DANS
d'avis pris envers moi-même, dès ma première jeunesse, l'engagement de parcourir l'Orient. Cette volonté qui maitrise les circonstances, fit naître enfin l'occasion que je cherchais depuis si long-temps d'accomplir mon vœu le plus vif, et décida mon départ. J'en pressai l'époque de tout mon pouvoir : il eût été déraisonnable d'entreprendre plus
tard une cou aventureuse et pénible. Une multitude d'idées sages, prévoyantes, s'opposaient tellement à l'exécution de ce projet, que je n'osai la soumettre au jugement de personne. Mon plan, tel que je le concevais, n'aurait pas tenu contre le moindre argument de la raison et de l'amitié : je ne me serais pas senti le courage de prendre la défense du rêve de mes plus belles années.
Quand les inconvéniens de ce voyage se présentaient à mon esprit avec plus de force et de vraisemblance, je confiais mon avenir au hasard, sans varier dans mon projet. Cependant, au milieu du trouble de mes pensées, dominé par mon serment, je me plaignais souvent intérieurement de ma propre résolution, comme on le ferait d'un ordre injuste et absolu.
Je traversai rapidement la France. Le retard de la frégate la Cléopatre me retint
pendant quelques jours à Marseille. Les bontés du Roï, qui daïgnait autoriser ce voyage
et en protéger l'exécution, m'avaient permis de prendre mon passage sur ce bâtiment, lun de ceux qui formaient la division du Levant.
M. Huyot, architecte habile, aussi estimable par son caractère que par son talent,
voulut bien s'associer à moi. M. Prévost, si connu par ses beaux panoramas, et son neveu, M. Cochereau, jeune artiste de la plus haute espérance, dont on avait déjà
admiré au Salon un ouvrage charmant, faisaient le même voyage. On devait se réunir à Marseille, où M. l'abbé de Forbin-Janson, mon cousin, vint nous rejoindre. C’est [à que des conseils éclairés me décidèrent à la douloureuse détermination de vendre une terre de ma famille, le lieu où je suis né, et qui garde les tombeaux de mes pères. C'est un grand château sur les bords de la Durance, entouré de vieux arbres. La mémoire des miens y était chérie; le souvenir des vertus de ma mère s'y perpétuait À dans tous les cœurs. De tristes considérations de fortune me contraïgnirent à ce sacri-
fice, que je me reproche comme une faute.
La division navale dont la frégate /a Cléopatre faisait partie, se composait en outre de la corvette l'Espérance, des gabares /a Surveillante et l' Active, et du brick le Lézard. Cette di
une instruction profonde et variée le cœur le plus noblement français. Je -devrais, à
sion était commandée par M. Halgan, officier d'un rare mérite, qui joint à
( chaque page, payer un tribut de reconnaissance à ses excellentes manières, à ses procédés aimables pour nous. I serait difficile de rencontrer une réunion d'officiers plus distingués que ceux qui commandaient ces divers bâtimens : j'ai sur-tout à me louer de lobligeance qu'ils n'ont cessé de me témoigner.
On était mouillé en
ande rade de Toulon, du 21 au 22 août 1817 : le 22, à
quatre heures et demie du soir, après un orage, les vents se fixèrent au nord-ouest,
et le commandant Halgan ordonna d'appareïller. La division se dirigea, sous petites voiles, dans le sud; elle était à cinq heures entre l'ile de Porquerolles et le cap Sicié. On aperçut, dans l'après-midi du lendemain, l'ile. de Sardaigne, celle de Saint-Pierre, et le rocher nommé le Taureau, dont nous: étions éloignés d'environ vingt milles. Du 23 au 24, à quatre heures après midi, nous vimes la terre dans le sud : c'était l'ile de Galetta. La mer était belle, et la division naviguait dans l’ordre de marche, sur une ligne de convoi, la frégate en tête. Le 25, nous étions tout-à-fait en vue de la côte d'Afrique, courant bord sur bord. On signala le fort de Biserte, le rocher Lécanis, et enfin le cap Zibis, qui se montrait au sud-ouest. L'abbé de Janson célébra la messe sur le gaillard d'arrière; l'état-major et l'équipage y assistèrent : un coup de canon avertit les bâtimens de [a division au moment de la consécration.
Ce jour-là même, la frégate salua de vingt-un coups de canon et des cris de vive le Roi le rivage où $. Louis rendit à Dieu sa grande ame. Ce noble souvenir frappa If tout l'équipage : quel rapprochement, en effet, quel spectacle, que celui de ce désert
qui fut jadis témoin du deuil des lis, et qui conserve encore aujourd'hui les ruines de Carthage !
Le 26, les vents, devenant contraires, nous obligèrent de courir des bordées dans la baie de Tunis. Le 27, nous étions en vue de la Pantalarie, courant bord sur bord pour nous élever au vent. Il devint plus favorable le 28. Le 29, une forte brise de nord-nord-est fit souffrir quelques avaries à la corvette l'Espérance. Nous aperçümes la terre de la Morée, les montagnes de Navarin, le cap Gallo et l'ile de Sapienza. Le 30 août, les vents nous servirent pour donner dans le détroit entre l'ile de Cerigo,
l'ancienne Cythère, et l'ile de Cervi. Dès les premiers jours de notre navigation ,
VOYAGE DANS LE LEVANT. 3 M. Cochereau avait été atteint d'une maladie dont la malignité se communiqua bientôt à une partie de l'équipage. C'est le 30 août que ce jeune homme mourut en poussant des cris déchirans, et au milieu d'un délire et de convulsions si eflroyables, que les
chirurgiens disaient n'en avoir jamais vu de pareils. I avait entrepris ce voyage plein
de joie et d'ardeur : hélas! le terme devait en être bien court. Nous vimes jeter à la
mer, près des côtes de Cerigo, le corps de cet infortuné : c'est à qu'il fut, selon
l'expression anglaise, lancé dans l'éternité. M. Prévost ne sentit plus vivement cette
perte cruelle que parce qu'il connaissait mieux que nous encore toutes les qualités de
son neveu. Ses regrets l'ont suivi par-tout sans l'abattre, sans nuire à ses travaux; et cette douleur si vraie me la rendu bien plus intéressant, parce qu'elle donnait aussi la mesure de son courage.
La division louvoya entre Cer
jo et la Morée, pour sortir du canal et se diriger
sur Milo. Le 31, à sept heures du soir, le cap Saint-Ange nous restait au nord, à
deux milles de distance. Du 1° au 2 septembre, on approcha du mouillage de Milo.
La corvette française le Zéphyr, faisant partie de la station du Levant qui devait être relevée, et qui nous attendait depuis quelques jours, vint reconnaitre la division; nous apprimes que la peste se répandait dans l'Archipel , et qu'elle s'était manifestée à Smyrne. L'ancre fut jetée dans la baie de Milo, à sept heures et demie du soir. Le temps était orageux; on fit des dispositions pour la sûreté des navires pendant la nuit. Une longue manœuvre dans Ja baie de Milo, l'ancienne Melos, nous montra l'ile sous tous ses aspects. Le pilote qui vint guider la frégate, était le premier Grec qui
s'offrait à ma vue. Mon ima à la recon-
ation sempara de son origine; je cherchai
naitre dans la gravité de ses traits et dans l'harmonie de son langage. Il m'accompagna
e élevée nommée
le lendemain. Le jour paraissait à peine, que je gravissais une montag
Mavrouticho, couronnée par un petit monastère dédié au prophète Elie [stouna Elia ]. H n'est habité que par un pauvre caloyer, qui m'offrit des figues, du pain et du
fromage. De la porte de cet ermitage, on découvrait tout l'archipel de la Grèce; une
mer d'un bleu éclatant, dont les nuances allaient en sadoucissant jusqu'à l'horizon, enveloppait toutes ces iles fameuses. Près de nous était l'Argentière; plus près encore, dans l'ile de Milo même, je voyais à mes pieds le bourg de Castri, et les ruines d'un théâtre de marbre blanc, qui se dessinait au milieu d'une forêt de cyprès. J'apercevais sur le rivage, auprès des sépultures anciennes, les ruines de Milo, ville toute vénitienne, dont les clochers, les dômes, semblaient n'être plus soutenus que par des palmiers. Ces
arbres percent l'enceinte des é
es; leurs racines s'étendent dans les sépuleres, et leurs têtes dominent élégamment ces chapiteaux corinthiens, qui en sont une faible image. Ces bosquets, si pittoresquement placés parmi ces vestiges, ont eu le temps de croître depuis l'époque de l'abandon de cette ville jadis si riante, aujourd'hui si malsaine et
presque entièrement oubliée.
Tous les habitans se sont retirés dans le bourg de Castri, placé sur une colline très-élevée; on y compte de deux à trois mille ames. J'ai trouvé de l'industrie chez ces Grecs, et de la propreté dans leurs petites maisons blanches terminées par une
See ag
plate-forme. De jeunes filles travaillaient en chantant sur ces terrasses, et lançaïent des regards très-expressifs dans les rues montueuses et rapides, que les jeunes Grecs parcourent avec une agilité surprenante.
Je voulais passer de Milo à l'Argentière. Ces deux îles se touchent, pour ainsi dire, sur un point que nous allämes chercher à trave
les campagnes incultes. Plusieurs vallées peu profondes portent tous les caractères volcaniques. Quelques ceps de vigne assez rares étaient chargés de raisins exquis. Enfin, au bout de deux heures de marche, nous atteignimes une petite anse. On reçut, dans le bateau qui nous porta, quelques habitans de Milo, presque tous minés par la fièvre. Le tre me parut être d'environ un mille.
L'ile de l'Argentière
jet de Milo à l'Argentière
a long-temps appartenu aux Vénitiens. Le misérable bourg où le vice-consul de France nous reçut, a été construit par
eux; il a l'air d'un grand hôpital délabré
» fermé par des portes crénelées. On pouvait aisément , derrière des monceaux de ruines, braver les attaques des corsaires barbaresque Ï n'était assez fort pour protég, du xvir.
S; mais aucun rempart r les habitans de lArgentière contre ces flibustiers français siècle, dont le nom fait encore trembler les iles et les côtes du Le
Spiro Franco Poulo, à la tête de cinquante de m
vant.
hommes, avait jeté la désolation, peu auparavant, parmi les habitans de l'Argentière. Il en avait enlevé filles ; le vice-consul de France ne lui échappa que par 1
de jeunes a fuite, et sa femme faillit être victime de la brutalité féroce de ce chef de Mainotes. Cet homme fut pris enfin; je le trouvai enchaîné sur la corvette l'Espérance. On le ramenait alors de Toulon, dont le tribunal ne s'était pas cru autorisé à prononcer sur son sort. Spiro s'évada plus tard de Smyrne : il est à craindre que sa liberté ne devienne une seconde fois funeste à cette population de lArgentière, la plus belle et la plus pauvre de la Grèce.
Un Grec, agent du capitan pacha, et qui était logé chez
le vice-consul de France, venait
xiger le kha radj. Traité respectueusement par l'évêque, il lui faisait pipe; et le prélat Ja fui présentait ensuite avec une soumi que Fimportance du trésorier.
garnir sa
ion hypocrite, aussi plaisante
Les habitans de Milo et de l'Argentière s'aperçoivent plus tristement, une fois
par an, de fa tyrannie des Turcs, qui souvent au:
chargent un subalterne, un Grec des bureaux de Constantinople ( comme celui qui dépouillait
recouvrer l'impôt, et de juger les procès qui di
alors l'Argentière ), de sent les habitans; ce qu'il fait avec une promptitude égale à son ignorance. La justice expéditive être impartiale; mais, mise à l'enchère, elle
de ce commissaire pourrait accable le faible et le pauvre
; plus souvent ue si les arrêts étaient prononcés même par un €
adi. L'ile est gouvernée par des primats : ce sont les chefs des plus anciennes familles, les plus riches propriétaires , qui exercent cette magistrature pendant une année ou deux.
Le théâtre de Milo avait été découvert par M. le baron H de mourir dans la Morée, victime de monumens. J
aller de Munich, qui vient son zèle pour l'étude et la recherche des ‘ai rarement rencontré autant de modestie et un talent au
ssi éclairé. Ce savant artiste doit laisser bien des regrets en Bavière.
Toute la famille du vice-consul cherchait à nous bien traiter. La jeune femme, élevée
à Constantinople, avait suivi son mari dans ce triste lieu, où, peu de mois après leur arrivée, Franco Poulo pilla leur maison et menaça leur vie. Ils habitaient une des meilleures masures de l'Argentière; c'étaient quatre murailles lézardées, grossièrement reblanchies, meublées de bancs et de tables vermoulus. Toute la population se pressait à la porte pour nous regarder. On nous servit de mauvais pain, des fruits, et du vin passable. Le vice-consul et sa famille avaient un si vif desir de nous bien recevoir, que je fus d'autant plus touché de leur position : ce jeune ménage ne trouvait de consolation que dans une union qui fut long-temps contrariée.
Le sol de l'Argentière porte des empreintes volcaniques, ainsi que celui de Milo. On marche sur des scories, des pierres ponces, et sur cette terre blanchätre appelée
cimolie, dont les anciens faisaient un grand usage : elle est douce, grasse et savonneuse.
Je quittai bien vite ce triste séjour, dont les habitans me poursuivaient en me demandant tumultueusement laumône. Deux piastres fortes, partagées entre eux, me valurent des bénédictions sans nombre. Je descendis au port par des ravins profonds et
de couleur de soufre; une barque nous ramena à Milo. La nuit était superbe. Nous
suivions cette côte escarpée, dont les rochers, d'une forme bizarre, semblaient autant de géans armés pour la défense du rivage. Le vent de terre nous apportait tantôt des exhalaisons sulfureuses, tantôt l'odeur de Foranger, du sureau et de toutes les plantes balsamiques dont l'ile de Milo est couverte.
J'acquis, le lendemain, deux fragmens assez beaux de deux statues de femme. Depuis mon départ, on a fait des fouilles très-fructueuses à Milo. M. Montagniès, lieutenant de vaisseau, commandant /’Active, trouva, dans un tombeau, un casque de bronze doré de Ia plus belle conservation, une urne contenant des cendres, deux petites chaines d'or et plusieurs autres objets, qu'il voulut bien céder pour le Musée royal.
Un accident très-malheureux marqua notre séjour à Milo. M. Huyot, qui était venu avec moi mesurer le théâtre et visiter l'Argentière, se cassa la jambe le surlendemain de notre arrivée. Cet accident fut suivi de circonstances très-fâcheuses. M. Huyot est demeuré six mois sur un lit, après avoir souffert des douleurs intolérables, occasionnées par un traitement incomplet, autant que par Ja gravité de la fracture. Nous nous décidâmes à le faire conduire à Smyrne, où tous les soins de Fhospitalité la plus touchante lui furent prodigués par les religieux missionnaires de cette ville.
Ce triste événement me fut sensible sous tous les rapports. M. Huyot est plein
d'instruction et d'habileté; un architecte aussi distingué m'eût été d'un grand secours à Athènes. Je restai seul avec M. Prévost, qui ne voyait plus cet Orient, qu'il était venu chercher avec tant d'enthousiasme, qu'à travers le voile de la plus juste et de la plus profonde tristesse.
IL est temps de redire à ceux qui pensent trouver dans cet ouvrage des lumières nouvelles sur les pays que jai parcourus, que je n'ai jamais eu la prétention d'éclairer les autres; je me suis seulement proposé de les intéresser peut-être par quelques dessins exacts, par quelques vues naïves. Le texte suflira, j'espère, pour expliquer les gravures,
et donner, pour ainsi dire, en marge, les indications nécessaires pour en faciliter l'intelligence. Ma narration a besoin de mes dessins; et, malgré l'appui qu'ils se prêteront mutuellement et tout ce que mes
croquis ont gagné à être traduits par les artistes les plus habiles, je dois redouter le jugement que fon portera de l'ensemble de cet ouvrage.
Que reste-t-il à dire de la Grèce, de la Syrie, de l'Égypte, après Spon, Wheler, Tournefort, Gu:
s, Choiseul-Goufhier, Stuart, Chandler, Leroy, Volney, Châteaubriand,
Denon, et l'admirable ouvrage de l'Institut d'Egypte ? Tout a été présenté, par de ë ; avans voyageurs, sous les aspects les plus divers et les plus remarquables. Cependant
quelques-uns d’entre eux ont négligé d'ajouter des dessins à leur ouvrage. Je desire que lon veuille bien considérer mon travail comme un atlas qui peut présenter aux yeux une image des vastes tableaux que ces écrivains offrent à nos méditations.
Je quittai avec peine M. Huyot; il demeura sur la frégate la Cléopatre , qui faisait voile pour Smyrne, et je partis pour Athènes, sur le brick /e Lézard, commandé par M. de Navailles. Un jeune volontaire, M. Linant, avait quitté la frégate, et suivait M. Prévost pour l'aider dans ses opérations. M. l'abbé de Janson s'embarqua avec nous.
On mit à la voile le 4 septembre, à sept heures et demie du matin; mais notre bâtiment se trouva en calme à peu de distance de l'ile déserte d'Anti-Milo. H y
demeura jusqu'au lendemain matin; à une heure après midi, un vent frais du sudle porta sur file d'Égine. Nous mimes alors en travers; le ciel était noir, et l'on ne distinguait la côte et les formes des montagnes qu'à la lueur des éclairs. Le tonnerre gronda toute la nuit sur la ville de Minerve. On pouvait craindre une bourrasque ; la mer fut cependant assez tranquille. Le lendemain 6 septembre, nous entrèmes dans le port Pirée. Le rivage est sablonneux, ensuite noirâtre, argileux , couvert de petites ruines, au milieu desquelles s'élève la maison du douanier turc.
Au lieu d'envoyer chercher des chevaux, nous partimes en toute hâte. On monte d'abord une petite colline aride; on descend ensuite dans une plaine riante, plantée d'oliviers et traversée par les restes de la grande muraille de Thémistocle. Une forêt tres
serrée, très-épaisse, d'oliviers de fâge de Périclès, couvrait des vignes dont les rameaux s'entrelaçaient dans les branches de ces arbres, vieux témoins des plus glorieux triomphes. La culture de l'Attique me rappelait celle du midi de FItalie, Nous marchions cependant rapidement vers une hauteur d'où lon peut apercevoir Athènes; nous en approchions : le cœur me battait avec une violence extraordinaire. Je la vis enfin, cette ville sacrée, ce temple de la liberté, de la gloire, des arts. L'Acropolis se détachait sur un nuage sombre, reste des orages de la veille; le soleil frappait vivement ces masses de marbre blanc, dont la couleur est demeurée si pure au milieu de toutes les constructions des âges barbares. Ces vieilles murailles qui entourent les Propylées, semblent se confondre entre elles pour augmenter l'éclat du peu qui reste des chefs-d'œuvre d'Ictinus et de Phidias. Le temple de Thésée se découvrit ensuite à nous sur la droite, parai
: plus loin, aient le Pryx, la colline du Musée, l'Aréopage, le monument de Philopape, et, sur la gauche, le mont Anchesme, pour achever ce tableau, qui
SJ
semblait réaliser en quelque sorte une composition aussi mâle que les plus beaux paysages rêvés par le Poussin. Aucun arbre ne réjouit la vue; une demi-lieuê d'un terrain rocailleux, inégal, aride, sépare la ville de ce bois d'oliviers, qui n'est pas sans quelque charme, sur-tout pour un homme né dans le midi de la France. Arrèté sans pouvoir proférer une parole, chacun de nous cherchait l Athènes moderne : ses minarets nous la firent découvrir. Elle est enfermée par de petites murailles, dont les portes environs de Paris. On
peuvent être comparées à celles des plus mauvaises fermes di
la trouve modestement a au bas de l'Acropolis, silencieuse comme l'esclavage , honteuse de ses fers et de sa misère.
Je passai par des rues étroites et par le grand bazar pour me rendre chez M. Fauvel. Sa retraite est celle d’un sage, embellie par le goût. Il est entouré de débris de lancienne Athènes ; on sassied chez lui sur des troncons de colonne , sur des chapiteaux ; on est abrité par des tuiles antiques. Des tombeaux, des inscriptions, rappellent de toutes parts au voyageur les noms, les entreprises, les regrets de ceux qui traversèrent aussi cette vie inquiète et agitée.
Je ne trouvai pas M. Fauvel; mais il revint peu de temps après, et je reçus de lui accueil le plus aimable. Nous passimes en revue toutes ses richesses. Il voulut que je logeasse chez lui; et nous nous sommes rarement quittés pendant le séjour que jai fait à Athènes. Que ne puis-je associer mes lecteurs au plaisir que j'éprouvais à parcourir avec M. Fauvel ces nobles ruines qu'il interroge depuis trente ans! On puise de l'instruction jusque dans ses doutes.
M. Fauvel, qui me parut âgé de soixante-cinq ans environ, venait d'être fort malade.
La vivacité, l'atticisme de son esprit, font naître et alimentent la discussion; il l'aurait même soutenue avec avantage sous le portique célèbre dont son imagination relève les vestiges.
Sa maison est placée entre les ruines de la bibliothèque des Ptolémées et le temple
de Thésée. A sur sa terrasse, nous entendions, le soir, la musique discordante des
sent parfois pour oublier leur servitude ; ils forment
esclaves égyptiens, qui se réuni des danses nubiennes sur le lieu même où de brillantes théories célébraient jadis la fête du fondateur d'Athènes.
Nos premiers pas se dirigèrent vers le temple de Minerve et les Propylées; nous
y montimes avec. empressement : J'étais troublé, je voulais tout admirer à-la-fois. J'aurais baïisé ces marbres vénérables, s'ils n'avaient pas été couverts des noms obscurs de tous les voyageurs qui sont venus visiter Athènes depuis plusieurs siècles.
On parle plus bas au milieu de ces ruines sacrées. L'écho, que nous respections, redit autrefois les chants rivaux et célèbres des tribus Acamantide, Hippothoontide : c'est à qu'elles chantèrent les victoires de Thésée sur le-mont d'Homolé ou dans les plaines du Thermodon.
Nous avançâmes lentement au milieu d'un amas de colonnes renversées, de frises brisées, jusqu'à l'endroit où devait être la statue de Minerve; elle est remplacée par une petite mosquée.
Cette grande destruction n’est pas l'ouvrage des siècles : leur empreinte ne paraît nulle part; l'éclat des marbres, la pureté des angles, la justesse des assises, tout se
réunit pour absoudre le temps et pour accuser la main barbare des hommes. Je suis allé souvent m'as
oir, au soleil levant, sur les sommets des murailles de marbre du Parthénon.
É È + Montre-moi cette Ath Où méditait Platon, où tonnait Démosthène Que de charmes e:
ns ses restes flétris!
Hélas! le temps allait consumer ces débris
DeuLLE.
De là je planais sur ce théâtre immense des pompes, des dissensions et des combats des peuples de l'Attique; j'en évoquais les souveni
tout s'animait; la mer se couvrait de flottes victorieuses ; des chants de triomphe se répétaient le long des rivages de Phalère et de Munychie; Égine, Salamine, y répondaient. Je voyais Mégare tressaillir dans son vieux cercueil; Éleusis se couronnait de fleurs et d'épis, et lorgueilleuse Corinthe essayait de secouer la poussière de son front jadis chargé d'or.
Le Pryx semble encore attendre cette foule tumultueuse et frivole, cette multitude aussi agitée que les flots de la mer; je croyais entendre jusqu'aux louanges que lui prodiguaient ses orateurs : mais ces jours de gloire, ces grands débats, ces cruelles proscriptions, toutes les passions filles de la liberté sont devenues muette
s comme les cendres et les ruines qui m'entouraient.
Le réveil de lhomme est triste : quand je sortais de mes longues rêveric » je ne voyais plus autour de moi que d'immenses décombres, des plaines stériles déserte; je n'entendais que des plaintes ou les cri
château, qui maltraitait ses esclaves.
> une mer s du disdar aga, gouverneur du
J'essaie à présent de préparer un travail sur Athènes : il me dispensera d'entrer ici dans des détails qui seraient sûrement fastidieux pour beaucoup de personnes. Je me bornerai donc à fixer quelques-unes de mes impressions, sans avoir la prétention de montrer Athènes avec méthode, et sans vouloir y trouver un seul morceau de marbre qui n'ait pas été décrit.
Athènes contient dix à douze mille habitans grecs, turcs et albanais ( ceux-ci
dominent dans les vingt mille ames qui peuplent l'Attique ÿs
Elle est entourée de murailles basses et mal bâti
» qui furent réparées et reconstruites en gr. en 1772, sous l'inspection d'un chef de bostangis, vayvode d'Athè
nes : tous les Grecs de cette ville, sans exception, furent contraints d'y travailler. Le son d'une trentaine de
tambours devait animer les ouvriers : ce nouvel ration en moins de trois mois. Le
ande partie
Amphion acheya cette singulière opévayvode abusa du pouvoir, et finit par être à Cos, où il s'était retiré après avoir com:
Sa maison, |
étranglé plétement dépouillé les habitans de l'Attique. e jardin, que l'on vante beaucoup, sont situés prè Académie; ils appartenaient à la sultane Validé. Ce lieu ne qu'on y trouve quelques arbres et d'ass
de ceux de l'ancienne st remarquable que parce ez belles eaux. Trois tombeaux dont les vestiges ceux de Chabrias, de Périclès et de
se voient assez près de là, pourraient être
rbule : deux sont démolis; un seul rappelle le monument des Horaces à Albano.
M. Fauvel a inutilement tenté de le faire miner. Ces tombeaux étaient auprès des anciens murs, dont les traces sont encore apparentes. Les autorités les plus graves fixent à sept stades la distance qui séparait la porte Dipylon de l'Académie ; cette opinion placerait la porte actuelle, dite des Égyptiens, à peu de chose près, dans le même lieu que la porte Dipylon : 1 paraît que l'ancienne enceinte d'Athènes n'était pas très-vaste, On trouve ensuite la porte de Mandravili, qui conduit au temple de Thésée; celle de Mnemouria où des Tombeaux; celle d'Zndi Baba, ainsi nommée par les Turcs, parce qu'un derviche indien vient d'y fixer sa demeure; la porte d'Adrien; celle de Bobonistra, qui mène à Marathon, au Lycée, au Stade; enfin la porte d'e/Dyeryd, autrefois porte Hippade , hors de laquelle se faisaient des courses de chevaux : les
Turcs s'y livrent encore à toute sorte d'exercices.
Nous essayàmes de faire des fouilles du côté du port de Pirée; mais elles ne furent pas très-heureuses : je trouvai pourtant dans un tombeau un vase, de ceux qu'on a
coutume d'appeler vases étrusques; il était d'une belle forme et du meilleur temps.
Lorsqu'après plusieurs essais infructueux, le retentissement des outils et des pioches annonçait enfin une construction, sur-tout une voûte, les ouvriers, les assistans, se livraient à la joie. Ce genre de travail a tout l'intérêt d'une chasse et d'une loterie. Nous attendions avec impatience que les premières briques fussent enlevées.
J'étais néanmoins surpris de voir les gens qui professent le plus de respect pour les sépultures modernes, troubler sans scrupule la paix de ceux qui dorment sous les cyprès de Phalère,
Tous les rivages circonvoisins sont couverts de débris : on peut cependant, Pausanias à la main, retrouver les lieux où les longs murs se réunissaient à ceux du Pirée et de Phalère. Nous crûmes reconnaître l'emplacement des marchés, et, près du grand port, les ruines du portique du Lesché et celles du temple de Vénus, élevé par Conon. Un monastère grec est bàti sur les restes de l'autel de la déesse de Gnide; les vestiges d'un théâtre sont adossés à ceux de la citadelle de Munychie; des gradins indiquent un amphithéâtre près du temple de Diane.
Quand la mer est tranquille, elle laisse juger les distributions des cales, des ports
de Phalère et de Munychie, presque comblés aujourd'hui. Les plus petites choses
> pierre noire, plus informe
conservent des noms héroïques. On vous montre une gro: que le moindre monument druidique élevé sur la côte orageuse de Bretagne : c'est le tombeau de Thémistocle.
Le Stade, ce monument de la magnificence d'Hérode Atticus, est entièrement dépouillé de ses marbres, et cependant sa forme est encore imposante. Arrivé au sommet, on découvre les restes du pont jeté sur l'{lissus, les colonnes du temple de Jupiter Olympien (1), la porte d'Adrien, le théâtre de Bacchus, Acropolis, et la mer de Salamine.
Fauvel croi
trouver le temple de Jupiter Olympien dans les ruines dont les colonnes corinthiennes sont à présent cachées par les boutiques
C'est de ce lieu qu'Athènes se présente de la manière la plus complète et la mieux développée. On trouve encore, près de la porte d'Adrien, le monument de Lysicrate (1). Cet ouvrage, de la plus belle époque de fart et d'une élégance admirable, est enclavé dans l'angle d'un couvent latin qui tombe en ruine. Si la Propagande de Rome fait rebâtir ce monastère, le trépied choragique aura autant à souffrir de cette reconstruction que de la chute prochaine et inévitable de cet édifice.
M. Fauvel pense que ce monument faisait partie de la rue des Trépieds, qui se terminait vers le théâtre de Bacchus
Quand je revenais de mes longues promenades du mont Pentélique, de ces carrières d'où sont sortis tant de chefs-d'œuvre; quand j'avais parcouru le vallon de Ciriany ou les coteaux de lHymette, je retrouvais M. Fauvel, qui me disait ce que javais vu.
Une servante albanaise, parée de son costume pittoresque, établissait notre table sous une treille, et nous mangions de grand appétit des tourterelles de Sunium, en buvant du vin de Zéa. Jamais M. Fauvel n'avait essuyé autant de questions, jamais sa patience n'avait subi une aussi rude épreuve. On doit regretter qu'il nécrive pas; car personne n'eüt été plus en état de commenter Pausanias, d'éclaircir son verbiage et son. obscurité.
Nous assistimes à la danse des derviches tourneurs dans la tour des Vents. Ce monument solaire a pu être aussi une horloge hydraulique : on pense qu'il fut élevé sous la direction d'Andronic Cyrrhestes. Les derviches s’en sont emparés. Nous les trouvämes dans un accès de ferveur religieuse, dont les exemples sont assez rares : l'arrivée d'un saint Musulman, qui revenait de la Mecque et rapportait quelques gouttes de l'eau sacrée du puits de Zemzem, exaltait leur dévotion jusqu’au délire. Ils exécutèrent des chants et des danses en préludant sur un mode lent et traïnant; mais ensuite ils s'animèrent au point de pousser des hurlemens horribles : des vieillards de la plus belle figure se roulaient par terre, déchirant leurs vêtemens; on les emportait hors de ce temple dans un état d'ivresse et de dégradation difficile à décrire.
J'ai vu quelques Grecs instruits qui ne supportent qu'avec une douloureuse indignation le joug qui leur est imposé jen acquis la certitude le jour où le bey de Caristo, en Négrepont, fit son entrée à Athènes.
Quelques coups de canon tirés de l'Acropolis annoncèrent l'approche du bey. Placés sous le pér
tyle du temple de Thésée, nous jouimes, avec une grande partie de Ia population d'Athènes, d'un spectacle qui avait, au moins pour nous, le charme de la nouveauté.
Ce cortége bizarre se composait d'Albanais à pied, de janissaires, de spahis à cheval; tous les Tures considérables, suivis de leurs gens, caracolaient autour du bey, tandis que la plus basse milice musulmane criait, agitait des drapeaux et tirait des coups de fusil. Le bey de Caristo, monté sur une cavale africaine, et caché sous un immense turban , regardait insolemment la ville qu'il venait imposer.
Les Grecs qui m'entouraient étaient mornes, embarrassés de leur physionomie
(1) Connu sous le nom de lanterne de Démosthène.
toujours si expressive, et je vis des larmes généreuses mouiller encore ces marbres, vieux trophées de a puissance d'Athènes.
Les Grecs espèrent l'indépendance comme les Hébreux espèrent le Messie : cepen-
dant la Liberté descendrait en vain sur ce rivage, qui fut son plus noble domaine; ce
peuple n’entendrait plus sa langue divine, et des caloyers ignorans seraient seuls chargés
de la recevoir.
Athènes conserve encore douze archontes, Rome élit encore un sénateur. Cette
dérision du passé me semblait bien autrement affligeante chez les Grecs, parce que c'est le dernier degré de l'abjection que d'être courbé sous un cimeterre.
Les douze archontes se réunissent pourtant quelquefois; ils présentent leurs très-
humbles remontrances au vayvode qui les charge d'injures, au mufti qui les maudit,
au cadi dont ils achètent chèrement et fréquemment la protection. Soixante Albanais, sous Îles ordres d'un boulouk bâchy, font trembler toute FAttique.
Le climat d'Athènes est admirable : mais cette lumière pure, cette chaleur vivifiante, s fortes et
elles ne leu
n'ont plus d'influence sur les Grecs inspirent plus de pens
ingénieuses, elles ne voient plus éclore de chefs-d'œuvre : tout languit, et les Grecs
naissent pour la souffrance, comme ils naissaient jadis pour la gloire. La liberté a changé de caractère en changeant de rivage. Cette idole des Athéniens
est devenue de nos jours froide et sévère : elle repousse ürement le culte élégant et l'encens voluptueux des temples d'Épidaure et d'Argos.
iales : Athènes
On essaie quelquefois encore de se livrer aux opérations commer vend de l'huile et des maroquins, et la balance s'est élevée en sa faveur jusqu'à un million. Mais des avanies, des séquestres, des querelles de douanes, entravent sans cesse les spéculations, qui ne peuvent obtenir quelques résultats favorables que lorsqu'un Grec
Les bains richement décorés des anciens Athéniens ont fait place à des bâtimens
s'associe à un Turc puissant (1).
d'une forme bizarre, éclairés par une coupole élevée et garnie de verres de couleur.
‘y allais souvent : enveloppé d'une vapeur étouffante, j'entendais, au lieu de la conversation des philosophes grecs, le chant monotone de quelques Turcs qui psalmodiaient des passages du Coran.
e dénombrement des richesses dont les
Je voulus faire avec M. Fauvel le tri monumens d'Athènes n'ont pas encore été dépouillés : nous ne comptämes plus que
vingt-huit métopes aux deux façades du temple de Minerve; mais une seule est passa-
blement conservée, celle de l'angle sud-ouest. M. de Choiseul-Goufhier emporta deux
de ces précieux bas-re il acheta le premier; Fautre fut acquis par M. Fauvel.
A l'époque de Fexpédition de lord Elgin, on remplaça par un pilier de maçonnerie
la cariatide de l'angle de la chapelle de Pandrose; cette statue, qu'il emporta, était la mieux conservée. On écrivit sur la plus voisine, Opus Phidie ; et sur le pilier mforme, Opus Elgin.
M. Fauvel me montrait, dans l'ile d'Égine, les ruines du temple de Jupiter Pan-
t: les iles sont plus heureuses, et quelquesunes jouissent d'une prospérité toujours croissante.
(1) Je ne parle ici que du contin
VOYAGE DANS LE LEVAN hellénien. Des spéculateurs viennent d'y trouver toutes les figures qui décoraient le fronton. On pense que ce monument datait du retour de la guerre de Troie, et que les têtes de ces figures, portant un caractère très-marqué d'individualité, peuvent être les portraits d'Agamemnon et des autres chefs de l'armée des Grecs. H reste deux colonnes du temple de Vénus, et, sur la pointe occidentale de l'ile, un tumulus inutilement fouillé, que lon croyait être le tombeau de Phocus.
Égine commence à se repeupler : deux mille habitans sont entassés dans une petite bourgade construite sur les ruines de a maison de Laïs; c'est là qu'elle vécut au milieu des hommages et des voluptés.
Revenus à Athènes, nous visitèmes Îles prisons de l'Aréopage. On à cherché. long-
temps ce tribunal dans un lieu vo
sin de la citadelle, où étaient jadis l'archevèché grec et une église dédiée à S. Denis l'Aréopagite. Mon savant guide avait découvert
tout ce qui est décrit par Pau
nias, et il le démontre de la manière la plus satisfaisante. Mais où pouvaient être la maison de Socrate, celle d'A spasie et les ateliers de Phidias ? M. Fauvel me conduisait dans un lieu couvert de fragmens , d'éclats de marbre, et nous cherchions ensuite la demeure de Périclès ou d'Alcibiade; enfin je ne trouvais jamais en défaut ni son imagination ni sa complaisance.
Nos regards se tournèrent ensuite vers Salamine : nous apercevions les ruines de l'ancienne ville, en face d'Athènes. C
est du sommet d'une plate-forme circulaire de cinquante pieds de diamètre, soutenue par un mur en pierres sèches, que Xe
vit le désastre de sa flotte, dont les débris comblèrent, pour ainsi dire, le détroit. La gauche des Athéniens sappuyait sur un promontoire où se trouvent encore les restes d'une tour, et leur droite, sur Cynosura. Quelques Grecs à demi sauvages s'enfuient dès qu'on débarque à Salamine. Deux points de cette île seulement sont habités : on
y arrive par un bac qui conduit à deux mis
ables monastères, dont un est vis-à-vis de Mégare. Les ruines de cette ville sont les plus anciennes de la Grèce. C’est en les parcourant que Virgile fut atteint de la maladie dont il alla mourir à Brindes.
On suppose qu'il reste encore quatre mille habitans à Mégare. Peut-être les murailles,
dont les vestiges composent ses seules antiquités , sont-elles les mêmes que celles
qu'Apollon vint relever avec Alcathoüs. Le dieu posa sa lyre sur une pierre , qui rendait depuis lors des sons harmonieux et prolong
Regia turris erat, vocalibus addita muris, auratam proles Latoïa fertur lyram s
In quibus Deposuis co sonus ejus inhæsit.
Sæpè illuc solita est ascendere filia Nisi, Et potere exiguo resonantia sara lapillo, Tum cm pax e Spectare ex ile ri
bello quoque sæpè solebat idi certamina Martis.
Ovin. Metam. vit, 14.
Les gens de Mégare sont vêtus à l'albanaise; mais ils parlent [a langue grecque, et, sous les haïllons de la misère, les femmes accueillent encore le voyageur par le gracieux kalimera.
J’assistai à une noce chez des Athéniens peu riches. Spiro, fils de Kthina, épousait
la fille de Giorgi, de la paroisse de Panagia Ulassaro. La jeune mariée était agréable, mais défigurée à force de papier doré, de mouches, de gros rouge et de bleu, dont on
avait peint ses joues. Elle était si chargée de vêtemens, qu’elle pouvait à peine marcher. De jeunes femmes faidaient à tourner autour de gros cierges. Les trois Papas chantaient en nasillant, et tous les quarts d'heure on ramenait la jeune femme et l'époux sur une estrade où ils s'asseyaient, entourés de leurs plus proches parens. Cette cérémonie est
ordinairement fort longue chez les gens ai
Je rencontrai à Athènes des Anglais riches, dont l'affaire importante était de traverser
la Grèce le plus promptement possible. J'y trouvai aussi plusieurs artistes anglais ou allemands dessinant, mesurant, depuis plusieurs années, avec l'exactitude minutieuse des commentateurs les plus scrupuleux, ces monumens, noble création du génie. Esclaves malheureux des règles, des moindres caprices des anciens, ils écrivent des volumes pour relever une erreur de trois lignes commise, en 1680, sur la mesure d'une architrave ; ils s'appesantissent, s’endorment et demeurent huit ans à Athènes pour dessiner trois colonnes. Ils font construire, sur {a place d'où ils prennent leur point de vue, une petite maison, et leurs tristes aquarelles n'atteignent qu'au bout de plusieurs années le plus haut degré de leur ennuyeuse perfection. Ils se réunissent en petite académie, s'honorent, se louent : un d’entre eux, chargé de la partie littéraire, fait en grec tudesque
des dissertations assez aigres pour prouver que
ce à la marche du temps, les arts
ne peuvent plus fleurir qu'en Norvége, ou chez quelques peuples méridionaux, tels que
les Prussiens et les Bavarois
On parlait alors d'un projet de mariage qui occupait toute la ville d'Athènes : un jeune Anglais était vivement épris d'une Grecque, Mina Macri; cette jeune Grecque a une sœur, et les charmes de toutes deux ont été consacrés par les vers de lord Byron. Leur père avait été consul d'Angleterre. Je ne fus pas frappé de leur beauté; mais un Gaulois devait respecter l'enthousiasme des Athéniens.
Je ne puis quitter Athènes moderne sans dire un mot de la société de cette ville. La plus agréable, sans aucune comparaison, était celle qui se rassemblait chez M." Groppius, femme du consul d'Autriche; c'est une jeune Grecque de Constantinople, d'une figure agréable, qui parle plusieurs langues avec la grâce et la finesse naturelles à ses compatriotes. Son mari, artiste et homme instruit, s'occupe beaucoup d'antiquités.
Le consul anglais se nomme Logothéti, du titre de son père, qui avait une charge dans l'église grecque. On le voit peu, et sa liaison avec le consul de France ne me parut pas intime. L'archevèque d'Athènes a pour suffragans les évêques de Thèbes, de Livadie, et de Talanda, l'ancienne Oponte, au golfe de Négrepont et au nord de Lébadée. Cet homme, qui a de la finesse et une sorte de politesse grecque, est natif de Mételin. IL a été précepteur d'un prince de Valachie. Je le trouvai fort occupé des intérêts de ce monde : il allait marier richement son neveu à la sœur de l'agent de France à Zéa. Cette affaire, qui animait les tracasseries et le caquet des Athéniens, intéressait bien plus ce primat que le souvenir de la prédication de $. Paul à l'Aréopage, ou celui des rêveries mystiques de Pathmos. Je ne dois pas oublier le docteur Avramiotti
et sa grande colère contre M. de Châteaubriand : croyant avoir à se plaindre de quelques phrases de fItinéraire , il a distillé sa vengeance dans une petite brochure grecque, traduite en italien à Padoue, et qui n'en a pas acquis plus de célébrité.
Je n'arrachai d'Athènes avec l'espérance d'y retourner; je ne puis encore me persuader que je ne reverrai pas ce lieu où mes journées s'écoulaient avec tant de rapidité, où tout m'intéressait et me rendait les illusions et les réveries de mes plus belles année
Je m'y promenais souvent la nuit, parce que heure des ténèbres semblait me mettre naturellement en rapport avec le passé. L'imagination relève alors aisément les édifices les plus somptueux ; la lumière douteuse de la lune se prêtait à cette grande résurrection; je peuplais les portiques, les places publiques, d'ombres célèbres; jagitais la multitude par l'incertitude d'une défaite où d'un triomphe; les temple
s'ouvraient, et je croyais entendre les cris belliqueux des citoyens, les accens passionnés des orateurs, et le tumulte d'un peuple libre, jaloux de sa gloire, dévouant aux divinités infernales tous les ennemis de son indépendance.
J'avais acheté une partie de la collection de M. Fauvel : ces monumens auront au moins le mérite d'avoir été trouvés par lui; il se proposait depuis long-temps d'en orner le musée de son pays. Je regrette qu'une grande distance et lâge de M. Fauvel me laissent peu d'espérance de le revoir. H saura peut-être combien jai été touché de son hospitalité, et combien ses leçons m'ont é
é précieuses.
Je m'embarquai de nouveau sur le brick 4e Lézard; nous mimes à fa voile le 23 septembre, à huit heures du soir. Un vent faible et contraire nous arrêta longtemps devant le temple de Sunium; le soleil levant dorait ce lieu, choisi par Platon pour y démontrer Fimmortalité de lame. Sur ce promontoire , incessamment battu par les tempêtes, s'élèvent encore ces nobles ruines comme un phare religieux, comme le monument éternel d'une divine inspiration.
Nous nous dirigeämes ensuite sur Psyra et Tenedos, en suivant le rivage de Troie. Cette traversée fut charmante; elle me fit peu souffrir, et je conserve une grande reconnaissance pour un vent frais de sud-ouest qui nous fit franchir rapidement le
canal des Dardanelles et la mer de Marmara.
Les bords du détroit sont couverts de villages, de maisons de campagne, et l'on ne se douterait pas que le despotisme habite dans ces riches v
allées. J'en acquérais pourtant bientôt la conviction, dès
que le vaisseau approchait assez de la côte pour me
aits des habitans : je trouvais par-tout alors l'expression du pouvoir ou celle de la servitude.
laisser distinguer les tr
Le 28 septembre au matin, nous mouillämes sur la pointe de
Concapi, sous les murs du sérail. Constantinople m'éblouit : jy arrivai par une journée admirable. La
mer était couverte de Caïques qui volaient sur les eaux;
le soleil étincelait sur les dômes des mosquées et sur les
flèches dorées des minarets; la colonne brülée s'élevait majestueusement au milieu des groupes d'arbres qui enveloppent ces édifices à-la-fois légers et somptueux. On apercevait derrière cette ligne
> Sur un autre rivage, une ville à demi cachée par les cyprès des jardins du sérail.
Constantinople semble avoir été bâtie pour le plaisir des yeux : craignant que l'illusion ne cesse trop tôt, on se hâte de graver dans sa mémoire ce qui parait, pour ainsi dire, fantastique.
La mer est presque cachée par des milliers de vaisseaux; les matelots étrangers crient, amarrent des cordages, s'appellent et se questionnent sur la peste; près de là,
de graves Musulmans, établis dans un kiosque avancé sur la mer, fument lentement une pipe chargée de parfums, et regrettent de payer le plaisir de prendre le café par la fatigue de le boire.
Le canot du ZLézard nous conduisit au port; nous allämes ensuite au palais de France, à Péra, assez effrayés de ce que nous apprenions des ravages de la peste. Quoiqu'ils eussent diminué, ils étaient encore fort redoutables. On vous engage à ne toucher personne : mais il est impossible de marcher dans les rues étroites et glissantes de Constantinople, sans être atteint par le bout d'un schäl, d'une robe ou d'un cafetan.
M. le marquis de Rivière, ambassadeur de France à la Porte, habitait à Tharapia,
sur le Bosphore, la maison d'été de Tambassade de France; nous mimes plusieurs
si court.. Tout excitait ma
heures à nous v rendre . le temps ne me parut jamais curiosité : des palais charmans bordent le rivage; ils ne semblent être construits que pour une fête. Je voyais partir ces barques dorées, longues, étroites, dont les yeux peuvent à peine suivre la trace. Un Musulman, accroupi sur un tapis d'Iran au bout du caïque, souriait aux eflorts de ses rameurs, en caressant doucement sa barbe; son regard oblique et dédaigneux tombait parfois sur les autres embarcations qui osaient
lutter de vitesse avec la sienne.
On sort de Constantinople : le détroit se resserre; des prairies, des jardins, arrivent
jusqu'à la mer; les rui arrosent viennent s'y jeter, après avoir serpenté
sous les plus beaux arbres : tels sont les eaux douces d'Asie, la vallée de Caracoula
aux qui
et les bosquets de Buyucderé.
Je fus comblé de bontés par M. et M." de Rivière. Les nobles qualités de M. de Rivière m'étaient connues; mais, chaque jour, je découvris en lui de plus hautes vertus sous les formes les plus franches et les plus aimables deur de Russie, fait à merveille les honneurs de Buyucderé,
M. de Stroganoff, amb qu'il habite toute l'année.
La peste menaçait alors le corps diplomatique : le fils de l'internonce d'Autriche venait d'en être victime. Cette famille désolée s'était retirée à deux lieues de Constantinople ; quelque intérêt qu'elle inspirât, rien ne pouvait vaincre la terreur du redoutable fléau dont elle était la proie. Abandonnés de leurs domestiques; ces infortunés étaient faiblement distraits de leur douleur par les besoins de la vie : ils demeurèrent ainsi pendant deux mois, entièrement livrés à eux-mêmes.
Au moindre symptôme, à la première plainte, chacun fuit celui qui la proféra. I tombe : son cœur est frappé de mort par ce cruel isolement , avant que le délire de la fièvre lui dérobe l'horreur de sa position. Ses [èvres desséchées se collent avidement sur
une cruche d'eau que la pitié place loin de lui avec terreur; rien n'étanche la soif
qui le dévore. Souvent les rêves convulsifs de l'homme atteint de la peste se réalisent; souvent un incendie vient consumer le quartier qu'il habite. Le fléau destructeur gagne cette maison que chacun a désertée. Les flammes assiégent ce lit de douleur; l'infortuné ne trouve que dans un abime de feu la fin de son épouvantable agonie. L'incendie est le seul droit de pétition des Turcs ; il avertit le gouvernement des
mécontentemens du peuple de Constantinople : les janissaires en usent depuis quelque temps de la manière la plus fréquente et la plus déplorable.
J'ai vu dans cette ville singulière des palais d'une admirable élégance, des fontaines enchantées, des rues sales et étroites, des baraques hideuses et des arbres superbes.
J'ai visité Sandal-bezestan , Culchilar-bez
stan, où se vendent des fourrures. Par-tout le Turc me coudoyait, le Juif se prosternait devant moi, le Grec me souriait, l'Arménien
voulait me tromper, les chiens me poursuivaient, et les tourterelles venaient avec
confiance se poser sur mon épaule ; par-tout enfin on dansait et on mourait autour de nous. J'ai entrevu les mosquées les plus célèbres, leurs parvis, leurs portiques de marbre soutenus par des forêts de colonnes et rafraichis par des eaux jaïllissantes, Quelques monumens m
érieux, restes de la ville de Constantin, noir
s, rougis par les incendies, sont cachés dans des maisons peintes, bariolées et souvent à demi brülées. Les figures, les costumes, les usages, offrent par-tout le spectacle le plus pittoresque, le plus varié. C'est Tyr, c'est Bagdad, c'est le grand marché de l'Orient.
Le sultan Mahmoud, suivi d'un cortége immense, traverse cette foule pour se rendre à la prière du vendredi. Je le vis monté sur un cheval blanc, caparaçconné d'un tissu d'or et de perles, et dont les harnais sont chargés de diamans. Le Grand-Seigneur me parut avoir à peine trente ans. Sa figure est pâle, noble et régulière. I promenait sur son peuple de grands yeux noirs, dont les regards étaient accueillis par le silence le plus profond. Le sultan était déjà loin, des cris
de réjouissance annonçaient son entrée dans la mosquée d'Ayoub, et le front des fidèles Osmanlis touchait encore la poussière. Voilà, en peu de mots, le tableau habituel de Stamboul, la bien gardée, la bien-aimée du Prophète.
Pendant les belles journées d'automne, je rencontrais toute cette population dans les campagnes, dans les lieux les plus rians du rivage d'Asie : elle venait respirer un air pur, chercher de la liberté, et semblait jouir vivement du charme
de ces promenades élysiennes. Des familles entières, les hommes à cheval,
les femmes enfermées
dans des voitures qu'on nomme «rabat, gravissaient jusqu'aux sommités de Tocat, au-
dessus de la vallée du Grand-Seigneur.
Des pelouses garnissent les hauteurs; des arbres cachent les ruines du château
génois. On s'établit auprès des sources qui sortent en bouillonnant de ces voûtes
garnies de lierre. Des groupes de jeunes filles, de belles Arméniennes, y forment des danses gracieuses. La paix de ce lieu n'est troublée que par de la mer Noire, qui viennent se briser avec frac et les rochers de Fanariki.
le bruit sourd des flots as contre les écueils des îles Cyanées
J'étais souvent frappé, dans l'Orient, du contraste de la noble physionomie, de la
dignité apparente de Fhomme avec la dégradation de son caractère. On est porté à éprouver une sorte de respect pour des hommes dont la figure est calme, parfois
majestueuse, jusqu'à ce qu'on ait souffert de leur cupidité et de leur mauvaise foi.
Cela n'est pas sans de nombreuses exceptions; mais, séduit par une taille haute, une démarche grave et une barbe vénérable , je plaçais souvent les vertus des patriarches là où je ne devais trouver que la bassesse et la dépravation de esclavage.
On sexplique difficilement la durée de l'Empire ottoman , sur-tout l'existence des
fures en Europe, quand on voit de près l'ignorance et l'indiscipline de leurs troupes soldées, le désordre des finances, l'état de dénüment des forterésses, les révoltes des
les plus voisins de Constantinople, enfin l'indépendance des pachas de Morée,
d'Égypte et de Damas. Le titre seul de calife soutient encore le sultan sur le trône le plus chancelant de l'univers. Les Anglais protégent cette faiblesse, favorable à leur envahissement commercial.
Le voisin le plus redoutable de l'Empire turc sépargne, en le laissant vivre en Europe, la difficulté de tout créer chez les autres, au milieu de son embarras de fonder des institutions chez lui. Des prédictions consacrées et les résultats de [a dernière guerre européenne établissent de la manière la plus absolue le crédit de Ia Russie à Constantinople. Elle y jouit ainsi des avantages du pouvoir, sans redouter l'effet de Ia jalousie qu'inspirerait nécessairement une pareille conquête.
Presque tous les vaisseaux des négocians grecs , sur-tout ceux des îles les plus com-
merçantes , telles que Hydra, Spezzia et Hypsara, naviguent sous le pavillon russe.
J'ai trouvé son influence établie par-tout; et sa protection est aussi recherchée, aussi desirée par les chrétiens de tous les rites à Saint-Jean-d'Acre, à Jérusalem et au Caire, qu’elle l'est à Constantinople.
ait les bâtimens, on redorait les kiosques du sérail. Jamais il ne fut
On agrandis
and nombre. Le sultan a deux
peuplé, dit-on, de beautés plus séduisantes et en plus 8 fils. Sa mère, qu'il vient de perdre, avait assez d'empire sur son esprit : la ville d'Athènes faisait partie de ses nombreux domaines; sa protection remplaçait assez bien celle de Minerve pour la ville de Cécrops.
Je quittai Constantinople le 15 octobre. Le brick /e Lézard me conduisait à Smyrne :
quelques heures après notre départ, des coups de vent assez vifs forcèrent de prendre des ris dans les huniers. Enfin nous laissèmes arriver , et le brick mouilla sur la côte d'Asie, à Rodosto. Personne ne descendit à terre ; la crainte de la peste me retint aussi à bord. Un vent frais nous porta ensuite à Nagara, d'où fon expédia un élève pour présenter le firman au château des Dardanelles.
Nous vimes Tenedos. On aya de prendre lest de Mételin, l'ancienne Lesbos ; mais le vent, ayant faibli près du cap Baba, contraignit de passer en dehors de l'ile. Malgré une bourrasque assez violente, qui faillit jeter le brick sur les rochers de Carabournou, il entra dans le port de Smyrne le matin du dimanche 20 octobre.
L'état de faiblesse et de souffrance de M. Huyot me parut très-inquiétant. Cet
artiste était depuis deux mois chez les Pères de a Mission, aux soins desquels il
doit incontestablement la vie. Je m'aperçus, à la tranquillité dont jouissent ces bons religieux, de la tolérance qui distingue les Turcs de Smyrne. L'église catholique est très-grande, très-ornée; les portes en sont toujours ouvertes, et les vrais croyans des bazars entendent sans indignation les chants des chrétiens. Souvent des enterremens précédés par une croix rencontrent les obsèques d'un Musulman; des baptèmes, des mariages chez les Grecs et les Latins, se croisent avec le cortége de la circoncision; la chape dorée du prêtre s'engage paisiblement dans la rue avec le beniche d'un Osmanli ou le voile d'une femme turque.
L'esprit commercial qui anime la ville de Smyrne, radoucit et rapproche ainsi tous les hommes. Ce grand comptoir offre sans cesse le mélange des mœurs européennes et des coutumes orientales
on rencontre de jeunes personnes charmantes, mises avec une recherche toute française, coupant lestement une longue file de chameaux de la caravane de Seyde ou de Damas.
Les dames grecques s'établissent à leurs fenêtres, causent vivement avec les passans; d'autres forment des dans
en revenant des bains, ou se rendent en foule aux campagnes délicieuses de Bournabat : tout se ressent de l'influence du climat le plus heureux, celui de la molle et riante Ionie.
Le théâtre de l'ancienne ville de Smyrne était placé sur une colline escarpée. Des gradins sur lesquels on était assis, la vue dominait la ville et le golfe : il reste encore des vestiges du proscenium, dont la forme est assez bien indiquée.
Les habitans de Smyrne furent, dit-on, réunis par Alexandre ou par Lysimaque. Une colonie sortie d'Éphèse
vint donner à la nouvelle ville le nom d'un quartier de la métropole.
Le château placé au sommet de la montagne est presque entièrement ruiné : un janissaire est à-la-fois le commandant et la garnison. Il chargeait péniblement deux canons de fer, qui devaient annoncer, le lendemain, la fête du Courbam-Beyram, la Pâque des Musulmans (1). Cet homme était très-honteux de sa maladresse. Un Grec qui m'accompagnait, linjuriait en mauvais italien du son de voix le plus doux, et le regardait opérer avec l'air de la plus respectueuse soumission.
Une tête antique assez fruste, placée au-dessus de la porte du château, paraît avoir appartenu à une statue de Bacchus ou d'Apollon, plutôt qu'à celle d'une Amazone, quoique Tournefort l'indique comme telle.
Du haut d'une vieille tour, se découvre une vallée profonde, et qui est arrosée par
ce Meles sur les bords duquel on assure qu'Homère recut le jour; ce qui lui fit donner
le nom de WMélésigène. Ce fleuve glorieux passe ensuite sous des aqueducs, enfin sous le pont des Caravanes, et presque par-tout de grands arbres le couvrent de leur ombre.
M. Méchain, fils du célèbre astronome de ce nom, gère le consulat général de
France à Smyrne; il me reçut avec la plus aimable obligeance, et me facilita tous les
(1) Cette fête se célèbre les trois premiers jours de la lune de séhowal.
moyens de visiter les ruines d'Éphèse : Ism:
> Son premier janissaire , fut chargé de trouver des chevaux, prépa ra notre départ et nous escorta.
Un jeune Français attaché au consulat, qui parle avec beaucoup de facilité le grec, le ture et l'arabe, se joignit à notre caravane ; un élève de M. Huyot me suivit, ainsi que mon domestique, et nous primes gaiement le chemin de Sediceuil.
M. le comte d'Auchepied, consul du Roi des Pay
-Bas et l'un des plus riches banquiers de Smyrne, habite, à Sediceuil, une belle maison, dont les jardins rappellent ceux d'Europe. Il est entouré d'une famille intéressante , qui nous combla, ainsi que lui, de toute sorte de prévenances et de bontés.
Notre caravane partit ensuite de Sediceuil de très-grand matin. Le chemin, à peine indiqué, traversait une plaine entourée de montagnes, et coupée par la petite rivière Tertulitthai et le ruisseau Durlikeuil : ce dernier porte le nom d'un mauvais village; les bords de la rivière étaient garnis de cyprès, d'agnus castus et de lauriers roses. Nous renconträmes une petite caravane juive /tchifout ] : elle fut effrayée de voir arriver une douzaine d'hommes armés qui se dirigeaient sur elle ventre à terre. Ismaël avait fait notre allure ordinaire du galop le plus vif; nos chevaux s'animaient, le temps était magnifique, et la plaine de Develikeuil et a vallée de Palamon-Deressi furent franchies en peu d'instans. La cavalcade ne
arrêta qu'à Ghiridli-Kawe : nous re habitée par un paysan ture. Le lit d'un torrent sert de chemin dans un vallon pierreux : ce lieu, connu sous le nom d'Alaman-Bogazi,
y déjeünâmes dans une chaumiè
est fort sauvage; des rochers pointus montrent leurs cimes noirâtres et dentelées audessus des touffes épaisses de lauriers, d'oliviers et de chênes verts. On suit long-temps ces roches glissantes, avant d'arriver au café d'Alaman-Bogazi; Ismaël y fit encore une station , selon l'usage des Musulmans. Le voyageur trouve souvent, dans les lieux les plus déserts de FAsie mineure, de petites cahutes; un Turc, un pauvre derviche, lui offrent quelquefois du riz, de l'eau fraiche, de mauvais fruits, mais toujours du café.
Après avoir traversé le Caystre dans un bac
je vis, sur ses bords, les restes d'un quai des faubourgs d'Éphèse et les fondemens de plusieurs grands monumens. En suivant le rivage de la mer jusqu'aux ruines de Neapolis , nous arrivâmes de nuit à Scala-Nova: ce petit port est devenu lentrepôt, le magasin d'une grande partie des grains de l'Asie mineure ; il est situé vis-à-vis de l'ile de Samos, dont les vins sont toujours transportés chez les marchands de Scala-Nova. Cette ville est bâtie sur un coteau en pain de sucre:
je suis encore à concevoir comment nos excellens chevaux purent arriver chez le consul de France par des rues escarpées, sinueuses et pavées de Ia manière la plus inégale. I Pe88; F 5 Helès Oglou, aga, commande une partie de la Carie et de l'Ionie ; il réside habipou RE F ; tuellement à Scala-Nova : son gouvernement commence dans les jardins de Smyrne J Je; aux portes de cette ville, comprend une partie de la Carie et de llonie, et s'étend jusqu'à douze lieues au-delà du Méandre. H gouverne avec beaucoup de fermeté; les formes de sa justice sont promptes et sévères : on cite quelques traits de la sagacité et de limpartialité de ses jugemens. Plusieurs commandans sont sous
es ordres; entre autres, Gumuch Aga, propriétaire de Milet et de Magnésie. Le lendemain de mon
ivée , ] é é à ès Ogl ré dans ison assez médiocre, dont arrivée, je fus présenté à Helès Oglou. Logé dans une maison assez T ÿ
lapparence et le mobilier répondaient peu à la réputation de richesse de ce gouverneur,
ib était assis sur un tapis, dans l'angle d'une. petite chambre. Pour affecter sans doute un air d'occupation et de sollicitude sur les intérêts de ses peuples, l'aga dictait à quatre s gens n'osèrent même pas tourner
secrétaires, placés à genoux devant lui. Ces pauvr la tête pour voir les étrangers introduits à l'audience de leur maitre. J'avais trouvé beaucoup de gardes, beaucoup de Bosniaques, dans es cours du château ; des Albanais -hevaux d'une rare
s'exerçaient à tirer au but, et de jeunes Maures domptaient des z peu d'état de nous : il se contenta d'envoyer chez le
beauté. Helès Oglou fit à consul un présent de détestables petits poissons. Cet aga, dont la figure est spirituelle, de s'entendre avec lui, si lon entreprenait
I serait à
est craint et aimé des sier des fouilles dans cette province, couverte des ruines de tant de villes opulentes. Le
consul de France nous parla avec admiration, ainsi que sa famille, d'une jeune esclave, favorite d'Helès Oglow': cette Sicilienne, que l'on dit charmante, et dont le crédit est exclusif, à donné plusieurs fois des preuves de bienfaisance et de force de caractère; sa douceur tempère la surveillance despotique d'Helès Oglou.
Le jour nous trouva sur le chemin d'Éphèse, traversant à cheyal une seconde fois les ruines de Veapolis. J'examinai le temple principal de cette ville, qui me: semble avoir été circulaire et construit de grands blocs de marbre. Une montagne rocailleuse, assez pénible à gravir, conduit, par de longs détours, au-dess
s de la plaine d'Éphèse, dont la longueur paraît être de trois lieues depuis le rivage de la mer jusqu'à la mosquée connue sous le nom d'église de Saint-Jean; les principales ruines sont à mi-côte, le long des collines qui bordent cette plaine; elle est couverte de bruyères; coupée par des ruisseaux qui descendent des montagnes et par les bras
sinueux du Caystre : ce petit fleuve la traverse, et va se jeter dans la mer, près du lieu où les restes d'un quai désignent l'emplacement du port. Cet espace immense est semé de tronçons de colonnes, de ruines de maisons particulières dont on juge trèsbien les distributions. On marche sur des substructions qui contenaient les eaux, et sur une innombrable quantité de morceaux de granit, de marbre et de porphyre. Un amphithéatre dessiné d'une manière parfaite, de longs aqueducs, des arcs de triomphe, tout parle avec grandeur de lélégante et magnifique Éphèse.
Les collines qui environnent cette plaine, sont entièrement creusées et voütées; à
chaque pas, des sépulcres, des épitaphes, sont confondus avec les inscriptions orgueilleuses d'un arc de triomphe. A droite, le phare s'élève comme si le navigateur s'approchait encore de cette grève abandonnée; à gauche, en allant vers le temple, on ne trouve que des fenouils de huit ou dix pieds de hauteur, des nopals et des figuiers sauvages recouvrant par-tout d'immenses débris.
La voie antique conduisait du port dans la ville; elle était formée de gros quartiers de marbre ou de pierre de la montagne, qui est une espèce de palombina. Cette voie commence à angle du quai, se prolonge devant les ruines des magasins, du Stadium, du théâtre, et passe entre les deux montagnes, dans le vallon où étaient
situés les principaux édifices de Ia ville. L'arène du Stadium était au niveau de ce chemin, et les gradins, taillés dans le roc, s'élevaient jusqu'au sommet de la colline. L'indication d'un portique désigne l'emplacement qui a pu être le Forum. Le Stade devait, ce me semble, contenir trois fois plus de spectateurs que le Colisée de Rome : en général, les théâtres de cette capitale du monde suflisaient à sa nombreuse population, tandis que ceux d'Éphèse attendaient toute la Grèce.
Deux grandes portes décoraient l'entrée du Stade : l'une d'elles est presque renvers
celle qui existe encore est en marbre; deux des ass
es ont été restaurées avec des fragmens rapportés d'un autre édifice : on y remarque plusieurs inscriptions grecques,
quelques bas-reliefs très-frustes placés sans ordre, et une inscription latine, ACCENSO RENSI ET ASIAE.
En suivant la voie qui se di
ige ensuite sur le penchant de la colline, j'arrivai jusqu'à un autre théâtre. Deux inscriptions étaient placées sur une arcade : je ne pus les
copier, parce qu'elles avaiént été laissées remplies de plâtre par des Anglais amis des
sciences et toujours soigneux des jouissances des autres. Ce théâtre, taillé aussi dans le roc, est d'une grandeur surprenante : dans quelque lieu de son enceinte que le spectateur fût placé, il avait devant lui Ia mer, le cirque, la naumachie, les montagnes du golfe, le port, et le temple de Diane.
Plus loin était un temple dont on voit les colonnes, les entablemens; il était d'ordre corinthien et de la plus grande richesse. Un des angles du fronton me parut être de la dimension de ces fragmens qui sont conservés dans le jardin Colonne à Rome.
Derrière ces grandes ruines s'élève un théâtre beaucoup plus petit que le premier; c'était peut-être FOdeum : il est circulaire; ses gradins, taillés dans la montagne, furent sans doute revêtus de marbre. Enfin des thermes immenses sont appuyés contre les restes d'un aqueduc, entre deux montagnes couvertes de débris plus ou moins importans. Cette recherche intéressante me conduisit jusqu'aux murailles de la ville : elles en laissent juger d'une manière assez positive le prodigieux circuit.
Je parvins, avec assez de difficulté, par une journée brülante, jusqu'à la vaste enceinte du temple de Diane. L'ensemble parait être de la grandeur du Louvre et des
Tuileries , en y comprenant le jardin. La masse des constructions, sur laquelle était élevé l'édifice principal, subsiste encore : mais on ne retrouve plus de colonnes; une grande partie a été enlevée et portée à Constantinople. De fortes muraïlles en pierre et en brique indiquent une restauration faite à la partie postérieure du temple, du côté de lopisthodome. Des souterrains, construits en gros blocs de pierre blanche, offrent une infinité de corridors qui pourraient donner les plus justes dimensions de l'édifice, la place des colonnes et des murs de la cella.
A la vue de ces constructions gigantesques, il est aisé de concevoir les dépenses qu'elles coûtèrent à tous les peuples de la Grèce et de l'Asie. On rencontre, derrière le temple de Diane, un monument circulaire orné de colonnes, un autre de forme carrée, et au milieu un emplacement dont le pavé était de marbre. Un édifice assis sur des souterrains est entièrement tombé. Ces ruines composent un grand monticule entouré
de plusieurs autres, tous formés de débris portant la merveilleuse ÉOPAÈIE du goût exquis des Grecs, à l'époque brillante de leur puissance, de leurs succès dans tous les genres.
Quel sujet d'émotions plus profondes que celui de cette grande destruction! Quelle terrible et singulière leçon que cette promenade d'une lieue où lon marche sans cesse
sur des décombres, où des matériaux d'une admirable richesse couvrent des plaines,
des montagnes, des vallées, n'offrant d'asile qu'aux loups et à de nombreux sangliers !
La porte de la Persécution est un monument en marbre, construit des arrachemens et des restes d'édifices postérieurs; elle me rappela les monumens romains. Deux basreliefs étaient placés sans régularité au-dessus de la porte; les Anglais ont emporté depuis peu celui qui représente [a mort d'Hector : l'opération a été si maladroitement dirigée, que le char d'Achille et le corps d'Hector restaient encore à prendre. J’essayai d'enlever lautre bas-relief; mais, manquant de cordes et d'outils, nous fûmes forcés d'y renoncer.
Le dernier tremblement de terre a renversé cette porte, qui était encore si bien
conservée lorsque je la dessinai. On marche pendant un quart de lieue sur un terrain
couvert d'un épouvantable chaos de pierres et de marbres amoncelés, empilés: frises, frontons, architraves, métopes, statues, tout ce qui charmait autrefois les yeux par sa régularité et sa perfection, les effraie aujourd'hui par la confusion de ses débris.
Je suivis un aqueduc qui réunit dans les montagnes les eaux des sources les plus abondantes : il les amène encore; mais personne ne va s'y désaltérer. Cette rivière, portée sur des murs élevés, rencontre enfin une brèche chargée de vignes sauvages : elle tombe alors en cascade, et sa nappe limpide se brise sur le dôme des ruines et des bains turcs.
Les siècles les plus reculés et les âges de barbarie ont écrit leurs annales dans ce lieu des regrets, des hautes réflexions, où tout parle si noblement de la mort.
La citadelle, construite sur le mont Pion, dominait cette partie de la ville au bas de laquelle est la grande mosquée : c'est le plus précieux modèle de l'architecture moresque, préférable même à Alhambra sous le rapport du plan et de l'exécution. Elle est construite en entier de marbre d'une blancheur éblouissante. La porte, dont les ornemens sont d'un fini admirable, conduit dans une grande cour plantée de beaux arbres, au milieu de faquelle un bassin reçoit toujours des eaux fraiches et transparentes. La légèreté des arceaux, soutenus par des colonnes de quarante-cinq pieds de hauteur, le travail élégant des voûtes, tout, dans cet édifice , est ravissant et merveilleux.
Nous dinâmes près de trois ou quatre chaumières malsaines , qui composent l'Éphèse moderne. Les habitans sont pâles et malades. Un aga, aussi misérable que le peuple ïi de la fièvre. C’est une chose remarquable, que le séjour de toutes les villes ruinées soit infiniment dangereux : jen fréquens en Italie, dans la Morée, en Syrie. Par-tout, régner exclusivement sur les lieux qu'elle a conquis.
L'aspect général d'Éphèse me rappelait celui des marais Ponti
qu'il gouverne, se mourait au
ai vu des exemples la mort semble jalouse. de
A lheure où le
soleil descendait dans la mer , l'harmonie des lignes, la vapeur chaude des lointains , le voile de cette heure mystérieuse, formaient un ensemble touchant et mélancolique, supérieur aux plus beaux paysages de Claude Lorrain. Peut-être un jour, me disais-je, un homme des Florides viendra-t-il visiter ainsi les ruines de ma patrie, et, comme dans Éphèse, quelques noms seuls demeureront debout au milieu de la poussière des marbres et de la cendre du cèdre et de lairain. Je me rappellerai long-temps limpression triste et douce de cette soirée : les échos, cachés dans des conduits profonds, répétaient alors les moindres bruits ; le frémissement du vent dans les bruyères res-
semblait à des clameurs souterraines ; l'imagination croyait entendre les derniers sons
de l'hymne des prêtres de Diane, ou les chants des premiers chrétiens autour de lapôtre d'Ephèse.
Une pluie constante attrista notre retour. Les stations marquées pour le repos n'étaient que de misérables habitations d’où les insectes nous chassaient. Galopant jour et nuit, la caravane atteignit enfin Smyrne, harassée de fatigue.
J'aurais consacré bien plus de temps à l'étude de cette portion célèbre de l'Asie, si
je n'avais été contraint de saisir l'occasion que m'offrait le brick /e Lézard pour me
rendre en Syrie : j'aurais remonté le cours du Méandre et visité Magnésie , Sardes et Samos. La saison m'obligea de m'embarquer le 29 octobre pour la Palestine : je quittai à regret M. Huyot; nous arrêtâmes qu'il viendrait me rejoindre, au mois de mars, à Alexandrie. C'était l'époque où nous pensions qu'il devait être parfaitement rétabli; et si son état lui avait permis de remplir cet engagement, notre voyage aurait eu des résultats bien plus satisfaisans.
Après avoir appareillé, à quatre heures du matin, par une petite brise de nord-est, le brick courut des bordées toute Ia journée : ce fut avec assez de peine qu’on doubla le cap de Carabournou. Nous passâmes , le 31, à sept heures du matin, vis-à-vis de l'ile de Scio : la ville me parut considérable ; elle est environnée de maisons de campagne; de jolis villages sont cachés dans des vallées fort bien cultivées, appuyées contre des rochers qui rappellent, pour la couleur et pour la forme, les montagnes des environs de Toulon. Scio est remarquable par faménité des mœurs de ses habitans, Hs doivent à la culture du lentisque des priviléges dont ils sont fort juoux : celui de porter le turban blanc, comme les Osmanlis, n'est pas le moindre à leurs yeux. Je dessinai les îles de Spalmadori, et, vis-à-vis de Scio, la ville de Tchesmé dans l'Asie mineure. Ce rivage, qui avait vu le désastre des galères d'Antiochus, cent quatre-vingt-onze ans avant J. C., fut témoin, en 1770, de l'entière destruction de la flotte turque par les
Russes : son incendie éclaira le massacre d'une grande partie de l'équipage et la fuite de
tout le res Une brise fraiche de nord-ouest me montrait rapidement Nacri, Lipso, Lero, Colminé,
. La marine turque n'a jamais pu se relever depuis cette terrible catastrophe.
Stancho, Nicero, Biscopi, Carchi, et enfin Rhodes. Du 1. au 2 novembre, la mer
devint houleuse, les éclairs furent très-fréquens, et, le vent augmentant toujours, nous
perdimes de vue la côte de Caramanie. Depuis le 3 de novembre jusqu'au 7 au matin,
où l'on signala les montagnes de la Syrie, notre traversée devint toujours plus pénible.
Les soirées d'hiver sont bien longues à bord; et ces nuits orageuses inspirent une invincible tristesse. Je me demandais vainement pourquoi javais quitté ma patrie , mes amis, mon repos, lorsque les vagues couvraient le pont du vaisseau, quand la lune était cachée dans des nuages noirs, sillonnés par la foudre, et que l'équipage, fatigué, découragé, n'entendait plus la voix du capitaine. Les meilleures raisons paraissent alors frivoles ou absurdes. Des souffrances continuelles, des dangers qui semblent inutiles, ne sont cependant pas entièrement perdus : de grandes et profondes impressions retrempent lame et lélèvent à la hauteur des plus nobles méditations. C’est peut-être sur le tillac d'un vaisseau battu par la tempête, que le monde est le mieux jugé, que ses grandeurs et ses misères sont appréciées à leur plus juste valeur. Quelle destinée que celle du navigateur! Il part plem de vie et d'espérance : envahi tout-àcoup par les horreurs du naufrage, il doit encore lutter contre sa destinée, interroger le péril, calculer la durée de sa propre agonie, assister enfin tout entier à son inévitable destruction.
Le matin du 6 novembre, un matelot cria terre. On seflorçait d'entrevoir, au milieu des-brouillards, une montagne dont chacun désignait la forme d'une manière différente. Le mont Carmel fut pourtant reconnu : une grève inégale lui servait de base; c'était la baie de Caïfa.
Le brick mouilla vis-à-vis de la petite bourgade de Caïfa, au pied du mont Carmel (1). Une embarcation nous conduisit à Saint-Jean-d'Acre, en traversant la baie. La mer était encore agitée, la lame diflicile à couper, et nous arrivämes avec peine au petit port de Saint-Jean-d'Acre.
Les murs élevés
du môle sont tombés d'une manière inégale; quelques pans couverts
de créneaux demeurent encore debout. Nous entrâmes par une brèche pour éviter
les brisans qui couvraient d'écume cette jetée, ouvrage des Croisés. Saint-Jean-d'Acre, l'ancienne Ptolemais, est entourée de hautes murailles, de fossés
profonds; de nouvelles fortifications forment à présent une double enceinte, terrassée,
flanquée de bastions. Elle se défend ainsi par les vieux remparts des chrétiens et les travaux récens des ingénieurs européens; sa forme est celle d'un demi-cercle appuyé sur la mer. Les vagues se brisent contre les tours qui garnissent le rivage.
On trouve par-tout, dans cette ville, un mélange de ruines gothiques et de constructions modernes : ici une église entièrement détruite; là des cloitres, un palais, un hôpital, également abandonnés; plus loin une mosquée nouvelle, riche et élégante ; des minarets dont la base sort du milieu des décombres; enfin le sérail, que des jardins en terrasse séparent des remparts. Des sycomores, des orangers, les plus beaux palmiers, balancent gracieusement leurs cimes au-dessus de cet assemblage bizarre; et cette vue
; tempère seule la tristesse et le dégoût qu'inspire le séjour de Saint-Jean-d'Acre.
(1) Le nom de Syrie, don
é par les Gre
au pays où je déb
rquais, Les Arabes la nomment Barr eLChäm, où pays de la gauche : € yrie ; sous lequel est connu un empire qu'ils 6
tte côte, eurent fait de la Syrie une province de leur
rranée pour base de c putée capitale de la Syrie, est appelée par eux e/Chäm. A : Ainsi done la Mecque sert de centre entre l'Yémen, ou pays de la droite, >, à cette époque, ne comprenait ni It Phénicie ni la Palestine. ct Barr elChäm , terre de la gauche :
Les rues sont étroites et fangeuses; les maisons, construites en pierre de taille, basses,
écrasées, avec des toits plats et de petites portes, ressemblent à des prisons. De lourdes
arcades établissent des communications entre les terrasses des différentes habitations.
Les consuls européens sont logés dans des kans (1), grands baâtimens carrés qui renferment une cour, et deviennent des forteresses dans les circonstances difliciles. On monte dans l'intérieur par des escaliers rapides, étroits, où un homme seul peut à
eine passer : trois étages de grands corridors, ouverts en arcades, donnent sur la 5 8 , ;
cour, au milieu de laquelle est une fontaine. C'est là que je reçus l'hospitalité chez M. Pillavoine, consul de France en Syrie : toute son obligeance parvint avec difficulté à faire de son logement un lieu habitable.
Huit où dix mille Turcs, Arabes, Juifs et Chrétiens, promènent dans les rues de
zars infe
Saint-Jean-d'Acre, dans ses ba ts, une tristesse sombre et farouche. Tous les sens sont désagréablement affectés par les difformités les plus hideuses : des êtres qui semblent sortir du sépulcre, se traînent à demi nus, enveloppés dans de grandes cou-
vertures d'un blanc sale, bariolées de noir; leur tête est affublée de haïllons qui leur
servent de turban; et lon rencontre, à chaque pas, à côté des victimes de lophtalmie,
les victimes de la férocité de Gezzar Pacha (2), des aveugles ou des malheureux sans
nez et sans oreilles. Cette masse d'hommes, inerte, misérable et dégoûtante, demeure sans cesse couchée au soleil, sous les murs des jardins du sérail. Soliman Pacha, qui habite ce palais, sort rarement en public : ce successeur de Gezzar, sourd aux cris d'une population infortunée, passe sa vie sous des bosquets de myrtes et de bananiers , rafraichis par des ruisseaux profonds et limpides,
I abandonne entièrement la conduite des affaires à un Juif, Haïm Farhi. Celui-ci, intendant de Gezzar Pacha, n'avait conservé la confiance de son maître qu’en subissant son caprice bizarre. Le tyran doubla ses gages et le combla de bienfaits le jour même où il lui fit couper le nez d'une manière si cruelle, que ce sarraf (3) en est demeuré horriblement défiguré. Haïm est un homme souple, adroit; ses trésors sont incalculables. Le pacha actuel de Saint-Jean-d'Acre ne dut qu'aux intrigues du Juif favantage d'être choisi pour successeur de Gezzar, mort dans son lit, entouré de soins et de respects. Soliman et Haïm Farhi font le commerce exclusivement et despotiquement : ils sont les seuls propriétaires des terrains immenses qui environnent $Saint-Jean-d'Acre et Nazareth. Les concussions, les avanies, la tyrannie de détail de cet odieux gouvernement, n'inspirent que le plus profond mépris pour ceux qui peuvent Tendurer.
Haïm Farhi est le chef des Hébreux de la Syrie. Il possède un palais somptueux à Damas, et me reçut dans une maison assez médiocre, au milieu de sa famille et d'un grand nombre d'esclaves. Je fus admis le lendemain à faudience du pacha. Soliman est âgé de soixante ans; né en Géorgie, sa belle figure lui valut des succès auprès de Gezzar, dont il fut esclave. Cet homme dépravé nomma Soliman pacha de Seyde; mais Fingrat favori conspira contre son patron, fut découvert, exilé et long-temps errant chez les Bédouins. Indigne de cette vie indépendante , il finit par se jeter aux pieds
(1) Connus aussi sous le nom d'okels (2) El-Gessar, le Boucher. secrétaire intime.
de son maître : Gezzar tint pendant quelques minutes son cimeterre sur le cou du proscrit; il lui pardonna cependant, et lui rendit même son pachalik.
Je trouvai Soliman accroupi dans l'angle d'un sofa broché d'or; ses officiers, ses mamlouks, assistaient à cette réception : tous, silencieux, attentifs, les mains croisées devant eux, osaïent à peine sourire des plaisanteries d'un bouffon qui jouit d'une grande faveur à la cour de Soliman. Le pacha me fit asseoir à côté de lui; il fumait en regardant avec attention mes armes et toutes les parties de mon uniforme, et en m'accordant avec politesse ce que je lui demandais par l'entremise du drogman. On apporta le café dans des tasses d'or garnies de diamans. La pipe et le poignard de Soliman en étaient couverts. Il me questionna peu; il insista seulement sur la visite qu'il voulait que je fisse des nouvelles fortifications de Saint-Jean-d'Acre, ainsi que de ses chevaux arabes, dont il est très-occupé. Je dus à ses soins et à la terreur qu'il inspire, la tranquillité la plus profonde et la facilité de dessiner les lieux les plus remarquables. Jamais la plus petite insulte, a moindre menace, ne suivirent le mouvement de curi
sité que nous inspirions en parcourant les bezestans. M’arrétant par-tout pour prendre des vues, je dessinai, entre autres, celle de Saint-Jean-d'Acre, du lieu même où cette ville fut canonnée sans succès par les troupes franc
es sous les ordres du général Bonaparte.
Gezzar Pacha, aidé par les Anglais, soutint le feu le plus vif et repoussa les assauts les plus meurtriers : soixante mille Drus
n'attendaient que la prise de Saint-Jeand'Acre pour se réunir aux troupes françaises; et peut-être c'en était fait de l'Empire turc.
Les consuls étrangers sentent le besoin de s'appuyer, de s'entendre, contre un pareil ivent-ils dans la meilleure intelligence. M. Catafago, riche négociant grec, consul de Russie, me reçut dans une salle meublée à la turque : sa femme, ses filles, portent ce costume. Elles étaient assises sur un divan très-bas et très-large,
gouvernement : aussi
et leurs têtes étaient enveloppées de bandeaux garnis de sequins; elles portaient des robes de velours brodées d'or, et leurs cheveux, tressés et parfumés, pendaïent sur leurs épaules. Deux d'entre elles me semblèrent charmantes, mais d'une immobilité si indolente et si fixe, qu'on aurait pu douter au premier moment que ce fussent des créatures animées.
M. Malagamba, consul d'Angleterre, est logé dans le même kan que M. Pillavoine et les Pères de la Mission : ils ont une petite église dans ce vaste édifice, qui s'écroule de toutes parts.
Les officiers de la milice dalmate et bosniaque m'invitaient sans cesse à venir prendre
le café dans leur quartier, lorsque je dessinais sur les remparts : quelques-uns m'accompagnaient dans la campagne, m'offraient leurs chevaux, et parlaient avec admiration
des efforts de l'armée française dans l'Orient. Le premier eunuque noir du pacha,
jeune Éthiopien d'une adresse admirable pour tous les exercices militaires, me donna le spectacle du djeryd, dans la vaste plaine qui entoure les r Français. Ses chevaux arabes, de fa race de Guelfé, étaient choisis dans les haras de Soliman, dont il était le confident et le favori intime.
Son admiration, son étonnement, en v
estes de la redoute des
oyant un dessin, ne peuvent se comparer à
rien. II me fit demander si les secrets de mon art n'allaient pas jusqu'à deviner ce qui sait la forme extérieure : jeus
se passait dans l'intérieur des édifices dont il reconnais je ne pense pas l'avoir complétement con raincu de
assez de peine à le rassurer; mais mon innocence.
Je quittai Saint-Jean-d'Acre le 12 novembre, avec une caravane assez nombreuse, à laquelle se joignirent quelques officiers du brick le Lézard. C’est à cette époque que M. l'abbé de Janson se sépara de nous pour aller visiter le mont Liban et les établisé Caïfa et passé sous le
ux de Seyde et de Damas. Après avoir trave se, et des collines incultes qui
semens religie
mont Carmel, on trouve une plage blanche, sablonner
bordent par-tout le rivage de la mer, dont elles sont éloignées d'environ une lieue. Les ruines d'une ville importante, de la dernière forteresse des Croisés, s'élèvent au-dessus des bouquets de lentisques et de caroubiers. Athlit montre ses tours, abandonnées depuis long-temps; son port, où les sables s'amoncellent; ses remparts, jadis le noble refuge des chrétiens de la Palestine; ses jardins, qui sont devenus des marais infects et impraticables.
Surpris par la nuit près de la plus malheureuse bourgade de Ja Syrie, le kan de Tantoura étant occupé par une caravane arrivée avant la nôtre, nous fûmes contraints de nous placer sous de petites cabanes, séjour habituel des crapauds et des insectes les plus importuns et les plus acharnés. Forcés de quitter cette triste demeure, nous allumämes un grand feu, et nos Arabes dansèrent et chantèrent tout le reste de la nuit : cette fête n'a pas pu embellir le souvenir que je conserve de Tantoura.
Parti bien avant le jour, je voulais visiter Césarée. Cette ville, dans une position semblable à celle d'Athlit, est entièrement déserte, et la conservation de ses remparts, de son port, de ses monumens, inspire une surprise indéfinissable. On y trouve des rues, des places; et en rétablissant les portes de ses hautes et terribles murailles, il serait facile d'habiter et de défendre encore Césarée. Un événement désastreux semble
avoir fait périr ou mis en fuite ses nombreux habitans depuis peu d'années, depuis peu
de mois. Les murs de Féglise sont empreints de la fumée de l'encens des chrétiens; on retrouve même jusqu'à la chaire illustrée par des évêques savans et courageux. Les tombes sont ouvertes, et des ossemens attestent seuls le séjour passé de homme au milieu de cette solitude effrayante. Le silence qui règne à Césarée, n'est troublé que par le bruit régulier et monotone de la mer : les vagues s'indignent de rencontrer des obstacles inutiles, d'obéir à ceux qui ne sont plus; elles brisent avec furie, elles couvrent d'écume la jetée et les quais du port. Leurs efforts redoublés ont ébranlé des masses énormes de granit; la tour du phare s'est entr'ouverte ; fescalier, les distributions du château restent à découvert, et l'oiseau de proie en fait sa demeure.
Césarée, que les Arabes nomment Qaysäryeh, renferme encore des colonnes superbes et en grand nombre, dont quelques-unes sont parfaitement entières ; plusieurs , ruction du môle : cet édifice s’'avançait
dans le moyen âge, furent employées à la cons
très-oin dans la mer; les matériaux les plus riches servirent à former sa base. On voit,
parmi ces débris, des blocs de granit rose de huit pieds de proportion, qui portent des
inscriptions latines; mais elles sont trop frustes pour pouvoir être déchiffrées. La mer devenait toujours plus orageuse , l'écume réduite en pluie nous atteignait par-tout, et, malgré ma curiosité, je fus contraint de quitter le port de la noble et triste Césarée. Nous suivimes encore, pendant l'espace de deux lieues, la plage la plus äpre et la plus désolée : on s'éloigne ensuite de la mer pour traverser les plaines incultes qui précèdent Humcalad. Dégoûtée par la petitesse et la saleté du kan, la caravane bivaqua sous un sycomore auprès d'un puits abondant : de jeunes femmes, assez belles, y apportaient d'un pas majestueux la cruche de Rachel. Le cheykh el-beled (1), vieillard vénérable, nous offrit le chevreau, des pastèques , du bois. La cuisine fut faite à la hâte; nous avions à-la-fois le plus grand besoin de repos et une faim pressante. Après ce repas frugal et un sommeil réparateur, on reprit la route de Jafa, où
nous arrivâmes le 15 novembre. En suivant le rivage de la mer, on enfonce dans
un sable dont la blancheur fatigue la vue; et ce n'est qu'assez près de la ville que l'on
trouve tout-à-coup d'énormes figuiers, des fontaines, des orangers et des tombeaux. Jafa, l'ancienne Joppé, que les Arabes nomment Vafi, vient d'être agrandie, embellie,
fortifiée par les soin
de Mehemet Aga, son gouverneur, dont j'aurai occasion de parler dans la suite : il était absent, et venait de se rendre à Nabolos, l'ancienne Sichem, pour apaiser une sédition.
Le port de Jafa est petit, et dangereux pendant neuf mois de l'année. J'allai descendre au couvent des Pères de Ia Terre-Sainte. Ces religieux nous reçurent d'abord avec une sorte de froideur, qui fit place ensuite à la plus prévenante bonté. Leur hospice est trèspauvre; les aumônes deviennent rares, les pélerinages sont dificiles, et le sort des chrétiens de Ia Syrie est plus déplorable que jamais. Ils viennent timidement entendre la messe dans une petite chapelle voûtée, souterraine, mystérieuse, qui rappelle le culte des premiers chrétiens dans les catacombes. Persécut
sans cesse, ces malheureux oublient au pied de l'autel leurs sacrifices et leur profonde misère.
L'hôpital de Jafa, célèbre de tant de manières, célèbre aussi par le me
nifique tableau qu'il à inspiré, est situé à peu de distance du couvent. J'essaierai de dire quelques mots sur Jafa, à mon retour de Jérusalem. Nous partimes pour Rama à trois midi. J'y ar
heures après
ivai de nuit, suivi d'un interprète : j'avais un cheval trèsforçait à précéder mes compagnons de voyage. Nous étions adressés couvent de Rama : c'était un Espagnol, naturellement brusque
haute et la voix tonnante. Ce bon moine ne me
ardent, qui me au supérieur du ; dont Îa stature était parut pas résigné au martyre, dont ces religieux sont toujours menacés. Le couvent de Rama,
vaste, voüté, a l'aspect d'une forter
sse : on m'y donna la chambre la plus propre, sur une terr
asse environnée de palmiers.
Pour se rendre à Jérusalem, il faut traverser, pendant deux ou trois milles, des
plaines assez bien cultivées, celles de l'ancienne Arimathie et de Lydda. Le soleil levant
éclairait notre route : Jj'arrivai aux collines de Latroun. « Voilà, me dit le drogman ,
la » patrie du mauvais larron ; ceux qui regardent long-temps au fond de ce puits,
là-bas,
(1) Commandant du village : il est ordinairement choisi parmi les vieillards.
»ajouta-til, finissent par voir la figure de cet homme de sang. » On pénètre ensuite dans des vallées profondes : la végétation devient faible, rare ; elle cesse enfin tout-àfait : les pieds ne foulent plus, jusqu'à Jérusalem, qu'un sol inégal, rougeätre et ingrat;
l'œil ne découvre au loin que des éboulemens immenses, les lits de torrens desséchés,
et des chemins tortueux, couverts de pierres aiguës. Des citernes détruites , au fond desquelles séjourne une eau verdâtre; des montagnes nues, escarpées : voilà Jérémie, voilà la vallée de Térébinthe, voilà ce qui prépare Fame à l'impression forte et terrible
de l'apparition de Jérusalem.
Le soleil allait se coucher, quand, du haut d’une montagne, où je suivais un chemin pierreux, que deux murailles séparaient d'avec des champs tout couverts aussi de cailloux,
j'aperçus enfin de longs remparts, des tours, de vastes édifices, environnés d'une terre
aride et de pointes de rocher noircies et comme brülées par la foudre : c'était Jérusalem. On voyait çà et à quelques chapelles ruinées, le mont Sion, et plus loin la chaine décharnée des montagnes de l'Arabie déserte. Émus, pénétrés d'une terreur involontaire, nous saluâmes la ville sainte, dont la première vue fait autant d'effet sur les sens que l'existence et la dispersion du peuple juif peuvent en produire sur l'esprit.
La porte de Bethléem ou d'Éphraïm , par laquelle notre caravane fit son entrée,
est peu éloignée du couvent des Pères de la Terre-Sainte , qui nous reçurent avec la charité Ta plus soigneuse. Ils habitent une maison immense, dont la porte, basse, écrasée, garnie de fer, est toujours ouverte aux pélerins, à tout ce qui souffre, et toujours insultée par les Musulmans. Ensuite, après avoir passé sous des voûtes, on entre dans une cour intérieure, où des escaliers sombres et détournés conduisent à plusieurs cloitres et à l'église. C’est là que de courageux solitaires combattent chaque jour contre les persécutions des Turcs, la haine des Grecs et les souvenirs de la patrie. J'entendais tous ces hommes, venus de pays si différens, confondre leurs voix avec celle de Fhabitant d'Israël. Un religieux qui avait autrefois exercé avec habileté les arts de l'Europe, jouait de lorgue; et lencens fumait dans ce lieu, où retentissent encore les paroles du Dieu d'Horeb et de Sinaï.
Je n’essaicrai point de peindre Jérusalem apr
s le grand écrivain dont la plume brillante et animée en a fait un si admirable tableau. Il est difficile de voir la Palestine sous un autre aspect que M. de Châteaubriand, et impossible d'en parler après lui : il a tout moissonné sur la terre de Chanaan. Malgré la malédiction dont cette terre est frappée, sa récolte a été abondante; elle à épuisé les champs de Zabulon, de Mageddo, et les plaines de Pharan : il serait inutile et maladroit de chercher à glaner sur ses traces.
Je plains le voyageur, sil n'est guidé parmi ces nobles ruines que par le doute et l'ironie ; j'envie, au contraire, le bonheur de Fhomme qui voit cette terre simgulière avec une foi vive et confiante. Mais, quelles que soient les opinions religieuses, le seul engourdissement de lesprit pourrait s'opposer à la sensation de surprise et de respect qu'inspire Jérusalem.
Tout est silencieux autour de cette ville, tout est muet : le dernier cri de THomme-
Dieu semble avoir été le dernier bruit répété par les échos de Siloé et de Gehennon. Des sommets d'Abarim, de Phasga, d'Achor, la nature désolée se présente à vous comme un témoin encore frappé d'épouvante de la scène qui vient de se passer. On se figure les guerres meurtrières des Croisés comme ces combats qui se passent dans les nuages, et dont la vue annonce de grands désastres aux enfans de la terre.
Le jour même de mon arrivée, je vis toute la population juive de Jérusalem réunie dans la vallée de Josaphat : le motsallam (1) avait vendu aux Hébreux la permission
d'y célébrer la fête des Tombeaux. A voir ces captifs en silence sur les pierres
sépulcrales de leurs pères, on eüt dit que la trompette redoutable s'était fait entendre,
que les générations se press
ent sur les bords du Cédron, et que du sein de la nuée étaient déjà sorties des paroles de joie et de douleur.
Le quartier des Juifs est la première chose que je voulus visiter. Huit ou neuf mille fils des maîtres de Jérusalem habitent encore cette capitale du passé. A peine peut-on appeler du nom de rue un espace étroit, montueux, couvert de boue, qui divise les maisons à demi renversées du quartier des Hébreux. Des êtres hâves, malsains, d'une physionomie fortement prononcée, s'y disputent avec acharnement pour quelques médins (2). Descendu, par un escalier ruiné, dans des caves dont les voûtes étaient éboulées où soutenues par des piliers qui furent jadis sculptés et dorés, J'appris avec surprise que c'était la grande synagogue : des enfans couverts de haillons y apprenaient d'un vieillard aveugle l'histoire de cette ville, où leurs pères adoraient le Dieu d'Israël et de Juda sous des portiques de marbre, sous des voûtes appuyées sur Îles cèdres du Liban. Hs redisaient les miracles de celui qu'ils attendront auss
i, de celui qui guida jadis leurs ancêtres dans les déserts de Madian, et qui les ramena tant de fois en triomphe dans cette terre de Chanaan, où devaient couler des sources de lait et de miel. Sciens dolorem ejus, descendi ut liberem eum de manibus Æjgypliorum , et educam de terra illa in terram bonam et Spatiosam , in terram que fluit lacte et melle. (Exod. 11, 8.)
Tels sont les restes de ce peuple, dont la captivité laissa par-tout de si grands souvenirs, qui éleva de ses mains et baigna de ses sueurs les monumens les plus fastueux de Memphis et de Rome.
Je me rendis le même jour chez Abdil-Kerym, aga motsallam, gouverneur de Jérusalem (3); cette ville dépend du pachalik de Damas, dont elle est éloignée de quatre jours de marche. Le motsallam est un Tur
: de Constantinople, qui jouissait de quelque faveur à la cour de Sélim : à la mort de ce dernier, la fortune d'Abdil-Kerym lui
valut une disgrâce complète ; relégué depuis à Jérusalem, il tire parti de ce gouver-
nement avec des formes douces et polies. On prit du café, nous fumämes la pipe:
Abdil-Kerym approcha respectueusement de son front le firman du Grand-Seigneur :
je lui présentai ensuite les personnes qui m'accompagnaient, et les lettres qui lui étaient
adressées. Le drogman du couvent du Saint-Sépulcre nous ser stai
vait d'interprète. J'i
(1) Gouverneur
(8) Cette ville est située, selon les tables francaises, pur le 31° 46! 34 de (2) Petite monnaie turque
latitude et le 33° de longitude est
sur a permission de prendre des vues de [a ville et des dehors; laga s’en fit expliquer longuement Fobjet, les moyens, et finit par m'accorder cette grâce. Il s'empressa de m'offrir une escorte pour le voyage de là mer Morte, que je voulais entreprendre après celui de Bethléem.
Abdil-Kerym avait un bel enfant que je caressai beaucoup, des janissaires à qui je
fis des présens, des esclaves que je payai, et nous nous quittâmes fort satisfaits lun de l'autre.
Nous traversimes [a vallée de Rephaïm pour arriver à Bethléem (en arabe, Beyt el-lahm ). EMe fut ainsi nommée, ditson, par Abraham, et ce nom signifie Maison
du pain (4) : on Fappela at
i Ephrata | Fructueuse |, pour la distinguer d'une autre Bethléem située dans la tribu de Zabulon. David y garda les troupeaux. Abesan, Booz et Ruth étaient Bethléémites. Les premiers chrétiens se hâtèrent de construire une petite chapelle qui renfermait l'étable dans laquelle est né Jésus-Christ : l'empereur Adrien y substitua l'autel d'Adonis, qui fut renversé par l'ordre de S.* Hélène, et sur les débris duquel elle fit construire une église spacieuse, dont la forme et l'architecture rappellent celles de Saint-Paul hors des murs, à Rome. Quarante-huit colonnes de marbre rouge d'Égypte soutiennent une charpente que fon assure être de bois de cèdre : les mosaïques, les peintures dont les murailles sont ornées, portent tout le caractère de la barbarie du moyen âge; mais le goût en est moins mauvais encore que celui des chapiteaux et des
bases des colonnes. Les Arméniens sont en possession de ce temple.
Les religieux me conduisirent en procession dans l'église souterraine ; ils me montrèrent le lieu où s'arrétèrent les mages, et celui où Jésus-Christ reçut le jour : toutes ces chapelles sont incrustées de marbre, de jaspe, de lames de bronze doré; elles sont éclairées par une innombrable quantité de lampes d'or et d'argent.
Le couvent est vaste, enfermé par de hautes murailles; il a tout l'aspect d'un château
fort : la porte principale est très-basse, très-étroite, pour éviter que les Arabes puissent pénétrer dans le couvent à cheval et en grand nombre. J'y trouvai, à mon arrivée, un tumulte efroyable : Bethléem venait d'être frappée d'une contribution de dix mille piastres à répartir sur la population, qui est entièrement chrétienne. On n'entendait que des menaces et des cris : les bons religieux, habitués à ces orages, ne nous en faisaient pas moins les honneurs de leur modeste réfectoire avec toute la prévenance de cet esprit charitable et hospitalier que j'ai trouvé dans les autres monastères de la Palestine.
Les habitans de Bethléem cultivaient une partie de ces coteaux de Rama qui entendirent les regrets touchans de Rachel : cette ressource leur a été enlevée; ils sont réduits à faire des chapelets, des croix de bois incrustées de nacre, et des imitations de la
crèche : tout cela se bénit au Saint-Sépulcre, se vend aux pélerins, et se paie aux Turc
Les filles de Bethléem ont généralement de la grâce et de la régularité dans les traits;
un voile enveloppe leur visage sans le cacher; leurs bras sont nus et souvent de la plus
belle forme : elles furent tr
gracieuses pour nous. Je visitai plusieurs familles, et ces bonnes gens m'accompagnèrent en formant pour moi des souhaits pleins de bienveillance.
(1) H signifie aussi Maison de chair.
Les maisons de Bethléem, basses et carrées comme celles de Jérusalem, sont couvertes d'une terrasse où d'un petit dôme : presque tous les escaliers sont extérieurs. En sortant de la ville, la vue s'étend à droite sur fes montagnes d'Hébron, où lon montre encore le tombeau d'Abraham, et sur la vallée de Mambré, où reposent les cendres de Caleb. Plus loin, se voient les monts d'Engaddi, les collines d'Odollam, le rocher aigu qui protége la caverne où David se cacha pour se soustraire à la fureur de Saül, Massade, les vestiges du fort d'Hérode, Béthulie et les sommets de Sennacherib. J'étais à peine de retour à Jérusalem, que je m'occupai des préparatifs de mon voyage à la mer Morte : a crainte que la tranquillité précaire de ce pays ne fût troublée, me fit avancer mon départ pour Jéricho. Abdil-Kerym me donna pour escorte quatre cavaliers des plus braves et des plus déterminés de sa garde, un drogman chrétien qui parlait un assez mauvais italien, un chef des Arabes nommé Mekemet : jemmenai aussi un mamlouk, nommé Hésey-Soliman , qui m'avait été donné par le pacha d'Acre. Soliman était le plus doux, le plus charitable des hommes : j'aurais été complétement satisfait de lui, sil n'avait parfois déployé un zèle trop vif contre ce
qui me regardaient dessiner. Mon domestique me suivit, l'aga m'envoya d'excellens chevaux, et nous étions tous chargés d'armes.
Notre caravane sortit de grand matin de Jérusalem par la porte de Setty-Maryam , traversa le torrent de Cédron et se dirigea sur Jéricho en prenant le chemin de Béthanie. I m'eut été difficile d'assigner, d'après la température de l'air et l'aspect des champs, l'époque précise de ce voyage : dans toute la Judée, quelques pluies seulement indiquent l'hiver, l'automne n'apporte point de fruits, le printemps ne fait pas éclore une fleur, et cependant les ardeurs de l'été consument Haceldama et tarissent a source de Siloé; on croirait qu'il n'y à plus de saisons pour cette contrée malheureuse.
C'est à Béthanie que se voit la grotte où Lazare fut enseveli. Dans sa résurrection peinte par Rembrandt, ce grand artiste a tout-à-fait deviné le lieu de la scène : n'auraitil pas consulté le portefeuille de quelque voyageur ?
Engagé dans une vallée étroite, on suit le lit d’un torrent, dont les sinuosités conduisent jusqu'au mont d'Adomim : c'est une colline argileuse et rougeâtre, inculte comme tout ce qu'on vient de parcourir; les restes d'un cloître ou dun k sommet. Adomim si
an couronnent le nifie du sang en hébreu. Après une halte d'une demi entrâmes dans des ravins presque impraticables, qui semblent être les effets
d'un désordre récent de la nature. Des montagnes blanches paraissent sillonnées par le feu, empreintes
de la couleur du soufre, et ne peuvent être comparées qu'à la solfatara de Naples. Descendus dans des abimes, nous fûmes obligés d découvrir la plaine de Jéricho (1), où
-heure, nous
e gravir des roches aiguës, afin de lon arrive peu après : les Arabes la nomment Ryhah. Ce n'est plus qu'un assemblage de cabanes de terre et de roseaux d'une espèce de fougère desséchée : ses murs si célèbres sont remplacés par des fagots de ronces et de chardons, qui défendent à peine les
; recouvertes
troupeaux contre les attaques fré-
quentes des bêtes féroces. L'aga, pour lequel j'avais une lettre du gouverneur de Jérusalem,
(1) Jéricho en hébreu signifie Zune
habite une tour carrée, ruinée à tel point, que jeus beaucoup de peine à monter jusqu'au logement de cet officier. Il était malade, et, jugeant sans doute de mon crédit par les ordres qu'il recevait, il me pria d'intercéder auprès du motsallam pour le faire
employer à Jérusalem. Ce chef de spahis m'assigna le lieu le moins incommode pour
y pass ais pu supporter l'odeur et la saleté de Fhabitation où notre
caravane était déjà réunie. Mes gens se placèrent autour d'un grand feu allumé en plein
er la nuit : je n'a
air, et dévorèrent un chevreau égorgé devant nous, dont une partie fut brülée sur les charbons. Enveloppé dans mon manteau et couché sur la terre, je m'endormis malgré ce mauvais souper et les cris de mes hôtes. Les notables de Jéricho étaient venus causer avec les Turcs de mon escorte; la conversation fut longue et bruyante. Nous étions debout avant le jour : le soleil se leva derrière les montagnes de l'Arabie déserte; leur
forme se perdit dans une vapeur argentée, changeante , nuancée des teintes les plus
riches et des plus admirables couleurs : combien je regrettai de ne pouvoir pas peindre
cet effet fugitif et merveilleux!
richo est assise dans une plaine. La mer Morte parait sur Ia droite, cachée en
partie par le promontoire de Segor. Le Jourdain se montre de loin sur la gauche,
entre des monticules couverts de buissons épineux. Derrière moi étaient les montagnes
que je venais de quitter, et dont le désordre et la solitude m'avaient frappé d'une
manière si vive.
Les femmes de Jéricho sont vêtues d'une chemise bleue, attachée par une ceinture; leur tête est couverte d'un voile : elles ont les jambes et les pieds nus, ainsi que les bras, qui sont ornés de bracelets d'argent, d'étain ou de verre. Elles sont presque toutes grandes, élancées; mais leurs formes sont ordinairement appauvries, et lon remarque chez les plus jeunes une lutte continuelle de la beauté contre la misère.
L'aga de Jéricho joignit quelques hommes à notre escorte. Nous traversimes une plaine sablonneuse, où se trouvaient seulement de loin en loin quelques petits arbustes épineux et quelques plantes du parfum le plus suave. Plusieurs auteurs pensent que la couronne d'épines de Jésus-Christ fut formée d'une branche de rhamnus , arbuste que les Arabes nomment alausegi, et qu'on trouve en grande quantité près du Jourdain: plusieurs volumes ont été écrits pour attaquer ou défendre cette supposition. Ce pays est souvent couvert de sauterelles (1) : les Arabes les font cuire avec soin et les trouvent d'un goût très-délicat; je fus peu tenté d'en faire l'épreuve. Hélas! que sont devenus les jardins qui couvraient ce ri rage? Jéricho n'a plus de fleurs, plus de moissons. Sicut plantatio rosæ in Jericho. Achor redemande ses sources vivifiantes ; Asason-thamar pleure ses forêts de palmiers : une main puissante arracha ses vignes fécondes. Botrus Cypri dilectus meus mihi, in vineis Engaddi.
Nous marchions avec ordre, quelques hommes formant l'avant-garde. L'aga avait été prévenu qu'un corps d'Arabes Bédouins (2) s'était montré la veille, et qu'ils avaient dû coucher sur la rive opposée du Jourdain. On aperçut quelques lances au détour d'un
Aphros ct onos.
Arab, solitude; beddouy, homme du désert, dérivant de bid, terre inhabitée.
monticule : des hommes à cheval fuyaient sur plusieurs directions; nous courümes
ventre à terre à leur poursuite. Un Bédouin, trahi par son cheval, se laissa tomber au milieu des roseaux, au moment où il s'élançait dans le Jourdain : nos mamlouks l'atteignirent; les cimeterres étaient tirés, il allait périr, lorsque je demandai sa grâce, que Soliman eut beaucoup de peine à m'accorder. Cet Arabe, frappé de terreur, fut
long-temps avant de pouvoir s'exprimer. Il était de la terre d'Hébron, et venait avec les siens venger la mort d'un de leurs cheykhs, tué depuis trois jours par des Bethléémites. Je ne pus jamais parvenir à lui faire rendre sa cavale , qui hennissait autour de nous. Les prières du Bédouin, ses pleurs, irritaient de nouveau nos spahis. J'arrachai une seconde fois ce pauvre Arabe de leurs mains : il se précipita dans le Jourdain, gagna la rive opposée et disparut.
Les bords du fleuve sacré, appelé par les Arabes e/-Charia , sont élevés et couverts d'arbres; l'eau en est jaunâtre, trouble et assez profonde; sa largeur est d'environ un quart moindre que celle de la Seine (1). J'ai pris une vue exacte du Jourdain dans l'endroit où une île cachée dans les arbres et dans les roseaux (2) arrête le courant, le fait refluer, et donne du mouvement à cette onde par-tout assez paisible. Ravis du murmure de l'eau, dont nos oreilles étaient déshabituées, nous nous plongeñmes avec délices dans le fleuve.
J'ai rempli tous les devoirs du voyageur, accompli les ablutions, et emporté de cette
eau sainte, dont nous bûmes avec tant de plaisir. Nos chevaux marchèrent d'abord difficilement dans la plaine sablonneuse qui conduit à la mer Morte. Mes janissaires et mes Arabes chantaient, et tiraient des coups de pistolet. Soliman Aga, chef de l'escorte, était le plus adroit; il montait un superbe cheval arabe. J'imitais mes guides : tantôt nous cheminions au pas en silence, plongés dans des rêveries dont le sujet était sans doute bien différent; tantôt nous courions ventre à terre sur ces plaines de sable, respirant les parfums, jouissant de notre indépendance : c'est ainsi que jarrivai sur les bords de la mer Morte ou lac Asphaltite.
On assure que cette mer a vingt lieues de longueur et dix à peine dans sa plus grande largeur. Les Arabes Ia nomment Bahar Loth. Vs offraient autrefois de conduire à un pilier enduit de bitume, qu'ils montraient comme la statue de sel; il est impossible à présent de pénétrer jusque là sans danger : les Bédouins y sont dans un état de guerre continuel avec les voyageurs. La plus grande longueur de la mer Morte est du nord au sud. C'était du côté de la rive occidentale que se trouvaient les cinq villes de Sodome , Gomorrhe, Adama, Seboyn et Segor. Les Juifs croient qu'à la venue du Messie, ces villes abimées dans les flots reparaîtront dans tout leur éclat. Æt soror tua Sodoma et filiæ ejus revertentur ad antiquitatem suam. ( ÉzécHreL, chap. xvr, v. 55.)
La vue générale de la mer Morte et des montagnes qui l'entourent, jointe à l'atlas de cet ouvrage, est prise du sommet d’un monceau de ruines informes :
on croit y reconnaître celles de Gomorrhe. C’est vis-
à-vis, sur le mont Nebo, que mourut Moïse :
(1) On peut In supposer de quatre-vingts pieds : le Jourdain, dans ce
(2) Les Arabes font des javelots, des piques, des lances, avec ces rolieu, a de douze à quinze pieds de profondeur
seaux, auxquels ils atinchent une idée superstitieuse,
cest au-dessous qu'il fut enterré. Cherchant sur le rivage de la mer les vestiges des villes coupables, je vis, en effet, des restes de mu railles, ceux d'une tour et quelques colonnes. L'eau de cette mer est pesante, âcre et amère. Elle rejette sur le rivage des bois pétrifiés, des pierres poreuses et calcinées. Les Arabes en racontent des choses mystérieuses, et n'en parlent qu'avec le respect le plus religieux.
Un enduit glutineux , salin, corrosif, couvre les ruines et tout le rivage du lac Asphaltite. La végétation, qui suivait les bords du Jourdain, depuis le Tac de Tibériade, est remplacée, prè
de la mer Morte, par de petites touffes de zaqqoum et d'autres arbustes, dont on extrait des baumes précieux.
Nous primes ensuite, par Îles montagnes, la route du monastère de Saint-Sabas. Je n'avais encore rien vu de si funeste, de si sombre, que ces vallées profondes, qui sont quelquefoi
fermées tout-à-coup par une haute montagne complétement blanche : on la prendrait aisément, quand le jour diminue, pour un énorme fantôme qui défend le passage; les crevasses, les cavernes, figurent ses traits, et les ravins forment les plis de sa robe effrayante. Des montagnes de cendres, des cônes tronqués, renversés, des rochers d'une forme bizarre , fantastique et déchirée, voilà ce que je rencontrai pendant quelques lieues, jusqu'à un point plus élevé, d'où je revis la mer Morte. Le soleil se couchait sur l'Arabie déserte, derrière les montagnes d'Édom.
Quis est iste qui venit de Edom, tinctis vestibus de Bosra? ...
Calcavi eos in furore meo, et conculcavi eos in ira mea, et aspersus est sanguis eorum super vestimenta mea, el omnia indumenta mea inquinavi. (\SAÏE, chap. Lxut, veul et 3:)
Cette mer me semblait une table du plus beau lapis, dont les montagnes qui l'entouraient formaient la bordure d'or.
Plus loin, des rochers entassés paraissaient tantôt une ville fortifiée, dont les murailles, les édifices, menaçaient le ciel; tantôt un ampbhithéâtre qui n'avait pour spectateurs et pour acteurs que les milans et les vautours : d'immenses aigles se balançaïent aussi majestueusement dans les airs, au-dessus de leur empire.
Le monastère de Saint-Sabas, construit sur l'angle d'un rocher, domine de quatre cents pieds le torrent desséché de Cédron. Cette solitude est la plus affreuse que Jaie vue de ma vie : les grottes des cénobites sont creusées à cent pieds au-dessus du torrent, dans des lieux qui semblent inaccessibles. Des colombes et des milliers d'anachorètes habitaient autrefois cette vallée sinistre et désolée; les tourterelles bleues volent encore aujourd'hui au-dessus de cet abime. L’enceinte de cet immense monastère, auprès duquel on ne trouve pas un arbre, pas une plante, pas une goutte d'eau, est défendue par de grosses tours carrées. Deux portes basses, étroites, chargées de bandes de fer et d'énormes clous, nous furent inhumainement fermées : l'heure semblait indue aux moines grecs; effrayés sans doute aussi par le nombre d'hommes qui composaient la caravane, ainsi que par l'expression d'impatience qui accompagnait nos sollicitations, ils nous refusèrent l'entrée du monastère. On nous parlait du haut des remparts, en se cachant derrière les créneaux; la négociation dura une heure : les
:s : : se > . ë prières les plus instantes, les menaces les plus vives, tout fut inutile. Une cruche pleine d'eau, long-temps attendue, descendit du sommet d'une tour de quatre-vingts pieds de hauteur. Les caloyers y demeurent en sentinelle jour et nuit, dans la crainte des
Arabes, dont souvent des tribus entières viennent les assaillir; ceux-ci semparent de
toutes les issues, jusqu'à ce qu'un traité leur assure une contribution.
Nos chevaux, épuisés de fatigue, ne pouvaient plus faire un pas; la nuit était sombre : il fallait cependant regagner Jérusalem. Notre Arabe nous fit traverser des lieux inaccessibles, au risque de rouler à chaque instant dans des précipices : je fermai
les yeux et m'abandonnai à l'adresse prudente de mon cheval, qui tantôt se laissait
glisser sur des pentes rapides, tantôt S'arrêtait tout court, rebroussait chemin ou se détournait avec une intelligence admirable. Le tonnerre grondait, et il était deux heures du matin, lorsque la lueur d'un éclair nous montra Jérusalem; un autre, plus prolongé, frappa de sa clarté sinistre la vallée de Josaphat, le mont de lOffension, et le tombeau d'Ézéchias : sans les cris presque continuels de nos guides, la caravane
se serait sans doute égarée; jamais les ténèbres ne furent plus épaisses.
Après avoir gravi péniblement jusqu'à Bäb eLNaby Daoud, la porte de David,
nous fimes une décharg
et nous entràämes dans Jérusalem.
de tromblons et de pistolets qui finit par réveiller la garde,
Je visitai le lendemain féglise du Saint-Sépulcre : le couvent de la Terre-Sainte n'en est éloigné que de quatre cents pas. Les rues de Jérusalem sont tortueuses et
mal pavées; les maisons qui les bordent, ordinairement construites en pierre de taille,
ne reçoivent de jour que par une petite porte et une ou deux fenêtres grillées en boi On vend, dans quelques chétives boutiques, des olives, des fruits apportés de Damas, du riz, du blé, et quelques légumes desséchés : un groupe d'Arabes mourant de faim dévore des yeux ces richesses, et le marchand turc fume sa pipe avec indifférence , Le couvent des Pères de la Terre-Sainte étant
sans paraître occupé de ses intérêts
situé dans la partie la plus élevée de la ville, on descend, par des escaliers abrités
sous les voûtes en ruine de Souq elNassära, jusqu'à la place du Saint-Sépulcre. La
façade de ce monument est un mélange du e moresque et de l'architecture gothique :
une tour carrée, privée de ses cloches, et rasée à la hauteur de l'église, est ai mutilée depuis l'époque où les Musulmans reprirent Jérusalem. Le dessin exact que j'ai fait de ce lieu, aidera peut-être à s'en former une idée. C'était un jour de fête, les portes étaient ouvertes, un grand nombre de pélerins se pressaient pour entrer ou pour sortir; des Turcs établis sur un divan percevaient durement le droit d'entrée; on criait, on donnait des coups de bâton ; la foule sembarrassait au milieu des processions qui se croisaient : tout cet ensemble composait un spectacle tumultueux et affligeant. L'église du Saint-Sépulcre a été décrite d'une manière si exacte, que je puis m'abstenir de répéter ce qui en à été dit par-tout : le plan de cet édifice est tellement irrégulier, qu'on est long-temps avant d'en pouvoir saisir la distribution. Le dôme de l'église circulaire au milieu de laquelle se trouve placée la chapelle du Saint-Sépulcre, avait été brülé le 12 octobre 1807 : ïl fut rétabli, six mois après, sur les dessins d'un
architecte grec de Constantinople, nommé Coméano Calfa. Les Latins accusent de cet accident les Arméniens et les Grecs, que leurs richesses mettaient seuls en état de le réparer : les Grecs trouvent en effet dans cette reconstruction, qui leur coûta fort cher, le prétexte d'éloigner du Saint-Sépulcre les catholiques latins.
Cette coupole en pierre enduite de stuc, ouverte comme celle du Panthéon, est appuyée sur trente-six pilastres ; chaque pilastre est séparé par une arcade, qui forme une tribune circulaire, partagée entre les diverses communions admises dans cette basilique.
Le Saint-Sépulcre est un autel de marbre assez bas, de sept pieds de long sur deux
pieds et demi de large, enfermé dans une petite chapelle carrée construite en marbre, éclairée par des lampes d'une grande riche
se, et recouverte en entier par une tenture d'une étoffe de velours. Un tableau placé dans l'intérieur, au-dess
1s de la pierre sainte, représente Jésus-Christ vainqueur de la mort. IE est impossible de n'être pas profondément ému, de n'être pas saisi d'un respect religieux, à la vue de cet humble tombeau, dont la possession a été plus disputée que celle des plus beaux trônes de la terre; de ce tombeau dont la puissance survit aux empires, qui fut couvert tant de fois des farmes du repentir et de lespérance , et d'où s'élève chaque jour vers le ciel l'expression la plus ardente de la prière. On est dans ce tabernacle mystérieux , devant cet autel des parfums, dont on vous entretint dès l'enfance. Voilà la pierre promise par les prophètes, gardée par les anges
, devant laquelle s'inclinèrent, et le front couronné de Constantin, et le casque brillant de Tancrède : il semble enfin que les regards de l'Éternel soient plus spécialement attachés sur ce monument, gage sacré du pardon et de [a rédemption des hommes.
Je sortis de la chapelle et marchai pendant une heure, visitant toutes les stations, qui m'étaient expliquées par des religieux italiens. Combien je regrettais que Granet ne füt pas avec moi ! quel beau motif de tableau pour lui ! avec quel art il aurait rendu ces effets mystérieux, dont il possède si admirablement le charme et la magie ! Pas colonnes groupées qui n’appartiennent à aucun des ordres connus, nous rencontrions des arcades à demi fermées, éclairées pendant notre route, tantôt par des milliers de lampes, tantôt par la lumière incertaine des vitraux. Ici, J battu de verg
ant ensuite par des nefs latérales, sous des voûtes élevées et soutenues par des
us-Christ avait été ; plus loin, une couronne d'épines avait été enfoncée sur son front;
plus loin encore, ses vêtemens avaient été tirés au sort. Diwiserunt sibi vestimenta mea, et super vestem meam miserunt sortem. (JÉRÉM.) Montant par un escalier qui tournait autour d'un énorme pilier, nous entrons dans une autre église, dont chacun baisait respectueusement le pavé : c'était Golgotha. Un religieux, tout en récitant des prières, me montrait à travers des grilles la fente du rocher où fut placé l'instrument du supplice de Jésus. « Voilà le lieu, me disait-il, où l'opprobre et la douleur vinrent » prêter leur secours à la mort pour consommer avec elle le triomphe du péché. » C'est à que fut commis ce crime qui consterna le ciel, épouvanta les sépulcres et » fit trembler la terre jusque dans ses abimes.»
Disons avec Bossuet : « C'est À que Jésus-Christ sur la croix parcourt toutes les » prophéties pour voir sil reste encore quelque chose : il se retourne vers son pere, »et lui demande sil est apaisé. Voyant enfin la mesure comblée, et qu'il ne restait
» plus que sa mort pour désarmer entièrement la justice, il recommande son esprit Istans ,
» à Dieu; puis, élevant sa voix avec un grand cri qui épouvanta tous les a
» il dit hautement : Tout est consommé. »
inie, étaient là prosternés avec le
Des chrétiens de Coptos, de Yémen, de lAby pélerin de Tobolsk, de Novogorod et de Téflis.
Toutes les sensations que ces grands souvenirs font naître dans mon ame, seront je en sortant de ce lieu sacré.
done vaines, inutiles, perdues pour les autres! me disa Que vient faire ici le voyageur obscur, marqué pour l'oubli, dont le passage ne
laissera aucune trace sur la terre? Comment parlera-t-il de Jérusalem, celui dont les
plus nobles mouvemens furent étouffés entre les préjugés et les convenances du vieux
monde ? Comprendra-t-il ces monumens mystérieux et prophétiques, celui qui n'appartient plus à la terre que par les regrets, triste héritage du commerce des hommes et des passions de [a jeunesse ?
Mais quelle langue inconnue et divine eût été révélée au Dante, à Milton, à Racine, à Klopstock, ils étaient venus écouter ici, dans le silence de la nuit, les chants de
douleur des files de Jérusalem, si les harpes d'or de ces chantres immortels avaient
accompagné ces voix touchantes au milieu des ruines du temple d'Israël!
C'est d'ici enfin, c'est du sommet de la montagne de Sion, que, comme l'oiseau dont le regard altier ose fixer le soleil, le génie de Michel-Ange aurait sans doute dérobé quelques traits de plus à la majesté de Jéhovah.
Quant à l'effet général de l'intérieur de cet édifice, je pourrais renvoyer ceux qui voudraient s’en former une idée assez juste, à quelque beau tableau de Rembrandt, sur-tout à celui de /« Femme adulière : lorsqu'il traite le sujet du Samaritain, ce peintre
semble avoir habité pendant toute sa vie la Palestine. Le Pouss
in peignait le peuple de Dieu, écoutant sa voix dans le désert; et Rembrandt à fait revivre les scribes et les pharisiens.
En quittant le Saint-Sépulcre , et suivant la voie Douloureuse, les pélerins se rendent
à ce qu'on nomme le palais de Pilate : c'est une grande fabrique dominée par une tour, et qui porte évidemment dans son ensemble et dans tous ses détails le caractère de Farchitecture sarrasine. On me permit de monter sur une terrasse élevée, d'où je découvrais la place immense jadis occupée par le temple de Salomon : il est remplacé par deux mosquées connues des Arabes sous les noms d'eLHarem elMoqaddes où Cheryf et de Djémi el-Hadrah. Je pense que le dessin que j'en ai fait avec soin, vaudra mieux qu'une description difficile et toujours incomplète, telle que je pourrais la faire (1).
(1) Les Tures sont conva ahomet est venu bé
quil a vi
eus que M:
r ces mosqué
3 un de ses pieds posera sur le temple, et l'autre sur le Djebel-Tor : sa robe jument el-Boräg, qui n'est autre chose sera formée de peau de jeune ch mme. Le prophète doit … nicher com revenir à Jérusalem à l'époque du jugement dernier , accomp
ité Jérusalem mon
u; les ames des justes viendront s'y
des il
qu'un ange au corps de cheval ailé et au visage de ectes; et, lorsque
que toutes les ames des vrais croyans sont venues se ranger sous ; il prendra son vol vers le ciel.
ahomet sentira, au poids de ses
gné de Jésus- Christ, Rouh Allah [ Esprit de Dieu ]. Il enjambera la vallée de Josaphat ;
de bâtimens
J'ai dit que cette place était immense; deux de ses côtés sont entour soutenus par des arcades. Lorsque je fis la vue de ce lieu, javais derrière moï la piscine probatique; sur ma gauche, les longues murailles de Jérusalem qui ferment la partie orientale de la grande enceinte. Le temple octogone, placé au milieu, sur un parvis pavé de marbre, où lon monte par quelques escaliers en passant sous des portiques isolés, est peut-être construit sur l'emplacement du Sancta Sanctorum : je renvoie à mon dessin pour juger de sa forme et de ses ornemens; on y retrouvera la recherche et le goût de l'architecture arabe. L'enceinte est enfin terminée et fermée au midi par
un autre temple, appuyé sur les murailles crénelées de Jérusalem, qui dominent, ainsi
que le mur oriental, la vallée de Josaphat. On pense que le second temple était celui de la Présentation / Dyémi el-Hadrah ]. Aly-bey el-Abbassy (1) a
mosquée est soutenue par quatre rangs de colonnes : il donne, à ce sujet, des détails
are que cette
né l'intérieur de ces
d'un grand intérêt, qui font vivement regretter qu'il n'ait pas dess mosquées célèbres; il est plus que jamais impossible d'y pénétrer. C’est au milieu des murmures que jai achevé mon dessin, quoique je ne fusse entouré que des officiers de la garde du motsallam : mais quelques-uns d'entre eux étaient hägoy , c'est-à-dire, pélerins de la Mecque ; ils pensaient faire éclater leur zèle en blämant hautement la tolérance obligeante d'Abdil-Kerym. Les Musulmans en sont venus au point de maltraiter tous les individus des autres religions, dont les regards indiscrets cherchent à pénétrer de très-loin à travers les portiques de l'Ecce Homo : ils se vantent d'avoir refusé
à sir Sidney Smith (2) la faveur de visiter ces monumens
Je suis honteux du peu d'effet que produit mon faible croquis, quand je me rappelle la magie de la lumière sur ces édifices si variés dans la couleur de leurs ornemens et si élégans dans leurs détails. Une plaine de gazon, semée de fontaines, de tombeaux, de palmiers, enveloppe ce parvis de marbre; son reflet se mêle à l'éclat de l'émail et de For dont les mosquées sont couvertes.
A l'occident, derrière les remparts et au-delà du torrent de Cédron [elOuald], le mont des Oliviers / Debel Tor] vient finir dans la bourgade de Siloan; plus loin, dans un paysage enïbelli par l'illusion d'une vapeur brillante et dorée, s'apercevaient les collines de Bethléem, la mer Morte et les montagnes de l'Arabie.
S'il était possible de faire aujourd'hui la recherche des restes vénérables de l'antiquité hébraïque, combien elle serait curieuse ! Quand pourra-t-on fouiller cette terre enrichie par la destruction de tant d'immenses monumens !
Les mosquées actuelles, construites par Omar, furent témoins de la terrible vengeance des Croisés. Saladin, pour purifier le temple de cette souillure religieuse, en
fit lav
cents chameaux suffirent à peine, dit-on, pour apporter de Yémen la prodigieuse
r les pavés et les murs, lorsqu'il se rendit maître de Jérusalem, en 1188. Cinq
quantité d'eau de rose employée dans cette cérémonie lustrale. Je fis le tour des muraïlles de Jérusalem : on assure que cette ville a quatre mille
sent Le
(1) M. Badia, Abbassy, qui entr dit-on, près de Damas. Le pacha d'Égypte m'avait parlé de lui dans des (2) Après la défense de Saint-Jean-d'Acre.
sous le nom d'Aly-bey el termes qui me ns le Levant, est mort, pas reparaitre dans cette
agnol, connu dans l' et de n'avoir pu conseiller à M. Badia de ne
nait un se
nd: voyage
cinq cents pas de circuit. La porte de Sion, Béb elMoghreb, et la porte Sterquilinaire, sont au midi, comme celle de Naby Daoud. L'architecture romaine de la porte Dorée, B&b el-Dahrié, murée depuis longtemps, rappelle l'époque d'Adrien. Les chrétiens de la Syrie sont persuadés que Jésus-Christ fit son entrée dans Jérusalem par cette porte, qu'ils vénèrent. B&b elSbal où B&b el-Setty-Maryam , située à lorient, donne, ainsi que B&b el-Dahrié, dans la vallée de Josaphat. La porte de Damas, B&b
el-Amoud, placée au nord, est celle dont la forme m'a semblé la plus romantique, la plus pittoresque. On trouve enfin à l'occident la porte d'Éphraïm, de Bethléem, ou du Bien-aimé, B&b el-Khalyl. Les murailles sont hautes, crénelées; des tours carrées, garnies de meurtrières, les appuient à des distances rapprochées. Godefroi de Bouillon prit Jérusalem d'assaut le 12 juillet de Fan 1099, à trois heures après midi, du côté de a porte de Damas. C’est encore l'endroit des remparts dont l'attaque serait la plus facile : Jérusalem résisterait avec peine pendant quelques jours à la plus faible batterie établie au-dessus de la grotte de Jérémie.
Jérusalem , en arabe e/-Qods [la Sainte], est située sur deux collines, Acra et Moria. Lorsqu'Adrien releva cette ville, le mont Calvaire fut enfermé dans ses remparts. Golgotha est une pointe de la colline de Moria, si peu considérable, qu'elle se
trouve entièrement enclavée dans fa nef principale de l'église du Saint-Sépulcre. On
croit que Jérusalem contient encore vingt-cinq mille habitans arabes, turcs, juifs, armé-
niens; il ne sy trouve plus que deux cents familles chrétiennes. L’enceinte de la ville
contiendrait aisément six fois plus d'habitans : aussi une grande partie de ses rues
montueuses, dépavées, sont-elles inhabitées; de vastes maisons, des églises, des cloitres, sont entièrement abandonnés.
Je parcourais souvent ces lieux déserts; je me faisais jour à travers les halliers , les ronces et les raquettes du figuier des Indes. Le lierre garnit les parois extérieures des hautes murailles, et F'aloès croît en sûreté sur les terrasses, dans les crevasses des
clochers. Le palmier, oublié dans les jardins, s'est élancé jusqu'aux corniches les plus
élevées : ses fruits négligés deviennent la pâture de l'oiseau solitaire. J'ai souvent passé
des heures entières
s au sommet des terrasses, des tours, des”minarets : mon ame
sy pénétrait d'une tristesse profonde, à la vue de cette affreuse désolation. Plauserunt super te manibus omnes transeuntes per viam ; sibilaverunt, et moverunt caput suum super filiam Jerusalem : Hæccine est urbs, dicentes , perfecti decoris, gaudium universæ terræ! ( JÉRÉM. Lament. chap. 1, v. 15. ) J'assistais à toutes les scènes désastreuses de cette ville infortunée, théâtre constant des passions des hommes et des vengeances du ciel : que de fo
l'air y a été frappé de cris de douleur! combien de fois le sang de ses citoyens a-til vainement coulé, sans pouvoir éteindre l'incendie qui la dévorait et la colère des vainqueurs ! Les tableaux les plus terribles s'offraient en foule à mes regards : les flammes du temple s'élevaient jusqu'aux plus hautes régions de Fair, qu'elles embrasaient; la milice céleste les voyait avec une sainte terreur consumer ces parvis , d'où n'étaient jamais sortis que la douce fumée des parfums, le nuage, mystérieux de l'encens d'Israël. Oppressé par mille
sentimens, je redescendais dans d'autres monumens; je traversais les salles ruinées de lhôpital de Sainte-Hélène, du couvent de Saint-Pierre, de la mosquée d'Aboubeker, de l'église des Sept-Douleurs : je trouvais par-tout des cendr
des débris, par-tout laccomplissement d'un terrible arrêt.
Ainsi tout se détruit : je cherchai vainement deux nobles tombes dans l'église du Saint-Sépulcre ; elles en furent enlevées par les Grecs, il y a peu d'années : leurs mains sacriléges osèrent mutiler et détruire les tombeaux de Godefroi de Bouillon et de Baudouin, son frère. On y lisait ces inscriptions :