin , nous ne passâmes pas loin de Cérisay (1) , du bois du Moulin-aux-Chèvres , de Châtillon (2) , lieux illustrés par des traits du plus noble courage. Au Pin, village qui est sur la route de Saint- Aubin , sont les frères Vion. Tous quatre ont pris les armes, tous quatre sont d’une piété admirable. « Le cœur est toujours le même, me disoit l’un d’eux. » On trouve dans la Vendée très -peu d’hommes à opinions mitoyennes (3).

(1) A Cérizay , dans les premiers jours delà guerre, six cents hommes prirent les armes •* quand M Henri repassa la Loire ,

il n’y en avoit plus que quarante.

(2) Châtillon existoit du temps des Piomains sous le nom de Montléon (Mons- Leonis ). C’est le duc de Châtillon qui, dans le dix-huitième siècle, lui donna son nom. La ville avoit été entièrement détruite au temps delà ligue. Le conseil supérieur des royalistes y a été établi pendant la révolution. Plusieurs fois pris et repris, trois maisons seulement échappèrent aux flammes. Il y avoit une belle et riche abbaye degénovéfins.

(3) Quel cattivo coro Degli angeli che non furon ribelli Nè fur fedeli a Dio, ma per se foro.

A Dio spiacenti edà nemici suoi.

Cacciarli i ciel per non esser men belli ,

Nous arrivâmes fort tard à Saint-Aubin-de-Baubioné

où nous devions voir mademoiselle Lucie de la Roche- Jacquelin, si digne de ses frères, et il n’est pas possible de rien ajouter à cet éloge. Une scène admirable de l’histoire de la Vendée, c’est le moment où mademoiselle Lucie arriva aux Herbiers, à la tète de deux mille hommes. Elle étoit partie, apprenant que ses frères éloient enveloppés au champ des Mathes, après avoir fait sonner le tocsin dans tous les villages , et après avoir publié cette proclamation qui finit par ces mots : « Vous verrez que je suis de la famille de ceux qui vous ont dit : Si y avance suivez-moi, si je recule tuez- moi , si je meurs vengezmoi. » Là elle rencontra quelques paysans qui conduisoienl le cheval de son frère tué. L’héroïsme de mademoiselle Lucie , ces soldats ramenant le cheval de leur général, la douleur de tous, quel tableau déchirant! Mademoiselle Lucie revint à Saint- Aubin.

No T profcndo inferno gli riceve Ch’ alcmia gloria i rei avrebbe d’elli.

On voit que le Dante avoit place des anges de ces opinions dans la rébellion contre Dieu. Mais il dit qu’ils n’appartenoient ni au ciel ni à l’enfer. Ils ne sont pas assez purs pour le ciel, ni assez impurs pour l’enfer.

Cacciarli i ciel par non esser men belli ,

Nè T profondo inferno gli riceve Ch’ alcuna gloria i rei avrebbe d’eili.

Rien n’est plus remarquable que le mépris du Dante pour eux.

Fama di loro il mundo esser non lassa Misericordia e giustizia gli sdegna.

Non ragiona de lor, ma guarda e passa.

jamais le Domine salvumfac imperatorem n’a été chanté à Saint-Aubin. Dans les cent jours, une fleur de lys est restée constamment au bout d’un mât. Dans toute la Vendée il y a eu très-peu de drapeaux blancs enlevés.

On ne trouve ici que le souvenir de M. Henri (î).Tous les paysans étoient de son armée. Aussi disent-ils :Sous le règne de M. Henri . « M. Henri, me disoit l’un d’eux, nous l’aimonsentre tous. Jamais lessoldats n’ont ditnon à M. Henri.» Cet étonnant jeune homme est enterré dans le cimetière de Saint-Aubin avec son frère Louis. C’est là que madame de la Roche- Jacquelin veut être ensevelie. Nous nous sommes agenouilléssur le caveau qui renferme ces précieux restes, au pied d’une grande croix où est at’achéeune couronne d’épines. Hélas! la couronne des héros

vendéens n’a été qu’une couronne d’épines. Le hasard s’est

chargé d’écrire sur leur tombe leur épitaphe. Il y a fait croître en abondance la fleur qu’on appelle la fleur d’Achiile. Rien n’indique d’ailleurs que là reposent deux héros vendéens. On a cru dans ce temps-ci que leurs cendres ne pouvoient être mieux protégées que par l’oubli. Il v a peu de malheurs comparables à ceux de cette noble famille. Deux la Roche- Jacquelin ne sont plus. M. de Beau regard leur beau-frère a été tué dans les cent jours. Leur tante, qui éloit une femme d’un mérite rare, a passé des mois entiers entre des fagots. Elle disoit que le bruit

(1) On sait que Henri pleura quand on le nomma général , et qu’il disoit souvent : « Si le Roi revient en France, j’espère qu’il me donnera un régiment qui ira toujours le petit galop.

du canon lui a fait quelquefois plaisir, par l’idée qu’elle n’étoit pas seule dans le inonde. Dans ce village, les hommes se battoient, les femmes elles vieillards se caclioient, les en ta ns qu’on envoyoit sur la roule avoient un cri connu de leurs parens quand ils apercevoient des hleus.

Nous voulûmes visiter les ruines du château de la Durbellière, où sont nés les trois la Roche- Jacquelin. Les chardons remplissent la cour, de tous cotés on ne voit que des ruines. Quelques ceps de vignes couvrent de leurs pampres, mêlés à des ronces, le mur en ruine de l’orangerie. Deux. Vendéens qui travailloient dans la cour du château me parlèrent de son ancienne splendeur. Ils avoient vu M. de Lescure porté par quatre hommes après le combat où il fut blessé à mort, et M. de la lloche-.lacquelin , quand il fut tué à Nuaillé. Toutes les ruines, tous les morts dans la Vendée ont encore leurs témoins.

La façade du côté du parterre est restée entière. Deux tours carrées avancent en saillie sur le corps du bâtiment. Il n’y manque que le toit ; mais en entrant du côté de la cour on n’aperçoit que de grands pans de muraille. Les ronces s’étendent partout, l’eau des fossés est couverte de plantes , les étangs sont tristes et abandonnés aux roseaux, des arbres sauvages croissent ca et là dans Je parterre, les bois magnifiques qui eniouroieni le châteaul ont disparu. Il ne reste au lieu où esl né un héros qu’une lour demeurée intacte comme son cœur. Elle est sacrée pour nous, nous disoit mademoiselle Lucie ; c’est le se ul

rr

endroit de la Vendée où jamais aucun républicain ne soit entré. A côlé de la Durbellière est la lande des Ouleries, où Stoflct battit les bleus.

Je n'aurais jamais pu imaginer la simplicité des Vendéens avant de les avoir vus. Je demandai à un paysan trèsbrave : «Pourquoi ne passâtes-vous pas la Loire? «line me répondit pas: parce que les bleus étoienten force à Saint- Florent, mais parce que je n’osai pas, pi leur noblesse d’âme, rien ne lui est comparable! La pauvre Vendée est fière, nous disoit mademoiselle Lucie. Je demandois à un Vendéen pourquoi il ne rëclamoit pas une pension, « non, me répondit-il, pas dans ce moment, les mains qui

me donneraient ne sont pas assez pures pour des Ven-

d éens. «Leurs ex pressions ont une grande naïveté. Je priois un paysan de me faire entendre quelques - unes de leurs chansons : « J’ai eu tant de misère, me dit-il, que j’ai perdu mes chansons. « Voici un compliment que l’un d’eux me raconta avoir fait un soir à M. Henri. Il est remarquable parla tournure. Aprèsune bataille où H en ri s’étoit surpassé lui-même; « M. Henri n’est pas plus gros que le pouce aujourd’hui , lui dit un de ses soldats. — Comment cela. — Si vous étiez plus gros que le pouce, vous auriez été tué vingt fois aujourd’hui. « « Dieu est la lorce des armées (1), » me disoit un paysan en me parlant d’un combat où M. Henri étoit; et quand il me raconta saniort: « Là nous perdîmes ce que nous avions de plus cher au monde. »

(i) îiarrère disoit au contraire: La victoire se range toujours du côté des gros bataillons.

Tout ce qu’ils ont fait est encore vivant pour eux. Leurs expressions sont très-pittoresques. « Quand M. Henri nous apparut dans Malièvre, nous cîisoil le grand Guignard, porte-étendard de l’armée de M. de Marigny, en commençant le récit de ce qui arriva après le second passage de la Loire. C’est le même (fui nous parloit ainsi : « J’ai le cœur bon et la justice en main, j’avois des guenilles à l’armée, je ne voulois rien prendre, et je gardois ce que j’avois. J’ai bien servi le roi , et il y a bien des gens qui vont mendier leur pain qui sont moins malheureux que moi. Je n’ai que la vie et la santé ; et je ne remercie que Dieu. Je vois bien que les choses rêvent à présent; mais pour tout sauver , s’il me fallait périr seul, me voici. » Son mouvement en me disant cela étoit de s’élancer comme au-devant du canon. « Oli! monsieur , j’aime toujours le roi , je combattrai toujours pour lui , mais les bleus reviennent trop. Sans doute il faut leur pardonner, mais il faut les régler. »

« On parle d’union et d’oubli, ajoutoit-il, oui sans sans doute , mais il ne faut pas enfermer les médians dans l’union, et il ne faut pas oublier ce qu’on doit punir.» « Aimez-vous les Bourbons, lui demandai-je? » a Ah! si je les aime , j’ai été tant maltraité pour ce nom. »

« Engage-toi pour la république, disoit-on à Bibard de la Tessouale , pris à Fontenay, où quatre-vingt-deux hommes tinrent un moment l’armée républicaine en échec. — Non, jamais. — Mais tu périras. — J’aimerois mieux être écorché dix fois que de servir la république une heure. — Comment, lu aimes mieux être deshonoré, et déshonorer ta famille en montant sur l’échafaud. —

Non , je ne serai pas déshonoré. Louis XVI mon roi, votre roi, car il est aussi bien le vôtre que le mien, a passé du trône sur l’échafaud sans déshonorer sa famille, et moi je ne suis rien et je mourrai pour lui. » Je n’ajoute pas un mot à ce que nous dit Bibard. Ce sont ses propres paroles , et on n’a pas besoin d’avoir entendu les paysans Vendéens pour croire à de tels discours; leurs actions sont plus étonnantes encore.

« V inexplicable^ e ndée, «disoil Barrère. Cethomme-là avoil raison. Un alliée ne pouvoit expliquer l’héroïsme d’un chrétien. D’ailleurs nous avons ouï les réponses d’un monstre , réponses tout aussi étonnantes dans le mal , que celles de nos Vendéens le sont dans lebien. El celui qui a dit : le Tout-Puissant , le voilà, en parlant du bourreau , n’est pas moins surprenant que ce brave Le fort, qui avoit été à vingt-cinq combats, et qui me rapportôit sa prière avant d’y aller : « Je demandois à Dieu de me prendre pour lui, et si j’échappois de rester toujours le meme! Cela me remplissoit le cœur, et j’allois. » Bibard a reçu vingt et une blessures dans une seule affaire. Il aurait péri sans la victoire de Fontenay. « Je ne désemparerai jamais, » me disoit cet admirable homme, à qui on a d’abord donné ioo fr. pour tout secours. Dans les récits des Vendéens on étudie leurs mœurs. « Quand ils nous attaquèrent à Fontenay, me disoit Bibard, ils éloient en foule comme au sortir delà grand’messe. » Le courage que les paysans Vendéens avoient déployé dans les premières affaires étonna tellement les soldats républicains qu’ils les

croyoient tous prêtres ou nobles. Ils ne s’expliquoient leur dévouement que comme un acte de désespoir.

De Saint-Aubin nous allâmes à Nueil et. aux Aubiers. Notre nouveau guide avoit perdu ses quatre frères et son père dans la guerre. Le pays est assez découvert. Près des Aubiers est un grand champ où Henri battit les bleus. C’est à peu près la vue de Clisson, mais d’un lieu plus élevé. Les Vendéens étoient armés de bâtons et de faux; ils environnèrent la colline, et forcèrent les républicains à s’enfuir sur Bressuire. Nous avons etc conduits sur ce

champ de bataille par M. La Chesnay, chirurgien-major de l’armée royale, qui a guéri souvent, après le combat, les blessures qu’il avoit faites pendant l’action. C’est une de ces âmes aVdentes et câlines, si rares ailleurs, mais qu’on rencontre souvent dans la Vendée. Le bois du Moulin-aux-Chèvres, où lesang a si souvent coulé, est sur la hauteur qui termine l’horizon. Au-dessus de Nueil , ces deux champs qui se détachent par leur couleur jaune , ce sont deux champs de bataille. A gauche est Bressuire, où M. de Lescurc ctoit encore enfermé, quand Henri battoit les bleus aux Aubiers. A droite est Saint-Aubin, demeure des la Roche-Jacquclin , dont le clocher s’élève sur cette contrée comme le phare de l’honneur. Le pays est riant: on découvre peu de landes ; les haies sont plus éloignées les unes des autres, et un grand nombre de champs sont bien cultivés. Derrière nous est Izernay l’admirable paroisse des Echaubroignes, la Tessouale. Quel pays que celui-ci! tous les noms rappellent la fidélité et la gloire. Ln i8i5, à 1 affaire des Echaubroignes, on vit encore plusieurs Vendéens se mettre à genoux avant de courir au feu, et les femmes prioient le long des chemins.

Le villa» e (les Aubiers est beau, les maisons sont neuves, parce que le village a été brûlé. Il y a encore des balles sur lesquels Henri monta pour découvrir le champ dont nous venons de parler, et où éloienl les bleus. C’étoit son premier combat. Dans les rues nous avons vu passer, à coté de ces maisons réparées, des Vendéens blessés, plusieurs avec une jambe de bois. Ces blessures, on ne les adoucit qu’avec de la reconnoissance ! Une chose très- remarquable et particulière aux campagnes de la Vendée , c'est qu’on n’entend jamais parler, après la guerre, d’une insulte faite par un Vendéen à un homme qui a suivi un autre parti.

De Saint-Aubin nous partîmes pour Maulevrier. La dévastation s’est étendue dans tout le pays. M. de Colbert a déjà (ait rebâtir quarante-cinq fermes. C’est dans son château, qu’on rebâtit aussi, que Sloflet étoit gardechasse. On a calomnié Stoflet. Sloflet avoil beaucoup de rudesse, et l’action quia terni sa gloire doit lui être moins imputée qu’au curé de Saint-Laud. Lorsque Stoflet arriva à Fontenay, madame *** lui montrait les portraits du roi et de la reine, Stoflet les baisait en fondant en larmes. Personne n’a suspecté sou courage. Il étoit toujours aux premiers rangs. Après le passage de la Loire, il dit : « C’est moi qui devrois être généralissime, mais je cède ce titre à M. de la Roche-Jacquelin. » Le mot qu’on lui attribue , après la mort de Henri , n’est pas vrai. J’ai su par un paysan qui étoit témoin qu’il dit seulement, quand il arriva à l’endroit où M. de la Roche- Jacquelin est tombé: « M. de la Roche - Jacquelin est mort, mais les choses n’en iront pas moins. »

Voici les dél ails qui m’ont etc donnés par M. Soyer, à Beaupréau, sur la mort de M. deMariguy et de Stollet lui-même. M. de Marigny fut pris dans une métairie près de Cérisay; Sloflet avoit promis à M. Soyer l’aîné qu’il ne lui seroit lait aucun mal, il lui en donna sa parole d’honneur. Le curé deSaint-Laud arriva, eutavec Stoflet uneconversalion qui dura vingt minutes, et Stollet envoya un capitaine pour fusiller M. de Marigny. Le premier envoyé n’avoit ordre que de l’arrêter. C’est là sans doute unegrande tache à la gloire de Stollet; mais il faut se rappeler que les trois généraux Charrette , Stoflet et Marigny s’étoient promis de ne pas s’abandonner, sons peine de la vie. Sloflet ena témoigné beaucoup de regret depuis , et sa mort a expié cette action. Stollet étoit à la Saugrenière, paroisse de la Poitevinière , couché sur un matelas, dans un grenier, et il allait commencer un nouveau rassemblement. M. Soyer venoit de le quitter avec j\I. de la Béraudière , quand il entendit frapper à la porte, et prononcer le nom de Chaton , brave ofiieier vendéen. On ouvrit, et les républicains ent rèrent. Stoflet voulut s’échapper , et renversa deux ou trois hommes. Il reçut plusieurs coups de sabre , fut amené à Chemillé, et de là conduit à Angers, où il mourut avec beaucoup de courage. M. Soyer entendit crier : Vive la république! nous avons le général Stoflet. On envoya chercher un rassemblement commandé par M. Cadv, qui éloit à une lieue et demie du côté de Beaupréau , mais il arriva trop tard. On suivit les traces des républicains, et on ne put les rejoindre. Le secrétaire de Stollet,

M. Coulon , se cacha derrière un coffre, déchirant les papiers et les dépêches qu’on expédiait aux princes. Il a quatre blessures et le menton emporté.

DeMauîevrier nous allâmes à Cliollet. Chollet est bâti en amphithéâtre sur une colline assez élevée. Des prairies descendent jusqu’à la Moyne, qui se jette dans la Sèvre àClisson. De la promenade qui formoit autrefois les terrasses de l’ancien château du duc d’Havré , la vue s’étend au loin ; une citai ne de collines termine l’horizon. Presque toutes les maisons de Chollet sont neuves : vingt à peine ont échappé aux flammes. Les prairies étoient couvertes des toiles des manufactures de Chollet. Chollet compte sept à huit mille âmes; près de deux mille habitans de Chollet ont passé la Loire. 11 en resta tout au plus trente* Des étrangers ont repeuplé la ville neuve. La grande route de Bourbon-Vendée passe auprès des murs. C’est à Chollet que les Vendéens trouvèrent Marie Jeanne , pièce de huit en bronze , si célèbre dans la guerre.

De Chollet nous allâmes à Beaupréau. Nous nous arrêtâmes dans la lande de la Papinière, où a commencé la bataille de Chollet. C’est, cette bataille qui décida du sort de la Vendée. Les Vendéens étoient vainqueurs quand MM.de Bonchamp et d’Llbée furent blessésen même temps* Quoique frappé du coup mortel, M. de Bonchamp voulut remonter à cheval , mais il ne put se soutenir. Ses soldats formèrent un brancard et le portèrent à Beaupréau, où M. d’Elbée fut transporté de la même manière. Dix mille Vendéens restèrent surle champ de bataille. Henri se trou.

voit alors chef de l’armée. Catlielineau n’étoit plus ; Charrette combattoit ailleurs, et M. d’Elbée, M. de Boncbamp et M. de Lescure , tous trois blessés, n’avoienl plus que peu de temps à vivre.

Nous fumes conduits dans cette lande par un capitaine vendéen, nommé Viau, homme plein d’âme et de sens. C'est là qu’étoit l’avant-garde républicaine ; c’est là que M. de Boncbamp lut blessé à mort. La lande est remplie de bruyères et de genêts épineux. La campagne au loin est^couverle d’arbres. L’horizon est terminé par le Puy de la Garde, couvent de religieuses trappistes , d’où l’on aperçoit Angers. A gauche est la forêt de Chollet et le May. Devant nous Trémenline, à droite IN ua illé. Toutes les métairies qu’on aperçoit sont nouvellement bâties. Nous nous détournâmes un peu de notre route pour aller visiter les trappisses de Belle-Fontaine. ÏNous en vîmes plusieurs dans un pré, travaillant: comme des hommes de journée, nous disoil une femme du pays. Un frère corners nous reçut. 11 avoit une robe brune avec un capuchon. Il demanda à l’abbé la permission de nous conduire. « Mou temps, nous disoit-il, n’est destiné qu’à l’obéissance. » Un frère vint le remplacer auprès de nous, il avoit une robe blanche ceinte d’une courroie; un chapelet pendoità son côté. On travailloit à rétablir une partie de l’ancien couvent. Nous vîmes le cimetière où une fosse reste toujours ouverte , une chambre où étoit un frère chargé de la direction des enfans, portant écrits sur sa poitrine, dans un morceau d’élolFe rouge,

CCS mots : Voluntas sancta Dci; puis la chapelle et le réfectoire où nous lûmes ces inscriptions:

A la porte clu réfectoire des frères convers:

« Servir Dieu c’est régner. »

A la porte de la chapelle :

« Celui qui n’aime pas son frère demeure dans la mort. »

« Heureux „ Seigneur, vos serviteurs qui sont toujours en » votre présence , et qui entrent clans votre sagesse. »

Des présentourentle couvent. Les ruinesde l’ancienne abbaye sont de l’elfet le plus pittoresque. Un calvaire est auprès, sur les bords d’un étang* entouré d’arbres. Le terrain est fort inégal. Un grand nombre de croix sont répandues autour de la chapelle. Les habitons du pays viennent ici en foule. Nous vîmes rentrer les pères, nous entendîmes leurs chants dans la chapelle, nous assistâmes à leur dîner. Nous avions le cœur plein d’une tristesse qui n’est pas celle que le monde donne, quand nous quittâmes ce lieu. Il nous sembloit que nous étions sortis un moment de la vie.

De Belle-Fontaine à Andrezey la roule passe dans un vallon délicieux. En se rapprochant de Beaupréau , la vallée s’élargit , les mouvemens des coteaux sont pins adoucis que ceux du Poitou. /Vu fond des vallons sont des prairies arrosées par un ruisseau qui forme mille contours. Ce n’est plus l’âpre Poitou : tout ici est plus riant. Le parc du château de Civrac domine le vallon par où nous sommes arrivés. Le clocher de la paroisse de Saint-Martin, célèbre par son amour pour le roi , s’élève

enlre les arbres ,à l’extrémité du coteau couvert de bois d une verdure admirable. Au seizième siècle, le château de Beau préau étoit une des demeures du prince et de la princesse de la Roche-sur-Yon. C’est là que dans la chapelle ils avoient préparé leur tombe, à coté de celle de leur fils , jeune prince d’une grande espérance , tué dans un tournoi. Cette tombe avoit été épargnée au milieu des horreurs de la guerre: il étoit réserve à l’usurpation de la faire disparoître. On ne vouloit pas que les Vendéens pussent venir prier sur le tombeau d’un Bourbon. Les restes des princes ont été religieusement recueillis, les débris du monument exi tent encore, mais la chapelle est devenue une salle d’audience, et sur le même emplacement s’est élevée une prison.

Le château a été brûlé, ainsi que vingt métairies autour. Dans ce château étoit la belle (i) Jeanne de Scépcaux , qu’un huguenot , la Rochefoucault , voulut enlever. Arrivé à une fenêtre de la tour, un des sa— tell itesy appuyoit déjà la main. La belle Jeanne prit une hache et la coupa. Les cloches du château, dit-on, se mirent à sonner toutes seules, et les vassaux arrivèrent. Le cardinal de Retz a habité ce château lorsqu’il se sauva de Nantes. C’est là que, pendant les cent jours, nu général de Buonaparte disoit quhl falloir pour en finir, retourner de trois pieds le sol vendéen.

Près de Beau prcau est la maison où habitoil M. d’Elbée.

( i) La belle Jeanne de Scépeaux , duchesse de Beaupréanx , étoit de la même famille que la veuve de M. de Bonchamp.

M. d’Elbée avoit un courage extraordinaire et calme.

Quand Noirmoutier fut pris, les bleus entrèrent dans la chambre où étoit M. d’Elbée blessé. « Voilà donc d’Elbée, disoient-ils ? — Oui , répondit-il , voilà votre plus grand ennemi. Si j’avois eu assez de force pour me battre, vous n’auriez pas pris Noirmoutier, ou vous l’auriez du moins chèrement acheté. » Il fut cinq jours mourant et livré à leurs outrages. « Messieurs, il est temps que cela finisse, leur dit-il, faites-moi mourir. » Il lut placé dans un fauteuil , et on le fusilla. Sa femme voulut mourir avec lui.

Le pays des Mauges (i) qui , si l’on en croit la tradition doit son nom à la résistance qu’il opposa à César, et où a commencé la guerre delà Vendée, est à peu de distance de Beaupréau. C’est au Pin en Mauge qu’habitoit Cathelineau avant la guerre.

Le jour ou Cathelineau se mit à la tête des jeunes gens qui avoient , refusé de marcher à Saint -Florent, il dit à sa femme : Je Le confie à la divine Providence, je prends les armes pour la religion et pour le roi, adieu je pars. « Jamais, dit Mme. de la Roche-Jacquelin , on n’a vu un homme plus doux, plus modeste et plus vaillant. Il avoit une intelligence extrordinaire , nue éloquence entraînante, des talens naturels pour faire la guerre et diriger les soldats; il étoit âgé de 34 ans; les paysans l’appeloient le saint d’Anjou, et seplaçoient, quand ils le pouvoient, auprès de lui dans les combats, pensant qu’on ne pouvoit être blessé à côté d’un si saint

(1) Mala gens.

homme. » Aujourd’hui son lils est porte-étendard dans la garde. C‘est un intrépide jeune homme qui s’est admirablement montré dans les cent, jours, ainsi que son beaufrère L unel , dont le courage étonna le général Deîaage qui le lit mettre en liberté après l’avoir fait prisonnier. Trente-six pareils du jeune Callielineau ou de sa femme ont péri sur les champsde bataille. Deux qui restent encore sont couverts de blessures: fun a une pension et l’autre n’a rien , et l’on paie l’arriéré des soldais d’Espagne. Une des choses les plus déchirantesque j’aie entendues dans laVendée, et que j’ose à peine rapporter, c’est le trait suivant: M.de Cathelineau alla dernièrement voir sa sœur et envoya chercher du pain blanc pour ses en fans ; ils le prirent avidement et le mangèrent avec un morceau de pain noir , leur unique nourriture. Un des cousins-germains de M. de Cathelineau a été tué dans la dernière guerre et a laissé un enfant ae trois ans dans la plus grande misère. Voilà dans quelle situation sont les petits enfans et les pareils du premier généralissime de la Vendée! on éprouve sans cesse deux senti mens dans la Vendée, l’admiration et l’indignation. On retrouva cependant encore des Vendéens en 1 8 1 5 . L’amour est fort comme la mort. Quand on apprit à Beaupréau, le lundi de la Quasi modo, le départ de M. le duc de Bourbon, les paysans faisoient tourner leurs bâtons en signe de fureur. JNous avons vu à Beaupréau un Vendéen qui a voit vendu le titre d’une pension qui ne porloil pas son prénom en disant qu’il paroissoit qu’elle n’éloit pas pour lui. Près de là est le village de Gété , où trois colonnes de

bleus furent battus après le passage (le la Loire par la petite armée Je StoÜet.

Nous trouvâmes à Beaupréau M. François Soyer. C’est le frère Je M. Soyer, major -général Je l’armée Je Sloflet, et couvert Je cicatrices. Si Stoflet a voit écouté MM. Soyer, il ne se seroil pas séparé de Charrette et il n’auroit pas fait périr M. Je Marigny. M. Soyer étoii à Fougères quand les Mayençais, en fuyant, entassèrent du bois des deux côtés de la route, et y mirent le feu. Il n’y avoit qu’une ouverture pour les canons et les caissons , et une étincelle pouvoit faire tout éclater. Les Vendéens firent passer les canons au milieu des flammes pour ne pas perdre de temps. M. Soyer étoit aussi à ce terrible combat de Laval, où l’on se battit la nuit. Les Vendéens s’avancèrent ; les Mayençais, qui s’étoient couchés pour éviter la décharge, se relevèrent quand les Vendéens furent plus près: Couchez-vous, dit Henri aux siens; les Vendéens se couchèrent à leur tour , et le sénéial ne le fit pas. Henri fut seul un moment debout devant une armée. On se battit avec tant d’ardeur et de si près, que les Vendéens et les bleus prenoient des cartouches aux mêmes caissons. « Nos guerriers coinir.ençoient à s’étonner de la longueur et de l’opiniâtreté inaccoutumée de cette lutte à mort, disoit Barrère à la convention , en rendant compte d'un engagement contre l’armée de Condé, quand le soleil levant fit apercevoir le drapeau blanc à nos bataillons , et leur apprit qu’ils avoient eu affaire à des Français. » 11 pouvoit en dire autant à Laval.

Un des premiers rassemblemens de la Vendée eut lieu

dans la cour du château de Beaupréau. C’est là que furent amenés les canons pris les premiers jours de la guerre. Flusieurs combats se livrèrent dans Beaupréau et dans les prairies voisines. Tous les chefs vendéens y ont fait quelque séjour. C’est là qu’en 1 8 1 4 ou fit hommage à monseigneur le duc d’Angouiême du drapeau de Stollet, percé de balles , il l’accepta et le remit à l’ancien portedrapeau, en lui disant qu’il le lui confioit, et qu’il ne pouvoit être en de meilleures mains : ce cjrapeau a encore guidé les Vendéens dans les combats en i8i5.

De Beaupréau nous revînmes à Chollet; nous prîmes une autre route ; nous passâmes par la Jubaudière et Trémenline, paroisses admirables par leur dévouement au B.oi. Le pays qu’on traverse de la Jubaudière au May et à Trémenline, est plein de vallons et de coteaux. Des hauteurs du May on a une vue très-étendue. On aperçoit, d’un coté, le Fuy de la Garde, abbaye de femmes trappistes d’où l’on découvre Angers, et de l’autre la forêt de Vezins, Nuaillé et Chollet. Dans la forêt de Vezins, l’armée de Sloflet avoit construit un hôpital. On yportoit de toutes parts tout ce qui étoit nécessaire pour les malades et les blessés; et, le dira-t-on à la honte des républicains , l’armée vendéenne étoit obligée de veiller

sans cesse sur ce lieu sacré , pour préserver de mal heu-

rcux blessés de la mort que les bleus leur réservoient. Non loin de Vezins est Coron, où M. de Biron, avec dix mille hommes, battit quarante mille bleus. C’est après celle bataille que M. de Biron, connu sous le nom de Lauzun , fut dénoncé à la convention et conduit a i échafaud. Il dit en mourant : Infidèle à mon Dieu, à mon

ordre, à mon roi, je meurs plein de foi et de repentir. Il sut bientôt « quelle (1) servitude c’est que de commander à des rebelles parmi lesquels, outre que les meilleures actions ont besoin d’abolition, que les victoires sont des parricides, et qu’il n’y a pas seulement apparence de recevoir une mort honnête , il ne se peut encore ni apporter ni trouver de confiance, à cause qu’il y a du mérite à tromper, et qu’en quittant son parti on fait son devoir. »

Nuaillé nous rappelait les plus tristes souvenirs. C’est en quittant Nuaillé que Henri fut tué le 6 février. Nous vîmes la prairie où il est tombé, près de la grande roule de Saumur à Chollet, à une lieue de Chollet. Elle est aux trois quarts labourée. Quelques arbres sont jetés çà et là, et au bas est un chemin creux qui conduisoit à une ferme. On n’a voit pas enterré Henri dans cet endroit même. Sioflel l’avoit fait porter de l’autre côté de la roule. H lut déposé au pied d’un arbre, et le paysan qui avoit creusé la fosse, avoit confié en mourant ce secret à sa femme. Quand on fit la recherche des ossemens , celte femme indiqua où on les trouveroit. On creusa, et il fut bien facile de les reconnoîlre à la grandeur et surtout au trou que la balle avoit lait dans le crâne. On vint les chercher de Chollet en grande pompe, et un service fut célébré dans celte ville.

De Chollet, nous vînmes à Mortagne. Mortagne est sur un des coteaux qui bordent la Sèvre. La Sèvre forme mille détours dans des prairies. Tous les bords de la

(j) Balzac.

Sèvre sont très-pittoresques. La route monte sur la colline opposée. Des ruines sont répandues sur les coteaux , et il y a un grand nombre de maisons détruites à JVIortagne. C’éloil là et non à Bourbon qu’il falloit créer une grande ville. Les bois de Mortagne viennent s'unir à Saint-Légé.Les forêtssont devenues rares dans ce pays, parce qu’on en a beaucoup brûlé pendant la guerre, et que depuis on a employé beaucoup de bois de charpente pour la reconstruction des maisons et des moulins.

Non loin de Chollet est le bourg Saint-Laurent , dans une situation très-riante, entre Mortag ne , Chollet, Châtillon et la Verrie, entouré par quatre collines et parla Sèvre, que bordent beaucoup d’arbres d’un sombre ieuillage; les flots y sont sans cesse brisés par les rochers et les petites îles qu’elle renferme. « Le pèreMontfort , dit M. de Sapinaud (i ), élablitautrefois à Saint-Laurent deux maisons de religieuses; l’une de sœurs grises, nommées sœurs de la Sagesse, l’autre de Missionnaires. Les religieuses, qui avoient plusieurs hôpitaux dans la Vendée et même dans le royaume, secouroient les indigens et inslruisoient les enfans. Les missionnaires faisoient tous les ans des missions dans les bourgs et les petites villes où le zèle et les bonnes mœurs avoient éprouvé quelque altération. A peine y avoient-ils passé quelques jours, que ces lieux devenoient les modèles de la contrée. Adoucir les rigueurs de la guerre, exercer leur bien (aisance (2)

fi) Elégies vendéennes.

(2) Tous les blessés royalistes et républicains étoient transportés à Saint-Laurent, et les sœurs et les missionnaires du Saint-Esprit leur prodiguoient tous leurs soins.

envers les deux partis, étoit l’objet continuel de leurs soins dans nos jours malheureux. Leur maison, qui est vaste el jointe à un magnifique enclos, étoit le refuge de quiconque étoit dans le malheur. A la bataille de Chollet, une colonne républicaine, arrêtée dans sa marche par celle du brave Piron , qui alloit se joindre à Bonchamp et d’Elbée, fut forcée de se replier vers Saint- Laurent, où, sans les missionnaires, elle eût été exterminée par les paysans. Ils leur rappelèrent la clémence de Dieu et leur persuadèrent que conserver la vie à son ennemi est l’acte le plus agréable au Seigneur. La Providence les a récompensés; leur établissement est resté debout sur tant de ruines, et Buonaparte même l’a protégé et soutenu. »

Non loin de Mortagne, près du château de la Tremblay e placé sur une hauteur qui domine deux vallons, s’élève un grand cyprès qu’on aperçoit seul dans la campagne delà montagne de Limonier. C’est là près de ce cyprès que M. de Lescure a été frappé du coup mortel. Monté sur un tertre comme Louis delà Rochejaquelein au champ des Mathes, il crioit : En avant, quand une balle l’atteignit près du sourcil gauche et sortit par derrière. On le nominoit le saint du Poitou el Cathelineau le saint d’Anjou. On a gravé ces mots des Psaumes au bas de son portrait, « Quand une armée en bataille s’avanceroit contre moi, je ne craindrois rien ». Le peintre a très-bien choisi le moment où il représente M. de Lescure. M. de Lescure s’étoitavancé seul à cinquante pasdevantlespaysanspour les animer, une batterie ayant fait sur lui un feu de mitraille sans qu’il lût blessé: « Vous voyez, mes amis, les

bleus ne savent pas tirer. » Les paysans se mirent à courir ; mais à la portée du canon ils aperçurent une grande croix et se jetèrent à genoux. Un de ses chefs de division vouloit les faire relever. « Laissez-Jes prier , lui dit tranquillement le général, et lui-même unit sa prière à la leur. M. de Lescure mourut après la bataille de Laval , entre Ernéeet Fougère. Voici ses dernières paroles: « J’ai servi mon Dieu et mon roi, mon âme est tranquille. »

JVf. de Lescure avoit les vertus desaint Louis et son intrépidité. Il est mort comme lui. Qu an lise dans M me de la Roeliejaquelein le récit delà mort de M. de Lescure, et dans Joinville les récits des derniers momens de notre saint Roi. « En lanuitdevant le jour qu’il trépassoit, dit Joinville, il soupira et dit à voix basse: « O Jérusa- » lem ! ô Jérusalem! » et le jour de lundi il lendit ses mains jointes au ciel et dit : « Riau sire Dieu, aye merci » de ce peuple qui ici demeure, et le condui en son » pays, afin qu’il ne tombe en la main de ses ennemis , » et qu’il ne soit contraint à renier ton saint nom.» Et après il dit en latin : « Père , je commant mon esprit 33 en ta garde , » et après qu’il eut ce dit , il ne parla plus, mais un peu de temps après trépassa de ce siècle entour l’heure de none, en laquelle le fils Dieu Jésus- Christ mourut en la croix pour la vie du monde. »

De la montagne des Alouettes (1) la vue est très-étendue. C’est l’infirii, nous disoit notre conducteur. On aper-

(1) La montagne des Alouettes , celle de Saint-Michel Mont- Mercure, et celle de Pouzauge, sont les points les plus élevés du département. On croit qu’elles ont 3oo mètres au-dessus du niveau de la mer.

eoit, ajoutoit-il, le clocher de Saint-Martin de î’île de Rhé, le château de Pierre-Levée des Sables, la flèche de la cathédrale de Luçon , la flèche de Fontenay, les hauteurs de Pouzauge, les coteaux de la Rochelle, et Saint-Pierre de Nantes. Le pont Charron paroît à l’extrémité de cette vaste plaine, coupée de bois, de vignes et de prairies ; c’est un horizon immense. Au pont Charron périt M. Sapinaud de la Yeyrie. « Je suis naturellement poltron , disoit-il, mais l’honneur me dit, tu dois être la, et je sais y mourir ». Nous descendîmes aux Herbiers. Nous trouvions partout des châteaux ruinés. A peu de distance des Herbiers une prairie vient finir à la grande route, et forme, par son aspect riant, un triste contraste avec les débris d’un beau château.

Nous avons vu à la Gaubrelière M. de Sapinaud , neveu de celui dont nous venons de parler. M. de Sapinaud, commandant de l’armée du centre , étoit entré dans Nantes avec Charette. Quand les événemensde Quiberoa mirent de nouveau les armes à la main aux royalistes, M. de Sapinaud fit avertir le général républicain , campé près de Morlagne, qu’il l’attaqueroit , et le lendemain il l’attaqua et le battit. Il fut toujours ami de Charette. En 1 8 1 4 , il avoit préparé la Vendée à une nouvelle insurrection. Les Vendéens dévoient se trouver le lundi de Pâques au rendez-vous désigné, et le mardi reprendre le drapeau blanc. En 1 8 1 5 , il fut nommé généralissime après la mort de Louis de la Rochejaquelein.

Des Herbiers ,nous allâmes à la Rochelle; nous passâmes aux Quatre-Chemins ( i ) , au camp delà Patte-

(î) Une jeune personne très-belle prise aux Quatre Chemins

d’Oie, à Chanlonnay , au pont Charron , et il étoit nuit quand nous étions à Marans. Aux environs de Chantonnay demeuroient MM. Jallais de la Boucherie, sept frères qui servoient dans la légion de Damas. C’est là que fut détruit le bataillon nommé le Vengeur, qui se vantoit de n’avoir jamais épargné aucun Vendéen. C’est près de Chantonnay que fut gagnée la bataille de la Guérinière , un des premiers triomphes des Vendéens. A Chanlonnay, nous avions quitté le Bocage et nous étions entrés dans le marais de Luçon pour nous rendre à la Piocheîle.

La Rochelle (1) est une place très-importante pour la

disoit à des soldats : « Vous pouvez déchirer mon corps, mais mon cœur restera fidèle à Dieu. »

(i) Comme l’histoire delà Rochelle se rattache aux époques le? plus remarquables de l’histoire de France (*), nous avons cru devoir présenter ici les principaux événemensqui se sont passés dans ses murs.

Le pays d’Auni3 passa des rois d’Aquitaine aux comtes de Poitou , ducs d’Aquitaine. Eléouor, en épousant Henri , comte d’Anjou, lui porta en dot la Rochelle et le pays d’Auuis. Ce mariage rendit plus redoutable le duc de Normandie devenu roi d’Angleterre , et les rois de France devinrent plus attentifs à l’accroissement de la puissance d’un roi étranger. Philippe- Auguste reprit la Normandie et presque toutes les places du Poitou, excepté Niort, Thouars et la Rochelle. Jeau, roi d’Angleterre, passa la mer et vint débarquer dans celte dernière ville. Henri Ilï, qui succéda à Jean , eut à la défendre contr Louis VIII qui pritNiort, Saint-J ean-d’Angely, et vint mettre le siège devant la Rochelle. La ville ouvrit ses portes au roi de France après vingt-un jours de siège. Louis promit de ne l’alié-

(*) Voyez Histoire de la Rochelle.

Vendée, et propre à lier ses opérations avec celles du

Midi. La R oehelle pourroit êlre en efFel la télé de pont de

Bordeaux, l’arsenal delà Vendée et son appui. Aux envi-

lier jamais, et de n’en pas faire démolir les murs. Mathieu de Montmorency , connétable de France, suivant l’usage du temps,, jura l’observation de ses promesses sur V âme du Roi C’étoit le temps de la chevalerie et des troubadours. Savari de Mauléoti commandoit dans la Rochelle. Il unissoit le talent de la guerre à l’arl de chanter les exploits des guerriers, il étoit grand poêle provincial et tenoit cour d’amour dans sa maison , où il attiroit les plus excellons de celle profession , par les prix que sa main libérale leur départait. Dans l’armée des assiégea -s , on distinguoit Thibault, comte de Champagne et de Brie , depuis roi de Navarre. Louis IX donna à son frère Alphonse , en iq4i , l’investiture des comtés de Poitou et d’Auvergne. Philippe-le- Hardi , après la mort d’Alphonse son oncle , vint à la Rochelle pour voir l’état des domaines quesa mort laissoità la couronne. Il y avoit alors des templiers dans cette ville : ils furent abolis en i li r et les hospitaliers prirent leur place en 1617. Les hospitaliers qui veuoieut de rendre d’émineusservices à la cause Européenne dans l’ile de Rliodes , prirent possession de la commanderie de la Rochelle , qui se nomme encore la commanderie du Temple. La perte de la bataille de Crécy ( en i546) mit en péril la Rochelle. Le poste de Manans fut emporté par les Angloisqui teuoieut encore le château de Rochefort. «Le peuple de la Pvochelle, autant belliqueux que tratiqueur , dit Lanoue , se montra plein de zèle pour la cause de la France. » Mais la défaite du roi Jean à Poitiers et le traité de Bretigny , mirent la Rochelleau pouvoir des Anglois. Le prince de Galles, à qui Edouard son pere céda dans la suite le duché d’Aquitaine et la seigneurie de la Rochelle, ht son entrée publique dans cette ville le 27 d’août i 563.

Le prince de Galles voulant imposera l’Aquitaine un subside contraire aux privilèges de la province , les principaux seigneurs en appelèrent au roi de France comme seigneur suze-

ronsdela ville il y a de fort jolies maisons de campagne. Le port est petit, le bassin très-beau; les tours qui forment l’entrée du port d’un bel effet. On y remarque

rain. Les Rochellois avoient tant d’aversion pour le gouvernement étranger , qu'on dit que le roi d’Angleterre vouloit les chasser de leurs demeures, et faire de leur ville une colonie angloise. Charles Y cita le prince de Galles à la cour de Paris , et le prince de Galles ayant refusé de comparoitre , tout ce qu’il possédoit fut confisqué et réuni à la couronne. Un combat naval se livra devant la Rochelle , les Anglois furent vaincus, et Duguescliu entra dans l’Aunis. Poitiers, Saintes, Angoulème, Saiut-Jean-d’Angeiv venoient de tomber au pouvoir du héros françois. On se rappelle la réponse de Duguesclin à celui qpi lui disoit qu’il étoit difficile de pénétrer dans la Rochelle. « Si les rayons du soleil percent dans l’enceinte de la ville , Duguesclin saura y pénétrer. » Le maire et les officiers municipaux de la Rochelle se délivrèrent par ruse de la garnison, et ouvrirent leurs portes auxFrançois. Les bannières de France rentrèrent dans une ville fratiçoise : «Bien vieigne la » fleur de lys , s’écrioit-on , qui dignement fut envoyée des » saints au roi Clovis; bien devons-nous amer l’heure et le » jourqu’elle nous vient visiter.» Des enfauss’écrioieut : cdYIon- » foie au roi de France notre sire. » Après la bataille d’Azincourt , qnand une mère dénaturée voulut exclure du trône sou fils, Charles, dauphin de Frauce , se réfugia à la Rochelle. La levée du siège d’Orléans fut célébrée à la Rochelle par une fête solennelle.

Louis XI , étant à Amboise, transporta à Charles de France le duché de Guyenne , la ville et le gouvernement de la Rochelle. La ville se soumit et reçut son nouveau maitre. Les deux frères, le duc de Guyenne et le roi de France se haïssoient, et ne cherchoient qu’à se tromper. Louis XI, dans la crainte que son frère ne se joignît aux mécontens , fit marcher des troupes en Guyenne. Au moment où il se disposoit à se rendre maitre de la Rochelle, son frère mourut empoisonné à Bor-

quelques hôtels et l’église de Saint-Barthélemi. J’eus une conversation fort curieuse avec un Rochellois sur la Vendée qu’il n’aimoit pas, mais dont il faisoit un grand

deaux. Il fit son entrée à la Rochelle le 24 mai 1472. Il voulut tout voir dans la ville , il monta à la -tour delà chaîne, et delà il observa long-temps le pays. Il sentit l’importance de la ville, et avec la pointe du diamant qu’il avoit au doigt, il écrivit sur une vitre de la fenêtre où il étoit ces mots : Ah! La grande folie !

François 1 vint dans cette ville après quelques troubles et une sédition. Il entra avec un détachement de gens de guerre, et fit défendre aux habilaus de se présenter devant lui : la ville étoit dans la consternation. Le roi tint son lit de justice, et au bas des degrés du trône étoient debout les représentais de la Rochelle , poussant des cris lamentables. François I, louché de leur repentir, leur dit qu’il pourroit appesantir son bras sureux, mais qu’il aimoit mieux suivre la pente de son cœur en leur pardonnant , et qu’il ne vouloit être leur roi que pour être leur père.

« Amis, dit-il, en s’adressant aux Rochellois, car amis » vous puis-je appeler maintenant que vous retournez à la re- » connoissance de votre offense ; je sais que vous êtes enfaus de » si bons pères, desquels la fidélité a été expérimentée partant » de nos prédécesseurs et nous-mêmes : jusqu’ici vous m’avez » été si bons et si loyaux sujets, que j’aime mieux oublier ce » méfait récent et nouveau que vos vieils et anciens bienfaits; » et aussi peu convient à vos coutumes précédentes de désobéir, » comme à ma nature de ne vous pas pardonner cette offense. » Fuis , s’adressant au gouverneur : « Jarnac , ajouta-t-il, rendez- » leur les clefs , et faites vider tous les gens d'armes, car en eux » entièrement me fie.» On vit alors le roi répandre des larmes, et toute la ville répondre par des transports d’ivresse à la clémence de son roi. «11 y avoit tant de feux allumés, dit un an- » cien historien de la Rochelle , qu’il sembloit un autre jour. » Au souper, où les plats furent portés par vingt-six bourgeois, en habits uniformes, de velours violet et noir, Jean Clairbaul,

éloge sans le vouloir. «C’étoitun gouffre que la Vendce. Les plus belles armées sont venues s’y anéantir. Ces genslà se croyoient invulnérables, ils prenoient les cations

ancien maire , apportant au roi un bassin rempli de confitures, un officier l’arrêta , mais le prince qui le vit lui ordonna de s’approcher, et sans permettre qu’on fit l’essai , en prit et en mangea, il gagna ainsi tous les cœurs. Nous touchons à l’époque des grands malheurs de la Rochelle. En i55<*, le calvinisme s’introduisit dans cette ville : il y devint bientôt menaçant, et Charles IX, quiétoit à Bordeaux, y vint, croyant sa présence nécessaire pour calmer l’agitation des esprits. Il y eut quelque trouble , même pendant le séjour du roi ; et peu de temps après la ville se déclara pour le parti du prince de Coudé. Le prince deCondé, l’amiral Coligny , Jeanne d’Albret , reine de Navarre et son fils Henri , se réfugièrent dans ses murs. Henri se promenoit sur les bords de la mer ; il tomba dans l’eau , disparut , et auroit péri , si un capitaine de marine , nommé Jacques Lardeau , ne l’eût sauvé. Les Rocbellois persistant toujours dans leur rébellion , le duc d’Anjou, après les batailles de Jarnacet de Moncontour, vint mettre le siège devant leur ville. Lanoue commandoit dans la Rochelle. On livra plusieurs combats sanglans. Le duc d’Aumale fut tué. Ce prince avoit eu des pressentimens de sa mort, et Brantôme lui avoit entendu dire : Voici le lieu où je mourrai.

Lanoue, qui gémissoit de combattre contre son roi, voulut décider les Rocbellois à la paix : un ministre osa lui donner un soufïlet. Lanoue arrêta les gentilshommes de sa suite, qui alloienttuer le ministre, et le fit conduire à sa femme ,en lui recommandant de pourvoira sa garde à cause du dérangement de sa raison. Lanoue, voyant que les esprits s’envenimoient déplus en plus, sortit de la ville. Il avoit promis au roi de quitter la Rochelle s’il n’y rélabl isso it pas la tranquillité, et il fut fidèle à sa promesse. Le duc de Rohan parle ainsi delà conduite de Lanoue : « La Rochelle étoit aux abois,, ce qui obligea M. La~ » noue, illustre en piété , prudence et valeur, de tâcher à la

avec des bâtons et des sabots. — Comment , Monsieur! lui disois-je, avec des bâtons. — Oui, l’on en trou voit beaucoup sur les champsde bataille. Jamais armée n’a lait

» faire rendre afin de la tirer de la plus grande désolation. » Le siège dura Joug- temps. Le duc d’Anjou 11e fut sauvé que par le dévouement d’un de ses écuyers. Il visitoit un bastion, un soldat du haut du rempart le coucha en joue. Devins, qui aperçut ce mouvement , se jeta devant Henri III et fut tué de la balle qui devoii tuer le roi C’est aux pieds des remparts de la Rochelle que les ambassadeurs de Pologne vinrent annoncer au duc d’Anjou son avènement au trône de Pologne. La Rochelle enfiu capitula. Avant la mort de Charles IX, la Rochelle prit de nouveau lesarmesv Henri III ordonna au duc de Moutpensier de pousser la guerre avec activité. Celui-ci fit marcher M. de Chàteaubriant contre Marans , dont on s’empara. Delà on se dirigea sur Fontenay et sur Lusignan qu’on prit. Pendant la guerre on représenta à la Rochelle une tragédie intitulée Holoferne. Judith étoit Catherine de Parthenay si connue sous le nom de duchesse de Rohan, femme d’un courage héroïque et d’un esprit rare. L’édit de pacification de 1576 suspendit les troubles. Ce fut alors que se forma la ligue. Le roi de Navarre venoit de déclarer àNiort qu’il étoit toujours protestant , et il protesta contre la rétractation qn’on avoit exigée de lui après laSaint-Barlhélemi. II arriva à la Rochelle, où il fut reçu en triomphe. Henri III ayant rendu un édit pour ne permettre que l’exercice de la religion catholique , les protestans prirent les armes. Le prince de Coudé entra à la Rochelle pour y prendre de la poudre et des munitions. René de Rohan mourut dans celte ville. C’est le père de Henri de Rohan le grand capitaine. Le roi partit de la Rochelle pour aller gagner la bataille de Contras. Henri, avant le combat , disoit au prince de Condé et au comte de Soissons : « Je ne vous dis autre chose , sinon que vous êtes du sang » des Bourbons; et vive Dieu, je vôus ferai voir que je suis » votre aîné. » Leroi de Navarre, après la mort du prince de Condé à Saint-Jean-d’Angely , marcha sur Marans et sur 1&

depareils prodiges. Voilà pourtant ce que peut le fanatisme! » Depuisla perte de Saint-Domingue les grandes fortunes de la Rochelle ont disparu ; aussi le commerce y

fort Charron. Il présenta la bataille aux catholiques à l’ile de Marans. Les réformés , avant la bataille, se mirent à genoux pour prier. Ils prient Dieu, dirent les catholiques, ils nous battront comme à Contras. » Les catholiques furent battus. Henri IV prit le château de Marans, Niort, Saint-Maixens et Maillezais. Henri tomba malade, et la Rochelle fut dans la consternation. Le vieux cardinal de Bourbon, qui avoit été nommé roi de France par les ligueurs, fut fait prisonnier et envoyé à la Rochelle. Il mourut à Fonteuay-le-Comte. La publication de l’édit de Nantes pacifia la Piochelle

Cependant, sous Henri IV même, l’esprit du protestantisme suscita de nouvelles agitations , et Rosny vint à la Rochelle pour arrêter tous les complots. Rosny monta à la tour, et c’est de là qu'on lui donna le spectacle de combats simulés.

A la mort de Henri IV , on se défia à la Rochelle du nouveau gouvernement. On se préparoit déjà à l’insurrection, car les magistrats de la Rochelle écrivoient : « Dieu sera pour nous s’il » lui plaît, mais pour les hommes, ils ne nous trouveront pas » endormis. » Le duc de Rohan arriva pour commencer la révolte. Le prince de Condé ayant été arrêté au sortir du conseil du roi, comme il étoit lié à la cause des Rocliellois, ceux-ci s’emparèrent de Rochefort , pour être maîtres de la Charente. Il se forma bientôt une ligue protestante , que le roi fit tout ce qu’il put pour abattre. Duplessis-Mornay s'employa réellement pour la conciliation Enfin il fallut prendre le parti des armes. Louis XIIÏ, après s’être assuré deSaumur, vint à Niort. Trente mille hommes , quelque temps après , furent employés au siège. Les Rochellois s'unirent au roi d’Angleterre. Le roi de France étant tombé malade, le duc de Richelieu continuua la guerre avec une grande activité. C’est alors que fut construite cette digue, ouvrage immense, qui arrêta tous les secours de 1 Angleterre, et força la Rochelle à se rendre à son roi. Le fameux

languit, et au lieu de trente mille habitans qu’on comptent à la Rochelle avant la révolution, il n’y en a plus que treize à quatorze mille. Près de la Rochelle, a la

Guiton , ce maire fanatique , qui avoit déposé son poignard sur la table du conseil pour en percer le sein de celui qui parleroit de se rendre, céda à l orage et se soumit. Quand le roi entra dans la Rochelle, les principaux citoyens alloient sur sou passage, criant Vive le roi! miséricorde ! De vingt-sept mille habitans il n’en restoil plus que cinq mille. Le roi fut touché et pardonna à la Rochelle. L • siège avoit duré un au , deux mois et seize jours. On devoit élever une pyramide sur la digue et y placer cette inscription ;

S ta , viator,ubi stetit Oceanus. liane specta molem quant mundus stupuit , Britanniœ compedem , Rupellæ laqueum, Neptuni balteum , G ai Lice triumphalem currum ; Stent hoc in marmore sculptœ œternitati undee qu e justo Ludovico suo sleterint in œquore. O principis religionem prœpotentem! Mare vidit et stetit. Vidit Britannus et fugit. Paruit haud invitus Oceanus cui Rupella ad vitam non paruit. Famés ipsa periit invicta, vicia paruit et revixit.

La paix de la Rochelle fut encore troublée par la Fronde. Le prince de Condé , qui avoit le gouvernement delà Guyenne, avoit des vues sur cette ville. Le commandant de la Rochelle s’étoil déclaré pour le prince de Condé; mais les habitans n’entrèrent pas dans la révolte, et les tours ayant été prises, lesprojets du prince furent arrêtés. La révocation de l’édit de Nantes fit cesser l’exercice du calvinisme dans toute la France. L’édit de Nautesn’étoit point une loi irrévocable. Ecoutons Grotius à ce sujet.

« Ceux qui prennent le nom de réformés ne doivent pas regarder comme des traités d’alliance tous ces édits des rois de France en faveur de la réforme; ce sont de simples déclarations que ces souverains ont données par amour du bien public, et que ces mêmes considérations peuvent leur faire révoquer. »

( Rivetiani apologet. discussio , p. 684 , 3. Inf. Amstel. , apud Hier. Joau. Blaeu ; 1679. )

marée basse, on voit encore les restes de la digue que Je cardinal de Richelieu avoit fait construire. Elle avoit sept cent quarante toises.

On fait remonter l’origine de la Rochelle jusqu’à Charlemagne. Le port actuel n’étoit, il y a cinq ou six siècles, qu’un très-petit enfoncement que la mer c"om— mencoit à creuser. La Rochelle n’étoit d’abord, dit un ancien historien, qu’un simple bourg et village, habité de pauvres pêcheurs, gens de labeur et commun peuple. L’Àriosle, décrivant dans X Orlando les aventures de la reine de Galice, la fait pousser par les vents sur des écueils qui hérissentlescôtes de la Rochelle, lieu désert, où l’on ne voyoit, dit-il, qu’une montagne dont le sommet étoit exposé aux tempêtes. Il n’y a qu’une chaîne de falaise haute de vingt pieds. On voit souvent les goélands s’approcher de la côte; c’est un signe de tempête. La Rochelle est au fond d’un petit golfe qui lui sert d’avant-port. Le havre , à l’embouchure duquel sont deux tours, est à couvert du vent du midi par la pointe des Courcilles, jetée naturelle qui rompt la violence des vagues. La première enceinte des murs de la Roc Relie est due h Guillaume, duc d’Aquitaine , dixième du nom; tellequelle est aujourd’hui, elle a été construite en 1689, sous Louis XIV. Auparavant il n’y avoit que le front du côté de la mer. Tous les autres côtés ne présentoientque des débris depuis la prise de la Rochelle.

Près de la Rochelle sont les îles de Rhé et d’Oléron. Il est probable qu’elles ont été détachées du rivage par la mer. On nomme le Pertuis d’Antioche l’espace qui se trouve enli'e elles : il est d’environ six

mille loises. Dans l’espace de deux cent soixante-huit ans , la mer a rnis un intervalle d’une grande demi-lieue entre l’île d’OIéron et le rocher d’Antioche. Le contour de l’île de R lie est de quatorze lieues et demie. Elle a près de six lieues de longueur , et sa largeur est fort irrégulière. Là est la petite plaine d’Ars , où le prince de Souhise fut battu en 1624* En 1627, la citadelle de Saint-Martin fut défendue contre les Anglois avec une étonnante intrépidité par Thoiras, qui sauva File deRhé et le pays d’Aulnis. 11 y avoit vingt mille habitans avant la révolution. L’île d’OIéron a six lieues de longueur, et dans sa plus grande largeur, près de deux lieues. La Rochelle (1) est le chef-lieu du département de la Charente (2).

(1) La façade de l’hôtel de ville est soutenue sur des colonnes toscanes, qui forment un porclie. Le second ordre est une espèce d’ionique composé.

Un poète parle, sous Louis VIII, des tours de la Rochelle. Ces quatre tours protègent Feutrée du port. La tour Saint-Nicolas, réparée en i5oi, a neuf toises et demie de diamètre y compris les murs, et dix-neuf toises jusqu’au sommet du donjon ; les voûtes de ces deux étages sont à ogive.

La petite tour de la chaîne fut aussi rebâtie entièrement en 1476. C’est en i44o que fut élevée la tour de la Lanterne , qui devoit servir de phare pour les vaisseaux.

On ignore la date de la construction de la grosse orloge. C’est aujourd’hui une arcade magnifique, large et fort haute. En 1746 on a abattu la lanterne de la grosse horloge, et l’on a élevé le massif de la tour , un carré en pierres de taille, décoré d’un ordre d’architecture et terminé par un dôme.

(2) La Charente , qui prend sa source sur les confins du Poitou, près d’un vieux château qui étoit autrefois un affreux désert, retraite d'un saint anachorète, passe au bas du coteau

De la Rochelle nous revînmes à Marans. De Marans jusqu’à Luçon (1) il n’y a qu’une vaste plaine très-fertile, conquise sur les étangs.

Près de Luçon , nous vîmes le champ de bataille où les Vendéens furent battus. M. de Charrette combattoitce jour-là avec la grande armée.

Ce pays est tout-à-fait séparé par les opinions de la Vendée. « Ils ne commissent pas de bon Dieu dans les marais près de Luçon, me disoitun paysan». En allant à Bourbon - Vendée , nous retrouvâmes le Bocage à quelques lieues de Luçon. Le Bocage recommence en elfet à Mareuil , avec ses coteaux , ses rivières , ses châteaux pittoresques. Mareuil est un joli bourg sur le Lay. Un château et une église remarquables sont à

sur lequel Angoulème est bâti. Elle passe à Cognac, où naquit François I ; à Saintes , au pied du coteau de Taillebourg , lieu que saint Louis a rendu célèbre. De là elle descend à Rochefort €t se jette dans l’Océan , à deux lieues au-dessous de cette ville. Les bords de la Charente sont très-rians et ornés de vides et de châteaux. Autrefois on pêchoit des perles dans la Charente; mais il falloit ouvrir un grand nombre de coquillages avant d’en rencontrer une.

(O On assure que la grande mer venoit flotter jusqu a Luçon.’ Une chapelle dédiée à Saint- Jeau , éloignée des bords de la mer déplus de six toises en 1680, étoit ruinée par les eaux en 1728.

Avant que le canal de Luçon fût creusé, les eaux du Lay et de la Sèvre se répandoient sur tout le marais. Les levées du canal de Luçon arrêtèrent les deux riv ières. Dans le bassin de la Sèvre, vingt mille hectares, autrefois sous les eaux, sont aujourd’hui rendus à la culture. Au nord des desséchemens il reste une plage de marais non desséchés, de deux mille mètres à peu près de largeur , dont la superficie est de quatre mille six

l’entrée. A Lucon , nous avions vu un champ de bataille; à Mareuil nous retrouvions des ruines. C’est bien là la Vendée (1).

cent cinquante-six hectares. Elle reçoit toutes les eaux des débordetnens de la V endée, qui se répandoient sur toute la surface des marais.

(1) T.e département de la Vendée se divise en quatre parties bien distinctes : la plaine , le Bocage, le marais et les îles.

L’aspect de la plaine est triste et monotone, quand elle est dépouillée de ses moissons. Quelques bois , quelques vignes interrompent seuls cette monotonie. Aucune source d’eau vive n’arrose ce sol. On trouve encore dans la plaine des traces du séjour de la mer. On rencontre une assez grande quantité, sur les hauteurs des environs de Fontenay, de petits galets de quartz, roulés par la mer.

Tout le Bocage a l’air d’une grande forêt. « Le sol du Bocage du département de la Vendée est léger et aride sur le sommet des coteaux les plus élevés ; il prend plus de consistance, sans changer de nature, en descendant dans les vallées , où un heureux mélange de sable et d’argile, facilement arrosé par un grand nombre de sources et de ruisseaux, présente l’image de la fertilité. »Le plus grand nombre de ces vallées contiennent d’excellentes prairies. Les collines sont employées à la culture, à l’exception des parties les plus élevées de la chaîne granitique ,

où, à l’exposition du nord , Fou ne voit croître que l’ajonc et

la bruyère. On évalue à un dixième la portion de la superficie du Bocage occupée par les landes stériles. Ce sont de petites plaines ,ou les troupeaux de tout un village trouvent un maigre pâturage. Quelques parties sont enfermées par des haies, et défrichées quelquefois pa»- des métayers qui les abandonnent ensuite pour de longues années. Il n’y a pas beaucoup de forêts dans le Bocage. Ou n’y compte pas plus de douze mille hectares de bois; mais tout le pays est composé de carrés de terre, de quatre à six arpens, entourés de haies très-fortes , soutenues par des chênes, des ormes, de érables, des frênes, des châtaigniers

La roule de Bourbon-Vendée , autrefois la Roche-sur- Yon , passe sur un coteau garni d’arbres et de pampres.

11 y a de jolies prairies à Mareuil et de jolies maisons. Les environs de Bourbon sont rians. La rivière de l’Yon serpente dans les prairies. 11 pleuvoit. Je retrouvais l’aspect des sommets des.montagnes.il y a, à l’entrée de la ville, un château ruiné , d’un fort bel effet. Nous entrâmes dans Bourbon-Vendce, qui nous surprit singulièrement. On reconnoît d’abord une ville bâtie par Buonaparle. Une place immense, quelques beaux édifices, de belles maisons çà et là, des pierres amoncelées , des lignes tracées, des plafonds d’or et d’azur; les tribunaux avec une architecture grecque ; l’Eglise à demi bâtie, et tout le pays qui entoure la ville rempli de chaumières ruinées, de châteaux démolis , les propriétaires logés dans leurs anciennes écuries ou dans les dépendances de leurs châteaux.

Nous étions dans le pays de Charette, et sur le théâtre de la dernière guerre. Dans la Vendée, chaque pays est distingué par le nom de son chef; on dit le pays de Boncnamp, le pays de la Rochejaquelein , le pays de Charrette. On retrouve donc à Napoléonville ( nom que Buonaparle avoit donné à Bourbon-Vendée) les souvenirs de Buonaparte et de Charrette. Eh bien! qu’on

compare Buonaparle , ce fils de la révolution , avec le

et des cerisiers. Comme dans la Bretagne , le chêne y est en plus grande quantité'. Peu s’élèvent à la hauteur naturelle. A huit à neuf pieds on abat leur tète, et l’on en coupe les branches tous les sept ans.

général Charette. On verra le vrai grand homme dans le général royaliste. Voyez l’un à Waterloo, à Leipsick, à Moscou, et l’autre dans les bois de la Chaboterie. Buonaparte se livrant aux Anglois, et Charette répondantà madame de la Roche-Lépinais qui lui offroilun asile sûr en Angleterre. « Je n’irai jamais chercher un abri en » Angleterre. Si j’acceptois vos offres , que deviendroient » ces gens qui m’entourent; ils péri roient seuls , je veux » périr sur cette terre et au milieu d’eux. »

Poursuivis depuis quinze jours, sescompagnons furent bientôt obligés d’abandonner leurs chevaux , ils vouloient que Charette gardât le sien: mon sort est lié au vôtre, leur dil Charette, nous ne sommes plus que des compagnons d’infortune. Un de ses soldats , le voyant dans un grand danger, lui donna son chapeau, et prit le sien où était son panache blanc: «Sauvez-vous , lui dit-il , ils me prendront pourvous et me tueront. » Quand Charette fut pris, il avoit le bras en écharpe, une barbe longue, la figure couverte de terre. Après son jugement , on lui fit parcourir toutes les rues de Nantes où il avoit passé triomphant après l’amnistie. Un curé constitutionnel étoit venu dans sa prison. Il s’éloit confessé. Mais l’ingénieuse piété de sa sœur lui avoit préparé une consolation , on lui avoit faitsavoirla rue, la maison et la fenêtre où un prêtre catholique devoit se trouver un mouchoir blanc à la main. Charette passoit fièrement dans les rues de Nantes; quand il arriva au lieu indiqué, on put s’apercevoir à sa tête inclinée, à l'expression d’humilité de tous ses traits que Charette s’abaissoit devant la seule puissance qu’il recon-

mil alors en France, celle de Dieu. Il recul la bénédiction du prêtre, et arriva sur la place d’armes. On s’approcha de lui pour lui bander les yeux : « Non, je ne crains pas la mort (i)5 je veux voir mon ennemi jusqu’à la fin, et portant la main sur son cœur: Allons, feu, quand on a su vivre , on sait mourir. Vive le Roi. » La chapelle de la Merci éloit près de l'endroit où est tombé Charette.

Rien n’est comparable à la constance de Charelte. Il disoit souvent : « Je me défendrai en soldat , et mourrai en chrétien.» Charette habitoitune de ses terres située non loin de la Garnache. Il éloit à. table quand les Vendéens de Macliecoul vinrent le presser de se mettre à leur tête. « Le sort en est jeté, dit-il, on veut que j’arbore le drapeau blanc, je le suivrai jusqu’à la mort; mais je vous déclare que je saurai punir les lâches qui l’abandonneront. » Il a tenu parole. « Mes en fans, disoit à ses soldais Charelte , toujours en avant ; je veux perdre le nom de Charel te si le roi ne vous récompense pas. » Charette faisoit ses attaques de nuit, pour que la déroute fût moins funeste. Les paysans connaissoient les chemins. Voici une de ses harangues , telle que me l’a rapportée un paysan de son armée: « Vous êtes chrétiens, vous vous battez pour votre Dieu, pourvotre roi. Notre roi nous porte tous dans son cœur, et notre

(i) Les républicains eux-mêmes admirèrent la mort de Charette , et l’on trouva ces vers écrits près du lieu où il fut fusillé :

De Charette, passant, respecte le repos.

Il vécut en brigand ,et mourut en héros.

Dieu veille sur nous. » il aimoit ses soldats comme ses

deux bras, me disoit le même paysan, et lous auroient passé le feu pour le joindre. » Au bourg du Brouzils , une balle lui traversa le bras près de l’épaule sans qu’il donnât aucun signe de souffrance, et il pleura la mort de Guérin, il disoit en parlant des troupes de Stoflet : «Si j’avois des soldats comme les siens, j’irois prendre à dos les troupes de la république sur le Rhin. »

« On n’oubliera jamais , dit madame de la Rochejaquelein , que ce général blessé, poursuivi d’asile en asile , n’ayant pas douze compagnons avec lui , a inspiré encore assez de crainte aux républicains pour qu’on lui ail lait offrir un million et le libre passage en Angleterre, et qu’il a préféré combattre jusqu’au jour où il a été saisi pour être traîné au supplice. »

Après la mort de Charelte , tout fut fini dans la Vendée (i).

Nous allâmes au Petit-Bourg , chez M. Voyneau. Une des sœurs de M. Voyneau, madame de Montsorbier, a suivi constamment l’ambulance de Charetle , toujours soignant les blessés. C’est là que des gentilshommes vendéens me disoient en parlant des paysans : « Nous ne pouvons pas parler de ce que nous avons fait quand nous voyons l’héroïsme de ces gens-là. «Il est établi parmi les

(i) On peut diviser la guerre eu trois époques. — Neuf mois jusqu’à la destruction de l’armée d’Anjou. — Second envoi

d’un émissaire de Londres , jusqu’au traité de la Jannais, décembre 9], jusqu’en décembre — Enfin, depuis le traité jusqu’à la mort de Charette.

paysans que quand on a une cartouche on peut aller au combat.

Du Petit-Bourg* nous vînmes aux Gats, chez madame Guerry-de-Beauregard, sœur de MM. de la Roche-Jaqueiein , et dont le mari a péri dans la dernière guerre. Une de ses lilies a épousé l’un des trois MM. de Chabot, qui se battoient tous trois dans les cent jours. Nous trouvâmes aux Gats M. deMarans , chef de division en i8i5. A tout l’héroïsme des paysans nous retrouvions unis en lui l’urbanité et l’honneur de la noblesse Irancoise, etM. de Clabat, officier vendéen, loyal et brave comme ils le sont tous, qui nous accompagna au marais où il combattoit dans les cent jours.

Il y avoit dans la dernière guerre un assez grand nombre de vieillards de soixante-dix ans, et un vieillard de quatre-vingt-seize ans qu’on refusa de recevoir dans l’armée , qui voulut rester dans un clocher pour sonner le tocsin , et quand tous les paysans furent partis, il gar-

doit les munitions. Des pères conduisoient leurs fils et ne vouloient se relirer qu’après leur avoir appris la guerre (i). Quand M. deMarans alla annoncer aux paysans qu’on vouloit commencer la guerre : pour demain , nous serons prêts , fut leur seule réponse. Un grand nombre suivit l’armée sans fusils. On leur disoit: « Mais vous n’avez pas de canons. — Nous en prendrons encore avec nos bâtons.» Une jeune paysanne mariée depuis i5 jours, après

(i) Il y en eut un entre autres qui conduisit ses sept fils dans la dernière guerre.

avoir fortement engagé son mari à partir, clisoil qu’elle ne l’auroit jamais revu, s’il n’avoit pas fait la guerre.

» Ici tout est cœur pour la royauté , me disoit un jeune Vendéen.» « Les Bourbons ne connoissent pas encore tout ce que ce pays est pour eux, me disoit un autre. Les ministres invoquent la charte , pourquoi n’invoquent-ils pas le bon Dieu et la Sainte-Vierge.»

C’est aux Gatsque je vis Jean-Lefort, dont j’ai déjà parlé, et qui a été à vingt-cinq combats. 11 avoit conduit ses deux enfans dans la dernière guerre. Sa politique étoit toute dans ce principe que les divisions entre les chefs avoient encore plus gravé dans son esprit : Il faut un homme qui fasse tout obéir, c’est comme dans une famille. » « Tout se gâte , ajouloit-il, aujourd’hui les » jeunes gens qui sont allés avec Buonaparte parlent sur » le père et sur la mère. L’ingratitude endurcit le cœur.

» Les royalistes sont rejetés, les républicains accueillis,

3) l’autorité soutient les jacobins.» (Qu’on se rappelle que ceci étoit dit à l’époque où la loi des élections étoit défendue par les ministres du roi , et où le mot religion étoit retranché des lois. ) « Les jacobins veulent ôter » Monsieur, ils s’introduisent de place en place, de bu- » reau en bureau. Comme l’eau 9 ils pénètrent partout » peu à peu. Si on les laisse faire, ils seront vainqueurs; » mais ce qui est injuste ne peut durer. »

Il me disoit, en parlant de la première guerre : «Tout le pays lut soulevé en huit jours. C’étoit un orage. Alors en briiloit tout, on outrageoit tout du côté des bleus, de notre côté, lous les jours on présentoit sa vie pour le Loi. » 11 peignoit ainsi le temps actuel: « La révolu-

tion a dépose sa lie, c’est ce temps-ci. » Je lui parlais de la dernière guerre. « Ali ! monsieur, il y avoit des gens qui se traînoient, mais moi je suis né dans la religion je veux y périr. » « Qu’avez-vous gagné, me disoient des palaudsl’autre jour. — Et vous, avez-vousgagiu'Thonneur, leur ai-je répondu. » «On nous parle d’oublij, monsieur, mais il faut au contraire garder un souvenir ferme contre ces gens-là jusqu'à la mort, pour se préserver de ce qu’ils ont fait. «Il composoitle discoursqu’un prince devroilleur adresser : « Vous voilà , mes chers amis, vous avez cornbattu pour la religion et le roi, vous serez tous reconnus ». Ce bon paysan avoit rencontré le discoursque leurauroit fait Henri IV. C’est lui qui nous apprit qu’en 1791 les paysans avoienl déjà dit aux gentilshommes: « Mettez-vous à notre tête. » Il parloil avec attendrissement de Charette et de ses maîtres. « L’humanité, la religion, le » bon cœur, me disoil-il , voil^ la famille Chabot. » MM. de Chabot vivent à côté de leur château ruiné » où trois fois on a mis le feu. Ils ont. perdu une grande » fortune , et ils crient wVe lj Roi au milieu de leurs « ruines. » Le rétablissement de la conscription a alfligé les Vendéens. Cependant quelques-uns sont entrésdans la légion de la Vendée. Un entre autres se présentoit au lieutenant-colonel. 11 é toi t lort petit, on vouloit le mesurer. « C’est de la tête au cœur, dit-il aussitôt, qu’il faut mesurer un Vendéen. »

Le chenil des Gatsa servi de quartier-général à Charette. Tout le château avoit été brûlé. 11 est réparé aujourd’hui. Nous revînmes ensuite aux Quatre— Chemins , où, dans dix cornbats,les Vendéens lurent dix fois vain-

queurs; c’est là que Joli, qu’on appel oit le vieux Joli , traversa toute l’arniée républicaine avec un manteau bleu; il disoit aux républicains qu’il alloit examiner les dispositions des brigands ; il vint se concerter avec Charette , et traversa une seconde fois toute l’armée.

C’est ce Joli qui, apprenant, à la prise de Léger , que son fils étoit frappé d’un coup mortel, court à son secours; dans ce moment , ses soldats viennent lui dire qu’ils ont fait un de ses enfans prisonnier parmi les bleus, et lui demandent ce qu’il ordonne : « Dele fusiller, répondit-il (i) ». Il fit celle réponse sans détourner les yeux de son aulre li 1s qu’il arrosoit de ses pleurs et tenoit mourant dans ses bras. Joly n’étoit pas vendéen : il n’étoit que royaliste. On ne dit pas qu’il eut de la piété. Ceux qui , dans la Vendée, n’éloient pas chrétiens , n’avoient que ïesvertus des héros de l’antiquité. Nous passâmes ensuite près du chêne Girard, lie du rassemblement de l’armée du centre, commandée par M. de Sapinaud. Nous voulions voir MM. de Chabot.

Enfin, nous arrivâmes chez M. de Chabot, père des trois MM. de Chabot dont nous avons déjà parlé. C’est une famille échappée à un aulre âge, et on n’a pas su employer ces trois nobles jeunes gens , qui ne demandoient qu’à continuer à servir Dieu et le Roi. Mademoiselle de Chabot, fort jeune encore, se rappeloiL Charette. Elle l’avoit vu, et elle se souvenoit fort bien de son panache blanc. Prise par les bleus à Montaigu , elle

(i) Nous avons recueilli cette anecdote dans les notes des Elégies Vendéennes de M. de Sapinaud.

disoit tout bas vive le Boi à sa nourrice qui répétait son chapelet. Le château de M. de Chabot seroit facilement réparé. Ce château a appartenu à Catherine de llohan. Henri IV disoit, dans une harangue au parlement : « J’ai remis les uns en les maisons dont ils étoient bannis, les autres ont la foi qu’ils n’a voient plus. »

Des fenêtres du château on voit l’abbaye de la Genetière , où se rassembla la première armée composée de quarante mille hommes qui partit pour Chantonnay en disant son chapelet. Près de là est la commune de Vandraine, où dans un seul jour soixante-trois femmes, en fans ou vieillards, furent égorgés par l’armée républicaine.

Nous retournâmes aux Gats pour aller dans le Marais, et M. de Marans et-M. de Clabat nous accompagnèrent. Des Gats au Poiré, nous traversâmes la forêt, puis la roule de Bourbon à Nantes. Le Poiré est sur une hauteur, une chapelle détruite est à l’entrée , delà à Aizenay le pays est toujours coupé, c’est le Bocage. Aizenay est une petite ville sur la route des Sables à Nantes. En remontant sur la route du côté de iNantes, on aperçoit Saint-Christophe de Ligneron , où les chefs en i8i5 se

Marais. La vue est très-belle, et le pays ressemble à une forêt immense. Sur la route des Sables s’élève le Calvaire, au pied duquel périrent M.de Beauregard etLuvic de Charelle. Tous les Calvaires dans la Vendée sont rétablis. Les Vendéens se sont hâtés de les rebâtir à neul avec les ruines de leurs maisons. Ludovic avoit retuse du duc d’Havre des gardes et de l’argent en partant de

Paris, et il lui avoil dit : « Dans la Vende'e, mon nom, mon cœur et mon bras me suffisent ».

Quand les Vendéens lurent surpris par Travot (1) à Aizenay, Ludovic lut atteint du coup mortel. On vouloit le faire retirer. « Non, non, dit-il, tant qu’une goutte de sang coulera dans mes veines et que mes paysans auront de la poudre à tirer, je commanderai le feu. Il é l oit couché tenant un mouchoir sur sa plaie. 11 encourageoit ses soldats et leur crioit sans cesse : « Vengez-moi, et jurez d’obéir à M. de la Rochejaquelein. » Enfin il perdit connoissance et on l’enleva du champ de bataille. Il expira quelques jours après, à l’âge de vingtsept ans. Après lui sou frère continua de se battre à la tête des Chouans. Le Calvaire, vis-à-vis de la Maronnière, château ruiné, au milieu de prairies délicieuses, sépare l’endroit où ChareLle tomba clu lieu où mourut le beaufrère de M. de la Rochejaquelein , M. de Beauregard , à l’âge de soixante ans. Une balle lui avoit traversé le corps , et un coup de sabre avoit fendu sa tête.

D’Àizenay, nous allâmes à Coex , de Coex à Saint- Gilles. Nous passâmes à côté de l’Aiguillon, dans l’endroit où Travol vouloit forcer le passage pour s’emparer des objets du premier débarquement. A l’Aiguillon le drapeau blanc étoit dans l’endroit le plus exposé au feu. Vingt paysans furent tués en le portant. Celui qui étoit frappé étoit remplacé à l’instant par un autre. Ces héros étoient commandés par un homme digne d’eux, M. de Puytesson.

(i) Travot, qui vouloit arriver à Bourbon , attaqua sur trois colonnes.

Nous n’apercevions plus que de grandes landes terminées par la mer. Avant Saint- Gilles nous vîmes des vaisseaux à l’horizon. La mer éloit d’un bleu superbe; la lune pâlissoit et le soleil sc levoit. Saint-Gilles est une jolie petite ville, en face est Croix-de-Vic , et la rivière de Vie est dominée par des dunes recouvertes d’ajoncs.

Les bancs de sable mouvant qu’on rencontre de Croix-de-Vic jusqu’à Saint- Jean-de-Mont , sont transportés du sein de la mer par les vents d’ouest et de sudouest qui soufflent avec beaucoup de violence ; dans quelques endroits ces amas de sable forment des dunes ou monticules de quinze ou vingt mètres de hauteur perpendiculaire. Les progrès de ees dunes sont effrayans près d’Olonne et de Saint-Gilles. Le pin maritime ou l’ajonc suffisent pour arrêter ce fléau. Sur toute la cote , la nier ne forme pas d’anse assez profonde pour offrir des abris aux navires. Les ports des Sables et de Saint-Gilles sont leur seul refuge dans les temps d’orage.

Nous avons voulu voir le lieu où Louis de la llochejaquelein débarqua. Nous visitâmes ensuite le lieu ou il périt. De grands espaces sablonneux , d’anciens sillons remplis d’herbes, quelques arbres, quelques maisons blanches, très-basses à cause des vents de mer, des

bourines, espèces de cahutes couvertesde jonc, des dunes dans le lointain, et au bas d’un fossé une pierre entourée d’immortelles qui croissent au hasard; voilà les Mathes. Sur cette pierre on lit ces mots: Ici fut tué et couvert de terre Louis de la LocJiejaqiielein . Quand

Louis tomba, le général Canuel, qui étoit auprès du moulin où périt le jeune Guigues (1), vil en même temps M. Auguste de la Rocliejaquelcin, qu’une balle venoit d’atteindre à la jambe, cbanceler sur son cheval. Là fut tué aussi un homme de soixante-dix-huit ans qui avoit accompagné son fds pour lui apprendre la guerre.

Des Mallies nous allâmes près de Saint-Jean-de-Mont, cbezM. Robert. Nous suivions les fossés du Marais. Le Marais a huit lieues de longueur. La largeur est comprise entre Saint-Jean-de-Mont et Soulans. On peut comparer le Marais avec ses innombrables canaux aux plaines de la Lombardie. Le marais est sans cesse menacé par la mer. Mais des digues protègent chaque dessèchement; des canaux garantis du flux de la meT par les écluses construites vers leur embouchure, portent à la mer les eaux de la pluie. Ces grands canaux communiquent avec de plus petits, et ceux-ci avec les fossés de clôture qui séparent les différentes propriétés. Les propriétaires se réunissent tous les ans pour s’assurer des moyens les plus propres à garantir le Marais. Les habitans du Marais sont très- forts. C’est une race d’hommes particulière. Le Ma rais peut fournir dix mille hommes à la cause royale. Quarante mille hommes le cernèrent sous Charette ; mais ce qui rend ce pays inexpugnable, c’est la facilité de lâcher les écluses et d’inonder le pays. Le Marais est

(0 Ce jeune homme s’etoit échappé du collège de Fontenay, en bas de soie et en culotte noire, pour venir rejoindre Farinée vendéenne.

couvert cleharqu.es dans l’hiver, et on traverse les fosses à l’aide d’une grande perche dans l’été.

Sur la côte du Marais sont les îles de Boui-n , de Noir-

Moutier et d’Yeu. A l’ouest de l’île de Bouin et du cou-

tinent, on aperçoit File de Noir-Moutier (1).

(i) La plaine de Noir-Montier , exposée à l’invasion des sables , contient trois mille hectares , dont mille huit cents sont employés à la culture du blé ; le reste est occupé par les marais salans , les prairies, les canaux, les chemins et quelques laudes stériles. L’ile de Noir-Moutier offre un aspect très- monotone ; ou n’y trouve pas une source d’eau vive , pas un ruisseau , pas un arbre. 11 y avoit autrefois un bois de chênes verts sur la côte nord , qui , courbés par les vents d’ouest et de sud-ouest , penclioient sur la mer. La révolution a dépouillé cette côte aride , et on ne voit plus à la place du bois de la Chaise, qu’un roc hideux, dont les arbres garnissoient les fentes , et des sables stériles. On y compte cinq mille habitans. L’ile se nommoit autrefois Héro ; une abbaye de moines noirs ou de bénédictins s’y étoit établie ( nigrum monasterium.) elle prit le nom de Noir-Moutier. -

L’ile d’Yeu est terminée par une côte inaccessible, formée de rochers énormes qui s’élèvent de vingt-cinq mètres. Ces masses gigantesques présentent des formes singulières, des contours, des enfoucemens , des saillies. Au centre de cette côte est un château ruiné, de forme quadrangulaire, avec ses quatre tours , sur le penchant d’un énorme rocher , séparé de la terre voisine par un fossé profond que la mer remplit et laisse à sec deux fois par jour. Sur ce fossé étoit jadis un pont de bois qui formoit la communication du château avec une foule d’ouvrages aujourd’hui en ruines, et qui le couvroient du côté de la terre. La côte orientale offre un abordage sûr aux chaloupes et aux petits bâti mens. Le port est un port de marée, qui peut recevoir jusqu’à deux cents bâtimens de cent cinquante a deux cents tonneaux. Trois cent soixante maisons forment le principal établissement de l’ile nommée Port-Breton. La moitié de 1 ile ,

Nous allâmes à Saint-Jean-de-Mont, où Buona* parte vouloiléiablir un collège pour les fils des Vendéens, puis chez M. Robert où nous fûmes reçus comme des frères. M. Robert est un preux chevalier. Sa franchise n’a rien d’égal que son intrépidité. Dieu et le roi : cette noble devise delà Vendée mérite aussi d’être la sienne. Sous le dernier ministère , sa maison étoit surveillée par des gendarmes. C’est sous ce ministère qu’on lui a oté sa place d’inspecteur des côtes, de receveur; on l’a ruiné pour récompenser son dévouement. Jamais, sous Buonaparte, on n’avoit fait de visites domiciliaires chez les Vendéens ; un ministre du roi les a commandées. Le nom de ce ministre est plus odieux aux Vendéens que les noms les plus funestes de la révolution et de l’empire. Il a soupçonné leur dévouement et accusé leur loyauté.

M. Robert voit d’un côté la mer et ses dunes recouvertes de quelques lichens et de quelques plantes qui croissent dans le sable, de l’autre le Marais avec ses maisons liasses et ses toits aux tuiles scellées avec de la chaux. Dans l’hiver les vaisseaux abordent d’un côté et les barques de l’autre. De Saint-Jean-dc-Mont nous allâmes au Périer, lieu où M. de la Roehejaquelein fut enterré après le combat des Mathes et où M. de Clabat vint chercher son corps. La mer mugissoit, le clergé, le peuple étoient sur les barques , et les canons laissés dans le Marais tiroient par intervalles. Nous passâmes à côté de

à peu près , est consacrée à la culture; l’autre moitié est couverte de bruyères. Des sources vives se trouvent partout. Ou y a établi des batteries et construit un fort. ( Stat. du département de la Vendée. )

Challans et de Saint- Christophe-dii-Ligneron , de là à Soulans. En avant d’un petit bois, non loin de Soulans, est un champ couvert d’ajoncs où une pierre énorme à plusieurs pointes semble encore dressée pour le sacrifice des Druides. La république étoit un dieu plus terrible que le dieu des Druides. Elle avoil demandé le sa< rifioe de la Vendée, et ses adorateurs se sout empressés d’entasser les victimes dans ce malheureux pays. De Soulans nous vînmes à Comequier, puis chez M. Gotet, chef de la cavalerie de Charelte, à qui nous demandâmes cettehos. pilai i Lé que le» Vendéens savent si bien accorder. M. Gotetest plein d’enthousiasme pourCharelte.il nous a donné beaucoup de détails curieux sur ce général. Son fils est sous-lieutenant depuis deux ans, et il n’.-st pas employé. Craint-on aussi le dévouement héréditaire!

De chez M. Gotet nous vînmes à Lanoue, puisa Apremont, où nous remarquâmes les restes d’un vieux château fort. La situation est très-pittoresque. De là à Aizeuay, dont les environs sont très-rians. D Aizenay à Bourbon par Venensault. Les ajoncs et les genêts couvrent tous les champs de ce pays.

De Bourbon , nous passâmes au bois de la Chabolerie où Charette fut pris, non loin de la Roche-Serviere ou en 1 8 , 5 périt M. de Suzannet , un des preux de la V endée , et deux nobles Irères d’armes , MM. Dureau et de Gambourg. Modèles de toutes les vertus chrétiennes , ils rappeloient les anciens croisés par leur dévouement religieux. Dès 1 8 1 4 étoient prêts à verserleur sang pour la cause sainte. Aprèsavoirsuivi le roi à la frontière avec sa fidèle maison militaire, ils accoururent dans la Vendée. A

peine eurent-ils le temps de dire un dernier adieu à leurs jeunes épouses et à leurs enfans au berceau. 11 trouvèrent une mort glorieuse sur le pont de Roche-Servière,

et ces deux frères d’armes , si unis dans cette vie par une sainte amitié , furent réunis dans la mort. JNous traversâmes Belleville , où Charette rangea ses soldats en bataille devant M. de Rivière et leur demanda ce qu’ils vouloient qucM. de Rivière rapportât au roi de leur part : l’armée entière cria vive le Roi , et Charette dit à M. de Rivière: « Ce que vous venez d’entendre est leur réponse et la mienne»; et Montaigu, où furent écrasés les restes de l’armée de Mayence échappés au combat de Torfou. C’est à Torfou et à Montaigu que la grande armée vint secourir Charette. « Où est l’ennemi, demanda M.d’Elbée à Charette , lorsque la grande armée le rencontra à quelques lieues de Chollet. — Il suit mes traces, répondit Charette , voyez ces tourbillons de fumée.» Torfou étoit livré aux flammes.

Nous arrivâmes à Nantes à l’entrée de la nuit. Le lendemain nous allâmes à la Dennerie. Rien n’est plus riant que les bords de l’Erdre. La Houssinière, Belle-Ile, les ruinesdu château du duc deRais, frère duduc de Bretaone. et surnommé Barbe-Bleue, la Dennerie, la Gacherie, qui appartenoit à l’écuyer de Barbe-Bleue et qui est aujourd’hui à la famille de Charette, toutes ces maisons répandues sur les coteaux qui s’élèvent sur les deux rives de l’Erdre , rendent son aspect le plus délicieux qu’on puisse imaginer. Ce sont en petit les bords de la Saône. Une eau tranquille, des bois, des rochers, des prairies, des maisons charmantes.

Nous voulûmes voir aussi de l’autre côté de Nantes le rivage delà Loire, témoin des noyades .On nous dit que les Trapistes venus d’Angleterre descendirent dans cet endroit même, et quand ils surent où ils éloient, tousse mirent à genoux et prièrent pour ceux qui n’étoient plus. Ils remontèrent ensuite au milieu de la nuit la rivière de l’Erdrc pour se rendre à la Meilleraie, où ils sont aujourd’hui. Une croix étoit sur leur bateau , et ils chantoient des hymnes à la gloire de l’Elernel. L’abbé est un homme d’un rare mérite. « Je puis tout dire , répète-t-il quelquelois, on ne rendra ni mon pain plus noir ni ma couche plus dure ». On lui parloit d’un changement de ministres. « On a changé de médecins, mais non pas de remède. »

Dans un premier voyage que j’avois fait à Nantes, j’a vois vu Clisson qui en est éloigné de 6 lieues. Après avoir passé les ponts, on trouve le faubourg dont Charetle s’étoit emparé. La route jusqu’à Clisson est peu variée, le pays est assez couvert. J'étoisheureux de fouler cette terre de liberté et d’honneur. Je demandois aux enfans que je rencontroisquiilsétoient, pour leur faire répondre: V endéens. Je vis auPalletles ruines de la maison d’Abeiiarcl où Héloïse mit au monde un fils d’une si rare beauté qu’elle le nomma Astralabe, astre brillant. J’arrivai enfin à Clisson-la-ville.

Clisson est situé au conflueut de la Moyne et de la Sèvrenanloise. « Ces deux rivières, dit l'auteur de la notice hisloriquesurClisson,roulentl’une ei l’autre à travers un rocher de granit, qui oppose desobstaclescontinuels à la rapiditédeleur cours. Dansla Moyne, cesaccidens forment

à chaque pas de superbes cascades; mais dans la Sèvre, qui est beaucoup plus large et plus profonde, la grande différence des niveaux y produit des chutes d'eau d’un effet imposant. On ne peut se lasser, en suivant ces rivages sinueux et quelquefois escarpés, d’admirer l’heureuse variété de ces sites et le jeu brillant de ces eaux dont les nappes transparentes vont avec impétuosité et avec fracas se briser contre des rocs énormes. Tantôt cette rivière traverse en serpentant des prairies émaillées de fleurs, elle semble alors s’y reposer de ses chutes violentes, et quitter à regret les ombrages délicieux qui couvrent ses rives. Des chênes sont répandus sur ses bords. A chaque pas des rochers écroulés, couronnés d’arbres verts, couverts de mousse et de lierre , sont comme suspendus à une hauteur prodigieuse. »

Du plateau le plus élevé du bois de la Garenne, au milieu des rochers, au pied des vieux chênes, on voit la Sèvre au bas du vallon, et la ville sur plusieurs collines avec ses maisons bâties à l’Italienne et ses ruines anciennes et ses nouvelles ruines, les maisons brûlées par les bleus, et ce vieux château de Clisson (1) avec son donjon, ses tours, ses créneaux et son architecture moresque. Ces

(1) Le sire de Clisson, Olivier I, qui avoit fait rebâtir le château de Clisson au commencement du règne de Louis VIII , avoit fait construire cette forteresse dans le genre de celles qu’il avoit vues en Syrie et sur les bords du Jourdain. Ce n’est pas du style gothique , mais de l’architecture moresque.es profils et la forme des créneaux et des mâchicoulis sont semblables à ceux du château de Césarée appelé la Tour des Pèlerins , en Palestine. Voyez la Notice historique sur la ville et le château de Clisson.)

tours abandonnées , ces vestibules furent habités autrefois par un connétable de France et le dernier duc de Bretagne, François II, père de la duchesse Anne, qui fut deux fois reine de France. Ces portes en ogive, ces doubles herses, ces triples ponts-levis, ces galeries, sont livrés au silence, aux oiseaux de proie et aux ronces, et le lierre et les plantes sauvages croissent sur ses murailles cl recouvrent des inscriptions et des vers.

Nous citerons encore la notice historique sur le château et la ville deClisson: « Qu’est devenue cette cour

galantedeFrançoisll? que reste-t-il des fêtesbrillantes que ce duc de Bretagne donnoil dans celte enceinte à la belle Antoinette de Villequier? où sont les armées royales elles nobles Cortèges qui accompagnèrent dans ce château Philippe-Auguste, le preux Louis IX, la prudente Blanche de Castille sa mère, le farouche Louis XI, le conquérant Charles VIII , le père du peuple Louis XII, leinagnanime FrançoisIer, la reine Eléonore, le sombre Charles IX, et cette altière Catherine de Médicis? Que sont devenus les souverains de France et de Bretagne qui visitèrent ou habitèrent cet antique manoir? Ce donjon où tout respiroit l’effroi est à moitié écroulé, et le soleil éclaire maintenant l’intérieur de ces prisons dans lesquelles Jean Ier, duc de Bretagne, victime de la plus noire trahison, expia par une détention horrible la perfidie de son père envers le connétable de Clisson.

«On voit encore les ruines de cette chapelle où labelle Marguerite de Foix, dite sein-de-lis, mère de la duchesse Anne, reçut la foi de François IL Mais ces ciievaliers renommés, ces héros fameux, ces souverains

illustres, ces femmes célèbres, ces armées formidables, tout a disparu! et ces fiers remparts qui résistèrent jadis au fougueux duc de Bretagne Jean Ier, à la valeur dè Henri IV, à l’ambition et aux armes du duc de Mercœur, ont été livrés eux-mêmes à la destruction par le temps, l’insouciance et les ravages de la guerre de la Vendée. »

D’une des tours du château de Clisson (i)où les bleus plaçoient une sentinelle pour éviter les surprises des Vendéens, la vue est immense.

Au milieu de la cour est un if. Il croît sur un puits taillé dans le roc. Ce puits, extrêmement profond , a été comblé avec de malheureux Vendéens.

(1) Le héros de la maison de Clisson, Olivier, quatrième et dernier du nom , naquit au château chrBlisson en i556. Il n’avoit que sept ans quand son père fut décapité par ordre du roi de France qui le soupçonnoit de trahison. Il fit ses premières armes avec sa mère , qui se battit «antre Charles de Blois sur mer et sur terre avec un rare courage. Elle vendit tous ses bijoux , et quand il lui fut impossible de continuer la guerre , elle se retira à Hennebon auprès de la comtesse de Moutfort , qui conduisoit la guerre pendant que son époux étoit prisonnier dans la tour du Louvre. Ces deux femmes singulières réunirent leurs bis. Après la mort de son père le jeune comte de Montfort prit le titre de duc de Bretagne. Olivier Clisson eut la plus grande part à la gloire de la journée d’Auray, où Je brave comte de Blois perdit la vie, et on Duguesclin , qui commandoit dans l’armée de Charles , fut fait prisonnier. Irrité d’avoir été trompé par le duc de Bretagne, qui l’avoit envoyé en ambassade auprès de Charles V, etqui traitoit avec le roi d’Angleterre en faisant assurer Charles de son union avec la France , il passa au service de Charles et

Nous regrettâmes de ne pas aller à Tiffauges par Torfou. C’est, dit-on , un des lieux les plus beaux de la Y endée. A Tiffauges nous aurions vu M. de laBretèclie, qui fait le plus noble usage de sa grande fortune, et qui s’est fait admirer dans la dernière guerre. C’est à Torfou qu’un soldat de la paroisse de Thouarcé traversa toute une colonne de bleus pour aller tuer le premier cheval attelé au premier canon qui passoit sur le pont de Torfou et arrêter ainsi l’artillerie en encombrant le pont. 11 revint après avoir tué le postillon avec un pistolet qu’il lui arracha. C’est là que demeure Subileau. On connoîtra suffisamment Subileau après ce que je vais raconter. Au combat de Roche-Servière, il se trouva avec un de ses

s’unit d’une étroite amitié avec Bertrand Duguesclin. 11 contribua puissamment à chasser les Anglois du royaume. Après la mort de Duguesclin, il fut le quatre-vingt-deuxième connectable de France, et gagna, en présence du roi, la fameuse bataille de Rozebecq contre les Flamands. Clisson s’occupa d’une descente en Angleterre. Richard effrayé détermina Jean IV à le délivrer de Clisson. Le duc de Bretagne invita Clisson, le sire de Laval , le sire de Beaumanoir à venir visiter le château de FErmine qu’il faisoit bâtir , et sous prétexte de faire examiner les fortifications de la principale tour par Olivier, il l’y fit entrer et enfermer. Le sire de Laval, beau-frère d’Olivier , protesta contre cette trahison. Le sire de Beaumanoir s’informant avec inquiétude de ce qu’étoit devenu le connétable, le duc voulut frapper de sa dague Beaumanoir au visage; Beaumanoir mit un genou en terre et le pria de ne pas faire une action qui le déshonoreroit. Le duc le fit enchaîner dans la tour avec Olivier. On eonnoit et l’ordre du duc de faire mourir Clisson, et la désobéissance de Bavalan , et les remords du duc , et sa joie quand il sut que Bavalan 11e lui avoit pas obéi. Peu

cousins, entouré dans un champ par une troupe de bleus qui les attaquèrent. Le cousin de Subileau, se voyant dans un si grand danger, lut tellement frappé de terreur, qu’il se laissa tuer sans se défendre. Pour Subileau il se battoit toujours, alors les bleus lui dirent : « Tu es un brave, rends-toi , on ne te fera pas de mal. » Subileau, épuisé de fatigue, se rendit. Quand les bleus le virent désarmé, ils se jetèrent sur lui, le percèrent de coups de baïonnette et de coups de sabre; un olficier passa, et il fut indigne' de voir cinquante hommess’acharnersur un seul qui n’avoit pas d’armes. Il le prit sous sa protection et le lit conduire dans une maison du bourg. On le coucha sur une paillasse près d’un bleu blessé. Deux

de temps après Pierre de Craon , qui atlribuoit au connétable sa disgrâce , l’attaqua dans la nuit, et il fut couvert de blessures par les ducs de Bourgogne et de Berri. Clisson fut persécuté quand Charles VI fut devenu fou. Il eut à soutenir ensuite une guerre contre le duc de Bretagne , avec qui il se réconcilia si complètement que celui-ci lui laissa par testament le gouvernement de sou duché et la tutelle de ses enfans en bas âge. Clisson, à qui le duc avoit fait parler de paix, lui avoit demandé son hls en otage. Voyant arriver à Josselin ce jeune prince qui n’avoit pas six ans , il ne voulut pas le laisser descendre de cheval, et le ramena lui-même à son père qui étoit à Vannes. Ce trait de générosité triompha du ressentiment du duc de Bretagne. Clisson mourut en 1407 dans son château de Josselin à soixante-onze ans. Le coup de lauce de Duguesclin et le coup de hache d’armes d’Olivier étoient célèbres en ce temps.

Le fils de Jean IV fut enfermé par la trahison du gendre de Clisson dans le château de Clisson dont il sortit enfin , et il fit confisquer les biens de Ponthiérie.

François II , duc de Bretagne, faisoit sa résidence habituelle

autres bleus "isoient dans un autre lit. Celte chambre

avoit déjà renlermé plusieursblessés, et le sang ruisseloit sur le plancher. Les deux bleus qui étoient dans le même lit se plaignoient bien haut, et moururent bien-

à Clisson , et donnoit des tournois dans les prairies situées sur la rive droite de la Loire. Ce terrain s’appelle encore aujourd’hui la prairie des guerriers.

François II , très-faible , et qui se laissoit gouverner par ses favoris , vit se liguer contre lui les seigneurs de Laval , de Rohan, deRieux, qui favorisoientles prétentions de Charles VIII sur le duché de Bretagne. Landois sou favori fut pendu à Nantes à l’insu du duc qui vouloitlui faire grâce.

La France étoit alors agilée par l’ambition de madame de Beaujeu. Le duc d’Orléans se mita la tète d’un parti, et négocia avec le duc François II dont il espéroit épouser la fille. Découvert il se réfugia au château de Clisson. On sait que le duc d’Orléans fut fait prisonnier par Louis de laTrétnouille , à la bataille de Saint-Aubin , et que François II étant mort à Coiron d’une chute de cheval, la duchesse Anne épousa Charles VIII , et unit ainsi la Bretagne à la France.

Après son mariage , Charles VIH donna des fêtes à Clisson à la noblesse de Bretagne.

Le château de Clisson tint constamment pendant la ligue pour Henri III et Henri IV. Henri IV poursuivit un lieutenant du duc de Mercœur de Clisson jusqu’au faubourg de Pilmil, à Nantes.

Henri Iïl mit le siège devant Clisson que le duc de Mercœur avoit pris. Enfin l'acte de pacification conclu avec le duc de Mercœur à Angers termina la guerre , et Henri fit son entrée à Nantes en 1698 où il rendit l’édit de tolérance qu’on appelle l’édit de Nantes. Il n’est plus question de Clisson dans l’histoirç jusqu’en 1795, où ces murs qui avoient vu Henri IV virent Charette et des François fidèles jusqu’à la mort du Béarnais.

tôt l’un après l’autre. «Celui qui étoit à côté de moi, dit Subileau, se plaign oit plus doucement; il disoit: « Ah! » je souffre bien, mais pas encore assez! Las! que je 35 souffre!... Ah! si une âme charitable pouvoit me don- » ner à boirel » moi j’entendais ; je me dis: Je pourrais prendre la cruche où l’on m’a fait boire ; mais je ne pus me lever. Je me roulai et je me laissai tomber du lit sur le côté gauche, parce que mon bras droit n’étoit pas blessé. Je pris la cruche quand je fus à terre , je tournai le bras, et je la lui donnai. Il but! il but ! puis il me la rendit en disant : « Ah! Dieu ne peut pas avoir pitié de moi 5 » mais si pourtant j’allois en paradis, tenez mon ami, » je prierais Dieu pour vous; je vous remercie. » Et il mourut en disant cela. Je me dis : Bon ! voilà un homme qui sereconnoît, il parle de Dieu. Et je priai Dieu pour lui. Je restai toute la nuit par terre dans le sang de ces trois morts et de ceux d' avant. Le lendemain une femme vit couler du sang par-dessous la porte , elle l’ouvrit, me trouva dans la chambre, et je fus soigné. »

Subileaua conservé le chapeau tout troué qu’il avoit ce jour-là. INe pouvant plus s’en servir il l’a accroché au mur de sa chambre, ce qu’il appelle lui avoir donné % les Invalides.

De Nantes, nous allâmes à Prinquiaux par Savenay; nous voulions voir le lieu où s’étoienl réfugiées madame de la Roehejaquelein et madame de Donissan , sous des habits de paysannes. Nous suivîmes la Loire jusque vis-à vis de Paimbeuf. La Loire est très-large au moment de se jeter dans la mer. Nous n’étions plus qu’à six lieues

de ïa Basse-Bretagne. Kon loin cle là M. de Coislin comrnandoit les Bretons dans les cent jours. Le nom de Cadoudal étoit encore une fois exposé aux dangers et à la gloire. Les Bretons se montroient dignes des Vendéens, et ces deux nobles provinces vengeoient l’honneur de la France.

Les rives de la Loire sont très-belles près de cette paroisse de Prinquiaux, étonnante par son dévouement. Ces Bretons-là ne sont qu’un cœur et qu’une âme avec les Vendéens. A Prinquiaux , quand on voulut envoyer un intrus , tous les paysans armés de pierres et de faux se placèrent devant l’église, et déclarèrent que jamais un prêtre constitutionnel n’y entreroit. C’est dansla chapelle de Prinquiaux qu’on tira sur les paysans rassemblés dans l’église. Près de là on remarque à peu de distance de la route deux monticules; dans l’un sont enterrés les Vendéens , dans l’autre les bleus. C’est à Savenay que furent anéantis les Vendéens del’armée qui avoit passé la Loire.

Nousrevînmes à Nantes, où nous vîmes le château, la fenêtre par où le cardinal de Retz s’échappa , et l’église de Saint-Pierre. Un Prussien conduit dans les tours de cette église, et à qui on montroitla Vendée de l’autre côté de la Loire, leva son chapeau en disant : « Salut, terre de l’honneur et delà félicité. »

C’est dans celle église qu’est le tombeau de François II et de Marguerite de Foix sa seconde femme; ils sont représentés couchés. Trois anges soutiennent les coussins sur lesquels reposent leurs têtes ; à leurs pieds sont un lion et une levrette. Autour du tombeau sont les douze apôtres, saint François, sainte Marguerite, Charlemagne

et saint Louis. Aux quatre angles du tombeau, quatre statues de grandeur naturelle : la Prudence, la Force, la Tempérance et la Justice. Cet ouvrage est d’un sculpteur d’Italie ( Paul Ponce Trébati ), au commencement du seizième siècle. Nous allâmes sur la place de Viarnïe, à l’endroit où Charette a été Fusillé. Ses ossement furent transportés dans un champ, sur la route de Rennes, et ce champ est encore labouré (i). Ingrata patria !

Nous avons visité l’entrepôt, le lieu où l’on enlassoit les Vendéens pour les mariages républicains et pour la guillotine. C’estaujourd’hui un magasin de fer. Un jour, quatre-vingts Vendéens conduits à la mort y allèrent en chantant des hymnes. Ceux qui étoient placés dans les maisons voisines ne distinguoient le nombre des morts que par les chants qui alloierit toujours en s’affoiblissant. Le dernier continuoit encore ce chant sublime avant d’être frappe'. Les enfans exhortoient leurs pères quand ils marchoient au supplice. Mme de la Roche-Saint-André, très-avancée en âge, voyant ses enfans conduits à la mort , s’attachoit aux barreauxde sa prison pour leur crier de mourir avec courage. Nous quittâmes Nantes pour nous rendre à Angers. Nous remarquâmes à cinq lieues de Nantes le château de la Seilleraye, plus loin la tour d’Oudon ; vis-à-vis, de l’autre côté de la Loire, le

(j) Du soc de la charrue on dit qu'un laboureur Entr’ouvritune tombe, et, saisi d’épouvante.

Vit Marius lever sa tête menaçante ,

Et, les cheveux épars , le front cicatrisé ,

S’asseoir, pâle et sanglant, sur son tombeau brisé.

La Pharsaee

vieux château de Champtoceaux , la demeure des anciens ducs de Bretagne. Ancenis nous rappela les désastres de l’armée vendéenne, et à Yarades nous nous arrêtâmes pour aller à Saint-Florent et à la Baronière, lieu où a été élevé M. de Bonchamp.

Après avoir visité à Varades le monument qu’on élève à M. de Bonchamp, nous descendîmes à la Meilleraie pour traverser la Loire et nous rendre à Saint-Florent.

C’est à la Meilleraie que M. de Bonchamp rendit le dernier soupir. Nous entrâmes dans la maison où lut déposé ce grand homme au sortir du bateau, et où il mourut comme autrefois le bon Connétable .

Nous remontâmes l’Evre, dont les rives sont charmantes. Des prairies descendent jusqu’aux bords. La nature a fait là ce que l’art a produit à Morfontaine et à Ermenonville. On rencontre àchaque pasdes coteaux, des rochers , des ruisseaux , de jolies maisons. C’est le Bocage, c’est l’aspect des vallons que nous avions trouvés avant Beaupréau. Nous écoulions notre guide qui a voit traversé la Loire avec l’armée vendéenne. 11 ne nous entretenoit que de M. de Bonchamp et de M. Henri. « Ils s’entr’aimoient tous deux , nous disoit-il. » Tous deux, en effet, a voient trois excellentes choses et qui bien conviendroient à parfait chevalier : assaut de levrier , défense de sanglier et fuite de loup. Il nous rappeloit les reproches sévères qu’adressoit M. de Bonchamp à M. de la Rochejaquelein , parce qu’avec trente hommes il s’étoit glissé dans les genêts pour compter à ses bivouacs l’armée républicaine. «A Laval, nous disoit-il, c’est là qu’il y

avoit un joli coup de feu tarit d’eux que de nous ». C’està Laval que Henri de la Roehejaquelein donna la vie à un soldat qu’il avoit désarmé, et lui dit ces paroles remarquables: «Va, retourne vers les républicains, dis-leur que le général des royalistes , sans armes et privé de l’usage d’un bras, t’a terrassé et t’a laissé la vie. »

Nous arrivâmes à la Chapelle de Saint-Florent où le curé nous reçut à merveille. De la Chapelle Saint- Florent on domine Saint-Florent et un pays immense. « De là, nous disoit le curé, quand le feu fut mis à Saint-Florent, on voyoit les flammes s’élever en gerbes de six pieds au-dessus du clocher. » Le curé, qui avoit beaucoup connu M. de Bonchamp, et qui avoit passé la Loire avec lui, nous conduisit à la Baronière, où les paysans sont venus chercher M. de Bonchamp. Il n’y a plus aujourd’hui qu’un pavillon en pierres de taille qui servoit d’escalier au château, et dont la forme est assez pittoresque , des restes de terrasses, de charmilles et de jardins. Une suite de coteaux couverts de genêts, de houx et de chênes , et dont le mouvement est fort doux, s’élèvent au dessus de l’Evre , vis-à-vis de ces ruines. Du lieu où M. de Bonchamp a été élevé on voit le clocher de Saint-Florent, prèsduquel il est mort. Nous avons trouvé là un ancien métayer qui l’avoit vu grandir, et le curé qui l’a confessé à son lit de mort , et qui a commencé auprès de lui les prières des agonisans que sa douleur ne lui permit pas d’achever. Un paysan passoit près de nous : V oilcc uu porte-étendard , nous dit notre guide. Ce n’est pas moi qui l’ai perdu, s’écria aussitôt cet homme dont les oreilles

a voient élé frappées du mot d’étendard. En effet il avoit rapporté son drapeau de Granville. Nous parlâmes à ce bon paysan de M. de Bonchamp, qu’il avoit aidé à transporter de Chollet à Saint-Florent. « Brave Boncliamp , où es-tu, s’écria le Vendéen les larmes aux yeux. » Il s’appeloit Renc Pérault, et on voit sur son front la cicatrice d’une balle dont il a été frappé à la Roche-d’Erigné.

Au-dessous de la Baronière sont des moulins dans la situation la plus pittoresque qu’on puisse imaginer. Des rochers presque à pic descendent jusqu’à l’Evre, qui serpente et semble former plusieurs rivières dans des prairies délicieuses. Les coteaux se réunissent de toutes parts et forment une enceinte. Au fond du vallon, près des moulins de Coulen, la rivière se brise en plusieurs cascades. Sur l’un des coteaux sont des prairies séparées comme celles de la vallée de Campan; sur l’autre des bois de chêne et des rochers. On entend le bruit d’un torrent et le murmure d’un ruisseau, qui vient se jeter dans l’Evre à travers un autre vallon. Là aussi on s’est battu dès les premiers jours; là quelques paysans arrêtèrent huit cents républicains.

Nous redescendîmes à la chapelle de Saint-Florent et nous allâmes visiter le cimetière où sont les tombeaux de la famille Bonchamp. Près de là est la chapelle de Notre-Dame-de-l’Ouie; et dans un cercueil en bois sont déposés les restes de M. de Bonchamp. Tous les souvenirs de la mort de M. de Bonchamp se représentèrent au bon curé. 11 nous rappela ses derniers momens. Au moment d’expirer il me fit appeler. « Je n’en puis plus, me dit-il;»

et après avoir recule saint viatique:»» Que j’ai de joie de mourir ainsi ». Le curé ajouta : »» Je commençai les prières des agonisans, mais je fus bientôt obligé de cesser; le cœur me faisoit mal. Je priai le vicaire de Luçon de continuer ».

M. de Bonchamp est véritablement celui de tous les généraux de la Vendée qui éloit le plus fait pour concevoir de grands plans et commander de grandes armées. Il n’y a que deux chances de succès, disoit-il dès le commencement ; la guerre étrangère vigoureusement poursuivie, et je n’y crois pas, ou i’insurrection d’une autre province. Il ne vouloit faire la guerre qu’avec des corps de deux mille hommes , une guerre de partisans. Il avoit deviné la guerre d’Espagne. Quand l’armée de Mayence vint attaquer la Vendée , M. de Bonchamp proposa de passer la Loire avec dix mille hommes, de soulever la Bretagne ; et quand on auroit attiré les Mayençois à Angers et à Nantes , de repasser la Loire avec les Bretons. Lorsqu’on s’occupa de remplacer Cathelineau , M. de Bonchamp ne voulut pas aller au conseil , et il exigea que sesofliciersdonnassent leurs voix à M. d’Elbée. Il préféroit obéir à commander. Il inspiroit la plus grande confiance à ses soldats. « Allons, viens, grande désarmée , » disoient les républicains à la grande armée qui avoit perdu Marie-Jeanne : « Ta vas nous voir, répondirent les Vendéens, et ce n’est plus à d’Elbée, mais à Bonchamp que tu as affaire. »»

On peut dire de lui ce que le loyal serviteur disoit de Bayard: « Il a été en plusieurs batailles gagnées

et perdues. Mais où elles ont été' gagnées, Bayard en droit toujours en partie cause , et où elles se sont perdues , s’est toujours trouvé si bien faisant, que gros honneur lui est demeuré. »

Son humanité le faisoit aimer même de ses ennemis.

Les soldats de M. de Bonchamp vouloient tuer les bleus qui avoient incendié son château : « Arrêtez , leur dit-il; le sang qui appartient au roi ne doit pas être versé dans l’intérêt d’un seul.

M. de Bonchamp, voyan t des colonnes vendéennes presque ébranlées à l’aspect d’une armée très-supérieure en

nombre, cria aux siens pour toute harangue : « Blancs,

les bleus vous regardent. »La France ancienne et la France nou vellecombattoientalors. La convention et ses envoyés reprcsenloient l’une, l’armée vendéenne et ses généraux représentoient l’autre. Quand M. de Bonchamp mourut, les républicains se réjouirent comme s’il ny avoil plus eu de Vendée .

Nous redescendîmes à Saint-Florent, et nous passâmes près du champ des Martyrs, lieu ainsi nommé parce qu’une foule de Vendéens y ont été ensevelis. Saint-Florent domine les deux rives de la Loire et un pays magnifique qui forme un cercle immense autour du coteau, où sont les restes delà belle abbaye de ce nom. La Loire passe auprès de la colline, et deux îles coupent la rivière en cet endroit. Ce sontles îles fameuses par le passage de l’armée vendéenne. L’une portoit depuis long-temps le nom de Batailleuse. Vis-à-vis est la Meilleraie. Varades est sur une hauteur opposée. Ancenis est a gauche, le beau

cliâteau de Serran à droite, derrière nous la Baro~ nière, et sous nos jeux des bois, des vignes, des prairies, un horizon immense. Saint-Florent est certainement un des aspects les plus beaux de la Loire.

L’armée vendéenne quittoit son pays qu’elle n’avoitpu sauver. Elle avoit vu ses villes embrasées, ses campagnes ravagées, et elle Iraînoit dans sa défaite cinq mille prré sonniers qu’elle étoit obligée d’abandonner et qui aboient se tourner contre elle : « Usons de représailles, dirent quelques officiers, » et ce cri fut répété par quelques soldats. M. de Bonchamp mourant demande la grâce des prisonniers. Dès que ses vœux sont connus, de tous côtés on entend répéter: « Grâce, grâce, sauvons les prisonniers, Bonchamp le veut, Bonchamp V ordonne. » Les bleus queM. de Bonchamp et Tannée vendéenne venoient de sauver tournèrent contreleurs bienfaiteurs les canons que ceux-ci laissèrent à Saintt-Florent.

C’est à Saint-Florent qu’eut lieu le premier mouvement pour la levée des trois cent mille hommes. Les jeunes gens se révoltèrent, on tira sur eux. Quatre hommes restèrent fermes. Les autres revinrent, s’emparèrent de Saint-Florent et de Beaupréau. Cathelineau se mit à leur tête. M. d’Elbée se joignit à Cathelineau et marcha sur Chollet. Le jour de la prise de Chollet, on envoya à la Baronière chercher M. de Bonchamp. Quatre-vingts républicains se portant sur Cbalonne se trompèrent de chemin et arrivèrent à Beaupréau , où ils furent faits prisonniers par quinze hommes qu’on y avoit laissés. Leurs chevaux servirent à monter quelques pay-

sans, et voilà les commencemens de la guerre de la Vendée.

C’est à Saint-Florent que la grande armée avait pris naissance, c’est à Saint-Florent qu’elle passa la Loire abandonnant la Vendée.

Madame de Bonchamp ne possède plus rien dans le lieu où son mari avoit son patrimoine. Elle loge chez le curé quand elle va voir cette terre qui doi t lui être si chère» Ses biens ont été vendus parla justice pour acquitter les dettes que M. de Bonchamp a contractées pour le roi. On sait tout ce que madame de Bonchamp a souffert. Elle a passé sept jours dans le creux d’un arbre; les paysans lui portoient à manger. Elle a gardé deux jours son fils mort dans ses bras.

Les Bretons élèvent à Varade un monument à la «loire

de M. de Bonchamp, et les Vendéens à Saint - Florent, dans l’endroit même où il fit épargner 5,ooo prisonniers.

Les Vendéens désiroient que ce monument fut placé sur l’esplanade, à la pointe du rocher. On ne l’a pas voulu et on l’a relégué dans le chœur de l’église, pour ne pas exposer sans doute à l’admiration publique la statue d’un général mort pour son Dieu et pour son roi.

Les ruines se relèveront peu à peu dansla Vendée ; les souvenirs s’affoibliront aussi.«Avec le temps toutes choses se passent, dit un vieil historien , fors Dieu aimer.» La Vendée pourra bien aussi tout oublier, lors Dieu aimer.

Nous passâmes rapidement à Ingrande, célèbre par ses mines de charbon, à Champtocé,où sont les ruines d’un

château des anciens dues d’Anjou, à Serran , château siijjerbe, et nous arrivâmes à Angers, d’où nous allâmes le soir même aux ponts de Cé.

Les ponts de Ce ont été, dit-on, construits par Jules César. Ils sont au nombre de quatre (i).

Nous vîmes la Roche d’Erigné , d’où les Vendéens précipitoientlesbleusdansla Loire. La vueest magnifique. C’est dans un chemin entre les deux montagnes qu’on appelle buttes d’Erigné que JV1. de Bonchamp se trouva comme autrefois le roi Louis VIL dans la Palestine, entouré de cinq ennemis qui le sommèrent de se rendre. Il en tua un, en blessa un autre, et quelques-uns des siens arrivèrent et le sauvèrent : mais il fut encore blessé; jamais général ne l’a été plus souvent.

Nous revînmes à Angers. Les anciennes chroniques de l’Anjou font descendre les Angevins d’Ajax, qui après le siège de Troie , vint bâtir Angers. Au-dessous d’Angers on voit encore le fameux camp de César , qui forinoit un triangle presque équilatéral dont l’un des côtés étoit formé par la Loire, l’autre par la Maine , et la base par une levée de terre qui s’étendoit de l’une à l’autre rivière.

(1) Le premier est composé d’une chaussée et de sept arches eu pierre. Il se termine au faubourg Saint-Aubin , séparé de la ville par un autre pont qui a dix-sept arches en pierre et trois travées en bois. Le troisième est composé de dix-neuf travées en bois et deux arches en pierre. Le quatrième a cinquante-deux arches en pierre et neuf travées eu bois. Ces quatre ponts comptent cent neuf arches en pierre et en bois.

( io3 )

Cent mille hommes pouvoient se renfermer dans l’espace que comprenoient ces trois lignes. On trouve tous les jours dans ce camp des médailles de Constantin.

Angers a été témoin d’une foule de morts héroïques. Sloflet y mourut en criant e/Ve le roi. Buonaparle appeloit les Vende'ens le peuple de géans. Il avoit raison. Leur grandeur éloit d’un autre âge. La religion avoit fait ce peuple tout entier.

Nous partîmes ensuite pour le Mans, ville remplie des souvenirs de la guerre de la Vendée et de ses terribles suites. Quarante jeunes gens condamnés par le tribunal du Mans furent conduits au supplice en chantant le Salve regina. M. delà Bigotière, l’un d’eux, dit à un républicain qu’il voyoitattendri : « C’est vous et non pas moi qu’il faut plaindre.» Nous avions traversé la Flèche, où est déposé le cœur de Henri IV. Tous ces lieux rappcloient le triste passage de la Loire et des combats plus tristes encore. Victoires, défaites, tout amenoit également la fin terrible de cette armée magnifique qui sortit de la Vendée quand elle ne put plus la défendre. Nous avons suivi sa marche. Dans un voyage que nous avions fait quelque temps auparavant , nous avions passé à Dol , à Pontorson et à Dinan (1) * et de l’île de Césambre près

(î)Dinan est sur une hauteur et ressemble un peu à Lausanne; les environs sont très-i ians. On y voit encore une vieille tour oùhabitoit la duchesse Anne de Bretagne , et qui est aujourd’hui une prison ; une place où Duguesclin combattit en champ clos contre un Anglois réion et déloyal ; une rue où l’on montre encore la maison du connétable.

( io4 )

de Saint-Malo (1), nous avions vu Granville , que les Vendéens attaquèrent vainement quelques jours avant d’aller s’ensevelir dans les forets de la Bretagne.

(1) Duguay-Trouin , M. de Chateaubriand et M. de la Mennais sont nés à Saint-Malo.

VOYAGE

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