VOYAGE J>ASB VE LEVANT
ronnées d'un succès complet. M. Drovetti lutte cependant avec penévéfance contre ces nou»
veaux maîtres de fEgypte. II avait deux agens à Tlièbes : f un , Youaef ^ mamloiik£rançai8 , eiploh iak ia rive occidentale du Nil ; Tautce., nommé Aiffftud , fouiiiait dans L'enoeinte du lenpfe de Karnak. Ce dernier est un petit Marseillais^ cburagetiXy entrepreiuriit , colère : ti riiattait jea Arabes qui s'obstinaient à ne pas comprendre le |>pav«nçal. Nous kd vJmes ^détarper, le 'jour même vde notre arrivée., un bas-relief de granit TQse y pai&ileiiient 'conservé , de «nenf pieds de hmt , re|>résentaiit les trois xlivinîtés Osiris , isis 4it Horus : «cet rhonme mmit ia 'mnn fteorousa. JDeux cents Arabes Éravaillaient sous ses ordres^ l^on pris fat nmtié à mes gages pen&mt quelques ^ours j et mes essais ne durent guère plus heureux à Louqsor qu ils ne f avaient été dans FAttique.
Je rencontrai à Tbèbes un mméndogîste &anr çaîs , M. Cailliaud , qui revenait d'un voyage 4iur les bords de la mer Rouge. On il avait en* voyé, par ordre de Mohamed Aly, chercher une mine d'émeraudes-, jtidb'eQipftoîléefiar lesasiciens *«t oubliée depuis long-temps. M. Cailliaud avait en effet Tetrouvé un iîleii d emenaude vert pâle.
Pour cette expédition , il était pai ti de Redessi, •village de la tribu des Abàbdeh, situé à deux .journées au-dessus de Louqsor. Il s était fait escorter par deux maînlouks et eent vingt Arabes : le quatrième jour du voyage ils manquèrent d eau; et ce ne fiit que le septième qu'ils atteignirent Zajbara , au-delà du désert de ce nom : Ion pense que la bourgade de Secket, où ils arrivèrent, pouvait être lune des Bérénices. M. Cailliaud retrouva, les ruines de huit cents maisons et les restes de trois temples » dont deux , bien conservés, étaient creusés dans la montagne : tout porte à croire que cette ville était sur-tout habitée par des mineurs. Ce voyageur parle de mille jexcavations, dont quelques-unes pénétraient dans un talc granitique et schisteux jusqu'à tient pieds £0us terre. Trois cents personnes pouvaieni , ditil, travailler à leur aise dans plusieurs de ces •carrières. La caravane souffrit plusieurs genres de privations , perdit du monde , et revint par la •route de l'antique Elethyia. C'était peut-être le chemin qui communiquait dans la route de Coptes à. la grande Bérénice.
On abusait parfois du goût que professait pour .tous lesobjets d'antiquité unvoyageur fort éclairé
^ui se trouvait alors àThèbes.Un Arabe, gagné par le mamiouk Yousef , alla présenter avec mystère à Tamateur de raretés une pipe sur laquelle on avait gravé avec art des hiéroglyphes et des caractères coufiques. Lé savant ne reconnut pas' la forme des pipes by charités , en usage en Abyssinie. L'odeur du tabac ne put jamais le détrom-* per ; elle était modifiée par un parfum de bitume qu'on avait habilement fait couler dans Fintérieur du tuyau. Le voyageur remercia beaucoup le Bédouin , et se hftta de payer trente«-cinq gourdes une pipe antique, sur laquelle il se proposait d'écrire un long mémoire. Cette découverte importante fera travailler sans doute bientôt les hommes les plus éclairés du monde savant.
M. Cailliaud, qui se rendait alors au Caire, a fait un second voyage dans la haute Egypte. Parti d'Esné pour la grande Oasis, il atteignit, après quatre jours et demi de marche dans une mer de sables, cette Oasis, dont il pense que le circuit peut être de quinze lieues. Les Arabes ly reçurent avec hospitalité. M. C^Uiaud y a trouvé un grand temple dédié au Dieu créateur, qu il (^it être de la dimension de celui de Me-
27a vixrÂGB: ixans le levant*
dyneti>Abott,.et sur lequel est une inscription
grecque de neuf mille mots, qui! a copiée, et dont la Induction seia d'un grand intérêt (1). B a mesuré , en outre , cinq autres temples d'une moindre dimension. Les Arabes de cette Owm cultivent du riz. Linténem* est à-peu-près aban» donné, et les sources disséminées sur TOasisne donnent qu une eau saumâtre et malsaine.
M. Gaiiliaud revint ensuite à Farchout. La pu» bUcatioa de son voyage jettent beaucoup de lumières snrisetteportion de f Egypte , qui est la^ moins connue.
Ain» la grande Oasis est située à la hauteur de Thèhes; une àutre correspond celle du Fayoum ; et c'est d'Alexandrie qu'il serait plus aisé de se rendre à la troisième Oasis , dite de Syouah , oii Ton croit trouver les vestiges du temple de. Jupiter Ammon.
M. Cailliaud se propose de faire un nouveau voyago.en.Ëgypte: ses efforts, sa persévérance, lui mériteront;sans doute l'appui du Gouvernement: dans, cei» nouvelles tentatives.
(l) M. Cailliaud assure quo ce monument a cent quatie-vingtonze pieds de longueur, ii a trouvé aussi les veUi^^es de cinq vU* iagei abandonnés.
Diaitiz I
Yousef (1), mamlouk fraoçaity employé par M. Drovetti, habitait une grotte sépulcrale de Qoumah ; il était, absent lorsque j'aUaî le noir: uae Jeune fille me fit signe de m'as&eoir sur la natte, et, se plaçant devant moi, elle me consi* dérait attentivement. Yousei survint, et gronda son esclave. « Elle aurait dû.rester ohez-elle»,, me disait- iL. J'avais vu la pauvre Kgyptienne se courber et descendre dans un coin de la ca« verne. aSa demeure est plus spacieuse que vous » ne pensez » , reprit le mamlouk. On alluma Mne torche : nous descendîmes environ vingt escaliers pour arriver dans des chambrés carrées, de douze pieds- de largeur et de sept pieds de hauteur , tailléesau ciseau , avec soin , dans un grès asses dur ; on allaitée la pemière dans-trois^ autres. Nous retrouvâmes tout au fond fesclaye, qui pleurait, assise sur une caisse de momie : die se leva , se jeta aux pieds de son maitre, et lui baisa re^ctueusraient lamain. J'appris que cette jeune Bédouine , de la tribu des Abàbdeh, s^était donnée àiui dans un voyagequ'il avait fait*
(i) Cet homme éuit tumbour et fort jeune quand U demeura malade en Égypte» à Tépoqne du départ de l'armée fran^sei Ues(^ . naiioiiiétaii aéîé , caungenx et très-inteUigent
i1% VOYAGB DANS LB LEVANT.
à Cosseyr. La tribu regardait comme un honneur cette alUaiice avec un mamiouk , qui trai« tait néanmoins son épouse un peu légèrement.
Grâce à moi, la paix fut conclue. Je revis au grand jour ie visage jaune et maigre de ia Bé»* douine, et ses grands yeux noirs me témoignèrent une vive reconnaissance.
La vie active et occupée que je menais à Thèbes, les émotions profondes et variées que ) y éprouvais , tout m'y attachait. Après des journées &tigantes pour le corps et si intéressantes pour i ame , assis ie soir sur les bords du Nil , je regardais danser les Arabes Ghaouâzy. Les ahneh de cette tribu errante sont les plus souples et les plus agréables : elles ne se marient qu'aux hommes de leur tribu ; ces époux faciles vivent du talent de leurs femmes , et jouent le rôle de bou& fon dans les pantomimes qu elles représentent. On éprouve souvent pendant le jour, dès qu'on s'éloigne du Nii, une fièvre presque inconnue en Europe , celle de la soif. Cette souffrance cruelle est au-dessus de toute expression; elle a son sommeil, son délire : on rêve douloureu* sèment le souvenir des vallées les plus fraîches » des boissons glacées \ et la mémoire devient le
tourment le plus terrible de cette maladie africaine.
J'avais le projet de visiter Eiéphantine /c/- Sag] , Syène, Philœ, Ibsamboul ; j aurais touIu pénétrer jusqu'à Tiie de Méroé : mais il entre toufours plus ou moins d'esprit d'aventure dans ces excursions lointaines; lenvie de voir des lieux peu connus aide puissamment à supporter les fatigues et les privations d'un long voyage. Si tout le monde a pu voir ce que vous allez chercher, le dégoût vous menace. , et le découragement le suit bientôt. Je n'éprouvai plus le besoin de remonter le Nil, dès que je vis arriver à Thèbes une fomille anglaise qui revenait des cataractes. Lord et lady Belmor avaient visité une partie de la Nubie : ifs voyageaient avec un iuxe extrême; trois ou quatre grands bateaux suivaient celui qui les portait. Maris , femmes , petits enfans , aumôniers, chirurgiens , nourrices, cuisiniers, tout cela parlait d'EIéphantine. Dès ce moment le prestige s'évanouit pour moi ; je quittai même Louqsor beaucoup plutôt , parce que je rencontrais sans cesse dans ses vénérables ruines une fcmmc-de-chambre anglaise en petit spencer couleur de rose et un parasol à la main. Ne vou*
lant plus lieu regarder, je partis la même nuit pour Tentyra.
Nous descendions le Nil par un vent contraire ; car ma kange était enfin parvenue à m*y rejoindre, mais seulement Tavant-veille de mon départ. Elle m'amena le docteur Martini si souffrant , qu'il put à peine se traîner sur le rivage et jeter un coup-d'œil languissant sur la merveilleuse Thèbes. Depuis on ma appris la moit de ce jeune Italien : elle aura privé le Caire d*un médecin habile et d'un honune spirituel et honnête.
Le temple de Tentyra (1) est situé à une demi-lietie du Nil , et à un mille environ d'une chaîne de rochers assez escarpés. Les vestiges d'une ville copte entièrement déserte l'entourent et couvrent sa plate-forme. Ces petites maisons» construites en briques de terre cuites au soleil , sont du même genre que les ruines de Medynet- Abou i niais le temple est beaucoup mieux con-
(I) Les habitans de Tmtym avaient la réputation d*attaquer les eroeodiles avec tant de courage et d'adresse, qu*on les appelait jusqu'à Rome , pour y donner ce spectacle an peuple dans le» nanmachiës.'On assure aussi que, dans un combat contre les habitans ^Ombos, les Tentjfriles vainqueurs furent accusés d'avoir mangé leurs prisonniers.
Diyitizeu b>
servé que ceux de Thèbes. Les peintures qui
ornent le plafond du péristyle, sont encore brillantes : on y remarque ce fameux zodiaque , dont la publication apporterait , dit-on , de si grands changemens dans la chronologie religieuse qui a été adoptée jusqu'à nos joui^s.
Le temple de Tentyra est d'une beauté de proportions à-la-fois majestueuse et simple; c'est incontestablement le plus admirable et le mieux conservé de tous les monumens égyptiens, dont il est le type et le modèle. Le soleil près de l'horizon dorait les colonnes de ce parvis, qu'il éclaire depuis tant de siècles^ et les ténèbres s'emparaient déjà de ces voûtes immenses. Le silence de ce lieu , la brise du soir agitant les bruyères, tout ce paysage avait quelque chose de triste et d'enchanté. Nous retournâmes au bateau sans nous parler; je laissais mon imagination errer dans le passé et rêver Fancienne Tentyra, la créduhté de ses habitansy la jonglerie de ses prêtres , son opulence , ses fêtes et sa chute.
Un pauvre fellàh vint m'apportér avec une extiéme méfiance quelques petites idoles de bronze. Nous ne nous serions pas expliqué Tair
de crainte avec lequel il nous abordait, si nous n'avions été, pour ainsi dire, les témoins d'un fait qui pourrait faire excuser les Arabes de f aversion que les voyageurs leur inspirent.
Un Franc ( je ne saurais me décider à nommer le pays de l'Europe auquel il appartient, mais je me plais à dire que ce n était pas un Français ) faisait des fouilles dans la haute Egypte. Il apprend qu'un Arabe a découvert dans son champ lin vase réfaipli de médailles ; il veut les acquérir. Le. propriétaire résiste; son projet était de les aller vendre au Caire. Le Franc a recours au cachef. On fait amener le feilàh ; il nie d avoir trouvé des médailles. Un fer rouge est appliqué sur ses joues : ce tourment lui arrache un aveu. Son trésor est apporté : le Franc et le cachef s'entendent pour taxçr les médailles au prix le plus bas, et le malheureux Arabe retourne chez les siens, la rage et le désespoir dans le cœur.
Notre navigation était toujours lente et embar* rassée. Le ràys de ma kange, Mehemet d'Asouan , qui me voyait lire appuyé contre le mât , vînt doucement me faire observer que le vent u était faible et incertain que parce quil s'amusait à lire avec moi , au Ueu de faire son métier et de
ûiyitizea by ^OOglc
souffler dans nos voiles. H me parut pénétré de l'idée que j étais cause de ce retard : aussi mon livre fut-il fermé sur-le-champ.
Notre seule distraction était de troubler le repos des crocodiles , en arabe tenisàh, qui dormaient sur le sable du rivage ou des petites iles qui couvrent ie fleuve. Parmi ces animaux, je n*en vis aucun qui me parut excéder douze ou quinze pieds de longueur. Leurs petits étaient rangés autour d'eux , et un coup de fusil faisait rentrer toute cette famille dans le Nil. Nous en vtmes beaucoup avant CrocodHopoUs , où cet horrible animai , consacré à Typhon (l), le mauvais principe, avait , dit-on , un temple magnifique. Cest non loin de là qu étaient aussi le lac Mœris, et ce labyrinthe dont on sera peut^tre bien aise de trouver une courte description ; elle est d'Hérodote, et porte un grand caractère de vérité.
Après la mort de Séthos, prêtre de Vulcain, et le dernier prêtre qui a régné seul sur toute rÉgypte, ce pays fut divisé en douze parties, dont chacune fut gouvernée par un roi. Ces
(i) Le nom de Typhon est composé de theu, vent, et de phou, pemicietix : c'est ainsi que celui de Nephthys^ dîvinilé symbolique 4es Éigyptîens, vient de ntph'tkeu, contrée exposée aux vents
douze princes^ qui vivaient entre eux dans la
plus paifaite bai^moine , résolurent de laisser en commun à la postérité quelque monument de leur règne , et en conséquence ils firent faire un labyrinthe un peu au-dessus du lac Mœris , et assez près d'une ville appelée la ville de9 Crocodiles. .
«J'ai vu ce bâtiment, dit Hérodote, et Tai ift trouvé au-dessus de toute expression. Tous ^ies ouvrages, tous les édifices des Grecs ne 1» peuvent lui être comparés , ni du c6té du
travail, ni du côté de la dépense; ils lui sont n de beaucoup inférieurs. Les temples d'Ephèse » et de Samos méritent sans doute d être ad- 1» mirés ; mais les pyramides sont au-dessus de » tout ce qu'on peut en dire , et chacune en
particulier peut entrer en parallèle avec plu- » sieurs des plus grands édijiices de la Grèce^
Le labyrinthe |,*emporte même sur les pyra- » mides.
» H est composé de douze cours environnées '» de murs , dont les portes sont à iopposite Tune de l'autre , six au nord et six au sud , » toutes contiguês ; une même enceinte de mu* I» railles, qui règne en dehors, les renferme.
^ Les appartemens en sont doubles ; il y en a
» quinze cents sous terre, quinze cents au-des- ' » sus 9 trois miiie en tout.
» J'ai visité les appartemens d en haut ; je » les ai parcourus : ainsi fen parle avec certi-
tude et comme témoin oculaire. Quant aux » appartemens souterrains , [e ne sais que ce » qu'on m'en a dit. Les Egyptiens gouverneurs » du labyrinthe ne permirent point qu'on me » les montrât, parce qu'ils senaient, me dirent- , » ils , de sépulture aux crocodiles sacrés , et aux » rois qui ont fait bâtir entièrement cet édiiice.
Je ne parle donc des iogemens souterrains » que sur le rapport d'autrui ; quant à ceux d'en 1» haut, je les ai vus, et fe les regarde comme
ce que les hommes ont jamais fait de plus 1» grand. On ne peut en effet se lasser d'admirer ï> la variété des passages tortueux qui mènent ik des cours à des corps-de-logis, et des issues ^ qui conduisent à d'autres cours. Chaque corps* » de-logis a une multitude de chambres qui abou- « tissent à des pastades (l). Au sortir de ces pas**
(i) Pas fade : c'est l'espace ou plutôt les deux t.fi.s dr l'espace qui est entre les antes. Voyez Vitruve, de jérchiUclu/u, iiv. \ chap. lo.
1» tades f on passe dans d'autres bàtimens, dont ii
>3i faut traverser les chambres pour entier dans » d'autres cours.
» Le toit de tous ces corps^deJogis est tie s» pierre, ainsi que les murs, qui sont par*tout » décorés de figures en bas-relief. Autour de ^ chaque cour règne line colonnade de pierre» 1) blanches parfaitement jointes ensemble.
^ A l'angle où finit le labyrinthe, s'élève une
pyramide de cinquante orgyies, sur laquelle ift on a sculpté en grand des figures d'animaux. » On sy rend par un souterrain.
1» Quelque magnifique que soit ce labyrinthe ^
le lac Mœris, près duquel il est situé, excite » encore plus d'admiration : il a de tour trois 1» mille six cents stades , qui font soixante schœnes » ik c'est-à-dire , autant de circuit que la côte' mariin time de i'Ëgypte a d'étendue. Ce lac, dont la «longueur va du nord au midi, a cinquante » orgyies de profondeur à Icndroit où il est le )) plus profond. On l'a creusé de main dliomme, » et lui-même il en fournit la preuve. On voit « en «effet, presque au milieu du lac, deux py-
ramides qui ont chacune cinquante orgyies de Il hauteur au-dessus de f eau , et autant au-dessous.
-à Sur f une et sur Tautre , est un colosse de pierre ,
Y) assis sur un trdne (l). »
Nous arrivâmes, en nous laissant couler dou»
cernent sur ie fleuve, jusqua l'endroit où les rochers blancs et crayeux de Gebel Teyr (2) bordent sa rive orientale. lis sont coupés à pic , flanqués de tours naturelles : des grottes régulières, placées à une grande hauteur, forment les meurtrières. On trouverait au besoin jusqu*aùx créneaux de cette citadelle. Le fleuve coule silencieusement devant ce lieu funeste, qui semble être la retraite de l'enchanteur Merlin : cette solitude sert de refuge à d'innombrables oiseaux aquatiques. Un petit couvent copte couronne une des sommités. Nous apercevions comme un point un Arabe complètement nu , qui sautait lestement d*un rocher à l'autre. Il se précipita toutà-coup dans une crevasse de la montagne , reparut quelques minutes après sur le bord du Nil, s élança du fond d'une caverne à fleur d*eau, et vint à la nage demander Faumône : sa figure
(1) Hérodote» Hùt. liv. ll, chap. l^y tt i48y traduction d«
Larcher.
(2) Montagne des Oiseaux ; c'est ie même uom dont on a fait par corruption Gihmltar,
38d VOYAGE DANS LE LEVANT.
était celle d'un véritable sauvage. Ce pauvre Bédouin souriait en se jouant au milieu des eaux et en maîtrisant ie courant. Personne au désert ne ma fait concevoir une plus juste idée de Thomme de la nature , de Thomme dans son état primitif. Je lui donnai une piastre du Caire , qu il cacha soigneusement dans sa bouche. On y joignit de mauvais pain qui! contemplait avec ravissement , et il regagna sa chère Qiontagne en un instant, toujours cliantant et poussant des cris de Joie.
Le lendemain, nous rencontrâmes, visFà-visdè Minyeh, ie capitaine du port de cette ville, qui visitait toutes les parties du rivage qui sont sous sa dépendance. Ce Turc, de la Natolie, m avait été utile : ses manières furent douces et polies; il vint fumer une pipe sur ma kange, prit le café, accepta ia moitié dun mouton , un miroir, et me fit beaucoup d'olir es de service. Cet olliçier partit ensuite pour se rendre à Qftou. Le temple que Ton voyait dans ce village, est tout- à-fait tombé : une seule colonne est- encore debout; sa base est sapée par le fleuve,. dont la première crue renversera sans doute ce dernier témoin de la magnificence d'un grand édifice. Lie vent devenant alors favorable, nous passâmes rapidement
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devant le mont Coizoum , Beny-Souey f , et ce ri<* vage d'Arsinoé , célèbre par ses canaux, sa cul* tare , ses jardins et le parfum de ses roses.
Je fus accueilli , à mon débarquement au vieux Caire, par M. Gounaud, Lyonnais, mécanicien très-habile , qui vient d'établir plusieurs manufactures pour le compte du pacha d'Egypte. Thèbes est à-peu-près pour le Caire ce que peut être le Caire relativement à Marseille : aussi me semblait-il que je fusse déjà revenu en Europe.
Je reçus (le nombreuses preuves de bienveillance des Francs » qui vinrent me féliciter sur mon retour. On regrettait alors au Caire deux, Européens, remarqtmbles tous deux, dans des genres dillércns. Celui dont la perte peut le moins se réparer, M. Bourchardt , de Bâle , était ua savant fort distingué, jeune, entreprenant, dé^ voré du besoin d'apprendre, et très-versé dans les langues orientales. M. Bourchardt, connu en Egypte sous le nom de cheykh Ibràhym, vivait habituellement avec les Arabes , portait leur costume, professait leur culte, avait séjourné long-temps au désert , et se préparait à pénétrer dans rintérieur de l'Afrique : il fut emporté eix peu de jouis par une maladie aiguë.. Cheykh
Ibrâhym I entièrement dévoué aux Anglais, était; aux gages du gouvernement britannique. Ses manuscrits, que Ton disait fort curieux, sont restés entre les mains du consul d'Angleterre. ' Le chevalier de Lascaris , qui venait de mourir aussi, et dont la vie fut très-agitée, avait suivi le général Bonaparte après la capitulation qui rendit celui-ci maître de Tile de Malte : on croit que M. de Lascaris avait été employé dans la négociation qui précéda ce traité. Attaché à l'araiée française , il se dégoûta du service , et il demeura dans l'Orient, quand les troupes fran-
çaises quittèrent TËgypte. EiTaut parmi les Arabes , il s*y était marié plusieurs fois ; son humeur inquiète le ramena au Caire , où Mohamed-pacha Favait chargé de finstruction de ses icoglans (l). Il se plaignait assez hautement de la médiocrité de son sort, et Ton a pu imaginer que ses intrigues et ses menaces indiscrètes avaient hâté sa mort , qui sembla peu naturelle et donna lieu à quelques soupçons de poison. Telle fut la fin misérable d'un descendant des princes de Trébisonde.
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M. l'abbé de Janson arrivait de ia Syrie au Caire le jour même où je revenais de Tbèbes.
Les fatigues de son voyage lui causèrent une maladie assez grave : il reçut les soins les plus touchans des religieux du couvent de la Terre- Sainte » où il était logé.
Croyant pouvoir participer aux avantages de son voyage dans le mont Liban » à Baalbek et à Damas , f ai vainement sollicité de son obligeance une note sur iemir Beschir (prince des Maronites et des Druses , qui réside au mont Liban , près de Det/r el-Kamar ou couvent de la Lune), et en général sur cette portion peu connue de TAsie. Il me la lit espérer ; mais son refus ma fait croire ensuite qu'il voulait publier lui-même ses observations.
A 1 époque de mon retour au Caire , tous les regards étaient tournés vers TArabie Heureuse, et, malgré les succès fréquens des armes du pacha contre les Wéchabites , TËgypte n'était pas sans inquiétude sur Tissue de cette guerre (l).
Ces peuples» animés par le double esprit mi-
(i) On en connaît à présenties résultats, plus prompts et plus favorables au pacha .d'Égypt« qu'on ne pouvait l'espérer , qiund j'étais dans ses étaU.
litaire et religieux , ne se laissant jamais décourager par leurs revers 9 se rappelaient qu'il y a peu d'années ils étaient maities de la Mecque tt de Médine. Cette insurrection a eu primitivement pour auteurs deux Arabes qui, après avoir voyagé pour afiaires de commerce dans la Perse et le Malabar , ont formé des raisonnemcns sur la diversité des religions qu'ils ont vues, et en ont déduit cette tolérance géuémle. Leuis principes fondamentaux sont , que Dieu seul doit être invoqué et adoré comme auteur de tout ; quon ne doit faire mention d'aucun prophète en priant , parce que cela touche à l'idolâtrie ; que Moïse, Jésus-Christ, Mahomet, &c., sont, à la vérité, de grands hommes, dont les actions sont édifiantes ; mais que nul livre n'a été inspiré par lange Gabriel ou par tout autre esprit céleste.
L'un de ces deux Arabes , nommé Abd-el-Oua^
hcb, s'était formé dans le Nadjd un état indépendant dès 1760 : le second, appelé il/^^ramy, cheykh de Nadjeràn, avait adopté les mêmes opinions, et, par sa valeur, il s'était élevé à une assez grande puissance dans ces contrées.
Le chef actuel des Wéchabites se nomme
Abdoul Massaoïid (l); il était alors enfermé dans la ville de Deryeh, capitale du Hedjâz.
Cette place était , disait-on , investie par les troupes de Mohamed Aiy , qui tiraient un gi^nd avantage de lexpérience et de la bravoure d'un officier français nommé Vessîères, dont le pacha m entretint avec éloge , lorsque je fus présenté à ce prince à Alexandrie. La principale force des VVéçhabites consiste dans une nombreuse cavalerie , qui harcèle l'ennemi sans relâche , at* taque les convois sur les points les plus éloignés, et menace constamment les deux grandes caravanes du Caire et de Damas, quand elles se rendent à la Mecque, ou lorsqu elles en reviennent. Cette guerre a cependant des avantages réels pour le pacha : elle l'établit , aux yeux de tous les Turcs , comme le défenseur , le vengeur de la foi musulmane; elle occupe et détruit cette milice albanaise, qui , après avoir placé Mohamed Aly sur le troue de l'Egypte, conspirait sans cesse contre lui, et dont les
(t) Les deiTiières nouYcUe» de i'Égypte annoncent U prise de Deryeh et i'entière destruction des Wécbabttet. Abdoul Massaond, envoyé prisonnier à Constantinople, j est mort dans des tourmens affreux.
che& livrèrent deux fors au pHIage de leurs soldats les plus riches bazars du Caire (1).
. Je voudrais parler bien plus longuement de plusieurs Francs que j*ai connus au Caire , et dont f ai reçu de nombreuses preuves de bienveillance. M. Asselin de Cberviiie, vice^consul de France , unit beaucoup de savoir à la plus grande modestie. Il est trè&'versé dans la connaissance des langues orientales : ses études, ses recherches, offriront un jour le plus grand intérêt. M. Gaspàry m avait suivi aux pyramides. M. Duclos , négociant français , m*a donné Thospitalité dans sa maison , au quartier Franc /^-Zhara el-'Franguy ] ; j'ai eu fort à me louer de son extrême bienveillance. M."* Barthélémy, nièce de l'auteur du Voyage du jeune Ana»
charsis, est née dans le Levant ; mais eiie est venue plusieurs fois en Europe. Son esprit, qui a de la vivacité et de la jeunesse, cache mieux
(i) Quelques personnes m'ont assuré que le pacha, cerné par CCS rebcilet» dans la citadelle du Caii«, leur fit adroitement insinuer que langinentation de paie qu'ils exigeaient, leur serait bien moins avantageuse que le pillage des magasins ; cette idée iui réussit audelà de 8f>s espérances : il fut délivré, il indemnisa les marchands du Caire y et les Albanais lui apportèrent , quelques jours après, pour peu d*ai|;ent , les têtes de tous les cheis de la sédition.
son ftge qu elle-même I qui parle toujours avec
reconnaissance des bonté» que lui témoigjDait M. de Voltaire. Je dois nommer parmi les négocians estimables, M. Collière, M. Mongin.
Je ne saurais oublier le docteur Dinsap , médecin habile, dont Taii* calme, {a grande robe^,. la belle barbe, la démarche mesurée, rappellent les élèves d'Hippocrate , qui entouwent les anciens souverains de l'Asie. On venait de perdre, d'une, manière qui semblait être uue vengeance divine yiin âiirurgien nommé Rayer: ce malheureux , après le refus de M. Desgenettes » qu il n eut pas le courage d'imiter, avait été chargé d'exécuter à Jaia Tordre dempoisonner le peu de blessés que Tarmée française fut forcée d'abandonner après la levée du siège 4e Saint- Jean -d'Acre* Cet,j^>mme s'était lixé en Egypte; à la suite ^WftiifltM^ de cheval tjpès-légère,.il fuf frappé d'une plaie qui dévora ses entrailles et le fit périr |iu milieu des tourmens les plus horrible^ (i). J allais souvent chez M. Mac-Ardiey, qui
gèceie^ consulats d'Autri(;he et de Russie pour
(i) J'apprends que Royer n'appartenait pas au coips honorable des chirurgiens de l'année d'Égypte, qui, sous les ordres de M. Laney, rcndireat à oetU aimct piu« importa ns sci-victi.
|f . Roaetti. J*aî vu ce vieiliurd , qui a joué jadisun rôle si brillant sous le gouvernement des beys, âgé de quatre-vfngt«detix ans, aveugle et paralytique. M. Rosetti fut Tami et le coniident de Mourâd-bey , et lut dut une grande fi»tiine , dont il usa fort noblement. Négociateur a^it, on l'employa dans toutes les transactions politiques de i'£gypte avec les puissances européennes. Je n'ai plus trouvé que l'ombre de cet homme, si important au Caire il y a trente ans, et que les Arabes ne connaissaient que sous le nom de Khaouâg el^Kebyr (1). Aujourd'hui enveloppé de fourrures , des esdavçs l'aident i soutenir sa longue pipe, seule jouissanee qui lui soit demeurée dans ce monde.
M. Bogthi , consul de Suède , de la famille duquel j'ai reçu un aussi bon accueil qiie de M. et M."' Mac^Ardley V dirige lés maniiUBUHttl^ du pacha dËgypte , et lui propose d'immèhses travaux pour soumettre les eaux du Nil à des irrigations nouvelles. Cette famille venait détre victime de la férocité brutale des Amàutes.
M.*"* Bogtlii eut l'imprudence de sortir dans les
(i) Le^nd marchasui.
VaYAGE DANS LE LEVANT. 221
rues du Caire , vêtue à Teuropéeiine , ainsi que sa fille , âgée de quatorze ans : le peuple les poursuivit , et un soldat fanatique tua d'un coup de ]HStolet la malheureuse jeune personne dans les bras de sa mère.
Je ne voudrais pas quitter le Caire sans dire un mot des mœurs de cette ville. Je ne pense pas que la dépravation ait jamais été portée nulle part à un degré aussi honteux. Les grands donnent l'exemple , et sont imités sur ce point d'une manière aussi dégoûtante que générale^ Le second personnage du gouvernement cache si peu ses goûts infâmes, que l'on reconnaît ceux qui en sont l'objet, à k beauté de leurs chevaux ^ à la recherche de leur costume. Les femmes sont négligées au point qlie la vente des plus belles esclaves est souvent difficile. Les bains publics sont spécialement le théâtre de ces dé^ bauches hideuses. Il est triste d'ajouter que les chrétiens sont loin d'être exempts de * ces dé» sordres, dont l'exemple contagieux les infecte et les entraîne; quelques^ms même paiiènt, sans rougir , de leurs préférences ^ de leurs soins et de leur jalousie.
' Je m'embarquai ^ pour me rendre à Rosette
(que les Arabes nomment Rachyd ), sur une mâch , bai*que du commerce , chargée de marchandises. Nous regrettâmes fort de n'avoir pas pris un bateau plus léger \ car nous fûmes ex* trémement incommodés par les rats. On n'en vit jamais de plus énormes, de plus hardis et en plus grand nombre. Nous passâmes vis-à-vis des ruines de Terrâneh , d'où ion se rend au désert de Saint>Macaire. Plusieurs monastères , entre autres ceux du Syrien et de Saint-George , sont habités par des C!optes. Ces religieux » qui sont dans une profonde misère , possèdent des manuscrits précieux, écrits sur de la pean de gazelle ; ces couvens se trouvent sur la route de Toasis de Syouah. Qn aurait eu des détaib pleins dmtéxét sur cette partie de TËgypte, sans la mort fiineste du colonel Boutin. Cet .oificier français , si remarquable par son intré> pidité ainsi que par la profondeur et la variété de ses connaissances, fut assassiné entre Baalbek et Tripoli, au moment où il se disposait à revenir dans sa patrie. M. Da.venat , premier drogmail du consulat de France en Egypte, a fait le voyage de la grande Oasis. Les riûnes du temple d'Àmmon sont à présent cachées en grande
partie sous les eaux du lac , qui laissent entrevoir une immense quantité de pierres , de colonnes et de statues brisées (l). Les Arabes de l'oasis d'Ammon sont soupçonneux et avides : peu de voyageurs ont pu pénétrer jusqu'à ces ruineii céièims, et tous n'eîi parlent que d'une manière vague ou mystérieuse. Cest environ à trois jour> nées et demie à l'ouest des cou^ens coptes et de la vallée des lacs de Natron , que l'on passe sur un terrain immense couvert de hoh pétrifiés.
Les deux rives du Nil jusqu'à Rosette sont chargées de villages toujours environnés de palmiers. Osman-aga commandait un camp d'Albanais assis dans la plaine de Foueh , sur la rive orientale du Nil. On passe vis-à-vis de Rahmftnyeh , où vient aboutir le canal qui porte à Alexandrie les eaux du Nil pendant rinondation, et remplit les vastes citernes de cette ville. Je ne vis nulle part la nature plus riante, et l'homme plus morne, plus silencieux, qu'à Rosette. Cest le paysage le plus frais , le plus animé de l'Egypte ; mais tout ce charme disparaissait pour
(i) Voyez W. G. Browne , Voyëge dont la haute et basse Ègypte et dans le Daf^FouTi UorDenann, Voyage dam finténeur de l'jijrtfue.
les malheureux habitans , courbés sous le cime* ferre dUallil -efiendy , gouverneur de Rosette. La peste commençait à faire des ravages dans cette viile » et souvent des êtres abandonnés de ia nature entière se traînaient dans les campagnes, où les bosquets de bananiers, de grenadiers et .d'orangers, qui bordent le Nil, devenaient les témoins des cruelles convulsions et des demiorft cris de ces infortunés. Rien n a pu me rappeler à Rosette les scènes voluptueuses si vivement dé» crites par Savary, J'ai quelque peine à croire qu'il ait rencontré les modèles de ses tableaux MUS les palmiers du Delta.
Rosette fut construite sous le règne des califes , près des ruines d'une ville dont on peut trouver les vestiges autour dueouventd'Abou^Mapdour.
Des milliers de bateaux attendaient le vent du midi, pour frandiir le boghâz ou bifrré du NiL Tous les autres rumbs de vent élèvent un
du fleuve : ce refoulement et ces tourbiUons •sont souvent flinestes ttux raibar^îaiîoHs qui essaient de iranclur- ce passage dangereux. Les courans du fleuve changent journellement ; on
chercherait donc en vain les anciennes bouches
Canopique et Bolbhine. U est aisé de juger de fétendue du terrain conquis par ie Deita su{r la mer, lorsqu'on est assuré que le château d^ Rachyd n'avait été construit que pour la sûreté du rivage de la mer , dont il est à présent éloigné de trois lieues.
Plusieurs circonstances s opposèrent à ce que ) allasse visiter « ainsi que je le desirais, Saieh» Agiar , les ruines de lantique Sais, sur le temple de laquelle se lisait cette fameuse inscription : Je mis ce que Je suis, ce que j'ai toujours été, ce çue Je eerai tcujcure; aucun mortel n'a enr core soulevé le pan de ma robe. On entreprendrait à coup sûr des fouilles fructueuses dans Saleh-Agiar ; dans Atrib, lancienne Athribis; çomme à Bahbeyt, autrefois Jsidis Oppidum; fL Tmay el - Emdyd , 1 ancienne Thmuis ; dans M ogdan, qui fîit Bubastis, où passait ia imiexa^ jcanai des Ptolémées ; et enfin à Butis , où sanctuaire de Liatone était composé d*un seul bioc de granit apporté de la haute Egypte.
Nous traversâmes ensuite le désert pendant une très-longue journée pour nous rendre ^ Alexandrie. On ne trouve pas le moindre vestige de ia riche Canope et de son temple dédié à
Sérapis : le nom de cette ville signifiait terre if on On y fabriquait des cruches d'argile, et des vases d*une forme élégante portent encore son nom. Plus loin est Abouqyr (i), célèbre ^ar le double souvenir des malheurs et du cou* rage de la marine française , et par la victoire éclatante quy remporta notre armée de terre.
Ce triste et sablonneux rivage, témoin de fac!» tion la plus meurtrière , épouvanté par la plus horrible canonnade, éclairé par le plus terrible incendie, et qui entendit les plaintes de tant d'infortunés , est aujourd'hui sombre , silencieux et désert. La mer y a rejeté denormes débris de ces forteresses flottantes qu'elle avait englouties.^
Après avoir suivi les bords du lac Madyeh,
après avoir vu les débris de la Taposiris parva de l'antiquité , j'arrivai fort tard à la juremière enceinte d'Alexandrie , nommée par les Arabes
Iskanderyeh. Cette ville est entourée d'une
(i) Il ne reste environ que cent habitans à Abouqyr. Les sables qui s'amoncellent sur ce rivage, y ont recouvert tout ce qu'on y voyait encore d'antiquitt'S il y a quinze ou vingt ans. Le pacha actuel voulut faire pêcher les débris des flottes qui combattirent sur ce point; mais tout s'est enfoncé dans la vase. On a SQDdé^ plongé y sans pouvoir parvenir à retrouver un seul canon.
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muraille crénelée , percée de portes assez imposantes : un fossé large et profond règne tout autour. Cest dans une partie de ce vaste espace que Ton trouve l'Alexandrie moderne; La terre est couverte, joncliée de décombres, une demi-iiéue avant d'arriver aux murailles; fe remarquai sur-tout des pavés de mosaïque (1) assez inen conservés. Ces ruines sont assises sur d'autres ruines. Deux ou trois villes d'Alexandrie dorment ainsi brisées, mutilées, couchées les unes sur les autres. Tous les édifices sont tombés ; la placé qu'ils occupaient, est marquée par des monticules recouverts de colonnes et de morceaux de inarbre précieux. Un obélisque essaie d élever sa tète au-dessus de cette destruction ; un autre est renversé sur . des voûtes entr'ouvertes , où un grand nombre de chiens crrans cherchent leur retraite. La colonne de Dioclétien, placée' sur une hauteur, règne sur ce paysage mélancolique , comme un monument du triomphe deshommes sur le domaine de la mer. Leurs travaux avaient conquis une grande portion de la plage
(i) La faveur de cette branche de l'art du dessin ne date que des époques de décadence , tant chez les anciens que dans les fliècies derniers.
que couvraient les thérines, les théâtres, les pa* lais, les temples de cette Alexandrie , héritière de Thèbes et de Memphis. Un château \issez peu fortifié couvre i'ile de Pharos,. dont le nom sei^ vit depuis à désigner tous les mouumens consa* crés à la sûreté de la navigatioD. Les feux placés la nuit au sommet de cette magnifique tour furent mis par les voyageurs reconnaissans ftn rsugdea astres , dont ils imitaient les bienfaits.
Ou cherche la place des palais fiwitueux des Ptoléméesy de cette bibliothèque, vaste dépôt de toutes les eomiaiaMaices humaines. C'est là que le fanatisme, l'ignorance et le pouvoir absolu remportèrent une victoire si facile et si mielIe sur la science et la philosophie. Que dirait celui qui renversa la superbe Tyr, celui qui rêva h. puissance future de la ville quii fondait, si sa
vage de l'immense trophée de sa gloire ? Un monument de la primitive ^Ike, dédié à S. Atha* nase , s était enrichi des dépouilles des palais et des temples. Quoiqu'un goût barbare eât &it un mauvais emploi de ces matériaux , cette basi» lique n'en offrait pas moins naguère un ensemble assez magnifique. On néglige ce lieu » qui est
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yOYAGB PANS LE LEVANT. S09
transformé en mosquée : les voûtes cèdent de Umttè ]nrU , et fe» décombres vont bientôt en* sevelir ce sanctuaire , encore plein des souvenirs de Chryaostome, d'Eusèbe et élOnffène.
Ce lieu , qui vit la faiblesse d'Antoine, le luxe .▼ohiptueux de Ciéopatre ; oette viliei qui retentk des disputes subtiles des premiers chrétiens , Aiexandiie , où étm onitions d'habttens se dîsn putaient le commerce du monde ^ n*est plus qu'une niiBérd>le bourgade, assise sur un amas de cendres et de débris. La mer s avance avec iurie sur oette plage ; fécume vient làver des marbres dont Tédat étonne le pauvre Arabe. Les jcouieurs nnaaeées du jaspe , de Fagate et de i albâtre, réveillent alors chez lui les idées confuses des trésors q[ue cette terré renferme ; il se jappelie les traditions des vieillards et les his- 4<Mres merveilleuses de son enfiinee : c'est en 4;herchant avec avidité de i'or , qu il ne trouve jamais , que sa main rencontre parfim ces pierres gravées , ces camées prédeux , qui ornèrent jadis le front des rois ou le cou une beUe Égyp* tienne.
. Le premier spectacle qui frappa mes regards ei^ arrivant à Alexandrie, fut une exécution.
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Le mohteceb , officier de police , chargé de la vérification des poids et merâves, fait couper journellement des nez et des oreilles. H punissait cette fois un màrchand d'huiie convaincu d'avoir vendu à fausse mesure. On saignait ce malheureux pour ajouter son sang an poids fiuitif qu'il venait de faire.
Mohamed Aly ^ pacha d'Egypte , habitait aion Alexandrie, entouré dune cour nombreuse et brillante. U a fait construire un palais et de grands bâtimens pour le sérail au-dessus du port viéux. On assure que son harém est composé de cinq cents femmes, quil est fort occupé de leurs plaisirs et les comble de présens magnifiques. Une immense quantité de toae/acAy [eunuques J sont employés à leur service.
De sa terrasse, on aperçoit les deux ports, la colonne de Diociétien, les aiguilles de Cléopâtre, la porte de Rosette [porta Canopica] ^ les bains antiques, des ruines à perte cte vue iSinr les bords du canal [khalydjj , une partie da désert cyrénaïque (c'est-à-dire, nue plaine de sable, sur laquelle ne croît qu'une très -petite quantité de la plaiite el-kaly), et une grande étendue de mer.
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Des Aibanais de la garde de Mohamed s'exer* çaient à tirer au but, et, placés dans toutes ieft directîoiis, ib se plaisaient à faire u£Ber des balles aux oreilles de tous ceux qui se ren» daient au palais. Cette mousqueterie bruyante . était, si rapprochée de lapparteiaent où me reçut le pacha, la première fob que fe lui fus présenté, que nous pouvions à peine nous entendre.
Mohamed Aly m accueillit de la façon la plus gracieuse , en me témoignant son regret de ne pas s'être trouvé au Caire pendant mon séjour dans cette VîUe. Sa physionomie est animée, et son regard plein d expression. U fumait : son qarguilié de vermeil était couvert de pierres précieuses. Je remarquai» comme une chose assez rare chez les Tores, qu'il y avait un portrait du Grand -Seigneur dans la salle où il me reçut* On le descendit , pour que je pusse voir plus à mon aise cette peinture détestable. «Tappris qu'il venait de recevoir ce présent de sa Hau« tesse. I qui avait fort bien fait dy joindre un énorme diamant , une bague , que Mohamed Aly |>orta respectueusement à son front; avant de me la laisser admirer. B av^jl répondu à cette
laveur, et yenak cTexpé^er pour Constantinople
un éléphant, des panthères, et fort peu cTargent. La conversalion de Mohamed Aiy est souvait int^rompue par une sorte de hoquet convulsif; On m'assura que eette mcommodhé était la suh» ^un poison violent, mais dont leffet, prévenu à temps , ne lui laissa que celte infirmité , pour la guérison de laquelle on consulte vainement les plus habiles médecins de TEurope.
Sa vie , tout-à-la-fois voluptueuse et agitée , abrégera certainement ses fours; mais les représentations de ses confidens intimes ne gagnent rien sur ses habitudes et ses goûts les pins vifs. On cite plusieurs traits de souvenir et de re^ connaissance qui honorent le pacha cfEgypte.
U a fait récemment chercher avec soin un consul européen qui résidait jadis à la Cavalla , patrie de Mohamed Aly , où ce consul avait été utile à la famille du pacha , ainsi qu a Mohamed luimême, lorsqu'il n était encore que simple chef de janissaires. Ce consul, que Ion retrouva dans un état voisin de la misèFe , fut si toi^hé deë lettres , des instances , des promesses do Mohamed Aly , que ce changement de fortune lui coûta la vie. Ce prince est fort tolérant en
VOYAGB DANS LB USVAOT. 303
madère de religion ; ii savoure publiquement et sans scrupule les vins de Chyràz , de Chypre el de Bordeaux.
Au milieu de notre conversation , et lorsqu'il me parlait de la France avec un vif intérêt, en homme bien instruit de sa situation et de ses ressources , on introduisit des Arabes « des Bé* douins de la tribu d'Oulâd Aiy, qui lui oflirirent une jeune panthère, une gaasdle blanche et une petite autruche. Mohamed Aiy souriait : les Bédouins prosternés se traînaient jusqu'au bas de sa robe pour la baiser , et demeuraient dans cette position jusqu'à ce que des chiaoux les relevassent , en les faisant sortir du divan d'une manière as^ dure.
Yousouf Boghos, premier drogman, ministre et confident de Mohamed Aly , me servut de truchement toutes les fois que j'allais chez le pa* eha; ce qui m'arriva assez fréquemment pendant mon séjour à Alexandrie. M. Drovetti m'accompagna quelquefois, et ces entretiens animés duraient souvent plusieurs heures. Le pacha me paria dè son désir de vivre en bonne intelligence avec le Roi de France. La réputation des nobles et grandes qualités de ce prince était arrivé»
jusqu'à iui. Je contribuiâ peut-être à donner à
Mohamed Aly des idées plus vraies sur la situation de la France jans ses rapports avec f Ëu-» rope. Quand Tintiinité se fut établie entre nous, Mohamed Aly me permit de dessiner son portrait; ii exigea même que }!essayasse de faire devant iui celui de M. Drovetti , dont la ressenbbiance le surprit. II se plaignait, à ce sujet, de Tinsuffisance de plusieurs plans que son fils Ibràhym- pacha venait de lui envoyer, et d'après lesquek on jugeait difficilement ses opérations dans le Hedjâz. Mohamed Aly nous parlait de ses projets , des difficultés journalières qu*il rencontrait à rétablissement des fabriques , des usines , des fondmes qu'il fiiisait construire ; ii insistait sur la mauvaise foi des chefs, lamala* dresse des ouvriers, et le peu de renseigne* mens qui lui parvenaient, malgré les nombreux agens qu'il avait envoyés en Europe. Il revenait souvent et avec complaisance sur tes avantages de son système de défense des côtes maritimes de l'Egypte ; avantages que févénement avait îustffiés. Mohamed Aly se rappelle avec plaisir la tentative infructueuse des Anglais sur Alexandrie, et il conjecture, d'ajurès leurs derniers
succès? en 'Europe , que puisque ses Albanais repoussèrent les forces britanniques , ils pourndent se mesurer victorieusement contre toi»
les soldats soumis à la discipline et à la tactique 'européennes.
Le pacha d'Ëgypte est très-|uste envers f armée française , et parle avec admiration de la batâHIé des Pyramides, du combat d'Abouqyr et de la bataille SHeliopolis. II raconta des traits dé génàrosité , des mots spirituels de nos soldats. En général , les Orientaux portent un grand respect au sentiment qui fait braver la mort sans abuser de ia victoire.
JTai parié des Arméniens et des Grecs qui entouraient Mohamed Aly. C est sous le règne de Mahomet IV que le grand vizir CuprogB employa, pour la première fois, un Grec dans les affaires secrètes de la Porte. Panagiotti fut le premier drogman de cet empire , qui depuis a confié aux Grecs ses intérêts les plus chérs.
Beaucoup d'aventuriers italiens disputent à ces derniers les faveurs de Mohamed Aly, et lui proposent chaque jour des entreprises inexé- . cutables, des spéculations- conwnerciales, dont le seul avantage est de les faire vivre et de leur
306 VOYAGE DANS U5 l*EVANT.
donner ies moyens de courir i de nouvelles
chances, de fortune ; car la pliq)art sont des hm^ quero^utiers^ de Gènes , de Lhrourae , de Trieato ou de Smyrae^
On remarque auprès du pacha , comme dans les cours, de i'Ëurope , que les hommes les fàus (lumbles devant leur maître sont aussi les plus insol^os hors de sa présence* Qa voit sous le turhaA , comme sous ie chapeau à plumet, ces (ternes hommes, devenir en apparence polis « humtûus , généreux , àès que. k &teur ks absii^
donne. . '
Les courtisans déchus ne parlent au C^re ^ çomuxe à Psris, que du bien qu'ils se préparaient i faire 9 s'ils n'eusseot psa été trahis, par la fort tune,
On y voit, comme chez nous, des gens qui se fouti récompeiiser pour des services rendus pa,r ies autres.
On isenjcontre enfin dans les cours de TOrient une foule de personnes prudeuites , adroites , toujours promptes.à aider un succès bien assuré i toujours prêtes à gagner quelque chose à la chute, de leurs meilleurs amis , dès qu'elles ont le temps de prévoir leui^ ^isgvàce.
H est cependant hors de doute que les convuluons de l'Europe ont conduit en Ëgypte des gens honnêtes , malheureux , dont quelques-uns sont fort éclairés : mais le pacha, trompé tant dé fois, doit fiuii par entrer dans une telle méfiance envers tous les Européens, que les gens probes et habiles seront compris dans une punition proroquée par la conduite cfun grand nombre d'intrigans,
Mohamed Aly a un goût décidé pour îe corn*
mcrce : on le croit lié d'intérêt avec la maison Briggs d'Alexandrie. Ces Anglais font en grand , etpresqueexclusivomeut, le commerce des Indes par; Sues. Le padia trouve dans ces spéculations Tavantage d'animer le commerce sur ce point , et de faire Tentrer , par faction seule des douanes , une partie des sommes qu'il emploie* Ce droit est de douze pour cent sur toutes les maixhandises qui viennent des Indes , teile$ que porcelaine, mousseline, thé, poivre, rhubarbe, soie , sucre raffiné, indigo, cannelle de Ceyian , nankin , toiles de coton blanches de toute qualité , ca£é , schàls de Cachemire , des tapîssendis de Pafiàcaté et de Visapour , et des Qhit£& de ^ïasulipatan et d'AxnodaJiad. Le pacha.
venait en outre Jexpédier Yousef Bozzâri, frère de son médecin, àBombay , avec cinq cent miiie piastres fortes effectives : on ignorait le but par^ ticuiiw de cette entreprise. La monnaie d'Egypte est la pius altérée de lunivers : elle n*a aucuii titre, aucune valeur intrinsèque. Si ie pacha n'obligeait pas, de la manière la plus tyrannique et la plus rigoureuse, l'échange du talari à neuf piastres, la piastre d'Espagne vaudrait au moins douze piastres du Caire. A la Mecque, douze piastre^» valent un talari , et c'est sur ce pied que pacha fiût payer ses troupes qui poursuivent les Wéchabites , et qui sont à présent à Deryeh , capitale du Hedjàz. La piastre d'Ë* gypte , qui ne vaut donc réellement que huit sous de France, valait, il y a vingt ans, vingtcinq sous. La cause de cette dépréciation est l'altération de la monnaie, le peu dTai^ent qu'on y emploie, et la quantité de plonib et de cuivre qu'on y mde (1).
I I IHl.llll I ■■■III I — fa— — — I I
(i) Les pièces de dix et de cinq parahs jouissent, lorsqu'on les change contre les piastres et demi-piastres , d'un bénéfic« de six à sept pour cent; et les parahs eflectifs, de trente à trentecinq pour cent. La raison en est que ces derniers seuls passeat pour monnaie de Constantinople. On voit aussi des maghbouby : ce sont des sequins d or qui valent dix piastres. Le quart de magb«
Le myry se paie ordinairement en raison de letendue du terrain ; on a néanmoins aussi quelque égard au produit. Le feddân (l) est im- . posé à huit pataquès environ ; mais les feiiàhs sont assujettis en outre à des espèces de contributions indirectes, qui ont trop souvent la forme d'avanies.
.Le gouvernement étant purement militaire, tout dépend de la volonté du chef, et il n'a d'autres conseillers que ceux qu'il admet dans sa familiarité. Le peuple de la capitale , et spé« ciaiement les n^odans étrangm , regrettent le gouvernement des mamiouks , qui ne se mêlaient en aucune manière du commerce, tandis que Mohamed Aly s est empai ë successivement de ses branches les plus importantes. Depuis en« viron cinq ans , tout , jusqu'aux denrées , est devenu l'ob|et du plus odieux monopote*
Deux Arabes se sont occupés du commerce^ et passent actuellement pour être les plus riches
boiiby vaut deux piastres et demie. Le sequin de Venise vaut vingt» . une piastres du Caire ; le doublon d'Espagne, cent quarante-<]uatre piastres.
(i) Le feddàn est la quantité de terrain qu'une paire de boeufs pourrait labourer dans un jour, et c^ui é<}uivaut, à peu dtt chose prèsy à une acr«. ^
310 VOYAGE DArîS LE LEVANT.
de rÉgjq)te. L'un , Seyd eKMahwronky , réside au Caire; lautre, Seyd Mohamed el-Gfaarbé , habite Alexandrie : ce dernier e^t chargé du consulat de Tunis. Tous ^ux ont des ageas à Djeddah, à Moka et à Bombay. Les maisons de commerce qui jouissaient du meilleur crédit en 1818, étaient J. Popolani, à Alexandrie; Fouaiorià et Tilché, de la même ville ; Paolo Ambar, Autrichien ; et le riche Vasili Fackre , de Damiette.
. Le commerce d*AIexandi ie avec l'Europe se compose essentiellement de blé et de riz. On^ exporte aussi de la gomme, du café, delafadney du coton , du sucre , des plumes d wtruche , du* safranum , du lin , du cuir, des toiles, et de la poudre d'o#. : , «
; Ismayl-pacha, second fils de Mohamed Aly, était alors à Alexandrie auprès de son père.
Ismayl, qui est d'une laideur repoussante, a peu de crédit auprès de Mohàmed Alj. Ce vice^roi* regrette vivement le fds que la peste vient de lui enlever à Rosette, et dont plusieurs personnes , entre autres M. Drovetti , me pai laient. avec éloge. Toussoun -pacha fut victime de sa passion pour une jeune esclave qu'il ne voulut
abandonner , quoique bien convamen cju'ellé
était frappée de la péste : ces deux amans moururent prescfue & ia même heure. On 6^Elecordé à dire <iue Toussoun-pacha joignait à la plus belle figure des sentîmens généreuse et élevés. Il laisse un iiis âgé de cinq ans, que Mohamed Aly , son grand-père, aime avec idolâtrie.
" J'allai Voir le prince Ismayl, qui me témoigna lin vif désir de voyager en Europe ; je pense qui! y aurait peu de succès. Maharam-bey, gouverMuk* d*Alekalidrte , a épousé une fille dil pacha. La garnison, qui redoute sa sévérité , sè compose , comme le reste de larmée , de spahis , de Bosniaques , de Vaiaques « de Serviens , de Turcs de TAsie mineure : elle vient , en dernier lieu , de s'augmenter de Moghrebins ou Maro^ tains et d'un corps d'Algériens.
' li est aisé de voirque la puissance de Mohamed Aly n'est pas plus assurée que celle de ses prédécesseurs, malgré son pouvoir absolu sur le peuple égyptien , et son indépendance complète dés volontés de la Porte. La mort de Toussoun* pacha le laisse, pour ainsi dire, sans héritier. Les* ÈOïûs que se dontient les agens d'une grande puissance , leurs manières insinuantes auprès des
çheykhft, leurs libéralités envers le peuple, leur empressemeAt à s mtçrpo^er constamment entre les juges et les accusés , à -demander la grâce de tous les coupables , tout semble indiquer les héritiers de Mohamed Aly. Des ingénieurs habiles parcourent le rivage de la mer Rouge» et d'excellens mémoires éclairent le gduvemément britapnique sur sa marche, sur ses véritables intérêts, dans cette importante affaire. JTai soiivent moi-même jrencontré. des officiers anglais qui revenaient de finde on qui s'y rendaient par Cosseyr : cette traversée est fiuûle.| sur-tout à phisieurs époques de fannée ; aussi ce dernier port a-t-il depuis peu des. relations plus directes et plus fréquentes avec ceux de Moka et de Bombay*
Je passais presque toutes mes journées çhes M., Droyetti.' Quoiquil eût déjà fiiit embarquer pour Livourne une grande partie de sa collection, je vis encore chez lui des médailles de la^ plus exti^éme rareté. Il faudrait tout décrire, tout mériterait une analyse. Ce cabinet curieux est rangé dans un ordre si parfait, qu'on y apprend rhistoire de TEgypte par ies^ monumens en. peu: d'heures et de la manière la plus intéressante
et h plus certaine. Les Arabes assiègent sans
cesse le kan où habite M. Drovetti : chacun apporte des momies , des bronzes , des monnaies , et parfois des camées. Ces habitans du déseit savent si bien qu'ils traitent avee fhomme le plus juste et le plus noble, qu'ils s'en vont toujours satisfaits des prix qu'il fixe lui-même , et souvent à son désavaotage.
Je vis parmi les momies une téte dliomme, embaumée depuis trois mille ans peut-être , si parfiutement conservée, que la physionomie avait encore lexpression des dernières souffrances de ce prêtre de Memphis.
M. Drovetti me montrait des cassettes de bois de cèdre richement ornées, à Fusage des femmes; des tablettes, des aiguilles, des ciseaux, des bobines, des tissus de plusieurs espèces (1), des palettes chargées de couleurs encore vives et brillantes, et une suite précieuse de papyrus.
Logé ^chez M. Roussdi consul général de
(l) On conservait, dans le temple de Minerve à Samos , une cuirasse de lin du Pharaon Omasis. Ce tissu était remarquable par Sa trame , cFiaque fii ayant été tordu avec trois cent soixante-cinb autres, par allusion à i*«iuié« vagu«.
France , pendant tout le temps de mon séjour i Alexandrie, je ne puis assez me louer de la loyauté, de lobligeance de ses manières. Cet honmie, reeommandable par de longs et d'ho* norables services , va venir enfin se reposer de ^s travaux dans sa patrie.
J attendais M. Huyot à Alexandrie : je voulais retourner avec lui dans le nord de la Syrie, et m'aider de ses talens, de ses lumières, à Baalbek , à Damas, et à Palmjrre : des lettres qui m'arrivèrent alors de Smyrne , m apprirent ^e cet artiste ne s'était pas trouvé en état d'entreprendre ce voyage. Plusieurs bâtimens de la division frànçaise venaient de recevoir une nouvelle destination. M. Halgan, qui commandait cette escadre, devait lui-même se rendre à Terre-Neuve; il me fit connaître l'impossibilité de ih'ex^édier à Alexandrie le bâtiment qûi de^ vaît amener M. Huyot et nous porter ensemblef à Tripoli de Syrie. Toutes ces nouvelles me ré-* veillèrent et firent cesser un beau réve. Je dis adieu à l'Egypte, heureux d'avoir visité ses mo» numens et ces nombreux champs de bataille qui fixent si glorieusement le souvenfar de Tarmée hauçaise : j'aurais voulu me ciX)ire le moindre
VOYAGE LÊ LEVANT» 315
âoldat de son amère-gorde. Toujours guide par ses trophées 9 je n*ai marché qua'i'ombre des palmes qui marquèrent tous ses pas dans Théritage des Phanaoïis et des Ptolémées.
M. l'abbé de Forbin-Janson et M. Prévost quittèrent aussi Alexandrie pour Smyme et Constantinople. Le public jouit déjà d une partie des adtnirabies travaux de ce dernier, qui trouvera , j'espère , quelque consolation dans des succès achetés n chet -et si justement mérités.
Les voyages reti*empent lame en nous rapprochant de la nktttre, des premiers besoins, de toutes les émotions vives et douces : aussi la vie passée dans monde, qui parut autrefois supportable, ne devient-elle plus, s il faut s'y assujettir de nouveau après les sensations animées d'un long voyage, qu'une suité de mécompteli Itmers'ét douloureux. Enfin les chagrins, le découragement, que le voyageur parvint à laisser sur le rivage à "son départ , semblent y être demeurés pour attendre son retour.
' «*0n is'exagcre toujoilnr» lès fktigues et surfont I^s dangers d'un voyage dans lê Levant. Une dépense excessive «st le seul inconvénient réet de cette entreprise pour ie^ pearsonnes qui soût
douées cTune santé robuste et d'un caractère ferme et résolu.
Les voyages dans le Levant seront toujours ruineux pour un particulier. Le mien ma coûté fort cher , quoique j* eusse obtenu mon passage * et celui de deux personnes qui m'a^coompagnaient, sur un vaisseau de Sa Majesté, qui me conduisit, ainsi qu'on la vu, jusqu'en Syjrie. Les prôdîgatîtés de quelques Anglais ont éveillé la cupidité des Orientaux : les moindres monumens se vendent à des prix excessifs daiis le Levant. Le crédit et les richesses de l'Angleterre i^ndent cette nation maîtresse presque exclusive des antiquités égyptiennes. Ainsi , quand les four* naux français s'amusaient à me faire rapporter des colosses, ils ignoraient sans doute que le transport seul d'une tète colossale , de Thèbes à Alexandrie, coûtait cinq cents guii^ées au consul d'Angleterre ; que la position de la France ne permettait pas de pareilles dépenses,- -et que toutes les acquisitions que j'ai faites à Athènes , au Caire et à Thèbes , pour le Musée royal , ne s'élèvent qu'à vingt-huit mille francs, en. comprenant daiv^ cette somme les frais de transport, de ces maibres jusqu'.à Paris.
M. Huyot recueiUe encore pour moi des matériaux dans TAsie mineure et la haute Syrie. D doH avoir visité Baaibek et Paimyre.
Il faut qu un voyageur se croie bien des titres à f intérêt de ses lecteurs, pour s^imaginer qu'on ne lui saurait aucun gré de précipiter sa marche vers la fin de son voyage. Jépargne aux miens des préparatifs dembar()uemeut, des lenteurs, des adieux , des détails sur le vaisseau qui me portait, et enfin des tempêtes. Us me pardonneront aisément de passer sous silence quarantedeux jours de la traversée la plus orageuse. Je ne me peindrai pas saisissant le gouvernail dans Tinstant le plus difiicile , me faisant obéir par Tascendant du génie, sauvant ie bâtiment, et me dérobant avec une douceur pleine de dignité ' à la reconnaissance de tous ceux qui me doivent la vie. Ce tableau se trouve par^tout; par^ut le voyageur se montre , au moment d'un naufirage, enveloppé dans «le manteau d'une philo- Sophie résignée , et regardant la mort d'un œil sec; le danger augmente, et son ame grandit avec le péri^4lon portrait serait moins brillant , parce quSl serait plus vrai. Malade, affidblî, dégoù(é de toute espèce de nourriture, je ne
me suis trainé que deux cm troi& fois sur le
tillac , pour essayer de voii^ au-dessus des vagues ie rivage mj^hologique de Me de Crète, les sables de Tripoli, le sommet de ilthome, celui de fEtna, ce rocher de Pantaiarie, am>sé tant -de foi& des lurmes amères de Texii, et les osse^v meiis. de Cardiage. . .
Nous étions sur un petit brick pour lequel toutes les brises étaient des tempêtes. Le c^n pitaine , homme expérimenté , est aussi le Mar* seiilak Je plus morose que j aie jamais rencontré. Abîmés par les avaries, nous atteigmmes eniin le golfe dllières. A Fabri des. fies de Portcroa et de. Porquerolles., nous trouvâmes une mec caloie , azurée ^ un rivage chaîné des parfems dà la fleur d'orange, du pain frab, de Teau excei^ lente. On s'habitue promptement au bien-être : il nous sembla trèsrnaturei de manger, le lendemain, des truites excellentes, des petits pois, des fraises exquises; dépasser enfin des privai iions de tous les genres à rabondaiice la plus redberchée. • ; ' •
, Nos orages politiques ont , à des. époques di«< yecsefiyilpîgné tant.de gens de notre belle patrie » que civacun sait avec quclie sincérité ou la re-»
freita^ avec queUe ardeur on la désire , avec quel
boiibcur on ia revoit. Ce sentiment , commun à tous Les hommes, est bien plus vif chez ies Fran^ çais : ils trouvent des expressions fortes et tau* chantes brsqu*ils parlent de ieur pays dans une contrée étrangère. Le jeune homme ne place que dans cette patrie ses révcs de gloire et d^amour. Le vieillaid brave les fatigues, les dangers , pour venir s*y reposer dans ie dernier sommeil. La terre la plus hospitaliei e pèse si douloureusement sur la cendre de f exilé ! Ah ! puissions-nous ne pjus connaître bientôt que des exils volontaires ! puissent tous ies cœurs , si iong-temps attristés par un cruel éloignement , palpiter de joie à la vue de cette terre noble et sacrée que nous avons tant de raisons de chérir !
Je saluai ces montagnes de Provence , dont l'aime jusqu a f aridité. Je demeurai enfermé dans le lazaret de Marseille pendant trente jours. Lobligeance des administrateurs de cet établissement, l'amitié de M. de Montgrand, les soin» aimables de M. de Villeneuve , quelques visites de M. Révoil, des livres, du repos dont f avais grand besoin, me rendirent cette prison presque agréable. Je reçus bientôt des lettres de ma
famille , des personnes qui m'intéressaient , et nous allâmes, mes compagnons de voyage et moi, remercier, sur le rocher de Notre-Dame (de la Garde , la patronne des mers et du voya« geiir égaré , de notre heurepx retour dans le pays de nos pères.