TROISIÈME
A Drusus César , fils de Tibère Auguste, petit-fils du divin Auguste , arrière-petit-fils du divin Jules , pontife, augure.
Caïus Julius Rufus , fils de Caïus Julius Otuaneunus, petitfils de Caïus Julius Gededmon , arrière-petit-fils d’Epostoro-
On voit à Saintes les restes d’un amphithéâtre (i), et à peu de distance de l’amphitréâtre un souterrain (2) qui servoit aux sépultures. Cet amphithéâtre n’est pas mieux conservé que ce Colisée de Rome , bâti par Vespasien , et qui contenoit quatre-vingt-sept mille spectateurs.
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vide , prêtre consacré au service de Rome et d’Auguste , dans ce temple qui est près du confluent , en sa qualité d’intendant des travaux , a fait la dédicace de ce monument.
(1) Le mot amphithéâtre signifie deux théâtres unis ensemble; onl'appeloit aussi quelquefois l’arène , à cause du sable Arena répandu dans l’aire pour empêcher la chute des combattansî c’étoit dans l’arène que se donnoientles différens spectacles des Romains ; les courses à pied , à cheval et sur des chars , les combats des gladiateurs entre eux, ou contre des bêtes fauves, la lutte, le pugilat, le jeu de Troyes et la naumachie.
(2) Comme ces souterrains servoient à la sépulture d’une famille entière , dit M. Bourignon dans ses recherches sur les antiquités de la Sainlonge , on les faisoit très-spacieux
et l’on y pratiquoit de niches des différente grandeur pour y placer les urnes sépulcrales. On gravoit ordinairement
au bas de ces niches des inscriptions qui portoient le nom et la
qualité du mort. Les urnes sépulcrales étoient de différente
matière , il y en avoit d’or , d’argent , de cuivre , d’albâtre , de
marbre , de porphyre, de verre (celles-ci étoient les plus ordi¬
naires), et de terre cuite à l’usage du peuple. Celles où l’onmet-
toit les corps tout entiers et dans leur situation naturelle, et qui s’appeloient sarcophages , étoient de grandes tombes quarrées , longues ou ovales enrichies de divers ornemens de sculpture; quelques-unes servoient à contenir les os comme les ossuaires ,
d’autres servoient à renfermer les larmes dont on arrosoit les cendres , et s’appeloient lacrymatoires : on réservoit les ciné¬
raires pour les cendres et pour les os à demi brûlés. Ces tombes
et ces urnes étoient placées dans ces souterrains nommés hypogées , suivant le rang et la dignité de celui dont elles renfer-
De Saintes nous allâmes à Cognac, une des plus anciennes villes du département de la Charente. La ville est dans une très-belle situation, et domine un vallon délicieux arrosé par celte rivière. On voit encore le château où naquit François I , et une grotte dans laquelle on dit que Louise de Savoie enfanta ce prince , qui a régné vinsft-huit ans sur la France. Vingt-trois années de ce règne brillant furent consumées dans les querelles de François I avec Charles-Quint. Plein de chaleur, d’audace, d’activité, François I manqua souvent de constance. Sa légèreté nuisit à sa gloire. Mais comme le dit l’historien de Charles-Quint , il fut humain, bienfaisant, généreux; il avoit de la dignité sans orgueil, de l’affabilité sans bassesse , et de la politesse sans fausseté. 11 étoit aimé et respecté de tous ceux qui approchoient de sa personne, et tout homme de mérite avoit accès au près de lui. Ses sujets l’admiroient comme le gentilhomme le plus accompli de son royaume , et ils se soumirent sans murmure à des actes d’administration rigoureuse qu’ils n’auroient pas pardonnés à un prince moins aimable (i). Le nom de François I a passé à la postérité avec une gloire dont le temps n’a fait qu’augmenter l’éclat. Avant son règne, les sciences et les arts avoient fait peu de progrès en France. François I les prit sous sa protection , il voulut égaler
moientles restes ; on y mettoit aussi celles des affranchis, des esclaves , de leurs femmes et de leurs enfans. On a trouvé autrefois à Nimes une de ces voûtes sépulcrales avec un riche pavé et des niches autour du mur dans lesquelles étoient des urnes de verre doré remplies de cendres.
(i) Ceci rappelle ce mot conuu : Pour gouverner la France il faut une main d’acier avec des gants de velours.
Léon X par l’ardeur et la magnificence avec laquelle il encouragea les lettres. Il appela les savans à sa cour, il conversa familièrement avec eux , il les employa dans les affaires, il les éleva aux dignités, et il les honora de sa confiance. Aussi François I, avec moins de lalens et de succès que Cbarles-Quint, jouit peut-être d’une réputation plus brillante, elles vertus personnelles dont il étoit doué lui ont mérité plus d’admiration et d’éloges que n’en ont inspiré le vaste génie et les artifices heureux d’un rival plus habile , mais moins aimable. »
Nous vîmes, en allant de Cognac à Augoulême , le champ de bataille de Jarnac, ou Henri III, qui n’étoit alors que duc d’Anjou , vainquit le prince de Coude. C’est là que périt à trente-deux ans ce prince si brave , si intrépide , et de celte maison de Condé si féconde en héros. On se rappelle la harangue du prince de Condé , tué à Jarnac au commencement delà bataille : « C’est le bras en écharpe et la jambe cassée que je vais vous conduire à travers les bataillons ennemis. Voyez, mes compagnons, combien je compte sur vous ; tout mutilé que je suis , j’ai assez de force, puisque j’ai le même courage , et que le vôtre me secondera ». On n’oubliera jamais que les trois derniers Condé combattirent tous trois le même jour a Bersteim. Le prince de Condé, le duc de Bourbon et le duc d’Enghien. La gloire de la maison de Bourbon est tellement unie à celle de la France, qu’on tenteroit vainement de les séparer.
Amyoulême est une très-belle ville, élevée sur un
coteau qui domine une campagne magnifique. En venant de Paris à Bordeaux, on y arrive par Poitiers. Le pays compris entre Poitiers et Angouleme est un des plus glorieux de notre France. C’est près d’Angouiême que
Clovis vainquit Alaric , le roi des Goths, dans cette journée de V ouille , qui soumit à l’empire des Francs toutes les provinces qui sont depuis la Loire jusqu’aux Pyrénées. C’est près de Poitiers qu’Abdérame lut vaincu par Charles-Martel , le grand-père de Charlemagne : et si Poitiers fut témoin aussi de la défaite d’un de nos rois , du roi Jean , au moins il fut témoin que le roi n’y perdit pas l’ honneur. Et l’honneur du roi , c’est la fortune de la France.
Le duché d’AngouIême fut réuni à la couronne sous Françoisl. François I fut long-temps appelé comte d’Angoulême , et aujourd’hui ce nom est porté par un prince dont le cœur est aussi généreux que celui de François I.
Monseigneur le duc d’Angoulême a montré la plus brillante valeur dans les cent jours. On se rappelle ce mot si remarquable de ce prince à l’attaque du pont de la Drôme. Les officiers qui l’entouroient, le voyant toujours en avant , le pressoientde moins s’exposer au feu des ennemis. « J’ai la vue basse, répond Monseigneur le duc d’Angoulême, je ne puis les voir que de près. » On n’oubliera jamais la lettre qu’il écrivit au Roi , lorsqu’il fut fait prisonnier , par laquelle il le supplioit de ne rien faire pour le sauver, qui put compromettre en rien la dignité de sa couronne. Je saurai supporter les fers et la mort, écrivoit-il au Roi son oncle.
Près d’Angoulême, sur la route de Limoges, est la ville delà Rochefoucauld; le duc de la Rochefoucauld ét oit le premier vassal du duché d’Angoulême ; c’est une des plus illustres familles de France. La Rochefoucauld est presque la seule ville qui de temps immémorial ait appartenu à la même maison.
Balzac est né à Angoulême , Balzac qui a été le créa-
leur de la prose française , et qui le premier lui a donné de la force, du nombre et de l’harmonie.
Le P. Garasse, que Voltaire a poursuivi de ses injures, est né à Angoulême. Si le P. Garasse eut de véritables torts contre les poètes Théophile et Etienne Pasquier, en les attaquant avec trop de violence , il me semble que sa mort admirable devoit empêcher Voltaire de l’accabler d’autant de mépris. « Pendant que le P. Garasse étoit retiré à Poitiers , dit M. (,)uénot , une maladie contagieuse se déclara, et il sollicita et obtint la permission d’aller dans l’hôpital soigner et consoler ceux qui en étoient atteints. L’ayant gagnée lui-même, il continua ses exhortations d’une bouche défaillante , et expira dans l’exercice de ces pieuses et dangereuses fonctions, le 14 juin i63i ». Le poète Saint-Gelais, qui a excellé dans l’épigramme, est né dans ce département, ainsi que la belle madame de Montespan.
Les élections dans le département de la Charente, comme dans celui de la Charente-Inférieure, mettoient de nouveau les partis en présence. Les lésultals paroissoient devoir être bien différons dans ces deux départemens. Deux royalistes, dit-on, seront nommés à Angoulême, et deux révolutionnaires à la Rochelle. L’un de ces révolulionaires est, dit-on, un des rédacteurs de la Minerve.
Il y a trois pensées qui m’ont toujours frappé dans un écrivain de notre siècle; et elles s’appliquent merveilleusement à ce temps-ci.
« Beaucoup d’ouvriers politiques travaillent en Europe comme certains ouvriers en tapisserie , sans voir ce qu’ils font, lis seroient bien étonnés s’ils pouvoienl voir le re^ vers de leur ouvrage. »
« Bien des gens ne voient le désordre que dans le bruit, et la paix que dans le silence. »
«Dans les sociétés bien réglées, les bons doivent servir de modèles , et les médians d’exemples. »
D’Angotilême nous passâmes très-rapidement à Barbezieux, à Ruffec, et nous arrivâmes enfin au passage de la Dordogne, à Cubzac. Là est une vieille tour qu’on nomme la tour de Roland. La Dordogne est magnifique à Cubzac. La mer remonte jusque là.
Ce n’est qu’après avoir passé la Dordogne, et traversé ce qu’on appelle le pays entre deux iners, qu’on arrive à la Bastide; et de la, on s’embarque pour entrer à Bordeaux.
« La ville de Bordeaux (1) est reconnue de toutes les
(1) Voyez la Chronique Bordelaise.
Sous Auguste , l’Aquitaine devint une province romaine.
a64. Il est vraisemblable que du temps de Gallien, empereur, ce beau et insigne amphithéâtre, bâti hors de la ville de Bordeaux de grosses briques et petites pièces quarrées, qu’on appelle pour le jourd’hui le palais GaJlien , ait été bâti en mémoire et honneur dudit empereur. O11 Pappeloitles arènes comme ceux de Nismes et de Poitiers.
Depuis Constantin jnsques au temps d’Honorius, empereur , Bordeaux a fleuri en personnes signalées et recommandables en lettres et eu armes, desquelles aucuns sont parvenus à trèsgrandes dignités ; autres faisant profession des lettres , les ont enseignées à Bord eaux ou en autres endroits de l’Europe avec grand honneur.
Ausone de Bordeaux, consul romain, la gloire et lionneur de sa ville et des poètes de son temps, comme les œuvres qui en restent en rendent bon témoignage.
Ponce Paulin , disciple d’Ansone , descendu de l’illustre famille des Paulin et Léonce, auquel Sidonius a dédié son poème de Bourg, et duquel ont fait mention saint Ambroise et saint
nations de l’Europe, l’une des plus illustres, populeuses et fameuses villes du royaume de France. »
Augustin. C’est lui qu’on dit avoir été le fondateur de la ville de Bourg.
Sgg. De ce temps , la ville de Blaye, assise sur Garonne, èslimites de Saintonge, étoit un fort château de guerre sous la charge du gouverneur de Bretagne.
Aussi en te siècle les habitans ce la Guyenne, comme écrit Ammien , étoient si propres et si nets en leurs accoutremens, que les femmes, quoiqu’elles fussent pauvres , n’étoient jamais en public chétivement et mal en ordre.
bcg Après la bataille de Poitiers, Clovis poursuivit les Visigotlis jusques auprès de Bordeaux, et les extermina près d’un village nommé Camparrian.
729. Les Sarrasins d’Espagne étantentrés en Guyenne furent chassés par Charles Martel.
Gaifer, fils d’Eudes , qui avoit appelé les Sarrasins, est occis : son sépulcre se voit hors les murs de Bordeaux, non loin du château du Ha, joignant la devise, et s’appelle communément la tombe de Caïphes. Gaifer étoit le grand-père de Hicon de Bordeaux.
11 32. Bordeaux passa au pouvoir des Anglois quand Louis Vïl eut répudié Eléonor d’Aquitaine.
i5o5. L’archevêque de Bordeaux, Bernard Gort, est nommé pape , et transfère le siège pontificat à Avignon.
1377. Bertrand du Guesclin, après avoir vaincu les Anglois près delà Béole, pris Castillon , Libourne, etc. , contraint les seigneurs de Duros et de Rauzan de se rendre français.
1 398. Le duc de Bourbon étant venu à Agen sollicita les Bordelois de se remettre sous l’obéissance du roi de France , mais ce fut en vain , de crainte que les Bordelois a voient de perdre leurs franchises et libertés , qu'ils de tout ont temps chéri sur toutes choses , comme dit Froissard.
i4o6. Au mois de mars en la place de la Corderie deux chevaliers combattent en duel , l’un pour le parti de France , et l’autre pour celui d’Angleterre.
« Les étrangers qui abordent à ce grand port et Havre de Bordeaux, admirent la beauté naturelle , la commo-
1751, Charles VII ayant chassé les Anglois , les Bordelois , réduits à toute extrémité, capitulent avec le comte du Duuois , lieutenant du roi chef, et maintiennent leurs privilèges. — Le comte de Dunois fit son entrée en la ville , où il fut honorablement reçu , et fut vu à ladite entrée le chancelier de France , armé d’un corcelet d’acier fort riche , ayant par dessus une casaque de velours cramoisi , pour montrer comme aucuns ont écrit que la dignité de chancelier 11’est point du tout vouée à la robe longue, et que les anciens y étoient appelés après avoir servi les rois à la guerre.
i45a. Les Anglois rentrèrent dans Bordeaux , conduits par Talbot, vaillant capitaine. Charles retourna en Guyenne et la reprit. Depuis ce temps les Anglois laissoient leur artillerie et munitions de guerre à Blaye , avant d’arriver à Bordeaux , où toutefois ils ne pouvoient loger qu’au logis qui leur étoit baillé par le fourrier de ladite ville , et ne leur étoit loisible d’aller par ville, si ce n’étoit après sept heures du malin et la charge de se retirer à cinq heures du soir frappées , et lorsqu’ils alloient en Graves ou ailleurs acheter des vins devcient être accompagnés des archers de ladite ville.
i53o. Quand la sœur de Charles épousa François I près de Roquefort , et qu’elle arriva à Bordeaux avec les deux enfans du roi , on lui fit une entrée magnifique.
1559. Elisabeth de France, fille aînée du feu roi Henri et promise à Philippe , roi d’Espagne , arrive à Bordeaux , accompagnée d’Antoine , roi de Navarre, et du cardinal de Bourbon son frère et autres seigneurs , à laquelle est faite eutrée solennelle , où après avoir demeuré quelques jours ,et reçu des maires et jurats un honnête présent , elle est conduite sur les limites de France et délivrée aux députés dudit roi Philippe sur le portail du Chapeau-Rouge , par ou ladite dame entra; ces vers étoient écrits :
Gallia taie decus non permisisset Iberis ,
Ornaret populos ni satis unà duos.
î666. Le roi Charles fait son entrée solennel[e à Bordeaux,
dite du montant et du descendant de la mer, la diversité des territoires. Anciennement les pilotes des navires , pour montrer la gloire efvictoire qu’ils croyoient avoir d’avoir été à Bordeaux , prenoientune branche de cyprès d’une forêt qui est proche de la mer; et fut introduit un droit par honneur donné au Roi pour ladite branche. Que dire de la beauté des rivières qui accourent à Bordeaux pour la décoration et profit de la ville? Aussi , dit-on, à cause de cet abord d’eaux, que cette ville a pris son nom comme si l’on disoit bord d'eciux, car toutes les rivières et ruisseaux lui vont rendre hommage, et
conduit à l’église Saint-André sous le poêle de drap d’or porté par les jurats à l’entrée de ladite ville , et on le salua de ces vers :
Cedimus imperio pelagi , deusadvenit alter Qui régit et terras , qui regat unus aquas.
i484. Louis de Foix, architecte et ingénieur du roi, commence à jeter les fondemeus d’une nouvelle tour de Cordouan , joignant l’ancienne, aux dépens de toute la province.
i5Sç). Catherine de Médicis , reine et mère des rois, vint à Bordeaux. Le 4 juillet fut vue à Bordeaux puis midi jusqu’à trois heures, une couronne céleste environnant le soleil , prognolisc de nouveau empire et royauté.
Bordeaux reconnut Henri IV, mais après délibération publique. On députa vers lui pour supplier humblement sa majesté de se remettre au giron de l’Eglise romaine, vraie et seule arche de salut, et ajouter à tant de rares et héroïques vertus qui reluisent en lui, cette belle couronne, n’étant aucunement possible que cet état qui a été autrefois si florissant pendant la pureté de la religion des rois ses devanciers , se puisse remettre et maintenir , s’il ne suit leur même piété, zèle et ferveur en la religion catholique.
arrosent une fois le jour et une fois la nuit les murs de ladite cité, se retirant puis après pour aller avec les navires , barques, grands et petits vaisseaux en nombre presque infini. Et ne faut pas oublier le voisinage des .Landes, pays désert oui produit les cires, miels , térébenthines , gommes et résines , gibiers; les communications qu’a le dit pays sec et aride au grand océan Cantaric , qui fait abonder le poisson de la mer , beaucoup plus savoureux que des autres mers. Ceux qui voient cette orageuse mer avec ses montagnes de sable, peuvent bien entrer en admiration et dire : Mirabiles clationes maris , mirabilis in altis Dominus.
» Le port de Bordeaux est appelé port de la Lune parce que le port ressemble à un croissant. Aux armoiries de la ville sont peints un croissant de lune, des fleurs de lis, des, ondes de la mer , des tours et un lion couché, et sur l’emblème nous lisons : Lilia sola regunt lunam undam, castra, leonem; qui est autant à dire, que les fleurs de lis seuls, c’est-à-dire l’autorité du roi, régit, gouverne et dompte ces lions , ces châteaux , ce port lunaire, et en effet que la ville de Bordeaux ne reconnaît autre après Dieu que son Pvoi. »
Le côté de la Garonne depuis la Bastide jusqu’à Florac est très-riant. A Florac, des collines forment un amphithéâtre , et finissent en promontoire. A leurs pieds s’étend une plaine arrachée aux eaux, et couverte de maisons et de vignes. La vigne reçoit ici tous les genres de culture , et offre par la différente disposition de ses ceps et de ses pampres un coup d’œil très-varié. La rivière est magnifique , à gauche on aperçoit la ville fidèle, la ville qui s’est dévouée pour sauver la civilisation européenne. Sur la tour de l’Eglise de Saint-Michel
flolle encore le drapeau blanc du 12 mars. Rien n’est plus imposant que l'aspect de ce beau quai, de ce pont jeté sur celte superbe rivière, de ces mais mêlés aux flèches des clochers et qui de loin semblent se confondre avec elles. Tout ce qui est sous nos yeux est d’une richesse de végétation admirable. Un peu plus loin finit le pays cultivé, et commencent les Landes. La maison du général Papin est au bas de Florac; c’est là qu’on laisse oisif un noble cœur dévoué au Roi. M. Papin, par sa valeur brillante, parvint au grade de général sur le champ de bataille. À son retour de l’armée d’Espagne , comme Pichegru, Moreau, et tous les généraux qui, aimant sincèrement la France, voyoient qu’il 11e pouvoit y avoir de repos pour elle qu’avec les Bourbons, M. Papin se réunit aux royalistes , et fut chargé d’organiser militairement les membres de l’Institut royal. C’est cette organisation qui en 181 3 forma la plus grande partie de la garde royale du 12 mars. M. le général Papin étoit alors en Amérique où il avoil fui pour échapper à la sentence de mort portée contre lui comme royaliste, par une commission militaire rassemblée à Nantes. Il est revenu en 1816. Le navire sur lequel il étoit fit naufrage près de Sant-Yago de Cuba. Le général Papin fut assez heureux pour sauver un passager ; mais il perdit deux doigts de la main droite. Il est peu d’hommes qui réunissent autant de loyauté et de courage. Nommé maréchal de carnp à Mittau par le roi, il n’est considéré dans ce grade parle ministère de la guerre que depuis le mois de février 1816.
A Bordeaux on n’a donc pas cessé d’agir pour la cause des Bourbons, et le parti royaliste y a toujours été nombreux depuis 1795. Pendant la guerre de la Yendee
les jeunes gens voulaient déjà s’unir à ce mouvement , parmi eux on remarquait M. Queyriaux aîné, qüi à la constance vendéenne joint toute la vivacité du midi, et ce qui n’est qu’à lui, une ardeur infatigable. Ami de M.Louis de la Rochejaquelein, M. Queyriaux, aprèsavoir, ainsi que son frère, singulièrement contribué au 12 mars, combattit dans la Vendée dans les cent jours. Sous le directoire , Bordeaux était prêt à une insurrection, la bataille de Marengo détruisit toutes les espérances. Le général Papin lut obligé de s’enfuir. M. Dupérat fut enfermé. On recommença pendant la guerre d’Espagne, et l’on tenta d’enlever Ferdinand de Valencey. Dès 1 809, on avait organisé des compagnies armées. M. Louis de la Rochejaquelein , depuis son retour en France et son mariage avec Mrae de Lescure , avait [toujours habité les environs de Bordeaux, et ne cessoit d’avoir des relations avec la garde royale formée parM. Papin. On employa mille moyens pour le séduire. M. l’abbé de Pradt vint dans la Vendée, où il fit tout ce qu’il put pour attacher M. de la Rochejaquelein au service de Buonaparle : mais celui-ci fut insensible à ses promesses et à ses menaces.
Quelques années après, on le nomma adjudant-général. bouché ecrivoit alors que Buonaparle ne pouvoit croire qu’un la Rochejaquelein refusât de se battre. Il parvint à échapper à tout. Il paroissoit alors ne se livrer qu’à l’agriculture. Au commencement de i8i3, il reçut 1 ordre du Roi de préparer la Vendée à un soulèvement. 11 alla à Tours , où une partie de la garded honneur éloil rassemblée ; il parcourut ensuite la \ endée ; mais une trop grande ardeur fit tenir des propos i.ndiscrelsà. des gardes-d’honnçur; on lesarrêta, etl’ordre
fut donné de se saisir de M. de la Rochejaquelein mort ou vif, et de l’amener à Paris, Le 4 novembre 1810, M. Lynch, maire de Bordeaux, le fit avertir. Pendant quatre mois,M. Louis fut caché à Bordeaux ou en Médoc; on l’y cherchoit rigoureusement ainsi qu’en Poitou, L’armée angloise commandée par le duc de Wellington attaquoit alors le midi : les jeunes gens de Bordeaux et l’ancienne garde de M. Papin faisoient prier M. de la Rochejaquelein de venir se mettre à leur tête , disant que le moment étoit arrivé. Au milieu de cette agitation , le bruit se répandit que Monseigneur le duc d’Angoulême étoit dans l’armée de Wellington. A cette nouvelle très-incertaine, M. de la Rochejaquelein veut au péril de sa vie’ s’en assurer. M. d’Armaillé sut que le seul batiment étranger qui pût sortir de Bordeaux allait au passage en Espagne. M. de la Rochejaquelein se jette aussitôt avec M. Queyriaux , dans un petit bateau. Caché dans la tille pendant quarante-huit heures, n’évitant les fouilles que par une tempête, et parla ruse la plus hardie, il joignit le vaisseau qui l’attendoit en mer, ilarriva au passage en vingt-deux heures. En débarquant, il courut à Saint-Jean-de-Luz , et se irouva trois heures avant le jour à la porte de Monseigneur le duc d’Angoulêrae. Il lit demander au prince de vouloir bien le recevoir: il l’obtint. « Et qui êtes-vous , Monsieur? lui dit M. de Damas. — Louis de la Rochejaquelein. » M. de Damas le serra dans ses bras. Wellington ayant battu les François, Bordeaux étoit à découvert. Dès lors M. de la Rochejaquelein ne cessa d’espérer d’y suivre le prince, répondant sur sa. tête qu’il y seroit reçu : M. Lynch, la garde royale, les jeunes gens, le lui avoient assuré. M. Bonte ms Dubarey fut envoyé pour répéter celle
assurance. M. Louis précéda Monseigneur le dacd’Angoulême de quarante-huit heures, malgré, tousles dangers*, car les troupes françoises n’évacuèrent la ville que le 11 au soir. M. Lincli (i), maire de Bordeaux, s’éloit dévoué. Bordeaux avoit été abandonné par les troupes et les autorités de Buonaparte. Les royalistes, en proclamant le roi , efïaçoient la honte de voir Bordeaux au pouvoir d’un ennemi. M. Lynch fut bien secondé par M. de Gornhaut , dont la vie est tout entière consacrée à Dieu et au Roi ; M.dePuységur si loyal, si fidèle ;M. de Taffarlde Saint-Germain; M.Estebenet, dont la maison fut choisie au 1 1 mars pour y déposer le drapeau blanc , qui le lendemain fut arboré sur le clocher de Saint-Michel. Enfin une division de l’armée angloise approcha de Bordeaux , M. Lynch sortit à sa rencontre, et au moment où il déclaroit au maréchal Beresford les intentions de la ville, et crioit vive le Roi, le drapeau blanc éloit arboré sur le clocher de Saint Michel le plus elevé de la ville. Les étrangers traiioient alors avec Buonaparte. Les armées de Soult et de Suehet n’éloient pas trèséloignées. Bordeaux se, déclara, la Vendée fit ses préparatifs, les royalistes dans toute la France se réveillèrent , et la France recouvra ses Bourbons. On essaieroit vainement de peindre l’enthousiasme qui éclata dans Bordeaux quand Monseigneur le duc d’Angoulême y arriva. Qu’on se rappelle ce qu’étoit Paris au i3 avril, au 3 mai, au B juillet, et l’on saura ce qu’éloit Bordeaux au 12
(1) Monseigneurleducde Berri rencontrant un jour M. Lynch dans une des salles du château des Tuileries, s’écria: a Ah ! voilà celui qui nous a ouvert la porte. » Mot charmant , et qui rappelle Henri IV.
mars. « On se cherchoit, dit un témoin de ces scènes d’ailé gresse , on s’appeloit pour se communiquer ses vœux, ses espérances, et grâce à la sérénité de ce beau jour, grâce au sentiment confus d’un bonheur à venir, la ville entière ofïroit le coup d’œil d’une réjouissance publique. » Le Roi écrivit uue lettre admirable à M. Lynch.
» Monsieur le comte de Lynch,
» C’est avec ce sentiment qu’un cœurpaternel peut seul éprouver, que j’ai appris le noble élan qui m’a rendu ma bonne ville de Bordeaux. Cet exemple sera, je n’en, doute pas, imité par toutes les autres parties de mon royaume ; mais ni moi , ni mes successeurs , ni la France , n’oublierons jamais que les premiers rendus à la liberté , les Bordelois, furent aussi les premiers à voler dans les bras de leur père. J’exprime foiblement ce que je sens vivement 5 mais j’espère qu’avant peu, rendu moi-même dans ces murs, où, pour me servir du langage du bon Henri, mon heure a pris commencement , je pourrai peindre mieux les sentimens dont je suis pénétré.
» Je désire que vos concitoyens le sachent par vous. Ce premier prix vous est bien dû; car malgré votre modestie, je suis instruit des services que vous m’avez rendus, et j’éprouverai un vrai bonheur en acquittant ma dette. Sur ce, je prie Dieu, M. le comte de Lynch, qu’il vous ait en sa sainte et digne garde.
» Signé Louis. »
La France sembloit renaître alors; hélas! que ces jours de mars ressemblaient peu aux jours de mars de l’année suivante.
Monseigneur îe duc et madame le duchesse d’Angoulême étoient venus célébrer à Bordeaux l’anniversaire du 12 mars.
Bordeaux étoit dans l’ivresse de la joie et des fêtes’, cjuand on apprit que Buonaparle étoit rentré à Paris et que Clause! marchoit sur Bordeaux. L’enthousiasme pour Madame redoubla. C’est alors qu’on vit à quel point étoient étrangers à la France ces soldats qui , pendant tant d’années, avoient opprimé l’Europe au nom deBuonaparte. Au milieu des témoignages d’amour les plus unanimes des citoyens pour Madame et pour les Bourbons, la garnison de Blaye se joignit à Clausel, et les soldats qui étoient au Château-Trompette et dans Bordeaux manifestèrent hautement qu’ils étoient unis de sentimens avec ceux qui venoient asservir une ville royaliste. La garde nationale de Bordeaux se prépara à combattre, et Madame se rendit à la caserne Raphaël pour décider les soldats à faire cause commune avec leurs concitoyens. C’est là qu’elle parla ainsi aux officiers :
« Messieurs, vous n’ignorez pas les événemens qui se passent; un étranger vient de s’emparer du trône de votre roi , Bordeaux est menacé par une poignée de révoltés. La garde nationale est déterminée à défendre la ville. Yoilà le moment de montrer votre fidélité à vos sermens , je dois ici vous les rappeler. Je veux qu’on parle avec franchise, je l’exige. Etes-vous disposés à seconder la garde nat ionale dans la défense de Bordeaux. » Un morne silence fut la réponse des officiers.
« Vous ne vous souvenez doiic plus des sermens que vous avez renouvelés il y a si peu de jours entre mes mains. S il existe encore parmi vous quelqu’un qui s’en souvienne, qu’il sorte des rangs. » On vit quelques
épées s'élever : « Vous êtes en bien petit nombre, reprit Madame. » On entendit alors ces mots : « Nous no souffrirons pas qu’on vous fasse du mal, nous vous défendrons. — 11 ne s'agit pas de moi, mais du service du roi; voulez-vous le servir?» A celte nouvelle interrogation de Madame, nouveau silence.
Au Château-Trompette, Madame trouva des cœurs plus endurcis encore : « Vous me nommiez votre princesse, ne me reconnoissez-vous plus. O Dieu, après vingt ans de malheurs, il est bien cruel de s’expatrier encore. Je n’ai cessé de faire des vœux pour le bonheur delà France, car je suis Françoise, moi, et vous, vous n’êtcs plus François! Allez, retirez-vous! »
Pendant ce temps tout le quai de Bordeaux étoit couvert de drapeaux blancs et d’une multitude désolée et avide de mourir pour son roi. Que les discours de Madame aux citoyens armés éloient différons ! « Je viens , leur dit-elle, vous demander un dernier sacrifice. Promeltez-moi de m’obéir. — Nousle jurons. — Eh bien! je vous ordonne de ne plus combattre. Les femmes pleuroient, les hommes demandoient à mourir. Madame, entourée de soldats rebelles , ne voulut pas exposer cette ville fidèle à la fureur des soldats , et partit pour Pauliac où elle devoit s’embarquer.
Au moment du départde Madame on n’entendit plus que des gémissemens, toutes les portes des maisons se fermèrent , les rues naguère remplies d’un peuple immense furent désertes en un instant. Les ciloyens s’enfermoient dans 1 intérieur de leurs maisons et suivoient de leurs vœux celle qu’iîs appeloient l’ornement de la patrie, le sangd’llenri IV, le seul modèle des mœurs antiques et levant les yeux au ciel, ils le conjuroient de conserver sa famille et de la faire survivre aux médians.
Clause! en entrant à Bordeaux put croire qu’il cnlroit dans une ville d’Espagne prise par les soldats de Buonaparte. Madame arriva à Pauliac entourée de la garde fidèle qui l’av it accompagnée. La scène de son départ fut déchirante. Elle parut sur le pont ; ses rubans , ses plumes blanches furent distribués à ces nobles François.
Parmi ceux qui suivirent Madame à Pauliac, on remarquoit M. Gautier, commandant de la garde nationale achevai, plein d’esprit , de loyauté et de dévouement aux Bourbons , M. le comte Jacques de Puységur , qui avoif quitté sa femme, un enfant qui venoit de naître, pour aller joindre Madame à Bordeaux ; ceux que j’ai déjà nommés , et une foule d’autres sujets lidèles. Tous demandoienl à s’exiler avec Madame. O Marie-Thérèse, noble fille de nos rois, quels sentimens dévoient être les vôtres à la vue de ces François fidèles dont la vie étoit peut-être menacée par les misérables qui avoient refusé de défendre la petite-fille de Henri IV contre l’assassin du duc d’Enghien. Le 2 avril Madame avoit quitté la France.
Nous voulûmes voir Pauliac , où Madame s’embarqua, et aller jusqu’au lieu où ses yeux cessèrent de voir les côtes de la France. Nous partîmes pour Royan.
Quand on descend la Garonne, on suit le quai du Chartron, jusqu’à ce que Bordeaux forme à son tour un demi-cercle. Les coteaux de la rive droite ont le mouvement le plus doux. Bientôt la pointe du Chartron se replie , et Bordeaux disparoît avec ses maisons , son beau quai, les tours de ses églises , les flèches de ses clochers et les mâts de son port. On passe devant Lormont où finissoit la juridiction de Bordeaux. C’est
la que les députés de la ville venoierit recevoir les princes.
Au-dessus de Lormont est la maison de M. Luetkens. IM. Luetkens est un des premiers Bordelois qui aida M. Louis de la Rochejaquelein à organiser cette opposition royaliste qui devoit au 12 mars donner au monde l’exemple d’un dévouement héroïque. A travers mille dangers, il se rendit auprès de monseigneur le duc d’Angoulême pour lui porter les vœux de la ville de Bordeaux. La religion a adouci ses derniers momens. Tout a prouvé, dit M. Géraud en parlant de sa mort, combien il sentoit la vérité de ce mot sublime échappé à un ancien : Vilæ mors media est , la mort n’est que le milieu de la vie.
Les coteaux dé la rive droite finissent un peu plus loin que Lormont, et alors les deux rives deviennent presque semblables. La rive gauche est le Médoc. Des vaisseaux passoient devant nous ; c’étoient des vaisseaux américains faciles à reconnoître à leur pointe en flèche, à leur élégante construction. A Monlferrant , la rive droite s’avance en promontoire, plu<> loin elle forme un demi-cercle , comme à Bordeaux la rive gauche , et l’on croiroit encore être dans un bassin. Les voiles blanches des vaisseaux qui descendent la rivière se mêlent aux arbres des deux rives La Garonne bientôt après semble fermée de tous les côtés ; c’est un lac. Les coteaux de la Dordogne reparoissent avant le bec d’Ambez où les deux rives se rapprochent et 11e laissent plus qu’une ouverture. La Dordogne nous offroit l’aspect du lac de Genève, à Vevey; le fond étoit garni de collines, ainsi que ses bords. La ville de Bourg est sur un de ces coteaux ainsi que le village delà Roque, placé à l’embou-
chure de la Dordogne ; trois îles s’étendent jusqu’auprès de Blaye.Nous passâmes devant la chapelle de Notre- Dame de Montuzet et devant le champ de bataille de Plassac. C’est là que Charlemagne, après avoir consacré son armée à la Sainte-Vierge et vaincu les Sarrasins qu’il chassa à jamais de la France, lit élever cette chapelle. Une confrérie s’établit sous son nom ; elle bénissoit les vaisseaux et la mer, elle descendoit la rivière pour aller en pèlerinage à la chapelle, en chantant le Psaume Eæaudiatei aux cris de vive le Roi. Renouvelée aujourd’hui , c’est elle qui conserve le drapeau blanc du 12 mars , et qui l’arbore au grand jour sur le clocher de Saint-Michel. Plus loin est l’île et le fort qui défendent l’entrée de la rivière au-dessous de Blaye. Charlemagne fît porter à Blaye le corps de Roland son neveu, et le fit ensevelir en l’église Saint-Romain, avec son épée qu’on appelle Durandal, mise sous sa tête, et son cor au pied du sépulcre, lequel cor toutefois fut porte' en l’église Saint-Saurin à Bordeaux , et l’épée à Roquemador en Quercy. La rivière est immense en cet endroit. Nous arrivâmes à Pauliac. C’est là que Madame se sépara de ses fidèles Bordelois.
Sur la rive gauche est la maison de M. Despazes, auteur des satyres, un peu après Béchevel , maison qui appartenoit au duc d’Épernon. Béchevel , en gascon, signifie baisse voiles, parce que tous les vaisseaux qui passoient devant le château baissoient leurs voiles pour saluer le grand-amiral. Au-dessus de Pauliac , la Gironde est dans sa plus grande largeur; les deux rivages s’éloignent singulièrement , le fond est la mer. Un village nommé Talmont sur la rive droite est d’un effet très-pittoresque. Sur une élévation de pierres très-blanches s’élève une église.
Ces rochers blancs étoient éclairés parle soleil , tandis que la rivière étoit dans l’ombre. Nous aperçûmes enfin Royan et la lour de Cordouan ; le soleil dans des nuages couronnoit le phare. Royan étoitrempli de personnes qui étoient venues prendre les bains de mer. Nous vîmes JàTaudin, brave pilote, qui conduisit M. de la Rochejaquelein à bord du vaisseau qui le porta auprès de monseigneur le duc d’Angoulème. Taudin devoit ramener le corps d’une jeune personne de Bordeaux morte aux eaux. Le lendemain nous rencontrâmes la chaloupe ; elle porloit le corps de la jeune personne, et ses malheureux parens enfermés avec les restes de leur fille. La mere embrassoit sans cesse ce corps défiguré par la mort. Le soir à Royan nous allâmes nous promener sur les rescifs. La nuit étoit fort-belle ; la lune couvroit de sa lumière un grand espace qui faisoit paroître d’un bleu noirâtre les deux côtés de la Gironde. La marée se marquoit sur la lumière par l’ondulation des vagues; le ciel étoit pur; on apercevoit des vaisseaux sur la mer , et le phare de Cordouan dont la lumière brilloit par intervalles. La nuit, sur les bords de la mer, n’a point de silence, on entend sans cesse cette grande voix de l’Océan qui semble tout remplir; d’abord c’est le bruit monotone des vagues qui viennent se briser sur le rivage, puis une détonation qui se répète au loin. Rien n’est plus imposant que ce ciel et cette mer qui semblent ne pas finir, et ce bruit majestueux du grand Océan.
Le lendemain au lever du soleil nous montâmes sur la tour des signaux de Royan. La mer étoit d’un bleu superbe , la tour (i) de Cordouan , sur laquelle frap-
<t(i) La base du phare de Cordouan est une iîe de rocher,
poit le soleil, d’une blancheur éclatante. Une voile rouge paraissoil dans le lointain , et dans l’extrémité de l’ho-
et cette île , suivant d’anciennes traditions , se joignoit autrefois à la terre du Bas-Médoc.
» Louis de Foix, le plus célèbre architecte du 10e siècle', traça les dessins de cette tour. La première pierre en fut posée en i585. On raconte que Loujs-le-Débonnaire avoitfait construire au même endroit une tour fort basse, et qu’au lieu de fanal, des hommes y sonnoient du cor jour et nuit pour avertir les navigateurs des dangers dont ils étoient menacés sur cette plago.
» On trouvedaus cette tour lesbustes de Henri II, de Henri IV, de Louis XIV et de Louis XV. On lit cette inscription audessus du buste de Louis XIV :
» Louis XIV, roi très-chrétien, releva sur ses fondemens cette tour de Cordouan , afin qu’elle dirigeât par des feux nocturnes la marche des navires à travers les écueils qui embarrassent l’embouchure de la Garonne. »
» En 178a, on y établit un fanal avec des lampes au lieu du feu en charbon.
» Quatre immenses quinquets sont posés dans line lanterne qui a vingt-quatre pieds de haut , et qui roule sur un pivot. De ces quinquets s'élancent trois colonnes de feu séparées les unes des autres par des distances égales. Lorsque la machine est mise en mouvement , il apparoit d’abord une lumière vive pendant trente secondes ; vient ensuite une éclipse qui dure également trente secondes , puis redevient brillante , puis décroît eucore , puis disparoit , et ainsi de suite : la révolution totale s’exécute en trois cent soixante secondes. De tous les phares connus des géographes , celui de Cordouan est le seul qui fasse briller ainsi dans les airs son feu tournant ; aussi le nautonnier que la tempête égare sur ces mers orageuses se reconnoil-il toujours à ce signe certain. Pendant la nuit , si le ciel est très-pur , le feu s’aperçoit à la distance de neuf lieues ; dansles lempsordinaires, il se voit à la distance de sept lieues marines ; pendant le jour , si l’on se place dans une chaloupe de pilote , c’est-à-dire , à trois pieds au-dessus de la surface de l’eau , 011 aperçoit le
rizon des voiles Hanches qui rcssembloient aux oiseaux de mer qu’on appelle goélands. La mer, qui la veille étoit agitée, étoit calme et venoit se jouer sur le rivage. L’écume des vagues qui se brisoient marquoit à l’œil l’étendue du rocher de Cordouan. D’un côté nous voyions le
riche pays de la Saintonge , et de l’autre la pointe de Grave, l’exttémilédu Médoc qui finit à la mer, et l’Océan qui , à nos yeux , s’étendoit aussi loin que le ciel.
C’est là que Madame monta sur un vaisseau qui l’empo rta loin de ces rivages. Pendant trois mois elle resta éloignée delà France; la France pendant trois mois fut livrée à la révolution et à Buonaparte.
Nous revînmes à Bordeaux. Nous vîmes les restes du palais Gallien, le Chartron,les travaux du pont, le beau quartier de la Bourse , le théâtre , les allées de Tourny, la cathédrale , le château royal. Nous voulûmes voir la caserne Raphaël , l’emplacement où étoit le Château- Trompelle. Nous ne passâmes pas sans frémir sur cette place Dauphine où quatre cents personnes ont péri sur l’échafaud. C’est au milieu des témoignages des maux laits par Buonaparte et la révolution , et du repos que nous apporta le retour des Bourbons, que dans toutes les villes, et dans le département de la Gironde; on se prépara aux élections . A Bordeaux les royalistes portoientM. de Marcellus , l’honneur de la province, M. Dussumier- Fombrune , l’un des hommes les plus remarquables par sa droiture et l’originalité de son esprit; M. de Pontet,
sommet de la tour à la distance de cinq lieues. Les gardiens ne quittent jamais la tour. A la fin de l’été, ils reçoivent des vivres pour six mois, car le mauvais temps peut le3 priver durant plusieurs mois de suite de toute communication avec la terre. »
plein d’ame et de sens, M. Filhot de Marans ,si respectable, si fidèle ; M. de Salaces, dont la loyauté est égale à son dévouement aux Bourbons ; M. Laine, si courageux contre les jacobins et Buonaparle, et M. Ravez son ami , tous deux pleins d’âme et de talent et qui ne s’en serviront plus que pour la cause royale.
Nous voulûmes visiter les établissemens de Bordeaux; les sourds et muets, confiés aux soins de M. l’abbé Goudelin qui les dirige avec une intelligence rare et une charité plus rare encore, les aliénés, l’hôpital, le petit séminaire. C’est là que la religion renouvelle tous les prodiges de son divin instituteur. Les sourds entendent, les muets parlent, les orphelins retrouvent des mères, les insensés sont conduits par la sagesse , les foibl es deviennent les loris pour la conversion du monde.
Le petit séminaire est dirigé par les pères de la foi ; quelques-uns de ces admirables prêtres étoient au collège de Bellay , d’où est sorti déjà un poêle , M. de la Martine.
Mais continent parler de la religion et de tous les prodiges qu’elle enfante sans retrouver le souvenir de l’archevêque de Bordeaux, ce prélat, l’honneurue l’église de France , et qu’il est impossible de ne pas aimer dès qu’on l’a vu une lois. On sait avec quel éclat M. Daviau de Sancey parut au concile. Il monta à la tribune pour s’élever contre les projets de Buonaparle , et prévoyant la fureur du despote qu’il bravoit : « Priez pour moi aujourd’hui , dit-il , avant de descendre delà chaire où il étoit monté , demain peut-être je prierai pour vous. » L’archevêque de Bordeaux rappelle les vertus des évêques des premiers âges du christianisme.
Le clergé de Bordeaux est très-remarquable par ses
lumières et par ses vertus. Nous ne pouvons pas oublier à Bordeaux M. Delpy et M. Devaux, qui tous deux rappellent les vertus de l’ancien barreau et de l’ancienne magistrature de France ; M. Archbol, si remarquable par son aménité et les qualités le plus précieuses de l’ârne.
Les lettres sont cultivées avec succès à Bordeaux , et je n’eu voudrais pour preuve que ce journal où brillent l’esprit , l’imagination et le talent. La Ruche d.’ Aquitaine , car tout le monde l’a déjà nommée, est un des journaux les plus remarquables , je ne dis pas qui s’écrivent en province , mais à Paris. On y reconnoîl tout l’esprit de cette provinceoù sont nésMontaigne et Montesquieu, deux des plus grands écrivains de la France , et surtout célèbres par l’originalité de leur esprit et leur brillante imagination.
M. Edmond Géraud , connu par lin recueil de poe'sies très-remarquable , et qui a dévoue son âme et son talent à la cause sacrée des Bourbons , est le rédacteur principal de la Ruche , à laquelle travaillent aussi M. Gradis aîné , plein d’esprit, de goût et d’instruction , et M. La Rose, digne en tout de leur être associé.
On parle de la réaction de 1 8 1 5 contre les hommes des cent jours, ou des noirs (i). Voici ce qu’elle a été à Bordeaux. Les femmes de la halle, qui avoient bien remarqué les hommes qui dans chaque quartier s’étoient montrés les plus attachés à Buonaparte et à la république, lorsqu’ils voulurent arborer , au retour du Roi , les couleurs de la fidélité, les forcèrent à les retirer; ce fut ainsi qu’un mouvement eut lieu dans une des rues qui avoisinent l’église Saint-Michel. Un boulanger bien connu par sa conduite
(1) On appelle à Bordeaux les libéraux les noirs,
ÎO
en 1793 et dans les cent jours, avoit pavoisé sa maison avec des drapeaux blancs. Ses voisines se réunirent et demandèrent qu’on ôtât le signe d’honneur et de fidélité. Le boulanger effraye' envoya au corps-de-garde du château royal demander du secours. M. Gautier qui commandoit s’y rendit en toute hâte , mais il trouva la rue parfaitement tranquille. Il fit des questions; on lui dit que les femmes s’étoient retirées après avoir enlevé le drapeau blanc.
Pendant les cent jours , les femmes du marché voyant le drapeau tricolor arboré à l’hôlel-de-ville , disoient entre elles : « Ils l’ont mis à blanchir. »
Le peuple de Bordeaux désigne Madame par ce mot. la noire .
Le courage et l’esprit des Gascons sont célèbres dans le monde entier. On retrouve l’un et l’autre dans ce trait d’un jeune homme de la maison du Roi qui , escaladant un rempart à l’aide de baïonnettes plantées dans le mur, et au milieu d’une grêle de balles , se tourna vers ses camarades pour leur dire : « Savez-vous, messieurs, que sans les coups de fusil on n’y tiendroit pas.»
Les dames de Bordeaux préparoient le berceau destiné au. duc de Bordeaux ; car elles ne doutent pas que Mme la duchesse de Berry 11e donne un duc de Bordeaüx à la France. Des prières s’élevoient de toutes les églises de Bordeaux pour demander au Ciel un fils de monseigneur le duc de Berri.
Nous fûmes témoins de la fête de la Saint-Louis eL des transports d’allégresse des royalistes de Bordeaux. M. le comte d’Auticbamp, major-général de l’armée vendéenne, et qui dans les cent jours commandoit l’armée d’Anjou ,
forle de quinze mille hommes, passoit la revue de la garnison, qui serubloit heureuse d’être commandée par un général vendéen. Nous quittâmes Bordeaux le lendemain de ce beau jour.
Pour aller dans les Pyrénées, après Langon on entre dans le pays des sables et des suriers , nom donné par les habilans au chêne-liège : on se croiroit dans un autre pays que la France. On rencontre de loin en loin quelques cabanes et quelques villages, ou de maigres troupeaux conduits par des bergers à demi sauvages. Les habitans ont un grand attachement pour ce pays stérile. Ils meurent de douleur quand ils sont arrachés de leurs loyers. Ou est tout étonné en traversant les Landes de se sentir si près de Bordeaux d’un côté et du Béarn de l’autre. Nous vîmes Roquefort, Bazas , où habite la famille de M. Gyresse , le premier François qui ait eu le bonheur décrier vive le Roi le 1 1 mars i S 1 4 , la petite ville d’Aire, et nous traversâmes l’Adour avant d’arriver à Pau, le chef-lieu du département des Basses- Pyréuées, qui comprend le Béarn et la Navarre.
Pau n’est pas une ville remarquable, mais ses environs sont délicieux, et rien ne peut être comparé a la vue dont on jouit de ses promenades et de ses jardins. L’imagination prête un grand charme à ce pays ravissant. Ces belles Pyrénées touchent aux deux mers et aux deux plus beaux royaumes de l’Europe, la France et l’Espagne ; et Pau est rempli du souvenir de Henri IV. Ce nom , les lieux où ce prince a passé son enfance , se présentent, de toutes parts et donnent un intérêt de plus aux vallées du Béarn.
Dujardin de madame de Gontault-Biron, qui est au-
dessous du château Gassion , on voit la chaîne des Pyrénées, s’étendant des deux côtés, couronnée par le pic du midi , dôme superbe, devant lequel toutes les montagnes s’abaissent avec respect. Ici la nature a prodigué la grâce et la majesté. Le travail de l’homme ne huit qu’au pied des glaciers de ces magnifiques montagnes, où la main de Dieu semble plus empreinte que dans le rweste de la création. Ces collines chargées de verdure s’arrondissent de la manière la plus suave. Là est le coteau de Jurançon, fameux par ses vignobles 5 plus loin on aperçoit une colline qui s’avance comme un promontoire pour dominer cette charmante vallée; plus loin encore sont les coteaux qui s’élèvent au-dessus du château de Corasse, où Henri IV se nourrissoit de pain bis, de bœuf, de fromage et d’ail, où il marchoit nu-pieds et nu-tête, habillé comme les enl’ans du pays , courant comme eux sur les rochers. On se plaît à se représenter le fds de Henri d’Albret , avec le costume des paysans du Béarn. Le béret (1) est une très-jolie coiffure en laine, et rappelle le bonnet écossois. Henri é toi t déjà le roi de ses compagnons par son agilité , avant de l’être par sa valeur.
A droite est le parc de Henri IV, sur une colline qui s’étend le long du Gave. L’hôtel du maréchal Gassion dérobe à la vue le château où Henri est né. C’est donc là que Jeanne d’Albret enfanta, en chantant, le roi le plus vaillant et le plus aimable ; là est le berceau dans lequel il fut reçu. Quand ses yeux purent distin-
(1) Le bonnet des Be'aniois.
S'uer les objets, ils se reposèrent sur ce beau pays du Béarn.
Grand roi, tu fus encore un grand homme! Oui, Henri d’Albret avoit raison quand il disoit : Voyez maintenant , ma brebis a enfanté un lion ; un lion généreux, qui tempéroit la force par la douceur. Est-il beaucoup de rois qui aient pu se dire comme lui? Je fais ce que je veux , parce que je ne fais rien que ce que je dois. Jamais on n’eut plus d’esprit que Henri IV 5 son expression franche et animée est toujours spirituelle. «Souvenez-vous, disoit il à ses soldats, que ma retraite hors de cette ville, sans l’avoir assurée au parti, sera la retraite de ma vie hors de ce corps. » Et quel caractère que celui d’un roi chef de parti et inviolable en sa parole! Quels mots heureux ne citeroit-on pas du roi béarnois ! Les mots du courage , il les a tous. «A quartier, crioit-il à Coutras à quelques-uns des siens qui le couvroient de leurs personues, à quartier, je vous prie ; ne m’offusquez pas, je veux paroitre. » C’étoit là le roi des braves, comme l’appeloit cet infortuné et brave Givry. Et quelle gaieté au milieu de ses traverses! « Je suis roi sans royaume, disoit-il avant la bataille d’ Arques, mari sans femme et guerrier sans argent. » Il mériloit d’inspirer les sentimens les plus généreux : on n’a pas oublié ce mot d’un de ses colonels : « En me rendant l’honneur, vous rn’otez la vie.» Après ou avec la harangue de Henri de Larochejaquelein (1) , en fut-il jamais de plus
(1) Si j’avance, suivez-moi; si je recule, tuez-moi; si je meurs, vengez-moi.
ïacédémonieime que celle-ci : «Je suis voire ror, vous éles François , voilà l’ennemi. » El à ses soldats : « Tournez la tête pour me voir mourir. » Voilà le guerrier* Écoutez le roi : « Je suis le vrai père de mon peuple, je ressemble à celte vraie mère qui se présenta devant Salomon. J’aimerois mieux n’avoir pas de Paris , que de l’avoir tout ruiné et tout dissipé par la mort de tant de personnes. » Et ce mot qui révèle toute la constitution de la France! La duchesse de Beau fort lui témoignoit son étonnement de ce qu’il avoit dit au parlement, qu’il vouloit se mettre en tutelle entre ses mains : « Il est vrai, répondit le roi, mais je l’entends avec mon épée (i) au coté. » « Je vous aime et ne vous crains point, disoit-il aux proteslans , et mon prédécesseur vous craignoil et ne vous aimoit point. Je suis roi berger qui ne veux répandre le sang de mes brebis, mais je veux les rassembler avec douceur. » Son premier mouvement à la naissance de son fils, après qu’il eut invoqué les bénédictions du ciel, et qu’il lui eut donné la sienne, n’esl-ii pas le mouvement d’un roi de France? Plaçant son épée dans la main de son fils, il pria Dieu que cet enfant en usât pour sa gloire et pour la défense de son peuple. Ce roi-là connoissoit tous les secrets du cœur. « Elle me vaut ce que je veux, » disoit-il de la France au duc de Savoie qui lui en demandoit le revenu. Qui ne connoît ce biliet qu’il écrivoit à Sully :
« Mon ami , venez me voir, car il s’est passé ce matin
(i) Cette épée , la plus glorieuse de la chrétienté, suivant l’expression de don Pèdre.
quelque chose dans mon sein, pourquoi j’ai affaire de vous. » Et la scène de Fontainebleau : « On croiroit que je vous pardonne ». Ce mot a retenti dans tous les cœurs. « Venez çà , n’avez-vous rien à me dire. — Non. — Oh! si ai bien moi à vous.» On Rengage oit. à punir Fauteur d’unesatire : « Je lerois conscience de lâcher un homme pour avoir dit la vérité.» Comment ne pas parler de Henri IV dans le Béarn , et comment le louer sans le faire parler ! Ee souvenir du Roi de bonheur (1) est la gloire de ce déli cieux pays.
En quittant Fau pour aller à Saint-Sauveur et à Baréges, on descend la colline, on traverse un pont et quatorze villages qui se succèdent; les noms grecs que portent la plupart d’entre eux prouvent, ou que les Grecs sont venus dans ces lieux lors de l’invasion des
barbares qui a changé la face du monde, on que les Croisés, en revenant dans leur patrie, ont voulu y conserver le souvenir de tout ce qu’ils avoient vu à Constantinople et dans la Syrie. On arrive à travers des
prairies, à Corasse, où Henri IV a été élevé. C’est la ver
dure de la Suisse et la chaleur de l’Italie. Les vignes en arbres sont jetées au milieu de ces maisons qui ressemblent aux habitations de la Suisse. Mais bientôt on pénètre au milieu des montagnes qui s’éloignoient dans les prairies. On entre dans une vallée resserrée, et l’on découvre le village de l’Estelle, et de là l’église de Bétharran placée à côté d’un pont jeté sur le Gave (2), au
(1) L'anagramme de son nom est Roi de bonheur.
(2) On appelle Gaves tous les torrens qui coulent dans les
pied d’un coteau couvert de chênes qui semble fermer la roule. Une touffe de lierre répand ses feuilles sur les eaux vertes du torrent, qui, un peu plus loin , blanchit sur des amas de pierres; et un tertre couronne* de verdure s’arrondit derrière l’arcade du pont. La chapelle de l’église de Bétharran est d’un goût anlique. La statue de la vierge qui est sur le portail semble indiquer le chemin qui conduit au Calvaire. En montant au Calvaire, les aspects changent à tous les instans. Au moment où nous sommes arrivés à l’Esplanade, au pied de la croix, le soleil répandoit ses rayons sur les plaines de l’Estelle, et des nuées qui portoient la tempête obscurcissoient les montagnes qui fermoient la vallée ; image parfaite de cette religion divine dont le signe auguste étoit sous nos yeux, terrible et douce dans ses mystères qui répandent la lumière et qui recèlent la foudre!
Sur les coteaux qui bordent ces vallées, on rencontre des hêtres mêlés aux sapins. Cet arbre des forêts de la plaine se marie sur les collines avec l’arbre qui fait la parure des rochers ; mais le hêtre ne se trouve pins sur les hauteurs où le sapin couronne les sommets les plus élevés. Les frênes, les châtaigniers, les noyers, croissent
sur le terrain mobile des montagnes des Pyrénées. Ici ils terminent une prairie en se groupant, puis ils sont isolés; là ils s’élèvent à côté d'une chaumière qu’ils recouvrent de leur ombrage; plus loin ils arrêtent un énorme bloc
vallées des Pyrénées : il y a sle Gave de Pau , le Gave de Cauieretz , etc.
(le rocher ; là ils sont sur la pente, et l’on diroit qu’ils touchent à la terre avec leur feuillage : et tous ces accidens
ont lieu sur les tapis les plus verts , les plus doux à l’œil qu’on ait jamais contemplés.
Les Pyrénées fertilisent tout ce qui les environne. On prétend qu’elles baissent d’environ dix pouces par siècle. Tout dans les montagnes porte l’empreinte de la naissance et de la fin de la terre. Omnia incerta ratione in naturæ majestate abdita. Si le monde ét oit éternel il n’y auroit plus de montagnes, puisqu’elles décroissent ainsi; et comment croire désormais à la durée éternelle d’une terre désolée. Le déluge ici a ses médailles. Dans les pierres calcaires on trouve des corps marins. La mer a donc recouvert ces masses énormes, et les lois de l’équilibre prouvent que l’eau parvenue à cette hauteur devoit inonder la terre ? Réduite à ses seules forces, la mer auroit employé trois cent mille ans pour quitter le sommet de ces montagnes. Ainsi donc la nature parle comme la révélation. Ces deux grands livres de la Providence sont de la même main, et celui qui a remué ces rochers a touché les cœurs rebelles et converti le monde.
En quittant Bétharran, on entre dans la longue vallée de Lavedan, dont Lourde est le chef-lieu. Là commence le Bigorre, à Bétharran finit le Béarn.
On arrive à Lourde par un chemin qui monte au-dessus d’un précipice au milieu des bois. Tout à coup la vallée s’ouvre, les croupes des collines s’arrondissent , des rochers nus et sévères les dominent.
Au-dessus de la ville de Lourde est un château bâti sur le roc pour arrêter les ennemis de la France , devenu une prison d’état, puis une caserne. En 1 3 , les Anglois l’oecupoient encore. On entre ensuite dans une gorge étroite, et l’on respire à peine au pied de ces masses de rochers cpii se referment tristement de tous les côtés, jusqu’à ce qu’on entre dans la vallée d’Argellez, où les eaux de la vallée d’Azun se mêlent avec celles du Gave. C’est ici une des plus belles vallées des Pyrénées.
Lu château de Baussan, vieille citadelle qui a appartenu aux Rohan-Rochefort , et qui tombe en ruine, on découvre toute la vallée d’Argellez; les formes des montagnes varient singulièrement 5 tantôt elles s’éloignent et s’arrondissent; tantôt elles s’élèvent en pics, ou présentent de longues chaînes nues à côté des lieux Jesplus fertiles: et de tous côtés elles entourent la vallée. Deux montagnes qui ressemblent à de riches coteaux courent parallèlement ; elles sont cultivées jusqu’au sommet, et descendent jusqu’à Àrgellez, Pierrefllte et Baussan, chargées d’arbres, de maisons et de prairies. Du côté de Lourde, la valléed’ Argellez est fermée par des rochers arides. Vis à vis on aperçoit les crêtes des montagnes do Cauterets et de Saint-Sauveur, et le fond de la vallée, coupé en mille façons par les eaux du Gave, est rempli de maïs, de vignes portées sur des cerisiers , de vergers et des fruits les plus beaux. Ce sont les Alpes, les Apennins, la verdure d’Angleterre, une vallée d’Italie. On sent que c’est ici l’asile d’hiver pour les troupeaux et les bergers des montagnes.
( lf;9 )
La vallée de Lavedan se resserre singulièrement audelà de Pierrefitte. On va à Cauterets ou à Saint-Sauveur, en suivant le Gave de Cauterets ou de Baré<?es. Le défilé qui mène à Saint-Sauveur ressemble d’abord à un vaste précipice. C’est là que la verdure des Pyrénées olFre les effets les plus étonnans , au sommet d’une montagne presque inaccessible, ou au bas rie l’abîme que le Gave s’est formé. Là on rencontre une cabane, un ruisseau et quelques arbres de la plaine , et bientôt on ne voit plus que les montagnes qui empruntent leur couleur du fer qu’elles renferment. M aïs avant d’arriver à Luz , les aspects ont, changé; et Saint-Sauveur paroît dans le fond au-dessus de Luz comme un beau couvent. Près de Luz est Baréges ; il n’y a que Vignemaile à traverser pour être à Cauterets. On croiroit que toutes les eaux minérales des Pyrénées ont un réservoir commun.
Quand nous sommes arrivés à Cauterets, on avoil ressenti les secousses d’un léger tremblement de terre, ces désordres d’une loi invariable sont destinés à nous rappeler sans cesse que la raison de l’ordre de la nature n’est pas dans la nature même. Dieu agit eu cela comme un législateur qui déroge de temps en temps à ses lois passagères , pour prouver que sa puissance s’élève au-dessus de la société pour la conserver. Les tremblemens de terre sont assez fréquens dans les Pyrénées : il y en a eu de terribles; celui de Lisbonne s’y est fait sentir. Dans une secousse, en iy5o , la chapelle du château de Lourde s’écroula presque entièrement.
Les Pyrénées semblent ne pas contenir de volcans, malgré leurs eaux chaudes. Il n’y a que deux montagnes entre Gironne et Figuéras qui paroissent avoir jeté des feux. Tout ce qui sert à produire ces cffrayans phénomènes est dans leur sein ; elles touchent à la mer : peut-être un jour leurs feux souterrains auront-ils une issue ! peut-être de nouveaux Pline seront ensevelis par la lave dans les vallées de Campan et d’Argellez!
De Saint-Sauveur à Baréges on monte presque toujours. Baréges est situé dans un lieu désolé, c’est une vallée de douleur. Le côté par où l’on va à Bagnères surtout n’offre que le plus horrible aspect. Le torrent ravage tout d’une manière hideuse. Ce lieu est d’accord avec le sentiment qu’on éprouve en entrant dans Baréges. On ne rencontre que des figures hâves, de malheureux blessés qui se traînent avec peine, des chaises à porteurs fermées, enfin, partout l’image de la douleur. C’est la vallée des blessés ; ce torrent est lugubre , ces montagnes sont nues ; quelques champs cultivés effraient parce qu’on voit au-dessus des rochers et des amas de terre , et au-dessous des débris de pierres et des sables éboulés.
11 faut revenir de Baréges à Luz pour aller à Gavarnie. Luz est une petite ville fort ancienne, dont l’église ctoit autrefois une citadelle, dominée de tous côtés par des collines où l’on voit des ruines de forteresses jadis au pouvoir des templiers , chargés de défendre les frontières des incursions des Maures. On éprouve un sentiment de respect pour ces vieilles tours qui ont servi à garantir la France des conquêtes du mahométisme , la
religion de l’ignorance et de la volupté. Les Anglais aussi ont occupé ces forteresses. Maîtres de la Guienne alors, ils s’éteridoient jusqu’aux Pyrénées.
C’est au bord du Gave qu’on prend la route de Gèdres et de Gavarnie, et l’on ne quitte plus ce torrent qui gronde sans cesse autour de Saint-Sauveur. Saint-Sauveur est d’un effet charmant de cette rouie. Les maisons sont comme en Suisse garnies de galeries de bois; presque toutes sont neuves avec de jolis contrevens verts.
Plus loin le coteau sur le prolongement duquel est Saint- Sauveur devient une muraille majestueuse garnie d’arbres. Le Gave roule au bas. La route devient étroite comme celle de laCorniche.il y avoit autrefois une tour, au passage qu’on nomme YEchelle ou la Perle d'Espagne , bâtie contre les miquelets de l’Aragon qui venoient faire des incursions jusqu’à Luz. Depuis l’avénementau trône d’Espagne de Philippe V, les forteresses sont devenues inutiles. Il n’y a plus de Pyrénées, avoit dit Louis XIV.
On arrive à Gèdres en suivant toujours ce chemin sur le bord d’un précipice entre des montagnes arides et couvertes de buis. A Gèdres on descend à quelques pas de la route au bas d’un précipice où l’on est frappé d’un spectacle ravissant. Deux rochers s’ouvrent et forment un bassin. Leur couleur noirâtre contraste avec la verdure de quelques arbres dont le feuillage se penche sur une eau d’une blancheur éblouissante qui tombe en écumant par une ouverture au fond de la grotte. Dans ce moment le soleil rendoit plus tendre le vert des arbres
cjui tles deux côtés s’entrelacent et forment un abri contre la splendeur du jour. Quelques rayons seulement pénétroient jusqu’à la cascade et laisoient briller ses eaux avant leur chute d’un éclat plus vif qu’au moment où. ell es tombent et se brisent en écurnant. Tout le reste de la grotte gardoit son aspect sombre. De l’eau, des rochers, de la verdure et le soleil ÿ voilà ce qu’on admire sans cesse dans les montagnes; mais quelle variété dans les effets qu’ils produisent !
A Gèdres les maisons sont remplies des marques de la foi de leurs habitans. On doit être plus religieux sur les montagnes. La main des hommes n’y élève que de fragiles monumens ; des masses effrayantes que le bras du Tout-Puissant seul a pu mouvoir s’offrent sans cesse sous les yeux ; il faut lutter contre des dangers sans cesse renaissais. D’ailleurs la vie est plus simple, moins agitée par les passions qui enivrent la raison de l’homme.
On quitte Gèdres, et on arrive dans un désert où tout semble porter l’empreinte du premier désordre introduit dans l’univers. C’est la secrète raison de la curiosité qu’inspirent ces lieux. Ces pics affreux, ces glaces éternelles, ces torrens qui grondent au fond des précipices, ces vallées désolées parlent, il est vrai, de la dégradation de l’homme, mais ils rappellent sa primitive grandeur. Non loin de cet horrible désert, appelée le chaos , où des rochers énormes entassés inspirent l’horreur, une cascade tombe d’une prairie délicieuse ; ce n’esî pas de Peau, ce sont «les couleurs les plus brillantes, tantôt le vent dissipe l’arc-en-ciel , tantôt la chute d’eau
le ramène ! La grâce etl’horreur sont prodiguées dans ces deux spectacles. Je ne m’étonne pas que des hommes aient cru à deux principes dans la nature, l’un du bien , l’autre du mal. Leur erreur étoit spécieuse; mais le mélange ici-bas ne durera pas toujours ; ces prairies, dont Dieu revêt ces rochers détruits, ces terres éboulées, nous indiquent une terre de passage , avant la terre de délices et le séjour d’horreur. Le temps n’est pas loin où la justice et la miséricorde se partageront ce qui n’est uni que passagèrement !
Nous traversâmes rapidement le village de Gavarnie, pourcourir au cirque qui porte son nom. Rien n’est plus imposant que l’aspect de ce lieu. Les montagnes les plus élevées s’arrondissent en amphithéâtre, la neige est sur leurs flancs et à leur pied. Des cascades tombent de tous les côtés. Au moment où nous arrivions , il y avoit un effet extraordinaire sur le cirque. Un nuage qui coupoit le rocher et la grande cascade laissoit voir au sommet de la montagne les pics couverts de neige , et jetoil au Las du cirque une obscurité qui répandoit une profonde horreur.
Tous les souvenirs sont ici : c’est le ciel de la France et de l’Espagne.
La b rèche de Roland réveille le souvenir de Charlemagne : souvenir de gloire pour la France ! Alors elle repoussoit les Maures, elle sauvoit la chrétienté, quand l’Espagne ne défendoit qu’elle 'même. Alors elle dotoit la papauté , elle fondoit le système de l’Europe pour des siècles. France, France, ta gloire est ta foi, ne la renie
jamais. N’oublie jamais non plus que ton bonheur est uni à la race de tes rois , à la famille des Bourbons. O France! quelle destinée est la tienne; si tusavois que ton génie et tesarmes ne doiven tetre employés que pour le bonheur de l’Europe, si l’Europe savoit que sans loi elle est perdue. O patria ! ô dwdm domus Ilium! L’Espagne semble encore la France ; là régnent l’église catholique et les Bourbons. Derrière ces montagnes est Jacca. Jacca parle déjà de la gloire des Castillans; c’est près de cette ville , sur le mont Uruel, que quelques Espagnols, rassemblés pour les funérailles d’un saint ermite, choisirent pour leur roi ce premier roi de Navarre , don Garcie de Ximenès, qui partage avec Pelage l’honneur d’avoir relevé la monarchie espagnole. Les prodiges de constance se renouvelèrent toujours dans les pays de montagnes. La Suisse, le Tyrol , la Catalogne , l’Aragon , sont des terres de héros. C’est dans la Catalogne qu’éloient ces fiers Canlabres qui résistèrent si long-temps aux Romains ; c’est dans l’Aragon qu est Saragosse, la ville immortelle. Répétons ici ce que disoit, dans son enthousiasme, un voyageur qui a parcouru ce noble pays.
« Oui, j’ose le prédire, les Espagnols retraceront un jour les époques brillantes de leur histoire; quelque nouveau Trajan naîtra encore dans leurs murs ; un autre Annibal leur devra ses succès ; ils reporteront dans les combats les noms de Sagonte, de Numance, l’étendard indompté des Canlabres, et ce fer espagnol qui servit aux Romains pour conquérir le inonde. Les forêts des Asturies , converties en flottes nombreuses, feront encore trembler l’Orient ; et non moins redoutables à
l’Angleterre que l’invincible Armada , elles n’auront pas toujours les élémcns contre elles. L’ombre du Cid verra du haut de son rocher des moissons couvrir les plaines incultes et inhabitées de sa patrie, elle entendra chanter sa romance chérie au milieu des vergers de figuiers, de grenadiers et d’orangers , dont la vigne unit les branches chargées de fruits , et au pied desquels croissent le coton , le lin , la canne à sucre et le blé. »
Hélas, ce malheureux pays est en proie aujourd’hui à tousles orages, et s’il arrive jamais à ses hautes destinées, ce ne sera qu’à travers des torrens de sang.
Pour aller à Cauterets il faut revenir dans la vallée d’Argellez à Pierrefilte. Cauterets est au sein des grandes montagnes. C’est un spectacle curieux quand on passe le long des maisons des bains , que de voir ceux qui entrent et ceux qui sortent, ces chaises à porteurs, ces baigneurs à pied,enveloppés dans de grands manteaux , cette foule qui se presse ; et à côté de ces sapins, au pied de ces torrens , de ces débris de rochers , les parures les plus élégantes , Paris enfin sur le sommet des Pyrénées. On rencontre des chaises à porteurs jusque dans les plus hautes montagnes. Quand on va au pont d’Espagne et au lac de Gaube qui repose au pied de Vignemalle, les montagnes se resserrent après la fontaine de Mahoura, et l’on arrive à la cascade de Cerisey par un chemin rapide , entre les sapins. Ici murmure le Gave qui forme plus bas la magnifique cascade de Cerisey. Des sapins, des rocs brisés sont jetés çà et là dans cette espèce de gouffre formé par les sommités qui l’environnent. Quel désert! Et Ton aime ces lieux sauvages; sans doute ils nous
révèlent , comme nous l’avons déjà dit, le désordre in* trodtiit dans l’œuvre de la création, et ils nous apprennent que nous sommes faits pour un monde meilleur. Plus haut la scène change. Les sapins ne laissent plus entrevoir que les crêtes aiguësdesmontagnes, ets’élèvent en amphithéâtre. Une légère vapeur qui s’élève du torrent entretient partout une fraîcheur délicieuse. Le Gave tombe de tontes parts en chutes magnifiques. On diroit qu’il se plaît à étaler en flots d’argent ces eaux qui plus bas i nspirent l’effroi. Il inonde les rochers et les sapins et il remplit les échos d’un bruit qui n’abandonne jamais ces lieux. Le noir de l'arbre des hivers forme un contraste frappant avec la blancheur des eaux qui se brisent en cas-
cades , avec le vert des prairies et le bleu du ciel sur lequel se découpent les extrémités des sapins et les pointes des montagnes. C’est la cascade du Pont d’Espagne. On monte encore avant d’arriver au lac de Gaube qui ressemble un peu au lac de Brienlz. Ses eaux vertes, blanchies à leur surface par les rayons du soleil, brilsent au pied des sommets inaccessibles de Vignemalle , et de tous ces rocs aux crêtes hérissées , au milieu de ces troncs brisés et de ces débris de rochers qui descendent jusqu’à ses bords. Une cascade tombe des glaciers , une autre sort dp lac et va former la chute d’eau du Pont d’Espagne. Un bateau est attaché à un petit promontoire qui s’avance sur les eaux, et là réside un pêcheur. A l’extrémité du lac paissent des troupeaux qu’on envoie l’été dans les montagnes. Le fond du lac avec sa prairie, sa cascade, ses rochers et les pics de Vignemalle couverts de neige , offrent un aspect vraiment
singulier. C’est la retraite des chèvres sauvages. On entend le cri de l’aigle (i). Ces rochers sont sa citadelle, pour parler comme Job.
Quand on redescend de ces hauteurs, et qu’on va finir la saison des eaux à Bagnères, on est surpris de se trouver dans un air si pur , si doux , dans une ville charmante , près de la délicieuse vallée de Campan. Ces lieux s’embellissent encore par le souvenir de l’aspect des montagnes, et l’on s’étonne qu’il y ait d’aussi affreux déserts dansla nature, quand on voit, en allautde Bagnèresà Tarbes, cette fertile campagne arrosée par l’Adour, couverte de maïs et de vignes en arbres , et que ne surpassent pas sans doute en beauté les plus riches contrées de l’Italie et de l’Espagne.
Nous nous sommes laissé entraînerau plaisir de décrire les sites de ce beau pays de Béarn ; mais il est un devoir sacré pour nous, celui de parler des hommes qu’il a produits. Tout le monde connoît le marin Renaud Elica^aray, qu’on appeloit le petit Bcarnois , et le médecin Bcrdeu; mais on ne sait pas aussi bien quels nobles caractères la révolution a développés dans la Navarre et le Béarn. Nous citerons M. le marquis d’Esquille, président au parlement, homme du plus rare mérite et d’une piété angélique , député aux états généraux de la noblesse du Béarn. Quand il arriva à Paris avec son collègue M. le comte de Gramoni-Daster , vrai chevalier l’rançois,et M. l’évêque de Lescar (de Noë), et M. l’abbé
(1) Vignemale a 1622 toises au-dessus du niveau de la mer , 4i toises de moius que le mont Perdu.
de Charrite, conseiller au parlement de Navarre, président lui-même des états de Bigorre, la confusion des ordres s’étoit déjà opérée. Cette honorable députation écrivit une lettre au président de l’assemblée pour lui dire qu’elle nepouvoit pas entrera l’assemblée nationale, parce qu’elle avoit été envoyée aux états généraux et non à rassemblée illégale qui lui avoit succédé . A l’occasion de cette lettre, madame la duchesse de Polignac donna un d'mé à la députation du Béarn, où monseigueur le comte d’Artois daigna paroître.
On ne nous pardonneroit pas de passer à Pau sans
parler de M. le marquis de Lonce , mort gouverneur
du château dePIenri 1Y. Personne n’éloitplus digne de
garder ce précieux dépôt. Descendant de Suzanne d’Al-
bret , de la famille de Henri IV, il étoit lieutenant de
roi du royaume de Navarre et de la souveraineté du Béarn, charge héréditaire, que lui et ses ancêtres ont remplie avec honneur.
C’est le lieutenant de roi , place dont a joui long-temps la famille de Gramont, qui, en l’absence du gouverneur, lenoil les états généraux de Navarre et les états de Béarn . Pendant ht tenue de ces états, le commissaire du roi étoit revêtu d’une autorité presque sans limites, et il repi é.^entoit le roi comme s’il eut été en personne. Ce sont les termes de la commission. Le commissaire du roi avoit des gardes du corps, et faisoit ses communications aux états par son capitaine des gardes, et en re~ cevoit les réponses par une grande ou petite députation des trois ordres , suivant la nature des matières. Entre autres attributions, il avoit en Navarre celle de lever les partages, d’accorder ou refuser la sanction aux déli-
bérations, exclusivement au cabinet de Versailles, le privilège de la Navarre toujours respecté que ces lois seroient toujours sanctionnées in partibus Navarre p.
M.le marquis de Lonce (1 ) , dans les années orageuses de 87, 88 et 8q, a rempli ces commissions avec une 1ermeté et une sagesse admirables. Il sauva l’honueur des états au mois d’octobrej voici à quelle occasion : La Navarre avoit conservé la noble attitude d’étals généraux: du royaume de Navarre. Elle avoit résisté à toutes les invitations de l’assemblée nationale, et n’avoit pas voulu nommer des députés; elle avoit envoyé seulement une députation au roi, composée de M. l’évêque de Bayonne, le marquis de Logeas d’Ollionce, Deviviers et Franchisteguy, avec secrétaires et huissiers, pour porter cette fois son cahier clés griefs et doléances , sans conséquence pour ses privilèges ( La Navarre seule, comme démembrement de la haute Navarre, jouissoit de ce privilège, et avoit le droit de présenterai! roi un cahier de griefs, pendant que les autres provinces de France ne présentoient qu’un cahier de doléances). Celte députation séparée entièrement de l’assemblée nationale, importunoit celle-ci. Elle en porta ses plaintes au roi, et un ministre écrivit que les jours du roi seroient eu danger si les états généraux de Navarre ne s’unissoient pas à l’assemblée nationale de France. M. l’abbé Eliçagarey présidoit les états de Navarre. La situation éloit embarrassante. M. le
(1) C’est lui qui envoya à M. de Brienne sa démission avec ces seuls mots : ci J’envoie la démission d une commission que d’après vos demandes je ne puis plus remplir avec honneur. » M. de Brienne lui avoit proposé le cordon rouge et le grade de lieutenant-général s’il faisoit ce qu’il vouloit.»
marquis de Lonce, dès l’arrivée da courrier, assembla un conseil composé du président, de M. l’abbé Elicagaray, de M. le baron d’Alçu , châtelain de Navarre, et de M. le baron d’Arberatz. La commission déclara que les états ne cousentiroient pas à s’unir à l’assemblée nationale. Mais l’un d’eux ouvrit l’avis que Je lendemain le commissaire du roi prononçât la dissolution des états, pour que le registre ne fût pas souillé d’une lâche adhésion : dissolution que M. le marquis de Lonce opéra sans aucune résistance , chose assez remarquable dans ces temps de trouble (i).
Nous n’oublierons pas dans nos éloges M. d’Alçu, châtelain de Navarre; il émigra en 91. Peu de temps après, M. le duc d’Havré réunit les émigrés en Navarre et Biscaye, et le chargea de correspondre en France avec plusieurs garnisons et les principaux chefs de son pays. M. d’Alçu entretint cette correspondance pendant long-temps par des courriers , et il refusa le remboursement que M. le duc d’Havré avoit obtenu du gouvernement d’Espagne, quoique ses Irais montassent extrêmement haut. 11 suivit le général Caro dans toutes ses expéditions, et ce général lui rendit le témoignage le plus honorable, après la glorieuse bataille du 6 juin 92. 11 mourut des suites des fatigues de la guerre à la fin de 90.
L’académie de Pau a long-temps été confiée aux soins
(2) M. de Lonce a fait toutes les campagnes d’Espagne, comme lieutenant-colonel dans la légion de M. de Saint-Simon, quoique officier généra#. Il se trouvoit encore au siège de Saragosse, à plus de soixantè-dix ans , comme brigadier di s années du roi d Espagne , et un boulet de canon enleva sou fils unique combattant à ses côtés.
de M. l’abbé Eliçagaray , aujourd’hui membre de la commission d’instruction publique, homme d’un esprit rare, et qui a donné des preuves multipliées de son dévouement à la cause royale.
Dans le pays Basque habitait M. Garat, frère du ministre de la justice. Il commença par être du côté gauche à l’assemblée constituante, et il revint ensuite à des opinions très-monarchiques. Il se réfugia dans le pays Basque, et là il a été le courageux défenseur des prêtres et des émigrés.
On regrette de voir dans le côté gauche un député du Béarn qui vouloit qu'on fît à Madame, à Bordeaux , les offres de toute sa fortune.
Pour aller de Bordeaux à Toulouse, on passe par Langon, Marmande, Agen et Montauban; nous avons suivi cette route dans notre dernier voyage ; nous revînmes à Langon, mais auparavant nous voulûmes visiter la Brède. La vue de la Brède est très riante , les Landes sont d’un côté, les collines de la Garonne de l’autre Des eaux limpides baignent les murs du château entouré de prairies , de bois et de haies d’aubépine^appelées Brèdes en Gascon. A l’extrémite de la prairie est une cascade', la mousse recouvre les rochers d’où l’eau tombe à grand bruit, et de beaux arbres l’environnent. C’est là que Montesquieu méditoit souvent, c’est là sans doute qu’il disoit : La Brède ou Paris. Montesquieu a eu une grande influence sur son siècle, et l’on peut dire qu’il a préparé les brillantes erreurs de l’assembée constituante* Comme son compatriote Montaigne, il a été plutôt un grand écrivain qu’un grand philosophe ou un grand publiciste.
De la Brède à Langon , le pays est d’une fertilité ad,mirable. Langon est une jolie ville sur la Garonne. C’est près de Langon et deBazas qu’Ausone faisoit son séjour, et non loin de Bazas est une fontaine qu’on appelle la fontaine d’Ausone : après Langon est la Rcole; c’est l’aspect le plus riche des bords de la Garonne; à la Réole est une fontaine qu’on appelle la Marmore, et un quartier de la ville nommé Martouret, à cause du martyre de Saint-Abbon; on passe ensuite à Cauderot, près de là est le village de Gironde ( Gyrus undæ),où l’on voit les restes d’un château qu’on assure être celui des quatre fils Aymon. On se fonde sur le texte d’Aymoin qui place ce château au confluent de la Gironde et d’une autre rivière. C est le Drot. Près de Gironde est Beauséjour , habitation de M. de Marcellus. Le château de Montaubanprèsde Gironde, situé dans la commune de Casseneuil , revendique l’honneur d’avoir été le séjour de Renaud ; d’autres soutiennent que c’est dans ce dernier château que la reine Hildegarde mit au monde Louis-Ie- Débonnaire.
Nous traversâmes la Garonne pour aller visiter la demeure de M. de Marcellus. Le château de Marcellus est sur un coteau élevé au-dessus d’un pays magnifique. A droite au levant est le Mont-Pouillan, séparé de Marcellus parle ruisseau du Cérac ; plus loin , sur un autre coteau , Caumont, ancienne terre de la maison de Gaumont-la Force; la ville de Tonnerre apparoît sur l’autre rive de la Garonne; sur les coteaux qui terminent l’horizon est Clerac, patrie du poète Théophile; vis-à-vis de la terrasse le château Gontault , ancien duché-pairie des Gontaut-Biron ; plus bas Marmande, au nord Sainte-
Bazeille, remarquable comme Marmanne par ses belles eaux; à gauche, les coteaux de Meilhan , la Réole et son magnifique couvent de bénédictins ; au-dessous de la terrasse du cliâteau, des vignes, des bois, quelques métairies et le cours de la Garonne. Le nom du château et du village est tout entier latin. Dans la commune de Marcellus ( Castra Marcelli ), il y a un lieu qu’on appelle Marcus ; on trouve aussi des noms grecs dans ce pays, et le ruisseau que M. de Marcellus a chanté dans ses idylles, est le Lysos, qui sépare le département de la Gironde de celui de Lot et Garonne. La vue de Marcellus ressemble à celle d'Ussé, une grande vallée traversée par une grande rivière , et un demi cercle devant le ehâleau placé sur une hauteur opposée.
M. de Marcellus est chéri de tout ce qui l’entoure. La garde nationale de la Réole est venu dernièrement fêler son arrivée. Dans les cent jours, on fit des perquisitions chez lui pour chercher Mme de la Rochejaquelein qu’on y croyoit cachée ; les paysans s’imaginèrent qu’on venoit pour arrêter M. de Marcellus, et ils s’armèrent, bien décidés à ne pas le laisser enlever.
On peut dire de M. de Marcellus (1) : «non-seulement une parole, mais aussi un clin d’œil ou un signe de tête d’un homme de bien, a force de persuader contrepesanle et de plus de poids que ne sont infinis argumens et clauses artificielles de rhétorique. »
Ses ennemis mêmes ont rendu justice à la vertu de M.deMarcellus,et c’esl là le plusbel hommag e qu’on puisse recevoir. La louange d’un ami semble toujours intéressée,
(1) Plutarque.
« c’est une chose plus grande et plus admirable que l’ennemi même honore et révère la vertu qui lui nuisoit, que non pas l’ami rende l’office d’amitié qu’il devoir, pour ce que l’ennemi n’a rien qui le convie à honorer son ennemi, sinon l’admiration de sa vertu, et l’ami bien souvent le fait plus pour le profit et l’utilité qu’il en a reçue, qu’il ne fait pour affection qu’il porte à la vertu. »
De Marcellus nous allâmes à Aiguillon , et d’Aiguillon au château de Buzet.
Le château de Buzet est bâti sur un coteau qui domine un vallon très-fertile. 11 faisoit partie du duché d’Albret. Près de là est Xaintrailles et les ruines du château de Montgaillard. La situation du château est fort belle, il domine tout le pays. Laudaturque dormis longos quœ prospicit agros. 11 appartient aujourd’hui à M. de Beaumont, qui s’est distingué dans les cent jours. Sa famille, originaire du Dauphiné, est une des plus anciennes et des plus illustres de cette province ; elle y est ainsi désignée : Très-noble et très-ancienne chevalerie. Dans la vallée de Graisivaudan , à peu de distance des frontières delà Savoie, on voyoit en 1707 les restes du vieux château de Beaumont qui appartenoit à cette maison dès le onzième ou douzième siècle. La première branche des Beaumont étoit celle des Adrets et d’Autichamp. Les Beaumont servirentles Dauphins jusqu’à ce que le Dauphiné
passât à la France (î).Dans les armes des Beaumont il y a
(1) Un Humbert de Reaumout, à qui Louis , prince de Piémont, inféoda la seigneurie des Marches, eu Savoie, qu’il avoit confisquée sur son beau-frère , est appelé magnifique et puis tant homme. Un de ses fils, André d’Autichamp , servit dans
trois fleurs cîe lis d’azur avec cette devise : Impavidum ferient ruinœ . Humbert IL a voit voulu donner ses états au roi de Naples à qui ils convenoient à cause de son comté de Provence, et le transport qu’il lit du Dauphine à la France est du aux soins d’Amblard de Beaumont. Beaumont est un des premiers barons et chevaliers du Dauphiné qui prêtèrent serment au roi de France. Quand le Dauphin s’embarqua pour la Terre-Sainte, le seigneur de Beaumont lut du conseil de régence de l’archevêque de Lyon. Le fameux baron des Adrets étoit un François de Beaumont. Très-jeune encore, il servit dans fia première des compagnies appelées Bandes, des cent gçntilhoinmes ordinaires de la maison de FrançoisIer. Il servit fidèlement et longuement , en Italie, sous le maréchal de Brissac ; sa haine contre les Guises le jeta dans le parti protestant. Si sa cause eut été meilleure, et si ses triomphes n’avoient pas été entachés de cruauté, il auroit acquis une véritable gloire. Grand capitaine, il lit trembler la Provence , le Languedoc , le Vivarois , le Lyonnois et le Forez. Jamais homme, dit le continuateur de Castelnau , n’acquittant de réputation en si peu de temps. Les protestans sachant qu’il vouloit passer
l’arrièie-ban du Dauphiné , commandé par Jacques , baron de Sassenage , et se couvrit de gloire à la bataille de Monllhéri , en i46f> , où il fut tué avec cinquante-trois autres gentilshommes de la même province. En 1482 Guillaume de Beaumont rendit la terre des Marches à la famille de Bellegarde. Claude de Beaumont son fils suivit Charles VIII en Italie avec une compagnie de six cents arbalétriers. C'est un Charles de Beaumont, seigneur d’Autichamp, qui commandait farriereban du Dauphiné, en 1690.
aux catholiques, le firent arrêter et conduire à Nîmes. Il disoit, pour expliquer son changement, que V amiral voulait donner les diseurs pour juges aux faiseurs , que Soubise étoitbon , mais qu'il avoit envoyé un censeur où il f allô il un dictateur , et qu! ayant vu son sang et ses peines sujettes à de tels supplantemens , il avoit traité avec M. de Nemours. Un ambassadeur de Savoie le rencontra un jour se promenant sans épée, et lui demanda de ses nouvelles : « Je n’ai autre chose à vous dire, sinon que vous rapportiez à votre maître que vous avez trouvé le baron des Adrets dans un grand chemin, avec un bâton blanc à la main et sans épée, et que personne ne lui demande rien. »
De Buzet aux ruines de Montgaillard , ancien château d’Henri IV, le pays ressemble à l’Anjou : ce sont des collines couvertes de champs et de vignes , et des chemins tortueux. De Montgaillard on aperçoit lesPjyrennées; mais en approchant de Lavardac la vue change singulièrement. Nous suivions les chemins tracés à micoteau, quand tout à coup nous découvrîmes Barbaste avec son moulin fameux par Henri IV qui prenoit quelquefois le nom du meunier de Barbaste. Mayenne un jour enfloitson nom de tous ses titres, Henri IV écrivit à côté du sien meunier de Barbaste. Ce nom lui sauva la vie. Au siège de la Fère il s’approchoit de la place; une mine étoit près de partir; un Gascon qui étoit dans la Fère et qui reconnut Henri IV , lui cria : Moulier de Barbaste, prends garda a lu , la gato que ba gatoua , en gascon, la gato veut dire la cliate et la mine; au moment où Henri s’éloignoit la mine éclata. Au dessus de la petite ville de Barbaste la Baize et la Gilise s’unissent ,
et un coteau qui termine l’horizon vient par un mouvement insensible finir au confluent des deux rivières avec les ormes et les saules dont il est couvert. A gauche est Lavardac au pied des collines. Un peu plus loin, la
Baize coule seule et se brise sur une écluse en écumant.
Au fond d’une plaine qu’elle entoure est le moulin de Barbaste avec ses quatre tours, et un pont à trois arches. Les maisons de Barbaste très-bien bâties se pressent sur la rivière , et une colline qui forme le couronnement du paysage est surmontée d’un petit bois. La Ténarèse, voie de César, quialloit du port Sainte-Marie à Bayonne, traverse Barbaste.
On passe ensuite près des ruines duchâteau'de Lanoue, et l’on arrive «à Nérac, célèbre par sa Garenne, par ses fontaines, par les ruines de son château. La Garenne est une allée délicieuse d’arbres le long des bords de la Baïse, entre deux collines très- vertes; elle est remplie des souvenirs d’Henri IV. Là sont des arbres qu’il a plantés, une grotte où il se reposoit souvent; là sont les ruines d’une ancienne chapelle de la reine Marguerite; Henri IV a passé là une partie de son enfance, comment se refuser au plaisir de parler encore de lui. «A l’âge (i) de douze ans, il y dispute le prix de l’arc à Charles IX... Ce monarque l’avoit déjà obtenu sur tous ses courtisans, même sur le duc de Guise, qui, quoique fort adroit, s’étoit laissé vaincre. Le jeune prince de Béarn se montre supérieur au roi, et veut recommencer suivant le droit du jeu; mais Charles s’v oppose , et le repousse. Henri dirige aussitôt sa flèche sur le sein de son adversaire, qui se
(1) M. Villeneuve de Borgemont.
Lâta d’ordonner qu’on éloignât de sa personne un enfant qui annonçoil tant de résolution. » Nous n’avons guère mémoire d’homme qui ait vu plus de hasards, ni qui ait plus souvent fait preuve de sa personne. Le roi de Navarre étoit vaillant; « de cette race des Bourbons il n’y en a point d’autres, dit Brantôme. » A l’âge de dix ans il avoit choisi pour devise deux mots grecs qui signifiaient : Vaincre ou mourir .
C’est à M. de Batz, gouverneur d’Euse, que Henri IV écrivoit: « Hâte, cours, viens, voie, c’est l’ordre de ton maître, et la prière de ton ami. » 11 écrivoit à madame de Batz, après une affaire où son mari s’étoit trouvé avec lui. « Madame de Batz, je ne me dépouillerai pas combien que je sois tout sang et poudre sans vous bailler bonnes nouvelles et de votre mari, lequel est tout sain et sauf. »
La manière dont il s’échappa de Nérac est digne des chevaliers errans. Il traversa toutes les armées ennemies, et passa les Landes, les forêts, la Garonne entre les deux lignes des ligueurs, affronta tous les quartiers du duc de Mayenne, longea les murailles de Marmande couvertes d’ennemis, et entra enfin dans Sainte-Foy où éloient les premiers postes de son armée ; ainsi s’ouvrit la campagne qui commença la guerre qu’on appelle des trois Henri.
La fontaine de Saint-Jean qu’on voit encore dans la Garenne fut rétablie par les ordres de Henri IV, et les deux ormes qui l’ombragent ont été plantés, l’un par Marguerite de Valois, et l’autre par Henri IV. La reine Marguerite décrit elle-même dans ses mémoires les plaisirs de la cour de Béarn. « Nous faisions notre
séjour à Nérac, dit-elle, où notre cour ét oit si belle que nous n’enviions point celle de France , y ayant madame la princesse de Navarre qui depuis a été mariée à M. le duc de Bar, et moi avec bon nombre de dames et de filles, et le roi mon mari étant suivi d’une belle troupe de seigneurs et de gentilshommes aussi honnêtes gens que les plus galans que j’aie vus à la cour; et n’y ayant rien à regretter en eux, sinon qu’ils étoient huguenots : mais de celte diversité de religion il ne s’en oyoit point parler. Leroi mon mari et madame la princesse sa sœur, allant, d’un côté, au prêche • et moi et mon train, à la messe en une chapelle qui est dans le parc ; d’où comme je sortois, nous nous rassemblions pour nous aller promener ensemble, ou dans un très-beau jardin qui a des allées de laurier et de cyprès fort longues, ou dans le parc que j’avois fait faire en des allées de trois mille pas, qui sont au long de la rivière; et le reste de la journée se passoit en toutes sortes de plaisirs honnêtes; le bal se tenant, d’ordinaire, l’après-dînée et le soir. »>
La Hire et Xaintrailles, qui défendirent si vaillamment Charles VU., sont nés aux environs de Nérac.
De Nérac nous reîvnmes à Barbasle,et nous suivîmes les bords de la Baise jusqu’à Viane, ville qu’on dit bâtie par une colonie de croisés. Elle est encore toute entourée de murailles. Nous revîmes Buzet , le port Sainte- Marie, les bords délicieux de la Garonne si bien cultivés; l’aisance est répandue partout. On trouve ici une foule de jardins plus beaux que celui d’Aleinoiis avec son verger, son vignoble, ses carreaux de légumes, ses deux fontaines pour l’arroser , sa baie vive et ses quatre arpens. Nous entrâmes dans Agen par la magni-
lique allée des Graviers. Agen est une ville très-vieille, ses rues sont très-étroites, et l’intérieur de la ville ne répond nullement à la beauté de ses promenades. Les restes de l’ancienne cathédrale , démolie dans la révolulion, sont fort imposans, et Ton ne comprend pas comment on ne rétablit pas cette église. Il est vrai qu’on n’a pas encore achevé à Paris l’église de Sainte-Madeleine.
Delicta majorum im méritas lues,
Romane donec lempla refcceris Ædesque labentes deorum , et Foeda nigro simulacra fumo.
Dis le minorent quod geris, imperas :
Pline omne principiura; hue refer exiluin.
Di multa neglecli dederunt Hesperiæ malaluctuosæ.
D’Agen à Montauban la route passe par Malauze , vieux château ruiné, dans un pays très-montueux, et ce n’est qu’après avoir quitté Moissac, à Française, qu'on sort de la Gascogne pour entrer dans celte magnifique plaine traversée par deux belles rivières, et terminée par les Pyrénées. Il est difficile de voir un plus beau pays que celui qu’on découvre de ce lieu. C’est l’aspect du comtat Venassin quand on descend des coteaux de Villeneuve, ou des plaines de la Lombardie , quand on les aperçoit des montagnes du Piémont.
Montauban estune jolie ville. Le Tarn coule au milieu. La cathédrale est belle. L’intérieur ressemble à celui de Saint-Sulpice, et la place royale rappelle la place royale du Marais.
Montauban a déployé un courage 'digne d’une meil-
ieure cause , pour la défense des opinions de Calvin , et le duc de Rohan dit dans ses mémoires « que Montauban éloit la ville qui de (out le parii des réformés avoit, sans l’aide de personne , toujours mieux fait la guerre. » Louis XJ il lut obligé d’en lever le siège en 1621. Jacques Nompar Caumont de la Force commandoit dans la ville que le duc de Rohan le grand capitaine a voit visitée pour exhorter les habitans à faire une vigoureuse résistance. « Montauban , dit le marquis du Fuységur, témoin oculaire, lut aussi bravement défendu qu’il le pouvoit être. De lous les sièges que j’ai vus en ma vie, je puis dire qu’il n’y a point de gens au monde qui les aient mieux soutenus. Les femmes faisoient aussi bien que les soldats; elles combaltoient avec un courage incroyable. »
Montauban est une des villes les plus royalistes de France. Quelques jours avant notre arrivée on avoit répandu le bruit que Minc la duchesse de Berri étoit accouchée d’un prince. Tousles habitansde Montauban étoient sortis de leurs maisons. On se livroit déjà aux transports de la joie la plus vive quand on apprit, que ce u’étoit qu’une fausse nouvelle. Les députés de Montauban seront excellens : on ne s’occupe là que de savoir quels sont les plus dignes.
On parloit de M. de Scorbiac, sous -préfet de Moissac , homme d’une vertu admirable, beau-frère de M. l’abbé de Scorbiac , aujourd’hui missionnaire, et de M. de Caumont , frère du duc de la Force.
De Montauban à Toulouse nous traversâmes un pays assez semblable à la Beauce et à la Brie. Nous ne vîmes, rien de remarquable. Ilpleuvoit, temps peu favorable
pour voir Montauban et Toulouse. Presque toutes les maisons y sont bâties en briques, et cette couleur sombre est déjà fort triste. Toulouse est une très-grande ville, entourée de vieilles murailles, et qui semble presque déserte , tant son étendue répond peu au nombre de ses habitans !
Nous passâmes près du canal du Midi, cette magnifique création du règne de Louis XIV. C’est à Toulouse qu’il commence, c’est par Toulouse que l’Océan et la Méditerranée sont en communication. Corneille a dignement loué cette magnifique entreprise :
La Garonne et l’Atax, dans leurs grottes profondes , Soupiroient de tout temps pour voir unir leurs ondes.
Et faire ainsi couler , par un heureux penchant ,
Les trésors de l'aurore aux rives du couchant.
Mais à des Vœux si doux, à des flammes si belles ,
La nature , attachée à ses lois éternelles.
Pour obstacle invincible opposoit fièrement Des monts et des rochers l’affreux enchaînement.
France, ton grand roi parle , et les rochers se fendent ,
La terre ouvre son sein , les plus hauts monts descendent. Tout cède , et l’eau , qui suit les passages ouverts ,
Le fait voir tout puissant sur la terre et les mers.
Nous vîmes le champ de bataille où Soult fit répandre en vain des flots de sang. Je ne sais quoi de lugubre s’attache aux souvenirs de ce qu’on appelle la gloire des armées de Buonaparte. La gloire ne peut être que l’éclat de la vertu. Et que pouvoit-il y avoir de glorieux à asservir l’Europe par la France , et la France par l’Europe?
Nous avons visité la cathédrale, le musée et l’hôlel-de-
villede Toulouse. La cathédrale est très-ancienne et d’une architecture fort imposante. Le musée possède de fort beaux tableaux.
C’est dans la cour de l’hôtel de ville que fut décapité , à l’âge de trente-sept ans , le duc de Montmorency. 11 mourut avec un héroïque courage. La maison des Montmorency 11e finit point en lui , comme l’envie s’est plu à le répéter. Celte noble race s’est toujours perpétuée a côté des divines fleurs de Lys , dit un historien.
La gloire des Montmorency est comme celle des Bourbons unie à la gloire de la France dans les armes comme dans la religion. « Au vu et su de tous les François, et sans contredit ni opposition d’aucun , les seigneurs de Montmorency ont toujours retenu pour cri de guerre : Dieu aide au premier chrétien , et se sont intitulés, de temps immémorial, premiers barons de France. «Leurs nobles actions pour le service de Dieu et le Loi leur ont acquis celte louange , d’avoir été les plus vaillans chevaliers du royaume y les plus preux et de meilleur conseil , et les plus prisés et aimés. Ils sont entrés plus avant que tout autre, ajoute l’historien que nous avons déjà cité, dans le temple de l’honneur, et ont tellement perpétué les grandes charges de la couronne françoise en leur maison, qu’elles semblent s’y être rendues héréditaires. La maison de Montmorency a produit six connétables , six maréchaux et trois amiraux de France. Ils ont été alliés des rois, non-seulement de France, mais aussi de Navarre, d’Angleterre, de Castille , de Jérusalem, de Chypre et d’Écosse, et même des empereurs d’Orient et d’Occident. Alix, reine de France, étant demeurée veuve du roi Louis-le-Gros ^ ne fit aucune
difficulté d’épouser en secondes noces un seigneur de Montmorency. Le roi Louis-le-Jeune étant chargé d’années, et voyant que, selon le cours de la nature, il lais— seroit Philippe son fils en fort bas âge , s’avisa de le marier à une fille de Hainaull , afin qu’il eût du support des seigneurs de Montmorency et de Couey, lesquels avoient déjà pris alliance en cette maison. Le roi Louis VIII étant proche delà mort, recommanda particulièrement à Mathieu de Montmorency, 11 du nom, la garde et protection de son fils et héritier présomptif, qui fut depuis le roi saint Louis. Et le sage roi Charles Y fit choix parmi tous les princes et rois chrétiens , de Charles, baron de Montmorency , pour être parrain de son fils aîné , qui depuis , en un temps fort misérable, tint le sceptre françois sous le nom de Charles VL »
L’étoile fixe de la devise des Montmorency, avec ce mot aplcinos , invariable , signifie qu’ils demeureront à jamais fermes en la foi. II est beau d’être restés fidèles à cette devise, même dans nos jours d’obscurcissement, la vertu brille plus aujourd’hui qu’elle est plus rare. Le nom des Montmorency se rattache encore à l’éclat de la religion. Une église , la seule peut-être qui ait été bâtie depuis la restauration , vient de l’être aux frais d’un Montmorency ; et nous avons vu dans le temps où la France gémissoit de l’éloignement des Bourbons et l’Eglise de la captivité de son chef, deux Montmorency- Laval consacrer leur vie à parcourir les hôpitaux et les prisons pour y secourir les malheureux. C’est ainsi qu’ils se consoloient de ne pouvoir servir leur pays dans les fonctions publiques! Hélas! celte noble branche de Laval semble menacée de finir. Le duc de Laval a
perdu un lils , l’espoir de sa maison , à l’àge de vingt deux ans. C’est à la vue de toutes les grandeurs humaines et de leur peu de duree qu’on est toujours tenté de s’écrier avec Isaïe : Toute grandeur sera humiliée ; Dieu seul sera grand a jamais .
On montre dans la salle des Illustres , àl’hôlel-de-ville* les bustes de Benoît XII, de Cujas, de Pibrac , de Mainard, de Fermât, de Goudouly, du président Duranty et la statue de Clémence -Isaure, institutrice de l’académie des jeux floraux.
L’origine des jeux floraux remonte aux troubadours. Le pays situé entre les Pyrénées et les Alpes est proprement le pays des poètes languedociens et provençaux, dont le règne fut d’environ trois cents ans. Les premiers parurent vers le milieu du onzième siècle. La chevalerie eut à peu près la même durée. Dieu , l’honneur , les dames , étoilla devise des chevaliers et des troubadours. Ces deux institutions semblent avoir eu le même but et s’être élevées à la fois pour corriger les vices de leur siècle par les armes et par l’éloquence.
Toulouse ne renouvelle pas sa députation ; elle envoie seulement trois nouveaux députés. Ils seront dignes de ceux que Toulouse a déjà nommés.
Toute la France sait que M. de Villèle, un des hommes les plus remarquables qui aient paru dans nos assemblées délibérantes, est député de Toulouse; on sait aussi que malgré le ministère , Toulouse nomma dans le moment où les jacobins sembloient triompher un des hommes les plus dévoués à la cause royale, M. de Castel-Bajac , l’un de ceux qui ont si noblement résisté aux trois
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grandes épreuves subies par les royalistes, la convention y l’empire et le dernier ministère.
Notre voyage dans le midi se termina cette année à Toulouse; deux ans auparavant nous avions passé àCastelnaudary, où fut pris le duc de Montmorency; à Carcassone, peut-être la seule ville du midi où l’opinion ne soit pas aussi fortement prononcée contre les idées nouvelles ; à Narbonne, qui a donné son nom à la Gaule Narbonnaise ; à Béziers, d’où la vue s’étend sur un pays admirable; à Montpellier, à Nîmes, à Avignon, à Aix, à Marseille; et de là nous étions revenus à Paris par Lyon en traversantle Dauphiné. Assez d’autres ont décrit les moîiumens et les sites de cette belle partie de la France ; les Arènes, la Maison Carrée, la vue de la mer à Marseille, le Comtat Venaissin, la fontaine de Vaucluse , Parc de triomphe d’Orauge et la belle vallée de Graisivaudan , comparable aux plus belles vallées de la Suisse. Nous aimons mieux rappeler le dévouement des provinces du midi à la cause royale, et leurs efforts en 1 8 1 5 contre Buonaparte. Une lettre de monseigneur le duc d’Angoulême, écrite pendant les cent jours, fait voir la confiance que ce prince avoit dans le midi et l’ouest de la France, et cette confiance n’a pas été trompée.
« J’entrerai parle Roussillon, écrivoit-il, avec 5o,ooo liommes. M.le duc de Damas pénétrera avec 20,000 dans la Navarre et le Béarn. Je donnerai la main droite à mes fidèles provençaux, et je lui donnerai ma main gauche par ma bonne ville de Toulouse. Il se joindra à Bordeaux et à la Vendée, et nous irons à Paris avec cinq cent mille hommes, et l’on verra peut-être qu’il y a des royalistes en France. »
Monseigneur le duc d’Angoulême avoit pu juger au
mois de mars et d’avril quels sentimens animoient le Languedoc et la Provence.
On va voir dans le précis que nous allons donner de la campagne de monseigneur le duc d’Angoulême dans le midi , tout ce que firent alors les royalistes pour sauver la France, et comment l’élan national fut contenu par l’armée.
« M. le duc d’Angoulême (i)étoitàBordeaux pourl’anniversaire du 12 mars, quand le 9 au matin il reçut la nouvelle du débarquement de Buonaparle. 11 partit aussitôt de Bordeaux pour Toulouse, fit un appel aux François et indiqua pour lieux de rassemblement Sisteron , Clermont, le Saint-Esprit. Les soldats furent réunis aux citoyens après leurs protestations de fidélité.
L’armée devoit être divisée en trois corps: le premier, formé dans le département des Bouches du Rhône, et commandé par le lieutenant- général Ernouf, devoit marcher sur Sisteron, Gap et Grenoble ; le second, commandé par le prince, devoit se porter sur Montélirnart , passer la Drôme et occuper Valence; le troisième, sous les ordres du général Compans, mainlenoit l’Auvergne et facililoit le mouvement sur Lyon. Un gouvernement central éloit établi à Toulouse sous la direction de M. de Yilrolles.
A Marseille, à Montpellier, à Perpignan, dans la Lozère, dans la Haute Garonne, dans l’Ardêche, dans l’Hérault, dans le Var, les généranx assuroient le prince de leur dévouement. C’éloit un spectacle singulier et qui
(1) Voyez la Relation de la campagne du Midi , par M. de Suleau.
ne se renouvellera jamais, que celui qn’offroit alors le midi; comme à Cordeaux, tous les citoyens faisoient éclater leur amour pour les Bourbons , et couraient aux armes, et les soldats gardoient au milieu des apprêts de la guerre contre l’usurpateur lin silence farouche qu’ils n’interrompoient que par des protestations de dévouement. Quand on apprit l’arrivée de Buonaparte à Paris, le prince pressa avec plus d’ardeur le rassemblement de ses forces au Saint-Esprit. On vit se rassembler autour de lui les gardes nationales d’Avignon, de Montpellier et de Nimes, le 10e de ligne venu de Perpignan, le i4e de chasseurs à cheval, le ier régiment d’infanterie royal étrangers M. le duc d’Angoulcme envoya au lieutenant-général Ernouf l’ordre de se porter en avant avec les Marseillois qui montroient la plus vive ardeur , et lui-même se mit en marche aussitôt. Le vicomte d’E'Cars(i) à la tête de l’avant-garde avoit occupé la ville le 29, et avoit repoussé le général Debelle, qu’il auroit poursuivi avec avantage; mais 5o chasseurs du i4c passèrent à l’ennemi avec leurs officiers. Pendant ce temps les généraux commandant dans la Haute-Loire, la Lozère et l’Ardèche avoient pris la cocarde tricolore; le Saint-Esprit lut fortifié pour contenir les régi mens
(1, M. le vicomte d’Esears est neveu de madame la duchesse d'Escars , persécutée pendant sept ans par Buonaparte avec une barbarie incroyable. Conduite au fort Ste-Marguerile pendant quatre mois , on ueiui donna pas même de la paille pour se reposer. Sa fille âgée alors de treize ans sollicita d’être enfermée avec sa mère pour la servir. Le ministre de la police d’alors donna pour raison de cette persécution que madame d’Escars déplaisoit à (empereur.
laissés à Nîmes, Avignon et Montpellier; et le ier avril , M. le dnc d’Angoulëme entra à Montélirnart. La cavalerie ennemie se montra en avant de Loriol. Attaquée par les volontaires royaux, soutenus par deux compagnies de volt igeurs du 10e, ils s’enfuirent, et Loriol tomba au pouvoir de l’armée du prince. L’ennemi se relira jusqu’audelà de la D rdme et occupa le pont et les hauteurs qui dominent la rive droite de la rivière. L’attaque du pont de la Drdme fut très-brillante. M. le duc d’Angoulême parut aux premiers rangs avec une rare intrépidité dans l’endroit où le feu. étoit le plus vif. Rien ne put lui résister; on fit huit cents prisonniers, et le village et les hauteurs de l’Ivron furent occupés par l’armée royale. Le colonel d’artillerie Noël qui coinmandoil les révoltés en l’absence du général Debelle , fut fait prisonnier; on marcha sur Valence, on pouvoit y entrer la nuit; mais le duc d’Angoulême ne le voulut pas, et ce ne fut que le lendemain 3 avril que le prince fit son entrée à Valence. Le maire et le conseil municipal étoient venus l’attendre aux portes de la ville; de là on marcha sur Romans ; le lieutenant-général Monnier ,
malgré le feu de l’ennemi , fit passer sur l’autre rive i5oo hommes et 6 pièces de 4* Le prince revint à Valence, et là il publia la proclamation suivante.
« Habitans, l’ennemi de la France a passé près de vous, vous l’avez souffert; la guerre civile, une invasion étrangère, tels sont les tristes résultats delà trahison des uns, de la crédulité ou de l’infidélité des autres. Des hommes étrangers au nom francois ou intéressés au désordre se sont armés pour une cause qui se fonde sur la violence et sur la trahison, mais ils sont en petit
nombre. Ceux qui ont voulu s’opposer à mon passage ont été dispersés. Je suis venu ici non pour vous punir, vous Tètes assez par les maux, suite necessaire d’une guerre intestine; je viens vous sauver de l’oppression et vous rappeler à vos sermens. »
Le général Ernoufavoit occupé Sisterondèsle 2 ymars. Il partagea son armée en deux corps. Le inaréchal-decamp Gardanne avoit dû se porter sur Bonnet, et Loverdo surLamure. Le général Chabert, qui éloit campé près de Corps, se trouvoit tourné. Mais Gardanne passa à l’ennemi , et Loverdo abandonné fut obligé de revenir à Sisleron avec les gardes nationales. Ces honteuses défections forcèrent le prince de renoncer au projet de marcher sur Lyon , et alors le seul parti à prendre étoit de se concentrer dans le midi. On coupa le pont de Romans, et dès le 5 avril toute l’armée revint à Valence. Là on recul la nouvelle des révoltes des ré£Îmens de Nîmes et de Montpellier. En vain les généraux Brichc et Pélissier avoienl voulu s’opposer à la sédition; ils étoient prisonniers de leurs soldats. Le général Piré , qui occupoit la rive droite de l’Isère, avoit reçu des renforts. Le général Grouchy, sorti de Lyon, s’avançoit sur Valence. Le prince, pour son salut, devoit se retirer derrière la Durance; il ne le voulut pas, il désiroit faire prévenir le général Loverdo de sa situation.
Tout à coup on apprend que le général Gilly marche sur le Saint-Esprit avec les régimens révoltés. Le prince fit avertir le général Ernouf qu’il alloit se retirer sur Orange. Le 7 , à deux heures du malin , le corps d’armée se mit en marche , et à une lieue de Montélimart les chasseurs du i4e abandonnèrent l’armée royale malgré
( igi )
leur colonel. L’armée royale passa la nuit à Montélimart. A 10 heures , le prince apprit que le général qu’il avoit placé au pont Saint-Esprit venoit de l’abandonner.
L’avant-garde de Grouehy approclioit. Deux officiers piémontois entrèrent chez M. le duc d’Angoulême à il heures du soir, et lui proposèrent de partir sur le champ dans la voiture du ministre du roi de Sardaigne. On le pressa en vain. 11 ne voulut pas laisser ses fidèles volontaires exposés à la fureur de ces régimens, qui juroient naguère de les suivre. 11 envoya le général d’Aultanne auprès du colonel Saint-Laurent , commandant l’avantgarde de Gilly, et une convention fut conclue.
Le prince licencia ses troupes et cinquante chasseurs se présentèrent pour l’accompagner, mais le générai Grouehy, arrivé au Saint-Esprit, déclara qu’il se croyoit obligé de le retenir jusqu’à ce que l’Empereur eut prononcé sur son sort. C’est alors que Mgr. le due d’Angoulême écrivoitau roi: « Je suis résigné à tout ; je ne crains ni la mort ni la prison. »
Ce ne fut qu’après la réception des ordres de Buonaparte , à huit heures du soir , que Mgr. le duc d’Angoulême partit pour Cette où il s’embarqua pour l’Espagne.
On ne peut décrire les scènes déchirantes qu’offrit alors l’armée royale , sa douleur ne peut-être comparée qu’à la honte des traîtres qui les entouroient. Oùjétoien’t alors les vrais citoyens ?
Etoient - ils de véritables amis de leur pays, ceux qui, au mépris de leurs sermens, abandonnoient le gouvernement qu’ils avoient reconnu et qui éloit en paix avec le monde, pour recevoir l’ennemi de l’Europe?
Ils ne pouvoicnt pas dire qu’ils combattoient pour la France, puisqu’ils égorgeoientleurs concitoyens dévoues à leur roi. On ne peut s’expliquer un pareil délire. Les révolutionnaires s’unirentseuls aux soldats, et ces prétendus républicains s’allièrent à des janissaires et à un tyran au nom de la liberté. Les révolutionnaires et l’armée d’alors seuls ont donc appelé sur leur patrie l’invasion étrangère et la guerre civile. Que restoit-il à faire aux royalistes après l’expédition de monseigneur le duc d’Angoulême , aux royalistes qui vouloient détruire la tyrannie et préserver leur pays d’une guerre de l’Europe contre la France. Ils dévoient s’armer contre les partisans de l’usurpation, s’armer pour montrer à l’Europe qu’unis avec elle conlre celui qui a voit été le fléau des nations, ils étoient prêts à sacrifier leur vie pour défendre leur pays, si malgré les traités elle menaçoit l’indépendance de la France. Les royalistes qui parurent avec les armées étrangères arrêtoient la vengeance des étrangers rendus furieux par la résistance d’un parti anti-national. Si des désordres ont été commis, ils étoient inséparables des suites de la guerre. Et la guerre étrangère, qui est-ce qui l’a vou!ue?Ce n’est pas sans doute ceux qui s’armèrent dans le midi et dans la Vendée avant l’invasion contre la puissance de Buona parte.
AP rès que monseigneur le duc d’Angoulême eut quitté la France, les royalistes du midi ne perdirent pas courage. Marseille resta menaçante La garde nationale refusa de prendre la cocarde tricolore. Nîmes, Avignon, ressembloient à deux villes prises; Bordeaux ti), Toulouse,
(i) A Bordeaux, pas un seul avocat ne voulut plaider dans
les cent jours.
supportoient impatiemment le joug des soldats. La Provence et le Languedoc ne cessèrent d’entretenir des relations très-actives avec les chefs royalistes envoyés par le Roi. M. Jules de Polignac , aide de camp de monseigneur le comte d’Artois, et dont le nom rappelle la vertu la plus pure et un dévouement que n’ont pu ébranler ni les périls, ni les apprêts du supplice, ni dix ans de captivité, s’établit sur la frontière du Dauphiné avec M. de Maccarlhy, aide de camp du prince de Coudé, qui a lait de la manière la plus brillante la guerre de l’émigration, et qui aujourd’hui, à la chambre des députés, est un des ornemens du côté auquel il appartient. M. Roger de Damas, dont la valeur est célèbre en Europe, étoit sur la frontière de la Franche-Comté. Autour de MM. de Polignac et de Maccarthyse réunissoienl le colonel Durand qui étoit resté fidèle à Grenoble (1), et qui ramena tout son régiment sous le drapeau blanc devant cinq régimens qui avoicnt passé à Buonaparte \ M. du Bois-Armand, homme d’une rare intrépidité, que le péril ne tenta jamais sans l’honneur, et qui, l’année d’auparavant, avoit fait des prodiges de valeur à la tête de la cavalerie françoise; M. de Miribel, qui n’aime à paroitre qu’aux jours du danger, et que la cause royale n’appellera jamais en vain -, M. Colomb d’Arcine, alors major du quatrième, qui s’exposa à tous les dangers pour conserver son régiment au Roi, vint aux Tuileries pour assurer Buonapartede son amour pour les Bourbons, et courut chercher de nouveaux périls auprès de M. de Polignac. Des en-
(1) Les hussards du 4e parcouroient la ville le soir, avant Pentrée de Buonaparte , tenant des torches d’une main et des proclamations de l'empereur de l’autre.
fans, même dontle dévouement rappeloit celui des jeunes Vendéens, vinrent s’offrir et firent, cette campagne. L’un âgé de quatorze ans et demi, M. Léon de Clicnoise ( aujourd’hui garde du corps dans la compagnie de Luxembourg ), qui avoit été garde d’iionneur de Monsieur à Grenoble, qui jura alors de ne pas quitter la cocarde blanche, et qui a tenu sa parole, etM. deLubbert, âgé de seize ans, aujourd’hui officier d’état-major. Ces royalistes , et beaucoup d’autres qui s'étoient unis à eux, brûloient de venger l’honneur de la France. Quelques-uns qui appartenoient au Dauphiné vouloient effacer la honte dont quelques factieux ont voulu couvrir cette noble province. Le Dauphiné déteste également l’anarchie et le despotisme, et la liberté qu’il réclame, je parle ici de l’opinion de ceux qui sont dignes de le représenter, peut très-bien s’allier avec le pouvoir de nos rois. Le plan des royalistes étoit très-beau. Pour prévenir l’invasion des grandes armées russes, autrichiennes, prussiennes, on vouloit soulever le midi en même temps que la Vendée, et aidés des Suisses, des Piémonlois et des Espagnols, alliés naturels des rois de France, en finir avec l’usurpation. Fouché (i) dévoila à son maître le plan des
(î) «Je dois vous dire la vérité tout entière, dîsoit Fouché (*) à Bonaparte, vos ennemis ont de l’activité, de l’audace; iis n’altendent que le moment favorable pour réaliser le plan conçu depuis vingt ans et depuis vingt ans déjoué, d’unir le camp de Jaiès à la Vendée , et d’entraîner une partie de la multitude dans cette conspiration qui s’étend de la Manche à ta Méditerranée.
Dans ce système , les campagues de la rive gauche de la Loire
(*) Rapport à Buonapartc par Fouché, ministre de la police générale d* l'empire , Moniteur du 18 Juin )8i 5.
royalistes dans le fameux rapport sur la situation de la France. Les révolutionnaires seuls arrêtèrent l’exécution de ce projet; les jours de juin arrivèrent, et l’armée de Buonaparte fut vaincue par l’Europe et parla France.
De Toulouse nous revînmes à Montauhan, et delà nous partîmes pour Cahors, où l’on voit encore des ruines d’amphithéâtre , d’aquéducs et de temples romains» Henri IV s’est battu trois jours dans cette ville, et l’on montre aux voyageurs la maison où il descendit. A Cahors est né le pape Jean XXII. Cahors se glorifie aussi d’avoir donné naissance à Marot , le créateur de la poésie fran-
sont le principal foyer de l’insurrection, qui doit, à l’aide des baudes errantes de la Bretagne , se propager jusqu’en Normandie, où le voisinage des iles et les dispositions de la côte rendent les communications plus faciles. Elle s’appuie d’un autre côté sur les Cévennes pour s’étendre jusqu’aux rives du Rhône par les révoltes qu’on peut exciter dans quelques parties du Languedoc et de la Provence. Bordeaux est depuis l’origine le centre de direction de ces mouvemens.
C’est le parti ennemi du gouvernement qui trouble maintenant la tranquillité intérieure; c’est lui qui agite Marseille, Toulouse et Bordeaux ; Marseille , où l’esprit de sédition anime jusqu’aux dernières classes de la population, où les lois ont été méconnues ; Toulouse, qui semble encore sous l’inlluence de l’organisation révolutionnaire qui lui fut donnée il y a quelques mois ; Bordeaux, où reposent et fermentent avec intensité tous les germes de révolte ; Bordeaux , où la patrie trouva jadis de si nombreux défenseurs, où la liberté excita de si généreux sacrifices et de si nobles dévouemens; Bordeaux, qui recèle maintenant des apôtres de la guerre civile. C’est ce parti qui est parvenu à soulever les paisibles cultivateurs dans tout le territoire enclavé entre la Loire , la Vendée , l’Océan et le Rhôue. On y a débarqué des armes , des munitions de guerre. D’anciens noms , des hommes nouveaux paroissent sur ce sanglant théâtre.
coise, et c’est dans le collège de cette ville que Fénelon a été élevé (i).
L’hydre de la rébellion renaît , se produit partout ou il exerça jadis ses ravages , et n’est point abattu par nossuccès d’Aizenay , de Saint-Gilles et de Palluau. l)e l’autre côté de la Loire, des bandes désolent le département du Morbihan, quelques parties d’Ile-et-Vilaine, des Côtes-du-Nord et de lavSarthe ; elles ont un moment envahi les villes d’Aurai , de R'hedon, de Ploermel , les campagnes de la Mayenne, jusqu’aux ports de Laval , et ont intercepté un instant les communications du Mans à Angers , d’Angers à Nantes, de Nantes à Rennes, de Rennes à Vannes.
Sur les bords de la Manche , Dieppe , le Havre ont été agités par des mouvemens séditieux. Dans toute la quinzième division, les bataillons de milice nationale n’ont été formés qu’avec la plus grande difficulté. Les militaires et les marins ont refusé de répondre aux appels et n’out obéi qu’aux moyens de contrainte. On oppose aux mesures que les circonstances exigent une résistance condamnable , ou une force d’inertie plus dangereuse et pins difficile à vaincre que la résistance. Caen a été troublée deux fois par des réactions royalistes, et dans quelques arron dissemens de l’Orne , des bandes se forment comme en Bretagne et dans la Mayenne. »
(î)Fénélon a fait son cours d’humanités et de philosophie à l’université de Cahors , dont sa famille étoit peu éloignée. C’est au sortir de ses études qu’il eut envie de se consacrer aux missions du Levant. On jugera de l’enthousiasme qui l’animoit, par la lettre suivante :
« Divers petits accidens ont toujours retardé jusqu’ici mon retour à Paris ; mais enfin, monseigneur, je pars, et peut s’en faut que je ne vole. A la vue de ce voyage , j’en médite un plus grand, ha Grèce entière s’ouvre à moi, le sultan effrayé recule ; déjà le Péloponèse respire en liberté, et l’église de Corinthe va refleurir ; la voix de l’apôtre s’y fera encore entendre. Je me sens transporté dans ces beaux lieux et parmi ces ruines précieuses , pour y recueillir, avec les plus curieux monumens j l’esprit
Nous traversâmes rapidement l’âpre Limousin etl’aride Sologne, et à Orléans nous retrouvâmes les souvenirs les
même cle l’antiquité. Je cherche cet aréopage, où saint Paul annonça aux sages du monde le Dieu inconnu ; mais le profane vient aprèsle sacré , et jene dédaigne pas de desGendreau Pirée, où Socrate fait le plan de sa république. Je monte au double sommet du Parnasse; je cueille les lauriers de Delphes, et je goûte les délices de Tempé.
Quand est-ce que le sang des Turcs se mêlera avec celui des Perses sur les plaines du Marathon , pour laisser la Grèce entière à la religion , à la philosophie et aux beaux-arts, qui la regarde comme leur patrie.
^4 rua beat a
Petamus arua , (Huiles insulas.
Je ne t’oublierai pas, ô ile consacrée par les célestes visions du disciple bien-aimé ; ô heureuse Pathmos ! j’irai baiser sur ta terre les pas de l’apôtre, et je croirai voir les cieux ouverts. Là , je me sentirai saisi d’indignation contre le faux prophète qui a voulu développer les oracles dû véritable , et je bénirai le Tout-Puissant , qui , bien loin de précipiter l'église comme Babylone , enchaîne le dragon, et la rend victorieuse. Je vois déjà le schisme qui tombe , l’orient et l'occident qui se réunissent , et l’Asie qui voit renaître le jour après une si longue nuit; la terre sanctifiée par les pas du Sauveur et arrosée de son sang , délivrée de ses profanateurs et revêtue d’une uouvelle gloire ; enfin, les eufans d’Abraham , épars sur la face de toute la terre, et plus nombreux que les étoiles du firmament qui, rassemblés des quatre veuts , viendront en foule reconnoitre le Christ qu’ils ont percé, et montrer à la fin des temps une résurrection En voilà assez, mouseigneur , et vous serez bien aise d’apprendre que c’est ici ma dernière lettre , et la fin de mes enthousiasmes , qui vous importuneront peut-être. PardonneZ-les à ma passion de vous entretenir de loin, en attendant que je puisse le faire de près.
plus glorieux de la France. Pouvions-nous, quand la France attendoit un nouveau miracle pour ses Bourbons, ne pas songer en arrivant à Orléans au miracle fait pour Charles VII, et qui sauva la monarchie sur le penchant de sa ruine.
Deux factions déchiroient alors l’état. Depuis longtemps les Bourguignons et les Armagnac se faisoient une guerre sanglante. On se hattoit partout. Toutes les villes, tous les hameaux étoienl divisés et renfermoient des ennemis. Et celte guerre intestine Iivroit la France aux Anglois. Elle alloit en devenir la proie, selon cet oracle de la sagesse éternelle : Tout royaume divisé contre lui meme sera détruit , et dans ces circonstances extraordinaires, quand tout étoit désespéré, une jeune lille parut, s’annonça au nom de Dieu comme la libératrice du royaume, obtint, malgré tous les obstacles, le commandement de l’armée françoise et partit pour faire lever le siège d’Orléans. « Arrivée devant la place, Jeanne(i)ne tarda pas à attaquer les bastilles de l’ennemi; à l’une de ses attaques, au moment où elle posoit une échelle contre la muraille, elle est percée d’une flèche au-dessus du sein, entre le col et l’épaule. Elle tombe presque sansconnoissance, est investie par une troupe d’ennemis, se relève sur ses genoux et se défend avec autant d’adresse que de courage; des hommes d’armes viennent à son secours, et l’emportent à quelque distance. On la désarme; la blessure étoit grave, le dard ressortoit derrière Je col. Jeanne fut d’abord effrayée et ne put retenir ses larmes. Tout à coup elle revient à elle, et dit à ceux qui l’enlouroient : « Je suis consolée. » Elle se fit panser, se retira un mo-
(i) Voy. le P réels historique de M. Petitot, sur Jeanne d’Arc.
ment à l’écart pour prier, ramena à l’assaut les troupes qui effecluoient leur retraite : « Tout est vôtre etentrezy , leur crie-t-elle en leur montrant la muraille et marchant à leur tète; la bastille est enlevée. Les Anglois, foi *cés clans queb]ues-uns de leurs retrarichemens, n’osèrent défendre les autres; ils levèrent le siégele dimanche, 8 mai ; elle étoit entrée dans la ville le vendredi 29 avril. Lorsqu’on annonça leur retraite à la pucelle(i) ; elle ne
(1) Voici quelques-uns des interrogatoires de Jeanne dJArc.
« Savez-vous être en la grâce de Dieu? lui demande-t-on. — Si je n’y suis pas , Dieu veuille m’y recevoir; si j’y suis. Dieu veuille m’y conserver, dit-elle. » U11 des assesseurs avoit trouvé la question si difficile , qu’il avoit déclaré tout haut que Jeanne n’étoit pas tenue d’y répondre.
« Savez- vous si sainte Catherine et sainte Marguerite aiment les Anglois? — Elles aiment ce que Dieu aime, et haïssent ce qu’il hait.
— Dieu hait-il les Anglois ? — De l’amour ou haine que Dieu a aux Anglois, ne sais rien ; mais je sais bien qu’ils seront tous boutés hors par le roi de France, excepté ceux qui y mourront. » Dans un autre interrogatoire , elle avoit déjà dit : « Je sais que le roi gagnera son royaume, et je le sais aussi bien que je sais que vous êtes devant moi sur votre tribunal. »
On l’interrogea beaucoup sur son étendard , que l’on vouloit rendre l’objet d’une accusation de sorcellerie. » En prenant l’étendard, lui dit-011, demandâtes-vous si vous gagneriez toutes les batailles ?
— Les voix ! répondit-elle , me dirent que je le prisse hardiment, et que Dieu m’aideroit.
— Oui aidoit le plus, de vous à l’étendard , ou de l’étendard à vous? — De la victoire de l’étendard ou de moi , cetoit tout à notre Seigneur.
— L’espérance de la victoire étoit— elle fondée sur l 'étendard ou sur vous? — Elle étoit fondée en Dieu et uou ailleurs.
permit pas qu’on les poursuivît. « En mon Dieu, dit-elle, laissez-les partir et allons rendre gloire à Dieu. L’année angloise avoit perdu , suivant Monslrelet , six à huit mille hommes devant Orléans, et les débris de cette armée n’étoient plus en état de tenir la campagne. Il falloiten effet
— Si un autre l’eût porté, eût-il eu aussi boni>e fortune que vous? — Je n’en sais rien, je m’en rapporte à Dieu. — Pourquoi vous plutôt qu’un autre? — Il plaît à Dieu de faire ainsi par uue simple pucelle pour rebuter les adversaires du roi.
— Ne disiez-vous pas, pour encourager les troupes, que les étendards qui étoient en semblance du vôtre étoient heureux?
— Je disois : Entrez hardiment parmi les Anglois , et j’} enlrois moi-même.
— Pourquoi votre étendard fut-il porté en l’église de Reims, au sacre, plus que ceux des autres capitaines? — Il avoit été à la peine , c’étoit bien raison qu’il fût à l’honneur. — On l’interrogea aussi sur l’épée de Pierbois. On lui demanda si elle n’avoit pas fait de prière pour que cette épée fût plus fortunée.
— J’aurois désiré que toutes mes armes fussent heureuses ; et bientôt après elle dit qu’elle porloit l’étendard pour ne point se servir de l’épée, afin d’éviter de tuer quelqu’un. Elle ajoute qu’elle n’a jamais tué personne. On lui objecte qu’elle s’est trouvée dans des endroits où on a tué des Anglois. Pourquoi ne partoient-ils de France, et n’alloient-ils dans leur pays? ditelle. Des témoins racontent qu’un chevalier anglois , qui se trouvoit présent à l’interrogatoire , s’écria : c’est une bonne
femme ! . Si elle étoit Angloise . Ailleurs on lui demanda :
Eûtes-vous, dès votre enfance, grande intention de faire du mal aux Bourguignons? — J’avois grande volonté en affection que mon roi eût son royaume.
— Croyez-vous fermement que votre roi fît bien de tuer le duc de Bourgogne? — Ce fut grand dommage pour le royaume de France. Mais quelque chose qu’il y eut entre eux. Dieu m’a envoyé au secours du roi de France.
que les ministres de Charles eussent foi entière à la mission de la pucelle, pour entreprendre, sur sa parole, l’expédition de Reims. On avoit à traverser soixante lieues de pays occupé par les Anglois; on devoit être arrêté sur la route par des villes fortifiées et par des rivières, teljes que F Yonne, l’Armançon, la Seine, l’Aube et la Marne ; on manquoit d’argent pour faire transporter l’artillerie et les munitions; on n’en avoit même pas pour l’entretien des troupes. La ville de Reims, où l’on prétendoit aller, éloit au pouvoir des Bourguignons. Tout enfin sembloit se réunir pour empêcher de tenter une pareille entreprise , qui , si elle cchouoit, taisoit perdre tout le fruit des succès qu’on avoit obtenus. La pucelle insista au nom de Dien. La prise de Gergeau, où elle fut blessée, la victoire de Palliay , redoublèrent la confiance; on se met en marche; les villes, grâces à la fermeté et au courage de Jeanne cl’Are, ouvrent volontairement leurs portes, ou sont forcées de capituler; les Bourguignons évacuent Reims à l’approche de l’armée royale , forte au plus de douze mille hommes. Jeanne, tenant eu main sa bannière, assiste au sacre du roi, qui lui doit sa couronne. »
On a vu dans quel abîme de maux la France éloit alors plongée. Aujourd’hui l’Europe entière est agitée sur ses fondemens,et la France, l’ancre de salut au milieu des orages, semble menacée de sa ruine. Un parti plein d’audace ose parler encore de liberté et de gloire au nom do la révolution et de l’empire. La religion est insultée, la monarchie est ouvertement attaquée, et les royalistes sont las partout d’invoquer en vain un pouvoir qui semble s’obstiner à finir. 11 n’y a plus d’espérance pour eux.
La mort du dernier petit-iils de Louis XIV leur a tout ravi. La légitimité elle-même, cette loi nécessaire au salut des peuples, comment sera-t-elle sauvée? Les princes d’au delà des Pyrénées et des Alpes sauront-ils la défendre? Hélas I celte belle monarchie Irançoise , approche-t-elle de sa ruine, ou verrons-nous des Bourbons s’en disputer les lambeaux ! Le cœur plein de ces tristes pensées, nous arrivions à Paris; mais que notre tristesse a été bientôt changée en joie! Il est né ce prince que la religion demandoit et que la monarchie attendoit d’elle. Il est né ce prince que la mort de son père a entouré d’amour et de vénération. Il est né des prières d’un peuple et du sang d’un martyr. Dieu n’a pas voulu que la race de saint Louis finît par la main d’un athée.
Noble race des Bourbons, à qui la France doit tant de gloire , vous régnerez encore sur nous.
Un enfant auguste nous est né , il porte sur le front une marque immortelle .
Salut donc au noble fils de celte dynastie qui n’adans(i) le monde point de rivale par sa splendeur et par sa durée! salut au fils de ces Bourbons dont un fier empereur
(i) «Unhéros,Robert-le-Fort,commençalarace des Bourbons, cette race immortelle. {Voy ■ l’Histoire delà maison de Bourbon, de Désormeaux , et le Précis sur les Bourbons, de M. de Montjoye. ) La Chine seule , dit un de nos historiens, en admettant ses fables, a eu une dynastie, celle de C.hew , qui a régné huit cent soixante-seize ans. On ne retrouve ensuiteque les Arsacides qui ont gouverné les Parthes l’espace de quatre cent vingt quatre ans seulement. »
Les Bourbons ont donné à la France trente-huit rois , en y
disoit : « Je tiens à beaucoup d’honneur d’être sorti du côté maternel de ce fleuron qui porte et soutient la plus noble couronne du monde. » Noble fils de France, la patrie vous enfanta au jour de ses douleurs; vous êtes désormais le soulagement de ses maux. Que vous souhaiter aujourd’hui I Soyez pour la France ce que lui ont été les vôtres. Nous n’ajoutons rien à ce vœu? C’est aux Bourbons que la France doit la plus grande partie de ses provinces. Que de f ois dans les combats leur sang s’est confondu avec celui des François! Qui ne sait la gloire de Louis I, duc de Bourbon , surnommé le Grand ; de Pierre de Bourbon, tué aux pieds du roi Jean, à la bataille de Poitiers; de ce Bourbon, connétable de France, appelé le fléau des Anglois, vainqueur à Cérisolles? Quel éclat ne pâliroit à côté de celui d’Henri IV , du grand Condé et de Louis XLV ?
C’est depuis saint Louis, chef de cette noble race, que la couronne de France a pris tant de majesté qu’un ancien historien anglois disoit : « Le roi de France,
comprenant Eudes et Robert qui ont régné avant Hugues Capet; vingt-trois au Portugal , treize à la Sicile, onze à la Navarre , quatre à l’Espagne et aux Indes, autant à la Hongrie, à la Croatie et à l’Esclavonie , deux à la Pologne, un à l’Ecosse , plusieurs à Naples, sept empereurs à Constantinople. Plus de cent ducs de Bourgogne, de Bretagne , d’Anjou , de Lorraine , de Bourbon et de Brabant, issus de cette tige illustre ne le cedoient qu’aux tètes couronnées. Quatre princesses du même sang ont porté les sceptres de Hongrie , de Pologne , de Navarre et des Pays-Bas dans les maisons de Luxembourg, Jagellon , d’Aragon et d’Autriche; enfin plusieurs maisons sujettes de la maison de Fiance ont régné en Angleterre, en Castille, en F.cosse , en Arménie , en Chypre , à Jérusalem , à Naples , et à Coustautinople. »
c’est le plus digne et le plus noble de tous les rois, tanfc à cause de son onction céleste que par rapport à sa puissance truerrière. »
Charles-le-Bel avoit raison quand il érigea le Bourbonnois en duché-pairie , d’espérer q ue la postérité du nouveau duc , marchant sur ses traces , seroit dans tous les temps V appui et V ornement du trône .
François vous savez vaincre et chanter vos conquêtes ,
Il n’est point de lauriers qui ne couvrent vos têtes ;
Un peuple de héros va naître en ces climats ,
Je vois tous les Bourbons voler dans les combats.
Salut donc, noble enfant par qui renaît à l’espérance ce noble pays de France , que rien n’a pu encore arracher à la foi et à l’honneur.
Et vous, auguste princesse, dont cet enfant est l’unique joie , vous qui comme l’héroïne d’Orléans n’avez pas cessé d’espérer qu’en vous reposoit notre salut, soyez bénie ! V ous que l’adversité nous a montrée si généreuse, et que le péril trouveroit héroïque , vous veillerez sur le dépôt qui vous est remis. Votre cœur aujourd’hui est sans partage à la France ; il nous appartient par vos joies et par vos douleurs.
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