‹ Voyage dans le LevantChapitre 3 sur 32 · ÉPITAPHE DE BAUDOUIN · texte numérisé non relu

ÉPITAPHE DE BAUDOUIN

Rex Balduinus, Judas alter Machabœus,

Spes patriæ, vigor ecclesiæ, virtus utriusque,

Quem formidabant, cui, dona tributa ferebant

Cedar et Ægyptus, Dan ac homicida Damascus, Proh dolor! in modico clauditur hoc tumulo.

Indigné de cet outrage, oubliant que je n'avais nullement la mission de redresser un pareil tort, je courus chez le patriarche grec pour connaître la vérité, pour lui demander compte de ces monumens respectables. J'essayais de faire partager ma sainte colère au drogman qui m'accompagnait; nous cherchions ensemble à recueillir une quantité de choses que nous devions dire à ces Grecs, et qui toutes me paraïssaient sans réplique.

Le patriarche était entouré d'évêques, servi respectueusement par des caloyers, et gardé par plusieurs jani

aires à la solde des Grecs. Cette soldatesque leur fait sa cour en maltraitant les catholiques romains.

Le patriarche et ses archimandrites, ses diacres, se confondirent en politesses. Ils sont tous d'une finesse ignorante; et je comptai peu sur le succès de ma réclamation, dès que je me fus assuré qu'aucun d'eux n'avait entendu parler des croisades, et ne savait ce que C'était que la Jérusalem délivrée : que dire à de pareilles gens? Ils afirmèrent que ces tombeaux avaient été détruits par l'incendie, tandis que l'incendie n'attaqua point cette portion de l'église du Saint-Sépulcre. On fuma la pipe, on mangea des frui

confits de Damas. Je me plaignis du peu d'hospitalité des caloyers de Saint- Sabas. J'étais à peine revenu chez moi, que le supérieur de .ce monastère m'y suivit : il ven

me faire ses excuses, et des gens du patriarche m'apportèrent de sa part un présent de vin de Chyräz. Voilà le meilleur résultat de ma négociation.

Depuis mon retour en Europe, jai parlé de cette profanation et de la facilité de faire rétablir ces deux tombeaux, avec aussi peu de succès que jen avais eu auprès du patriarche de Jérusalem.

Quoique je n'aie nullement le projet de m'établir juge de la longue querelle de l'église grecque et de l'église latine, je me sens néanmoins plutôt porté à prendre

la défense des catholiques romains , parce qu'ils sont pauvres et persécutés. Cette guerre, dont le Saint-Sépulcre est le champ de bataille continuel, aigrit les moines italiens et espagnols à un point difficile à croire. Leurs rivaux sont riches, et paient journellement le gouvernement turc pour en acheter des priviléges qu'il arrache qu prêtres latins. C’est tantôt un buffet d'orgues qui est déplacé, tantôt un tableau qu'on enlève, quelquefois un refus de chanter une grand messe; on écrit des volumes à Constantinople sur tous ces différends, et il n'est pas rare de voir un saint religieux mourir de chagrin d'un petit triomphe des Maronites, des Grecs ou des Jacobites. Les colères de ces pieux cénobites me faisaient une peine extrême : je ne concevais pas que de semblables misères pussent être aperçues des hauteurs de la montagne de Sion. Ils se chargent continuellement d'anathèmes les uns les autres, et chacun des partis se console par fa conviction du succès qui l'attend dans fautre monde.

couvens de la Terre-Sainte réside entre

Le gouvernement temporel et spirituel di sommes

les mains des religieux espagnols. Leur souverain envoyait autrefois de grosses en Syrie. Tous ces établissemens sont sous la protection du Roi de France. Aujourd'hui r

tine; les autres

agne promet beaucoup; le Roi de Portugal offre des vœux; le Pape bénit la Pales-

ouverains permettent à peine de faire des quêtes dans leurs états en faveur du Saint-Sépulcre.

Les Pères de la Terre-Sainte (1) ont des dettes et des ennemis : je les ai trouvés en guerre ouverte avec plusieurs personnes. Ils poursuivaient vivement M. Pillavone, consul général de France en Syrie, auquel ils reprochaient de n'être pas assez bon catholique ; le consul se plaignait, de son côté, du peu d'affection des moines pour la France, et de la profusion d'écussons espagnols, portugais et autrichiens, dont ils couvrent leurs murailles. On voit que ce procès était de part et d'autre une sorte de passe-temps.

Si j'ai trouvé des modèles de vertu parmi les religieux de Jérusalem, j'y ai rencontré, comme par-tout, des prêtres beaucoup trop occupés des affaires de ce monde. Cependant, si les religieux qui composent les couvens de la Terre-Sainte ne sont pas également recommandables, je n'ai découvert chez aucun d'eux les turpitudes et l'avidité dont M. de Volney les accuse : voilà le seul point sur lequel il me serait impossible d'être d'accord avec cet écrivain, d'ailleurs si exact et si profond. Personne ne mérite moins d'être voué au mépris de l'Europe que les religieux qui nous recurent au couvent du Saint-Sépulcre : leur pauvreté n'est que trop réelle, et leur courage est trop cruellement éprouvé. Peut-être l'état des choses, les principes des hommes, sont-ils fort changés depuis trente ans : dans cette dernière hypothèse, je puis seulement affirmer que fa réforme est complète. Le Père révérendissime, Antonio Salvator, est Maltais, jeune, d'une santé faible, d'un caractère conciliant et doux; mais le pouvoir est tout entier entre les mains du procureur général, le P. Clemente Perez, Espagnol, d'un esprit ferme et décidé : tous les Castillans se réunissent à lui; ils sont d'une obéissance et d'un dévouement à toute épreuve.

(1) Ils sont de l'ordre de Saint-François; j'en ai laissé quarante à Jérusalem, six à Bethléem, autant à Nazareth, quatre à Rama et autant

à Jafa.

Je sortis de Jérusalem, le 25 novembre, par la porte d'Éphraïm, pour aller visiter

les sépulcres des rois. Ils sont situés à deux milles de la ville, dans une carrière de trente pieds de profondeur, carrée, divisée en deux cours par un rocher en forme de muraille, qui me parut avoir quatre ou cinq pieds d'épaisseur; on entre dans la seconde cour par une porte ronde, si basse, qu'il faut se courber extrêmement pour y passer. Les quatre côtés de cette carrière sont taillés perpendiculairement; une ouverture de huit pieds de hauteur et de trente de longueur environ, pratiquée sur l'un d'eux, s'enfonce de douze pieds dans le rocher. Le côté gauche de cette caverne artificielle présente une porte si étroite, qu'on ne pénètre dans une première chambre qu'en se trainant; : chacune d’elles'a. une avance

cette chambre, qui est petite, est suivie de trois autres en forme d'autel, où les corps embaumés étaient placés. Les portes qui fermaient ces

sépulcres, étaient de pierre, ainsi que leurs gonds, qui étaient artistement travaillés. Un gros serpent et d'énormes chauve-souris furent les seules choses que je trouvai

élégante et de bon

dans ce lieu funèbre. On voit à l'entrée du souterrain une fr goût, sculptée dans le rocher. Je renvoie, pour faire mieux comprendre cette description, à la vue que jai faite de ce lieu, dont la destination historique est incertaine;

les sculptures du fronton pourraient appartenir à l'époque où Hérode le Grand gouver-

nait la Judée. Les sépulcres des juges sont assez éloignés de ceux des rois. Des ruines de citernes prouvent qu'on essaya jadis de cultiver l'espace stérile qui les sépare : le rocher paraît presque par-tout; quelques chétifs oliviers croissent dans ses fentes, qu'ils disputent à des broussailles et à des ronces.

J'ai d

iné avec une exactitude extrême ce qu'on nomme les tombeaux des juges,

sur lesquels j'aurais à répéter à-peu-près les mêmes détails que jai donnés sur Îles

sépulcres des rois

Jérusalem est la ville des tombeaux; les vallées d'Haceldama et de Josaphat en

sont couvertes; les vivans n’y semblent être que les gardiens de ces cendres innom-

brables : tous les rochers sont creusés pour recevoir des ossemens, et les flancs des montagnes sont chargés de pierres sépulcrales ; des inscriptions mystérieuses défendent contre les efforts du temps le souvenir de ceux dont fa mémoire fut si vite effacée du cœur de homme. Tels sont ces lieux de lamentations, ces vallées de larmes, vastes annales de la mort.

On vous montre, près de quelques vieux olivie la place qui fut baignée de

la sueur de sang de Jésus-Christ, où lui fut présenté le calice amer des outrages et du trépas; plus haut, le lieu d'où les fidèles croient le voir encore s'élever dans les airs, et laisser après lui une trace lumineuse et brillante. Des marques de pieds humains sont empreintes dans le rocher : le pélerin les considère avec une pieuse confiance; il oublie toutes ses fatigues, toutes ses misères, en appuyant son front chargé d'ennuis sur cette terre des miracles.

Les bazars de Jérusalem, où se trouvent encore quelques négocians, quelques ouvriers , sont voütés et spacieux ; tout annonce qu’au lieu d'être habités comme ils le sont ins furent jadis la demeure

à présent par des gens craintifs et misérables, ces maç

44 VOYAGE DANS LE LEV de ces marchands de l'Asie qui trafiquaient des parfums de l'Arabie, des perles du

Gange et des tissus de Lahor. De longues files de chameaux s'engagent sous ces ga-

leries ; la foule écarte; le chef de la caravane, couvert de son g/abias (1) et monté sur le dromadaire favori, salue les passans en appuyant la main droite sur son cœur; les autres lui répondent, le questionnent, et le derviche bénit le voyageur qui se courbe devant lui.

J'allais parfois chez un vieux et riche Juif de Constantinople, pour lequel j'avais eu des lettres de recommandation; il venait mourir dans la ville de David : Raphaël

Baruch Motro parlait espagnol avec pureté; sa conversation était piquante; observateur

profond, il aväit rapporté de ses longs voyages une philosophie douce et tolérante. J'ai rencontré peu d'hommes qui, connaissant aussi bien le monde, en parlassent avec moins d'humeur. Sa maison, qu'il arrangeait avec beaucoup de soin, lui avait coûté cinq cents bourses (2). Le hasard fit alors trouver dans les papiers d'un frère de Baruch Motro, mort à Jérusalem, un marché passé entre le défunt et deux rabbins, et qui assurait à ce Juif crédule une place commode dans le sein d'Abraham pour le prix de huit cents bourses.

Abou-Souanr, second drogman du couvent du Saint-Sépulcre, me conduisit dans sa famille : son habitation est fort modeste; je m'y reposais parfois de mes longues promenades. La plus âgée des quatre sœurs d'Abou-Souan avait dix-huit ans; mais en

Syrie une femme peut se marier à douze : toutes ces jeunes personnes étaient agréables

ou belles. La plus jeune, Angéla, avait treize ans, des yeux superbes, des dents de perles, et une physionomie fine et timide, habituée à se cacher à demi sous un voile. Les femmes chrétiennes de Jérusalem sortent toujours enveloppées dans une mante noire : les plus ägées sont si scrupuleuses sur ce point, qu'il est inconcevable qu'elles puissent se conduire dans des rues étroites et mal pavées. C’est une faveur que d'être admis dans l'intérieur d'une famille chrétienne, d'y voir les femmes à visage découvert,

de recevoir d'elles le café, l'eau de rose, la pipe qu'elles chargent d'aloës

qu'elles

allument et qu'elles pr.

sentent avec grâce.

Nous aurions fort desiré que M. Prévost püt dessiner son panorama de Jérusalem, du haut de la tour de David (qui fait partie d'el-Qalaa, a citadelle), ou du moins de

la terrasse des Arménier

mais il fut impossible d'obtenir cette faveur, quoique labsence du mufti, Laher effendy, püt nous être favorable (3). Abdi-Kerym redoutait le fanatisme du chef des émirs, Omar effendy, que les Francs désignent ordinairement par le titre de Capo Verde. On fut réduit à prendre le point central de ce panorama, du sommet du couvent des Pères de la Terre-Sainte. Je faisais à cette époque la vue générale de Jérusalem, prise, dans la vallée de Josaphat, du lieu où les chrétiens supposent que Jésus-Christ, regardant cette ville, prononça ces terribles paroles : Væ tibi, Jerusalem! J'eus fort à me louer, dans toutes ces circonstances, de la complaisance des religieux, et sur-tout de l'activité soigneuse des respectables PP. Bayon et Angelo Munnos, tous deux Espagnols. Ces bons religieux venaient le soir causer avec

(1) Grand manteau bariolé de noir et de blanc. Environ quinze mille francs.

3) IL venait de partir pour In Mecque.

VOYAGE DANS LE LEVANT. 45 nous dans un petit réfectoire, où ils nous traitaient de leur mieux. J'admirais toujours leur courage, leur abnégation d'eux-mêmes, et la gaieté avec laquelle ils attendaient la nouvelle persécution sous laquelle gémissent à présent les églises de la Palestine.

Rien n'est plus profondément triste que Jérusalem, lorsque le vent du nord, chargé de pluie, siffle à travers les créneaux des remparts, s'engouflre dans les rues désertes , ou gémit dans les cloîtres et les corridors du couvent. J'étais logé dans une chambre froide, éclairée par une petite fenêtre grillée : elle donnait sur un jardin auquel le mur élevé de la ville sert de clôture.

Le climat de Jérusalem est souvent rude pendant l'hiver ; il y tombe parfois de la neige, et le froid y était assez vif lorsque nous quittèmes cette ville. Les religieux me nommèrent chevalier de l'ordre du Saint-Sépulcre. L'épée de Godefroi de Bouillon, dernière relique qui me fut montrée, n'est pas celle qui m'inspira le moins de respect; je me la figurais entre les mains de cet homme fort et juste, qui renversait tout sur son passage : un noble orgueil me rappelait que ce héros appartenait à ma patrie. Ainsi les Français ne parurent jamais en armes dans l'Orient sans l'étonner ou l'asservir.

Mon départ de Jérusalem fut fixé au 2 décembre : je me séparaï des religieux avec un secret pressentiment des nouveaux malheurs qui allaient fondre sur eux. Le convoi en bon ordre suivit le chemin de la vallée de Térébinthe : la journée, d'abord nébuleuse, devint très-belle. Arrivés au village de Jérémie, cheflieu des Arabes d'Abou Goch, nous y trouvâmes cette nombreuse gabyleh (1) presque entièrement réunie : on nous offrit du miel, du lait de jument aigri; nous goütèmes de tout pour ne pas mécontenter nos hôtes. Je dus ce bon accueil à l'amitié d'Ibrähym Abd-el-Rahmän, frère d'Abou Goch, chef de cette tribu : notre liaison s'était formée chez le gouverneur de Jérusalem ; il avait insisté pour me faire

siter son établissement au désert. Ibrähym habite parfois Keryet-Lefta, ou le vallon d'el-Byr.

La différence de température est extrême entre les montagnes de la Judée et le rivage de la mer : l'hiver était à Jérusalem, et le printemps à Jafa. Nous aimions à respirer le parfum qu'exhalaient les jardins d'orangers et de citronniers qui précèdent Jafa sur la route de l'ancienne Arimathie. Ces jardins sont plantés sans ordre et sans art; des ruisseaux coulent parmi des rangs d'arbres pressés les uns contre les autres; des fleurs, des fruits, chargent les branches, les courbent, et se rafraichissent dans cette eau dont le murmure est si doux; de beaux palmiers s'élèvent comme des minarets au-dessus de cette forêt embaumée. On ne saurait se faire une idée du plaisir que on éprouve à s'enfoncer dans ces bosquets, quand les yeux se sont promenés toute la journée sur une plage brülante, quand l'oreille n'a été frappée que par les cris aigus et continuels de cette populace arabe, qui semble être toujours menaçante et révoltée.

Mehemet, aga de Jafa, prévint ma visite par un présent qu'il m'envoya, et qui était composé de quatre agneaux, de riz, de blé, de volaille, de sucre et de café. J'allai

(1) Tribu, famille. Les Arabes donnent communément aux habitans d'un celui de leur fils premier né : ils disent ainsi Mohamed Abou Qésem, pays le nom de fils de ce pays : ils nomment Ould Masr les Égyptiens, Mohamed pére de Qiseni Oulid Chäm es Syriens, &e. Les pères ajoutent ordinairement à leur nom

le remercier : il me reçut dans un pavillon qu'il venait de faire construire sur le bord de la mer; ses manières furent cordiales, polies, et les meilleurs rapports s'établirent entre nous. Cet aga, Circassien d'origine, est âgé de quarante-cinq ans : amené fort jeune à Constantinople, il fut acheté par Gezzar, pacha d'Acre, qui le plage parmi ses mamlouks. Chargé de quelques missions difficiles, Mehemet s'en acquitta en homme intelligent; sa bravoure fit le reste. Nommé gouverneur de Jafa depuis la mort de son

patron, il vise à l'indépendance, et peut-être même aspire-t-il au gouvernement général de a Syrie. Cet homme, d'une belle figure, actif, adroit, dur jusqu'à la férocité, est capable de revêtir toutes les formes pour atteindre à son but. Mehemet Aga, qui fait cultiver à son profit les territoires de Jafa, d'Ascalon et de Gaza, s'est exclusivement emparé du peu de commerce de cette contrée : sans cesse à cheval, exerçant ses troupes, inspectant ses ouvriers, il se charge lui-même de veiller à la sûreté de la ville pendant la nuit. Lorsqu'il parcourt Jafa, suivi des exécuteurs de ses ordres, sa rencontre est

toujours funeste pour ceux qui cherchent à tromper sa vigilance. Mehemet augmente

chaque jour sa garde, fortifie ses remparts, agrandit le port, fait construire des quai c'est enfin un homme destiné à rappeler Gezzar Pacha, et qui, comme ce dernier, finira peut-être d'une manière tranquille au milieu des nombreuses victimes de sa tyrannie journalière.

Mehemet Aga vivait en assez bonne intelligence avec les religieux du couvent de Jafa, qui sont tous Espagnols. Le Père procureur exerce Thospitalité avec toute la simplicité évangélique. Le Père curé, Juan Soler, est plus travaillé de fesprit politique, des intérêts de son ordre, du crédit qu'il tâche de conserver auprès de l'aga : il est lié avec un chrétien syrien, nommé Elias Basila, second écrivain de Mehemet Aga. Le P. Soler cherche à faire arriver Elias au premier ministère; il l'appuie, le souffle, l'agite : celui-ci, qui a de Findolence et de la probité, se laisse faire, et fume deux cents pipes par jour, en attendant la faveur; ce qui n'est pas dénué de philosophie. Le drogman du couvent de Jafa est aussi pauvre et plus obséquieux encore que les autres interprètes, dont on est poursuivi dans les villes de la Syrie : on les trouve toujours à ses pieds, et l'on ne peut arracher Fombre d'un renseignement qu'après avoir, au préalable, essuyé deux ou trois longs complimens en mauvais italien.

L'aga de Jafa me parlait souvent des armées françaises ; il insista pour connaître ce que je pensais des nouvelles fortifications qu'il venait de faire ajouter à celles qui n'arrétèrent le général Bonaparte que quelques heures (1): cela le conduisit à me demander des détails sur les derniers événemens de l'Europe. Je le trouvai singulièrement instruit, non-seulement sur les faits, mais encore sur les hommes. Mehemet Aga affectait de montrer une profonde aversion pour les Anglais et les Russes : la réalité de cette inimitié me fut cependant confirmée par les personnes qui le voyaient le plus souvent et le plus intimement. Un matin, je le trouvai assis au milieu d'un quai qu'il faisait terminer : des paysans arabes battaient en mesure une sorte de pouzzolane ou de ciment

(1) Les Français enlevérent trèrent par le qu

assaut la ville de Jaft en 1799; ils péné- mant pour des Musulmans : cette erreur, dont ils témoïgnèrent ensuite un

rtier des el S, situé dans k

; ralentit le

rtie ln plus élevée de vif re

le de tous les chrétiens de la

yrie, qui attendaient

la ville, et commirent la fau

and nombre, les pre- les

nÇais comme libérateurs.

VOYAGE DANS LE LEVANT. 47 qui devait garnir le pied des murailles opposées à la mer; ces ouvriers travaillaient au

bruit de quelques instrumens bien aigres, bien discords, et accompagnaïent cet orchestre par des chants tout aus

ï barbares que son harmonie ; ils figuraient ensuite des danses, et sur-tout l'exercice et la marche des soldats européens. On apporta les pipes, le sorbet; nous causämes ainsi long-temps, entourés de plus de cinquante mamlouks, presque tous échappés au dernier massacre qu'on en à fait au Caire. Mehemet me parla de

s troupes, et appuya beaucoup sur la confiance que lui inspirait le courage des habitans de Nabolos ou Naplouse , ancienne Sichem : cette portion des montagnes de la Syrie fournit la plus grande partie de Ia garde de Mehemet. On raconte en effet, de cette tribu d'Arabes, des choses singulières, qui prouvent l'intrépidité la plus féroce. Ils sont ennemis jurés de la tribu d'Abou Goch, l'ancienne Jérémie ; 2 ya du sang , selon leur expression, entre ces deux pays, et les individus

olés en sont journellement victimes.

Que de fois , sous ce climat brillant, j'ai regretté les brouillards, le ciel nébuleux de la France ! Combien de fois mes yeux se sont tournés tristement vers l'occident! Quand,

après avoir rencontré sur tous les visages l'expression de la malveillance, je revenais au couvent de Jafa, cette charité douce et vive des religieux européens consolait mon

cœur , le dilatait, lui rappelait ses plus chères affections.

Je partageais ma chambre avec une jeune hirondelle; elle s'établissait tous les soir sur une cheville du plafond; chaque matin, au lever du soleil, je rendais la liberté à

mon amie : peut-être venait-elle de France ; peut-être avait-elle quitté un toit que je

regrettai

Un dérangement de santé tout-à-fait subit, la veille de mon départ de Jafa, m'eflraya d'autant plus, qu'il me semblait être lavant-coureur d'une maladie : je me soumis au remède turc; un mélange de café et de punch très-chaud me mit fort heureusement en état de monter à cheval le lendemain matin, quoique je ne fusse pas encore très-

assuré de pouvoir continuer ma route. Point de médecins, point de secours d'aucun

genre: il faut en Syrie se résoudre à guérir ou à finir selon le vœu de la nature, sans aucune intervention des hommes.

Décidé à traverser la Palestine et le désert pour me rendre à Damiette, je ne me laissai point décourager par toutes les diflicultés que lon opposait à ce voyage. L'aga voulut me donner un homme sûr : Abou Daoud, dont j'aurai occasion de parler dans

la suite, avait habité la France pendant plusieurs années; il en résultait que, lorsqu'il

parlait français, j'avais de la peine à l'entendre, et lorsqu'il parlait arabe , on ne le comprenait plus. J'avais en outre pour escorte deux cavaliers, un Arabe de Nabolos et un Africain de Mogador. Toute la ville de Jafa assistait à ce départ. Notre caravane était fort nombreuse; les chameaux, les dromadaires, la garde de Mehemet, encombraient les rues : des janissaires maltraitaient les Arabes, qui poussaient des cris affreux; nos chevaux effrayés se cabraient; et les bons moines, affrontant les injures de cette multitude , se mélaient à tous ces turbans pour nous faire leurs adieux. Je parvins enfin à me soustraire à cette foule, dont une faible portion était si insolente, et l'autre si

misérable et si abjecte.

L'aga de Jafa, dont les chevaux nous conduisirent jusqu'à Gaza, m'ofrit en signe de souvenir un cheval arabe, que je refusai : on lui porta en revanche, de ma part, une montre garnie de perles, dont il parut charmé.

Notre sortie de Jafa fut pompeuse; le canon tirait, et des hommes à cheval nous escortèrent pendant une partie de la journée. Nous couchâmes en rase campagne, sous une assez mauvaise tente, à Jabena, l'ancienne Jamnia, qui n'est habitée que par quelques Arabes pasteurs. Tout ce pays pourrait être d'une fertilité surprenante; mais la main du despotisme détruit pendant le jour ce que la rosée du ciel fait éclore.

Je quittai bien avant le jour la caravane, qui devait se diriger sur Gaza. Suivi d'un Ascalon :

drogman, de mon domestique et d'un mamlouk, jallai chercher les ruines d'

le crépuscule parut bientôt. Un Arabe se joignit à nous près des ruines d'Azoth, jadis si florissante sous la domination des Philistins. Ce Bédouin , errant sans projet, fut charmé de trouver l'occasion d'entendre louer la beauté et la vitesse de sa belle cavale

aux yeux de gazelle; il se penchait sans cesse sur le cou de cet animal charmant, Jui

parlait comme à un enfant chéri, et le couvrait de baisers. Lorsque nous fümes arrivés près d'un ravin, notre compagnon me montra el-Tell, chef-lieu de la tribu des Ouahydyeh (intime alliée de faga de Jafa), dont lui-même faisait partie ; il s'étendit longuement sur la gloire et la puissance de sa tribu. Malheureusement, on me traduisait d'une

façon fort laconique ce que le Bédouin disait d'une manière très-animée.

Nous franchimes comme l'éclair l'espace de dix-huit milles qui sépare Tabena d'el-

Madjedal. Cette bourgade, située à deux milles des ruines d'Ascalon [en arabe Azqalün|

et de la mer, est assise dans une plaine superbe, entourée d'un rempart de palmiers

et de grands aloès. Toutes les haïes y sont formées d'une haute charmille de raquettes entrelacées, plus impénétrable que la muraille la plus épaisse. C’est dans ce lieu, c'est

dans les plaines d'Ascalon, que les Croisés remportèrent cette victoire signalée contre

l'armée du soudan d'Égypte; sa perte fut immense. Cette bataille mémorable a inspiré ces beaux vers à Jean-Baptiste Rousseau :

La Palestine enfin, après tant de ravages,

Et des vents du midi la N'a consumé «

Leurs ossen

ns blanchis dans les champs d'Ascalon.

J'aimais à les répéter dans ce même endroit où campèrent, il y a peu d'années, d'autres Français qui venaient chercher de nouveaux hasards. Une plaine conduit jusqu'aux ruines d'Ascalon. Cette ville, qui ne compte plus un seul habitant, est située sur un coteau immense, formant le demi-cercle : la pente est presque insensible du côté de la terre; mais l'escarpement est très-considérable au-dessus de la mer, qui forme la corde de cet arc. Les remparts, leurs portes, sont debout; le tourelle attend la sentinelle vigilante. Les rues vous conduisent à des places, et la gazelle franchit lescalier intérieur d'un palais; l'écho des vastes églises n'entend plus que le

nn

cri du chacal : des bandes entières de ces animaux se réunissent sur la place publique, et sont à présent les seuls maîtres d'Ascalon.

Les Arabes, qui la nomment Djaurah , frappés sans doute de sa tristesse imposante, en font le séjour des esprits malfaisans : ils assurent que, la nuit, cette ville est souvent éclairée ; qu'on y entend le bruit de voix innombrables, le hennissement des chevaux, le cliquetis des armes et le tumulte des combats.

Non loin de ces monumens gothiques, se trouvent les grands débris d'un temple de Vénus : quarante colonnes de

granit rose de la plus haute proportion, des chapiteaux, des frises du plus beau marbre, s'élèvent au-dessus d'une voûte profonde et entr'ouverte. Un puits d'un orifice immense descend dans les entrailles de la terre; des figuiers, des palmiers, des sycomores, voilent en partie ce grand désastre. Quel contraste pittoresque et philosophique que celui de. ces ruines grecques disputant d'élégance avec logive et les colonnes accouplées qui supportent le dôme d'une chapelle de la Vierge! Elle dominait ce rivage, et fut sans doute invoquée plus d'une fois au milieu des périls de cette côte orageuse. On lit encore sur Fazur de sa voûte ces paroles écrites en caractères gothiques : Stella matutina, advocata navig'antium , ora pro nobis.

Les travaux du port sont devenus le jouet des vagues; elles se rompent avec furie et à une grande hauteur sur des rochers, bases inébranlables de ces tours inutil s, de ces créneaux abandonnés. Je ne pouvais m'arracher de ce lieu : j'aurais voulu attendre les ténèbres, qui devaient, ce me semble, répeupler ce séjour lugubre et redoutable.

C'est à qu'habitèrent la force, la valeur brillante; c'est dans Ascalon que l'élégance des temps chevaleresques, la politesse européenne, vinrent s'unir au faste voluptueux, à toutes les jouissances du luxe de l'Orient. C'est 1à que Dieu, l'amour et la gloire exaltèrent les imaginations au plus haut degré, et enfantèrent ces prodiges qui donnent à l'histoire de ce temps tout l'éclat, tout le charme des fictions les plus élevées de la poésie.

L'Arabe d'el-Madjedal, pressé par fa misère, entreprend quelquefois de fouiller dans les sables d'Ascalon; il considère d'un œil stupide la cuirasse jadis dorée que le hasard lui fait trouver; son fils essaie de placer sur sa tête le casque dévoré par la rouille, et soulève avec effort la grande épée du chevalier chrétien.

Agricola, incurvo térram molitus aratro,

Exesa inveniet scabré rubigine pila,

Aut gravibus rast pulsabit inanes,

Grandiaque effossis mirabitur o$ Vinc. Gi

galea

On trouve à toute minute des cottes de mailles, le fer d'une lance ou 1es débris d'un bouclier. Lady Esther Stanhope (1) venait de tenter à Ascalon des fouilles dont le prix leffraya trop tôt. Une tribu s'était chargée de cette entreprise; mais la protection ruineuse de Yaga de Jafa décida lady Stanhope à renoncer à ce projet.

(1) Lady Esther Stanhope habite ie depuis plusieurs années; elle cérémonie ; qui ressemblait fort au couronnement de la souveraine du désert, a deméure dans Ia petite ville d'Antoura, au-dessous du Libar T'attenduit à bienfaits lui ont conquis l'affe bes Bédouins : on assure qu'ils ruiries; mais.sû modestie s'est refusée à .ce triomphe étrange.

sont très-disposés à In proclamer reine et à la reconnaitre pour telle. Une

admour, lan

ne Palmyre, lorsqu'elle est allée visiter ces

on des

F4 PCIVET ré Je n'atteignis Gaza que fort tard. Après avoir traversé, pour y arriver, des forêts de palmiers et de nopals, on trouve, en s'éloignant de la mer, des vallées agrestes,

des ruisseaux qu'il faut chercher sous les arbustes odorans qui les couvrent. C'est peut-

être là que la noble et douce Herminie rencontra ces bergers, cette retraite, qui n'avaient

jamais rien vu de si brillant que son armure, et rien de si agité que son cœur.

Cibo non prende gia, che de’ suoï mali Solo si pasce, e sol di pianto ha sete.

gli augelli

Non Non senti lieti, e salutar gli albori,

destà finche gan

E mormorare il fume e gli arboscelli

Æ con l' onda scherzar l'aura, e ct

Apre à languidi lumi, e guarda quellè Alberghé solitarj de’ pastori; tra l'acque e à rami,

E parle voce us Ch ai sospiri ed al pianto la richiami.

(T. Tasso, Gerusal. liber. vi. )

Ces campagnes, presque entièrement incultes, sont admirables : une végétation active, puissante, et des palmiers chargés de fruits savoureux (1), montrent la nature redoublant d'efforts sur la frontière du désert. On comprend fort bien qu'on se soit disputé longtemps cette terre fortunée. Gaza (2), élevée sur une colline basse et de forme circulaire, domine cette contrée si riche, si féconde. A la clarté douteuse de la lune, alors cachée par des nuages, je fus étonné de la grandeur de cette ville et des belles lignes du serdy, de ce palais qui rappelle le règne des Saladins.

Gaza à cit delle Giudea nel fine, Su quella via ch inver Pelusio mena, Posta in rive del mare ; ed ha vicine Immense solitudini d' area, Le quai, come austro suol l'onde marine, Mesce il turbo spirante, onde a gran pena Ritrova il peregrin riparo o scampo Nelle tempeste dell instabil campo.

(T. Tasso, Gerusal. liber. vit.

Je traversais des bosquets de bananiers, je franchissais des arceaux moresques, pour porter à l'aga la lettre de recommandation ou plutôt les ordres de Mehemet de Jafa, son supérieur. Ce maître terrible est si bien obéi, que lon me reçut trèspoliment. Le palais de marbre construit dans le temps des califes, où réside laga, a dû être la maison de délices des soudans. Tout y parle encore de ces princes braves et galans, qui prêtaient l'appui de leurs armes à la séduisante Armide. Le gouverneur de Gaza était misérablement établi sur un divan déchiré, au milieu de ces ruines somptueuses, Cependant les murs sont encore incrustés d'azur et d'or, et des arcades de marbre, gracieusement travaillées, laissent arriver les parfums des forêts voisines. L'illusion du soir embellit par-tout ce qui existe, et relève admirablement ce

(1) Les dattes, les oranges, les citrons de Gaza, sont d'un goût eïquis et les plus estimés de l'Orient.

a caen

qui n'est plus : aussi le lendemain ne Honse plus que les vestiges de ce qui, la veille, avait prêté le plus de charme à mes rêves brillans et chevaleresques.

Après avoir fumé la pipe et bu le café, qui nous furent présentés par de beaux enfans de douze à quinze ans, je fus conduit chez un Grec, premier écrivain de l'aga.

É tablis dans une cour, qui nous parut préférable à l'intérieur de la maison, nous dormimes sous des treilles épaisses. On me réveilla de grand matin : un courrier de laga de Jafa m'apportait un présent de très-belles étoffes de Damas ; je n’en fus pas surpris, connaissant ses manières magnifiques et son desir d'être agréable aux étrangers, spécialement aux Français.

Gaza contient à peine maintenant huit mille habitans turcs, arabes et chrétiens grecs. Les palais appuyés contre le rempart sont tout-à-fait déserts. Tout prouve la richesse et l'élégance anciennes, le mauvais goût et Ia misère du temps présent. La mosquée principale est ornée de quatre rangs de colonnes de marbre africain, couronnées de chapiteaux corinthiens du meilleur goût : tout cela fut évidemment apporté d'Ascalon. Mon hôte me montrait avec respect des débris de murailles sur le sommet d’une colline:

il en faisait les ruines du temple renve par Samson, et marquait plus loin le lieu où cet Hercule des Israélites vint déposer les portes de Gaza. Nous rencontrâmes laga partant pour la chasse : il se dirigeait du côté de la mer, qui n'est éloignée que de quatre milles environ. Ce gouverneur était suivi d'un nombreux cortége de mamlouks, et je retrouvai parmi eux les jeunes gens dont la beauté n'avait frappé la veille : jappris que ces malheureux enfans, couverts d'armes brillantes et montant des chevaux superbes, étaient les favoris de laga, dont ils se disputaient déjà l'argent et le pouvoir.

Les Français ne s'emparèrent de Gaza, à l'époque de la campagne d'Égypte ; qu'après une action assez vive. Nos ingénieurs firent alors construire une redoute capable de maintenir la ville : jai encore vu les restes de cet ouvrage, presque informe aujourd'hui.

Si j'avais été seul, et que j'eusse été sur-tout moins effrayé du prix énorme qui me fut demandé, je me serais sûrement livré aux Arabes de Bäkyr et à des gens connus de Gaza, et je serais allé chercher dans le désert, au sud-est du lac Asphaltite , les ruines des villes des Nabathéens et des Iduméens. L'honorable voyageur Banks visite à présent cette partie de l'Asie, peu connue jusqu'à ce jour : on lui préparait, m'a-t-on dit, pour cette expédition, une escorte de trois cents hommes. Il verra sans doute le désert d'elTyh, où Moïse conduisit les Hébreux ; Pharan, et les restes d'Asion-Gaber et d'Aylah, qui servirent ( du temps même de Salomon ) d'entrepôt au commerce de l'Arabie et de l'Inde.

Le Grec chez lequel jétais logé, parlait un peu italien; il jouait la gravité et se donnait des airs d'importance, parce que l'aga ne faisait rien sans le consulter. Je n'ai jamais rencontré, même chez les autres drogmans, une indolence qui püt être comparée à celle de cet homme. J'ignore comment se traitent les affaires du gouvernement; je le voyais sans cesse fumant sa pipe et roulant dans ses doigts les grains d'un chapelet d'ambre.

Il est impossible de se figurer l'embarras, les tourmens d'un malheureux voyageur obligé de perdre des journées entières pour l'expédition d'un bouyourdik (1). Les agas, les émirs, les truchemens, les chameliers, s'entendent tous pour le faire languir, et ce n'est qu'à force d'argent qu'il parvient à obtenir les choses les plus simples et les plus facile

On évaluait alors à trois mille bourses les sommes annuelles que la Syrie devrait sente environ trois millions deux cent

payer au khazneh, trésor du mille francs de notre monnaie. Alep, Tripoli, Saint-Jean-d'Acre, seraient ainsi les lieux les plus imposés. Les Musulmans ne paient rien; les Chrétiens, les Maronites,

sultan; ce qui repr

les Druses, les Juifs, sont seuls considérés comme rayds, sujets immédiats. Le #hkaradf, impôt auquel ils sont assujettis, forme une capitation régie distinctement, et dont ils sont comptables aussi envers Île trésor du sultan. La Syrie pourrait verser dix millions à Constantinople ; cette province, accablée d'impôts, paie effectivement plus de trente millions de notre monnaie , qui sont dévorés par les pachas, les motsallams, les agas et leurs agens. En réunissant toutes les troupes soldées par les pachas de Damas et de Saint-Jean-d'Acre et par l'aga de Jafa, on trouverait à peine huit mille hommes, sur lesquels on ne peut compter que deux mille fantassins , tous métoualis ou moghrebins.

Je quittai Gaza le 9 décembre, après avoir essuyé toutes les contrariétés qui pourraient le plus décourager d'un voyage déjà pénible par lui-même. Je refusai des escortes armées; mais j'obtins des chameaux, des dromadaires, et un chef de chameliers, qui ne me fut recommandé, parmi beaucoup d'autres, que par la noblesse et l'honnêteté de sa physionomie. Abd-allah d'el-Arych ne trahit pas l'opinion que j'avais conçue de

lui : cet homme, simple et bon, nous fut d'un grand secours. Les préparatifs de notre

départ rassemblèrent à notre porte, selon l'usage, toute la canaïlle de Gaza : les plus hardis nous chargeaient d'injures, quelques pierres avaient été déjà lancées; mais la menace d'une décharge de nos armes à feu calma bientôt cette populace, la plus insolente de la Syrie. Nous montimes sur nos dromadaires au milieu des cris des Arabes conducteurs. On aurait pu croire, à la fureur de tous ces gens armés, qu'ils allaient s'entre-tuer : il n'en était rien; à peine s'agissait-il d'une courroie, d'une corde ou de quelques médins : lorsque le plus faible était trainé par la barbe sous les pieds des chameaux, les janissaires survenaient, faisaient pleuvoir sur les combattans une grêle de coups de bâton, et tout rentrait dans l'ordre.

Assez inquiet d'abord de l'allure du dromadaire (2), qui me paraissait devoir être incommode pendant une route aussi longue, je finis

cependant par en trouver le mouvement supportable; jétais assez passablement établi sur cet énorme animal, si docile, si doux, dont le pas est d'une süreté extrême : mais j'eus plus de peine à m'habituer au râlement affreux de cette pauvre bête, toutes les fois qu'on la forçait de se coucher pour me donner la facilité de monter sur son dos ou d'en descendre.

On s'arrêta au milieu des bruyères, à dix heures du soir : chacun s'empressait à ramasser du bois sec; nous allumämes du feu tout près d'un monceau de cendres

(1) Sorte de passeport ou de laissez-passer. (2) Surnommé, par les Arabes, le navire du désert

age d'une autre caravane. Je n'avais traversé que d'immenses plaines

qui indiquait le pas

incultes ; plus de palmiers, plus de sycomores : la monotonie de ce lieu désert n'était variée que par des ravins argileux et les lits de torrens desséchés. Je n'entendis pen-

dant toute la soirée que le cri des chacals (1) : nos gens tirèrent des coups de pistolet

pendant la nuit pour écarter ces désagréables voisins, qui se promenaient par bandes autour du bivac. Je n’en dormis pas moins bien, et je ne fus réveillé, à quatre heures du matin, que par le chant de prière des chameliers. La caravane se composait de neuf personnes : quatre montaient des dromadaires; les bagages, l'eau, les vivres, étaient portés par cinq chameaux : nos Arabes nous précédaient à pied.

Je voulais aller coucher le soir à el-Arych : la journée était longue, et le chemin

fatigant. Nous traversämes des collines et des vallées d'un sable fin, mouvant, et d'une

blancheur éblouissante, sans découvrir aucune trace de végétation : par-tout, à notre

approche, de gros rats se réfu siaient dans les trous dont le sable est rempli. A. midi, le soleil était brülant et la chaleur presque insupportable. Nous renconträmes quelques Arabes pasteurs auprès du tombeau d'un santon : ils buvaient avidement de l'eau

ent dans une citerne à demi éboulée. Quelle misère ! quelle

saumâtre qu'ils pui maigreur ! quel air de souffrance ! Cette tribu , indépendante il y a peu d'années, fut poursuivie et soumise par l'aga de Gaza : les femmes et les enfans sont demeurés prisonniers dans cette ville, et répondent à l'aga de la fidélité des hommes de la tribu , auxquels il a confié fa garde de ses troupeaux.

Descendus vers les bords de la mer, nous suivimes le rivage pendant près de six heures. On aperçut enfin les palmiers d'el-Arych long-temps avant de les atteindre. El-Arych n'a qu'un petit fort, entouré de chaumières enfouies dans le sable; mais sa forêt de palmiers est de Ja plus grande magnificence : ce fut sous leur dôme agité par la brise du soir, que nous oubliämes les fatigues de Ta journée. Les ténèbr

s viennent reposer les yeux; le calme et la fraîcheur de la nuit sont d'une inconcévable douceur : l'ame retrouve des forces , et le corps reprend de la vigueur et de l'élasticité.

Les Arabes de cette contrée sont encore fort occupés du souvenir des Français : ils nous indiquaient les différentes positions qu'avaient occupées nos troupes, les lieux où s'étaient livrés les combats les plus vifs, et jetaient au vent des poignées de sable pour figurer le nombre des morts. On nous apporta du poisson , que nous fimes cuire tant bien que mal, et des dattes fraiches d'un goût exquis.

Deux heures de marche sur le rivage de la mer conduisent à un puits dont l'eau est trouble, mais passable : nos outres furent remplies , et nous dirigeâämes notre caravane par les montagnes vers le grand désert. On ne traverse plus dès-lors que des sables coupés de collines très-basses, ou des plaines à perte de vue, couvertes d'une croûte saline d'une blancheur éblouissante. L'hor

zon ne présente que des dunes mouvantes, à la surface desquelles les diverses directions des vents impriment des formes variées : elles offrent des cannelures très-régulières, des festons, et le plus souvent des ondes comme celles que la mer dessine sur le rivage. L'eau de la Médi-

(1) Chacal, canis aureus.

terranée arrive par des vallées, quand les vents du nord dominent; ses eaux dans les plaines les plus basses, forme d'immenses salines naturelles. On ne trouve que de loin en loin de petits bouquets d'une bruyère noirâtre, épineuse : des troupeaux de gazelles se laissent à peine apercevoir à l'horizon. Quelques lièvres , e pendant près d'une lieue, et quelques tortues se

et ce qui reste de

dont l'œil aurait pu suivre la cou

réfugiant lentement dans leur retraite, voilà les seules distractions du désert. Jamais le chant d'un oïseau n'égaye ce paysage d'une imposante monotonie : le

ilence le plus profond n'est interrompu que par léclat du tonnerre ou le bruit sourd

de l'ouragan.

L'Arabe nous montrait, sur le monticule de sable blanc qui s'opposait sur un ciel bleu-foncé, la trace récente de la bête féroce qui venait de le traverser avec ses petits, peut-être peu de minutes avant notre passage. Nous ne renconträmes que deux caravanes : des femmes arabes suivaient à pied la dernière, portant leurs enfans sur Îles hanches et un vase sur leur tête; les maris étaient entièrement nus , à l'exception des reins, que couvrait une ceinture de cuir à laquelle était attaché un petit morceau 'étoffe le plus exigu possible.

L'Arabe du désert vaut bien mieux que celui qui habite les villes; hospitalier, fidèle à sa parole, il sent tout le prix de son indépendance. Le Bédouin traverse sans envie les bazars du Caire et de la riche Damas; on ne le voit dans aucune circonstance se débattre contre sa destinée. L'homme civilisé attend toujours de la vie ce qu'elle n'a jamais pu lui donner; il essaie, dans son inquiétude, de remonter avec effort le cours d'un fleuve rapide, que l'Arabe descend avec résignation. Tous ceux que nous trouvâmes sur notre route, nous abordèrent avec la plus confiante bienveillance; leur main droite était appuyée sur leur poitrine; et ils nous offraient des vœux religieux : Dieu est grand, il protégera votre voyage et le nôtre, était la formule ordinaire de leurs souhaits. Allah kerym et In ch& Allah terminaient cette conversation , qui avait comsaluts de paix. Le soir, mes gens dressaient notre

mencé par des salem multipliés , Les tente. Le repas était très-court : on se couchait à huit ou neuf heures, pour partir le [endemain à trois heures du matin. La chaleur qui régnait pendant le jour, était encore augmentée de toute l'action de la réverbération du soleil sur ces plaines de sel : la température ne pouvait être comparée qu'à celle d'une journée très-chaude du mois d'août dans le midi de la France. L'humidité des nuits fait éprouver ensuite le froid le plus pénétrant : ces rosées sont parfois si abondantes, qu'il devient très-difficile d'al- Jumer du feu; notre tente était aussi mouillée le,matin que si on l'avait trempée dans l'eau. Pour me reposer de l'allure de mon dromadaire, je montais souvent une petite jument arabe de trois ans, véritable modèle de beauté, de vitesse et de douceur : elle était si caressante et si apprivoisée, qu'elle venait le soir appuyer ses beaux naseaux sur mon épaule et prendre sa part du souper.

Après leur repas, nos Arabes s'asseyaient en rond, et chacun à son tour racontait une histoire : on jugeait aisément de l'intérêt du récit par les physionomies de ceux qui lécoutaïent.

Un soir ils me parurent plus attentifs et plus émus; jen voulus connaitre la cause, et jobtins d'Abou Daoud, notre interprète, la traduction d'une histoire qui devait être bien plus touchante dans la bouche d'Ibrähym d'el-Arych. « Seigneur, me dit le drogman,

» je l'ai entendu raconter plusieurs fois par un religieux de Jafa : je suis presque certain

» de la dire aussi bien que lui. »

Histoire d'Ismayl et de Maryam.

Dans les démélés continuels qui divisaïent les Arabes du désert et le motsallam de Jérusalem, les gens de ce dernier firent prisonnier, dans une embuscade, près de la vallée de Beqäa, un jeune cheykh déjà connu par sa bravoure et sa hardiesse; il se nommait Ismayl, fils d'Ahmed, fils de Bähir : son père était chef de la tribu des Ouahydyeh, Yune des plus considérables de Barr el-Chäm (1). Ismayl se défendit avec le courage des lions, qu'il attaquait souvent dans les sables de Mäan et de Karac. Blessé mortellement, on eut beaucoup de peine à le transporter jusqu'à Jérusalem : il fut déposé dans la cour du palais du gouverneur, couché contre une colonne. La

ge basané, sans altérer la beauté mâle et fière de

pâleur de la mort couvrait son vis

ses traits; cependant ses membres glacés, roidis, semblaient annoncer que celui qui

son

fut le rempart du désert et la terreur de la Syrie, allait bientôt cesser de vivre : sang coulait pourtant encore; et ce que la pitié n’a pas fait, est inspiré par un sordide

intérêt. Le motsallam, espérant une rançon considérable du fils unique du che rkh des

Ouakydyeh, fit appeler le drogman du couvent de la Terre-Sainte, qui passait pour un médecin habile. « Hakim (2), lui dit-il, puisque tu as reçu du ciel le don de guérir » les hommes, et que ce peuple voit en toi un second Averroès, je te confie ce pri- » sonnier; si tu crois pouvoir lui conserver la vie; qu'il soit emporté dans ta demeure. » Jure que tu me représenteras cet esclave le 20. jour de la lune de schowal : si tu » y manquais, sil échappait à ta surveillance; ta tête répondrait de cette trahison. Rends-

»le à la vie; la moitié de sa rançon sera le prix de ce service. »

Le drogman s'inclina, visita les plaies du cheykh, et dit, en portant la main successivement sur sa poitrine, sur sa barbe et sur son front : « Seigneur, il sera fait ainsi que » tu l'ordonnes : livre-moi cet esclave, et je tâcherai de te le rendre valant toute la rançon » que ta justice doit en espérer. »

Le mourant fut transporté dans la maison du drogman, qui se nommait Youhannà ben Temym. Le feu de la charité animait le cœur de cet homme chrétien : il habitait près de la porte de Saint-Étienne, sur la voie Douloureuse, et le jardin de sa maison

était formé de léboulement d'une muraille de la piscine probatique, jusqu'au fond de

laquelle il descendai

Maryam, la plus belle des filles de la Palestine, entendit frapper à coups redoublés : reconnaissant la voix d'Ebn-Temym, son père, elle ouvrit cette porte, barricadée comme celle de tous les chrétiens à Jérusalem, et ne vit pas sans surprise entrer des sûys

(2) Docteur, médecin.

(1) La Syrie.

portant le corps inanimé du jeune cheykh. Ma fille, dit le drogman, je tamène un malheureux; et dès-lors la compassion se peignit sur le visage céleste de Maryam. « C'est le chef le plus redoutable de ces Bédouins, le fils d'Ahmed, cheykh des Oua- » hydyeh. — Quoi! si jeune, dit-elle, et c'est lui qui se rendit si terrible aux Bethléé- » mites! © mon père, pardonnons-lui ; rappelle-toi l'histoire du Samaritain. Si ton art » pouvait sauver cet infortuné! — Va, cours, lui répondit Ebn-Temym, apporte du

» baume de zaqgqoum et des bandes de lin. »

Elle vole. On dépose Ismayl sur le modeste divan du drogman. Maryam a préparé la compresse : à genoux, elle soutient dans ses bras la tête défaillante du jeune homme; elle attend Fopinion que son père va se former de l'état d smayl. Hélas! un dernier soupir est près de s'exhaler de sa bouche; les battemens animés du sein de la jeune vierge ne rallument pas pour lui le flambeau de la vie. Maryam épie le moindre mouvement, la plus faible étincelle : c'est la première fois qu’elle regarde un homme;

elle contemple avec une pitié ardente les yeux fermés du Bédouin, dont les longues

paupières noires dessinent leur ombre sur des joues éteintes. Une large blessure à brisé la poitrine d'Ismayl; Ebn-Temym la croit mortelle : Maryam frémit; elle serre contre son cœur le triste fardeau qu'elle soutient. Cet homme souffre, il ne lui est plus étranger : une de ses mains contient l'appareil destiné à étancher le sang qui coule avec abondance

sur le barnous et le turban déroulé du Bédouin. Ses larmes, qu'elle ne peut essuyer,

inondent le front du jeune homme : ce baume puissant l'aurait réveillé du dernier

sommeil ; il ouvre les yeux, il les fixe sur cette beauté touchante. Troublé par la

fièvre qui le dévore, « Mahomet, dit-il, su s-je »OV

» soulage ce pauvre infidèle, car nous ne pouvons rien sans toi. »

enfin dans ton divin paradis |... —

PA rge, mère du vrai Dieu, s'écrie Maryam , il vit encore! que ton nom soit béni:

Pendant tout le temps de cette longue maladie, Ebn-Temym et sa fille ne quittèrent pas un instant le fils d'Ahmed. I voyait sans cesse, presque jour et nuit, l'expression de la plus douce pitié embellir les traits de Maryam; des paroles de bonté présentaient l'espérance d'un meilleur avenir à ce jeune homme ardent, moins accablé par ses maux que par la honte de l'esclavage.

Cependant Ismayl reprenait des forces, et son cœur payait avec usure la dette de sa vie. L'amour et la reconnaissance remplissaient son ame. Dès qu'il put marcher,

Maryam le conduisit sous le sycomore dont les branches ombrageaient la maison et le

jardin d'Ebn-Temym ; assis à côté l'un de l'autre, elle se plaisait à lui faire raconter les guerres de sa tribu, fa vengeance des Ouahydyeh contre le perfide Gezzar, et

les détails de sa famille et de ses plais

rs au désert. Le soir les surprenait dans ces longues et douces distractions; ils n’en étaient réveillés que par le chant de

S MOUCZZIR, qui, du haut des minarets de la riche mosquée d'el-Harem, appelaient les Musulmans à la prière.

« Maryam, lui disait l Arabe, tu me fais oublier mon père, le Prophète et ma tribu. » Au milieu de ces murs sombres, élevés, d'où je ne puis voir le ciel, tes yeux sont » devenus la seule étoile que je veuille suivre. Ou mes os deviendront une cendre

» légère dont se jouera le vent d'yamyn, ou je planterai pour toi la tente nuptiale au ailleront de joie à ta vue ; tous les Ouahydyeh

» désert; mon père et ma mère tre » baiseront le bas de [a robe d'Ebn-Temym, et les jeunes filles de la qabyleh se dispu- » teront l'honneur de laver la poussière de vos pieds. » Maryam, attendrie et troublée, lui répondait qu'elle était chrétienne, que tout dans la vie les séparait. « Hélas ! Ja » mort , ajouta-t-elle avec un cruel pressentiment ; la mort sera peut-être moins » injuste. »

Sur ces entrefaites, le pacha de Damas, jaloux des trésors du motsallam de Jérusalem, fappelle à son divan, lui reproche ses rapines, et fait tomber cette tête dont un seul regard épouvantait, la veille, toute la Judée. Un favori du pacha obtint le gouvernement de Jérusalem, et voulut payer cette faveur à son patron par un

présent digne de lui; il frappa d'une avanie le couvent du Saint-Sépulcre et ceux

des Arméniens et des Grecs : vingt Juifs des plus riches moururent sous le bâton des chiaoux. Toute la ville de Jérusalem était dans le trouble et la consternation.

“ Écoute, fils d'Ahmed, dit le drogman au cheykh confié à sa garde : lié par un » serment sacré envers le dernier motsallam, je n'ai rien promis à celui qui lui » succède; si tes forces te le permettent , profite de la confusion dans laquelle se » trouve cette ville; sors demain, au coucher du soleil, par la porte de Naby Daoud; » cache-toi dans les grottes d'Haceldama, les sépulcres toffriront un asile sacré; dirige

» ensuite prudemment tes pas vers le désert. Que Dieu, qui tenvoya da

s ma maison, » protége ta fuite, et qu'il te donne de longs jours, comme à ceux dont le sang coule » dans tes veines. » Maryam rougit à ces paroles ; le breuvage qu'elle apportait, échappa de ses mains.

« O mon père, dit Ismayl, comment veux-tu que je m'éloigne de vous, lorsque le

» péril menace ceux que mon cœur ne quittera jamais? Abd-allah, cet homme cruel,

» persécute à présent les grands de Jérusalem ; mais, quand ce nouveau motsallam

aura sacrifié les dromadaires, sa main égorgera les brebis et tondra le faible agneau.

I se souviendra du combat de Tibériade , lorsqu'on lui dira qu'Ismayl est prisonnier,

et aucune rançon ne racheterait ma vie : il y a du sang entre nous et les enfans

de ños enfans. Bientôt Abd-allah te demandera compte de lesclave; et ta bouche,

fille de la vé

ité, que pourra-t-elle lui répondre? Fuyons plutôt ensemble; ou, si tu

me jures ta foi, j'irai vers mon père; il Sapprochera de Pharan avec les enfans de

sa tribu, doux comme des gazelles, courageux comme des lions, et jamenerai un

chameau docile, que Maryam conduira sans peine. Vous viendrez vous réunir à

nous à lentrée de [a vallée de Gaza, et des cris d'allégresse vous accueilleront chez

les fils des Ouahydyeh. Nous resterons à vous attendre pendant les trois derniers jours

de la lune de sepher, et je veïllerai sans cesse sur les hauteurs d'Ébor pour découvrir

votre arrivée. »

« Mon père, dit Maryam en embrassant ses genoux, l'offre de ce jeune homme est

une inspiration du ciel : j'étais prosternée hier devant l'autel de la Vie ge, et mon

cœur devinait tout ce qu'il nous propose. Fuyons les premiers coups de ces barbares; ’ 29

ardera son peuple

»la main de Dieu dissipera ensuite cet orage; ce Dieu puissant reg

» en pitié : mais, je ten conjure, partons sans perdre de temps. »

Ebn-Temym, frappé de la sagesse de ces paroles et de la douleur de sa fille, se rendit à sa prière. Tout était convenu, toutes les mesures étaient prises; Ismayl leur adressait déjà le souhait du départ. « Puissiez-vous desirer la vue du camp d'Ahmed » fils de Bähir, comme le voyageur fatigué desire celle de loasis! » Mais ce doux projet fut bientôt détruit : le tumulte était devenu tel dans les rues de Jérusalem, que jamais Ebn-Temym ne put se décider à laisser partir son hôte; il lobligea même de se cacher sous les voûtes de la citerne, et d'attendre un moment plus favorable. Après cette précaution, il remontait plus tranquille auprès de Maryam, lorsque des spahis vinrent le saisir. Dénoncé par de perfides Grecs, il fut conduit chez le motsallam; sa fille ne le revit plus.

On sempara du peu que possédait Ebn-Temym. Maryam éplorée courut se ainte, pour le conjurer de réclamer

jeter

aux pieds du supérieur des religieux de la Terreson père. Des soldats entouraient le monastère et menaçaient les religieux. « Ma fille,

» dit le révérendissime à Maryam, Notre-Seigneur nous frappe d'une grande plaie, et

» vous êtes une des victimes les plus éprouvées ; offrez vos douleurs à celui qui, dans »ce même lieu, en a bu volontairement le calice jusqu'à la lie : fille de Jésus-Christ, » votre père n'est plus. »

L'infortunée ignorait cette perte funeste : elle tomba privée de mouvement. Lorsqu'elle reprit l'usage de ses sens, quelques femmes chrétiennes l’entouraïent, et s'opposaient en pleurant à ce que Maryam füt conduite chez le gouverneur. Cet homme, informé

de la beauté de cette jeune fille, desirait offrir au pacha de Damas une odalisque digne

de lui. Les prières et l'argent des religieux suspendirent cette poursuite pendant quelques heures. Ils espéraient soustraire la jeune chrétienne à toutes les recherches, en la confiant à des femmes pieuses de Bethléem; mais on apprit le soir que cette ville était aussi livrée aux fureurs des Métoualis. En même temps on eut avis que le couvent de

chacun ne pensa plus qu'à la fuite. Les femmes, les enfans, furent cachés dans les

érusalem et l'église du Saint-Sépulcre devaient être forcés le soir. Dès ce moment,

souterrains profonds des tombeaux des rois et des juges. Des chrétiens courageux" franchirent les murailles; ils enfouirent les reliques les plus précieuses, les vases sacrés, sous le sable de la grotte de Jérémie ou dans les profondeurs de Sioé.

Abattue, consternée, sans conseil, sans asile, Maryam revient vers Ismayl, qu'elle trouve consumé d'inquiétude, IL frémit de rage, il ne respire que vengeance, en apprenant la mort d'Ebn-Temym, en voyant le désespoir de sa fille. « Si Dieu me laisse

» quelques forces, lui dit-elle, c'est pour tengager à partir. J'ai tout confié au Père du

» couvent : Yousef, un des janissaires chargés de la défense des religieux, gagné par

»eux, favorisera ta fuite; il a consenti à se cacher dans les ruines de Béthanie,

» où les Arabes de Siloan lui fourniront un chameau. Voici la nuit, gagne la vallée de » Josaphat; tu trouveras ton guide, il doit tattendre jusqu'à la neuvième heure. Que

» Dieu bénisse ce voyage et qu'il accompagne tes pas! Souviens-toi quelquefois d'Ebn-

» Temym et de sa malheureuse fille. — Tu ne me suivrais pas, dit Ismayl, et tu me » proposes de fuir! — Je suis chrétienne; il ne m'est pas permis d'être ton épouse : » mais, si tu m'aimes, Ismayl, sauve ta vie, sois heureux au désert; Maryam trou- » vera toujours un refuge près du tombeau de son Dieu. » Puis, reprenant son courage, elle ajoutait d'une voix entrecoupée par ses larmes : « La seule douleur que » je ne pourrais supporter, serait celle d'oublier mes devoirs, ou de te voir perdre la

sister à tout le reste. —

» vie : je saurai r lu n'as pas cru que je partirais, dit Ismayl » d'un air sombre, en quittant ses armes et son manteau : je ne tai pas donné le droit » de soupçonner Îe fils d'Ahmed d'une insigne lâcheté. Voudrais-tu m'éprouver? Et que » m'importe la vie loin de ce que jaime! Que viens-je d'apprendre ? tu pourrais done » vivre loin d'Ismayl! Je reste, et j'atteste le Prophète que rien ne m'arrachera d'auprès » de toi. — Tu restes, s'écria Maryam, et la mort qui te menace! — Je la méprise, » dit Ismayl.— Et ton père qui t'attend, et a tribu qui te redemande! — Je reste, répéta- » t-il de nouveau.

Malheureux, reprend Maryam, ne sais-tu donc pas que je ne » pourrais te survivre? — Mais du moins je mourrai le premier », dit Ismayl. Ces derniers mots, prononcés avec tout l'accent de la passion, eurent toute sa puissance : ils décidèrent du sort de Maryam.

« O mon Dieu! que faut-il faire ? s'écria la jeune fille en tombant à genoux.

Puis-je quitter cette terre arrosée du sang de mon pèr.

? dois-je laisser périr Ismayl ?

» Que suis-je donc, pauvre orpheline, pour le sacrifier ainsi? Si mon père vivait, un » devoir sacré m'attacherait à fui; mais, seule au monde, isolée, sans appui, je ne » tiens à personne. Une famille nombreuse pleurerait Ismayl, et je pourrais consentir » à sa mort! Qu'importe le sort de Maryam! il vivra, il peut encore être heureux. » Ismayl, sauve ta vie, prends la mienne, je pars avec toi. Pardonne, à Vierge sainte, » pardonne; et si nous sommes coupables, ne punis que moi seule. »

IL n'y avait pas un moment à perdre : guidés par le feu de l'incendie qui consumait l'hôpital des Arméniens, Ismayl et Maryam traversent avec difficulté les haies d'aloès qui ferment les jardins des environs. Hs arrivent au pied de la muraille d'enceinte de Jérusalem , et Ia franchissent, aidés du secours de quelques chrétiens, dont ils favorisent aussi la fuite. On pouvait les apercevoir, les entendre ; le moindre bruit pouvait les trahir: Ismayl pour la première fois connait fa crainte; ils précipitent leur marche. Maryam, accoutumée à la vie sédentaire des femmes de l'Orient, peut à peine suivre son ami : il la porte dans ses bras. On aperçoit le minaret de Béthanie. Chargé de son doux fardeau, le fils d'Ahmed se croit maitre de la destinée de Maryam; elle remerciait encore le ciel, lorsqu'ils arrivent aux ruines. Ils se hâtent de faire le signal guide et le

chameau ont disparu. Ismayl répète le signal; il cherche en vain, rien ne*paraît : la

convenu : personne ne leur répond, tout est muet; la nuit est obscure, le

neuvième heure était sans doute écoulée.

Que faire? Comment traverser soixante milles de chemins rudes, montueux, déserts, sans secours, sans provisions, pour trouver, à la fin de cette route, des sables mouvans , dévorés par fardeur du soleil ? Tout parait possible à l'amour : Ismayl

persuade sans peine à Maryam qu'il faut continuer leur voyage. « Je connais, dit-il, »une source à moitié éhemin de la terre occupée par ma tribu; nous trouverons

» auprès de cette fontaine des dattiers dont les fruits te nourriront. Je te porteraï; »il ne nous faut que deux jours pour faire la route : si tes forces tabandonnent, tu » en retrouveras sur mon Cœur. »

L'innocence pure et sacrée les enveloppait de sa robe virginale ; elle tempérait lardeur de leurs ames; elle y faisait régner cette sainte confiance, charme tendre et religieux du premier amour. Maryam croit aisément ce que lui dit Ismayl : ils semils veulent profiter de Ia fraîcheur de Ia nuit

pressent de quitter ces ruines désertes :

pour faire un peu de chemin avec moins de fatigue. Vain espoir! déjà Maryam se sent épuisée de lassitude; ses pieds délicats sont déchirés par les épines. Ismayl voit ses efforts, sa souflrance, et son cœur est brisé. II la soulève dans ses bras, la porte long-temps; mais il avance lentement sur ces cailloux aigus qui se dérobent sous ses

Le soleil levant leur montre le désert : une plaine immense de sable rougi par

pied

les premiers rayons du jour; pas un arbre, pas un abri. Mais cet aspect, loin d'abattre

Ismayl, semble ranimer son ardeur; le désert est pour lui la patrie et l'image de la liberté. « O Maryam, dit-il, prends courage : avant la fin de ce jour nous trouverons » La fontaine d'Engaddi, et demain nous serons près de mon père. » Maryam, un peu ranimée par ces paroles, essaie de déguiser ses maux ; elle veut marcher en s'appuyant sur Ismayl : bientôt sa paleur la trahit, elle est près de s'évanouir; Ismayl la reprend dans ses bras. A la fin de cette longue journée, l'Arabe convalescent s'affaiblit aussi, et à peine apercçoit-il à l'horizon la cime des palmiers d'Engaddi : il fui paraît impossible d'y arriver avant les ténèbres, et cependant Maryam est mourante; consumée par la soif, elle peut à peine articuler une parole. C’est pour lui qu'elle meurt! Cette pensée ranime le Bédouin : il marche, s'arrête, marche encore. La crainte de perdre ce qu'il adore, couvre son front d'une sueur froide; tremblant, haletant, il presse son trésor contre sa poitrine oppressée : quelques pas encore, et ils atteindront cette fontaine tant souhaitée. Ils y arrivent enfin, et tous deux sont près de succomber; tous deux, privés de mouvement, demeurent étendus sur le sable.

Ismayl se traîne pourtant jusqu'à la citerne; il puise de leau dans ses mains, il en humecte les lèvres de Maryam : elle ouvre lentement des yeux humides de larmes, qu'un faible sourire voudrait vainement déguiser. Inquiète de l'état d'Ismayl, elle ne s'occupe que de lui. « Hélas! dit la jeune fille, sans moi tu ne serais pas ainsi mourant, » épuisé de fatigue. » Elle s'accuse, et veut trouver jusque dans ses sacrifices l'occasion de se blâmer et de plaindre ce qu'elle aïme.

Ils se reposèrent pendant une nuit et un jour sous les dattiers. Le soir, Ismayl se plaçait”aux pieds de Maryam ; il veillait sur elle, tandis qu'au milieu d'un sommeil agité elle prononçait souvent des paroles inarticulées et sans suite. L'Arabe l'écoutait avec un mélange de surprise et de terreur. Le charme doux et merveilleux des nuits de l'Orient semble mettre l'homme en communication avec le ciel : les harmonies de ces heures mystérieuses accompagnent également la plainte de l'être souffrant ou

le cantique de la reconnaissance. Parfois, des lumières soudaines se promènent sur l'horizon comme un char de feu, et colorent d'un rouge pâle et fugitif les nuages légers arrêtés sur les cimes des montagnes : ces vapeurs indécises apparaissent alors comme des intelligences célestes qui défendent les enfans de la terre contre les entreprises de l'esprit de ténèbres. Les fruits savoureux du dattier, une eau pure , ranimèrent bientôt les forces d'Ismayl; la fille de Jérusalem ne recouvrera plus les siennes. Craignant toujours pour la sûreté du jeune cheykh, elle veut partir. Cette troisième journée est moins pénible que les autres : Ismayl emporte de l'eau et des dattes qui rafraïchissent leur poitrine desséchée.

Ils rencontrèrent enfin des Arabes pasteurs, qui, touchés de leurs maux, leur offrirent le lait de leur jument et le pain cuit sous la cendre. Le plus âgé d'entre eux, uni d'amitié avec les Arabes Ouahydyeh, voulut étre le guide de ces pauvres fugitifs; ils se dirigèrent ensemble vers la vallée d'Harma : le pasteur les aidait à gravir les sommets de Gabar, à traverser le torrent de Soéta et les solitudes d'Hébron. « Ma » file, disait-il à Maryam, espère en Dieu; c’est lui qui ta adressée vers nous dans » les pâturages d'Édom. Il m'a enlevé une fille chérie, le seul appui de mes vieux » jours; tu me la rappelles : la douleur aime la douleur. Appuie-toi sur moi, pauvre

» roseau ; ré

tons ensemble à la tempête. » Et cependant Maryam pouvait à peine se trainer; déjà ses yeux n'avaient plus de larmes. La vue perçante de lArabe lui fit découvrir, le soir, quelques cavaliers placés sur une hauteur : il cacha ses amis derrière un rocher, et courut à la hâte vers ces hommes qu'il reconnaissait pour des Arabes.

Dès que les Bédouins purent apercevoir le pasteur, ils descendirent da colline comme l'éclair. « O fils du désert, s'écria le vieillard, seriez-vous des enfans de la noble qabyleh » d'Ouakydyeh, rene de Bosor et d'Eblata ? — Oui, oui », s'écrièrent-ils tous à-la-fois. Le vieillard, sans leur répondre, retourna auprès d'Ismayl, qui lui confia son dépôt précieux pour voler vers les siens, faire avertir son père, et amener un chameau. Il revint peu d'instans après ; et se mettant à genoux devant Maryam, « Ma sœur, lui dit-il, » reprends courage, toute la tribu tattend, et je veux te rendre un père. »

On placa Maryam sur une jument douce et légère comme un chevreau : des Arabes

aidaient son amant à la soutenir. Elle s’évanouit plusieurs fois avant d'arriver sur le

plateau d'Harma, près duquel le vieux cheykh vint à sa rencontre avec sa femme et

filles. Ismayl lui cria de loin : « Cheykh des Ouahydyeh, à mon père, voici l'ange

» qui a conservé ton fils! fais tuer en son honneur le chameau nouveau-né, et pré- » sente-lui le pain et le sel. » Ensuite il raconta les malheurs de Ia fille chrétienne, et des larmes ‘inondèrent la barbe vénérable du fils de Bâhir. Hélas! la mort s'était déjà emparée du cœur de Maryam. Les jeunes sœurs d'Ismayl cherchaient vainement à la distraire : quand on la croyait un peu mieux, elles la conduisaient au puits de Laban; assises sous le figuier, les filles arabes fui racontaient leurs inquiétudes pendant l'absence de leur frère, et tout ce qu'il disait des bienfaits d'Ebn-Temym. Lorsqu'elles revenaient à la tente des femmes, leur mère, qui les attendait avec inquiétude, ouvrait ses bras à Maryam, l'appelait sa fille, et a traitait comme un enfant souffrant et chéri:

RE Re

ess

SR

cher à Gaza ce qu'on croyait être agréable ou salutaire pour Maryam.

elle envoyait cher!

mais nos cœurs souvrent à

« On est pauvre et ignorant au désert, lui disait-elle ; » lamitié, comme les grenades d'Ascalon aux rayons du soleil, qui les colore et les » adoucit. » :

Maryam était vivement émue de ces marques d'un intér Elle aimait le jeune cheykh : mais sa piété, les terreurs d'une autre vie, si puissantes

chez une chrétienne née au pied du mont sacré de Golgotha , tout se réunissait pour

rêt si simple et si vrai.

troubler son ame; elle croyait sans cesse entendre la voix de son père, qui l'appelait vers lui, et la fièvre et linsomnie la consumaient. Ismayl, enivré d'amour, voyait Maryam descendre lentement dans la tombe : irrité contre le sort, il errait autour du par la flèche empoisonnée du chasseur.

camp, et rugissait comme un jeune lion blessé Son père le ramenait alors. « Dieu est grand, disait Ahmed, puisqu'il a permis que la » colombe vint se réfugier dans ma tente. Crois, Ismayl, que c'est un signe de bonheur » pour les Ouakydyeh : calme donc ton ame, plus agitée que les flots de la grande » mer, »

Les soins les plus tendres furent inutiles. Un jour, la tête de Maryam tomba sur sa poitrine, un dernier soupir sortit de ses lèvres décolorées, et son ame pure remonta vers le Tout-puissant. Toutes les racines qui faisaient vivre ce faible arbrisseau , avaient été coupées. La mort de son père, des scrupules religieux, un premier amour, tout se réunit pour flétrir cette fleur naguère éclatante de fraicheur et de beauté. Ismayl demeurait morne, l'œil sec, au milieu des cris de toutes les femmes de sa famille. Le vieux cheykh, abattu, consterné, présida lui-même aux funérailles : il cacha sous des sur sa tombe le

palmiers la dépouille mortelle de Ia vierge chrétienne, et fit placer

crucifix que la jeune infortunée n'avait cessé de porter sur son cœur. Les mêmes mots dont on s'est servi pour exprimer tant de fois les regrets cuisans de Fhomme, sufhraient-ils pour peindre la douleur d'Ismayl, de cet enfant de la nature, révolté contre ses arrêts barbares? C'était vainement que son père lui présentait lui-même un peu de nourriture, qu'on lui parlait des intérêts de la tribu, et des guerres qui la menaçaient : on n'obtint jamais de lui une seule parole. Cependant le repos de cette grande famille allait être troublé par l'aga de Gaza, et le conseil des vieillards venait dé décider une retraite générale jusqu'au désert de Mephaath, derrière la mer Morte, au pays des Moabites. Chacun était occupé de ce départ, lorsqu'au coucher du soleil cet astre parut environné d'une auréole couleur de sang; le ciel, devenu tout-à-coup jaunâtre, ne donnait qu'une lumière livide et sans ombre; les oiseaux fuyaient vers Foccident en rasant la terre ; le sol paraissait lumineux, tandis que l'air était terne et opaque; le palmier immobile laissait tomber vers le sable ses branches flexibles, que le moindre vent élève et secoue dans les airs; tout se taisait; la peur régnait sur l'espace; les cris plaintifs des animaux annonçaient l'approche du terrible semoum, ce vent pestilentiel, l'effroi du désert. Ismayl, souriant à l'espérance de ce fléau, embrasse la tombe de celle qu'il aimait; ses mains écartent le sable qui la couvre; il a déjà touché, pressé le linceul sur

son cœur; le voile qui enveloppait le visage de la vierge, est soulevé : Ismayl contemple

d'un regard avide ces traits que la mort respecte encore. Maryam paraît sourire à son

ami : « Viens, semble-t-elle lui dire, viens, Ô mon bien-aimé; quitte la terre des larmes » pour le séjour de la paix. — Oui», s'écrie Ismayl en imprimant ses lèvres sur le front

glacé de Maryam, « reçois le chaste baiser de Fépoux du s

mn

pulere : ma chaïne va se

» briser, nous serons réunis à jamais. » L'infortuné attend avec une joie impatiente la

mort, qui doit confondre ses restes avec ceux de Fobjet de ses cruels regrets. Bientôt un nuage rougeàtre arrive du côté de lorient : le souffle de l'ouragan fait un chaos de ce désert tranquille; des vagues de sable se heurtent , les plus hauts dattiers sont déracinés : quelques minutes suflisent pour combler une vallée. Ismayl disparait dans cette épouvantable destruction. Ah! celui vers qui la prière des cœurs affligés s'élève plus vite encore que l'encens des tabernacles, celui qui juge les pensées les plus secrètes des hommes, voulait sans doute réunir ces deux ames nobles et pures dans la région

des joies saintes, éternelles et ineffables.

Nous ne trouvâmes qu'une seule oasis sur la route d'el-Arych à Damiette, celle de Romalé, le soir de la quatrième journée; c'est un bouquet de palmiers, caché dans une vallée de sable. Des cabanes formées de branches de dattier sont placées dans ce triste lieu, où des Bédouins plus noirs encore que tous ceux que j'avais vus jusqu'alors, nous offrirent l'hospitalité. Après les avoir remerciés, nous continuämes notre route, soutenus par l'espérance d'atteindre, vers le soir, le rivage de la mer. On m'assurait que les bateaux de pêcheurs qui sortent du lac Menzaleh, venaient fréquemment sur la côte de Péluse, où j'arrivai à dix heures du soir.

Les choses allaient si vite et si bien dans l'imagination d'Abou Daoud, notre drogman, qu'il croyait se reposer doucement à Damiette le lendemain matin. IH en fut tout autrement : nous ne pûmes jamais traverser sur nos dromadaires un canal qui communique dans ce lieu avec la mer, et que le refoulement des vagues rendait alors impraticable;

il fallut coucher sur le rivage. Ibrähym d'el-Arych retourna vers oasis, dont nous

étions déjà fort éloignés, pour y chercher un Arabe qui connût mieux ce labyrinthe

de canaux au milieu duquel nos conducteurs ne se retrouvaient plus. Ils avaient entre

eux des explications assez vives, dont le sens, facile à comprendre, prouvait qu'ils s'étaient égarés, et qu'ils n'espéraient pas que le matin leur apportât des notions plus exactes. Le jour parut enfin; notre chamelier ramenait un Bédouin de Ia physionomie la plus malheureuse. La mer, agitée par le vent de nord, était devenue forte. Derrière nous, sur la droite, s'étendait le grand désert; sur la gauche, des canaux, des marais couverts d'énormes roseaux, laissaient entrevoir les ruines de Péluse. Des milliers d'ibis d'une blancheur éclatante, rangés les uns à côté des autres, dessinaient toutes les lignes

de ces monumens, dont la forme majestueuse frappait pour la première fois mes regards.

Des nuées d'oiseaux aquatiques s'élevaient du sein de cette plaine marécageuse. Un

arface de cette solitude; des

épouvantable ouragan avait bouleversé depuis peu la

ne

trombes de sable, amenées du rivage de Suez, comblèrent des marais et des canaux. Les colonnes de Péluse, et les débris de Farama, qui garde les cendres de Pompée, étaient alors presque entièrement ensevelis.

Le Bédouin, aussi embarrassé que nous, essaya de traverser le canal; mais, au bout de quelques pas, il fut obligé de se mettre à la nage, et les chameliers déclarèrent qu'il serait impossible de tenter le passage.

L'Arabe de Romalé assurait que les eaux diminueraient au coucher du soleil; mais il doutait qu'après avoir franchi un grand nombre de canaux, on püt trouver la plus petite embarcation sur le lac Menzaleh. I nous rançonnait, et se faisait payer fort cher le moindre conseil, la plus légère tentative. Le soir arriva sans qu'il y eût aucun chan-

gement dans notre position : elle commençait à devenir difficile; la nuit fut même ssion de ce rivage : des feux

assez inquiétante. Les onces et les chacals sont en poss furent allumés. La mer étant enfin plus calme, on se hasarda, le matin, à effectuer age : les plus grands chameaux avaient de l'eau jusqu'à la moitié du ventre; ces pauvres animaux, étourdis par le bruit et le mouvement des vagues, faillirent cent

le pa

fois nous jeter dans la mer, ainsi que nos bagages. La caravane traversa de la même manière, avec plus ou moins de difficulté, des marais fangeux et profonds. Un Arabe marchait devant et sondait le gué avec le bois de sa lance : il enfonçait dans la vase, avançait, reculait; nous suivions de notre mieux. Un seul homme fut renversé par son dromadaire : il savait nager, et gagna le rivage sans accident. Arrivés péniblement dans l'endroit où les pêcheurs ont ordinairement une baraque, un poste avancé, nous ne trouvâmes personne. Manquant de tout, fatigués de corps et d'esprit, nous commencions à être de mauvaise humeur; chacun était mécontent d'Abou Daoud, qui n'était pas facilement compris par les Arabes, et dont je ne pouvais tirer que des phrases vagues et incohérentes.

La caravane était au bout de ses provisions : les conducteurs demandèrent avec instance qu'on les laissât partir, si lon ne voulait pas revenir avec eux par le désert. I était ‘impossible de retenir des gens aux gages de l'aga de Jafa, dont la présence devenait inutile, et qui commençaient à manquer d'eau. Un nouveau Bédouin s'était

joint à notre guide, et spéculait, ainsi que lui, sur notre position, dont ils surent tirer

un parti assez avantageux. [ls s’offrirent pour aller à la recherche d'un bateau : le prix fut fixé à cent piastres, s'ils parvenaient à ramener le moindre canot. Ils parlaient d'un établissement de pêcheurs distant de quatre ou cinq lieues, et nous étions encore à

quatre-vingts milles de Damiette et à une lieue de Péluse. IT fut convenu en outre que

la caravane retournerait jusqu'à l'oasis de Romalé, où elle attendrait le chef des chameliers, qui voulut bien demeurer jusqu'au retour des Bédouins. Jean, mon domestique, et M. Linant ( jeune élève de la marine, qui avait quitté /« Cléopatre pour s'attacher à M. Prévost ), se décidèrent à partir avec les Arabes : ils ne furent point arrêtés par les difficultés d'une excursion qui se présentait sous des couleurs peu gracieuses; tous

les quatre se jetèrent gaiement à la nage, et nous demeurâmes, entourés de nos malles,

dans une ile dénuée de bois. Cette côte, fréquemment submergée, est la partie la plus

basse de TÉg rpte : elle est entrecoupée de petites îles, dont quelques-unes sont entierement recouvertes par une eau stagnante et méphitique. A'trois lieues de là, sur les bords du lac, se voient les ruines d'un fort nommé Tyneh, construit par les: Français pendant l'expédition d'Égypte, pour s'opposer au débarquement des Anglais et les empêcher d'arriver à Damiette.

J'étais d'autant plus inquiet sur le moyen d'effectuer notre retraite, qu'elle était presque impossible pour M. Prévost : affaibli par le voyage du désert, comment auraitil pu repasser à [a nage tout l'espace qui nous séparait de la terre ferme? Le projet le plus raisonnable, si la course de nos Bédouins et de nos compagnons devenait inutile, était d'abandonner le bagage et de marcher vers oasis de Romalé : de [à, j'aurais dépèché, à force d'argent, des Bédouins avec des lettres pour M. Vasili Fackre, consul de France à Damiette, qui nous aurait envoyé un bateau et des guides. Peu d'heures après le départ de nos gens, on aperçut, à Fhorizon, un petit bâtiment qui semblait se diriger de notre côté; chacun se livrait à l'espérance, sans se rendre compte de Ia possibilité de le voir arriver jusqu'à nous : en effet, il disparut, et nous laissa plus tristes qu'auparavant.

M. Linant et mon domestique revinrent vers le soir, nus, excédés de fatigue, les pieds déchirés par les épines ; ils avaient laissé les Bédouins dans une île à trois lieues

de distance : voyant qu’on Îles engageait sans cesse dans des marais, ils craignirent une

trahison; et l'aspect d'un corps mort, abandonné sur la grève, acheva de les décourager. Nous comptâmes dès-lors fort peu sur le succès de Fentreprise des Arabes. Un troisième Bédouin, entièrement nu, maigre, chétif, malheureux enfant du désert, nous apparut à travers Îles roseaux, d'où il nous considérait avec une extrême curiosité; nous l'appeâmes : il vint d'assez bonne volonté saccroupir devant notre feu. La nuit arrivait; Abou Daoud au désespoir , ne sachant pas bien sil devait recommander son ame à Jésus-Christ où à Mahomet, proposa à notre nouvel hôte d'aller aussi à la recherche de ce bateau si desiré : je jurai sur ma tête qu'il aurait une bonne récompense. I partit par la nuit la plus sombre et sans vouloir répondre de rien. Nous soupämes de trois poissons que le Bédouin avait apportés; on prit ce maigre repas auprès d'un très-petit feu, et, chacun s'enveloppant dans son manteau, le besoin de sommeil fut plus fort que l'inquiétude.

Le crépuscule commencait à poindre, lorsque le chef des chameliers vint me réveiller en criant de toutes ses forces, Sultan! sultan! bateau! bateau! et nous vimes en effet, avec une joie inexprimable, tout-à-fait sur l'horizon, quelque chose qui ne nous parut ressembler à une embarcation que bien des heures après.

En effet, c'en était une, qui nous atteignit avec peine, à cause du vent contraire. IL était trois heures après midi lorsqu'elle parvint au rivage, ramenant nos trois Arabes. Cette barque était assez grande et fort sale; mais jamais vaisseau ne nous sembla plus beau ni plus commode : elle était conduite par des Arabes pêcheurs. Nous manquions d'eau depuis trente-six heures, et nous trouvämes dans le bateau une jarre pleine d'eau du Nil. Cette boisson fraîche et pure, qui me parut délicieuse, effaça le souvenir de

nos privations. Je payai les Bédouins : mais fa vue de cet argent éveilla la cupidité des bateliers, et produisit sur eux l'effet que nous en redoutions ; ils voulurent être payés d'avance; leur chef faisait des diflicultés sur tout, et il devint plus insolent lorsque les effets furent embarqués. Nous souffrions depuis trop long-temps de la mauvaise foi et de la cupidité dégoûtante de ces hommes , qui abusaient de fa difficulté de notre position : je m'élançai dans la barque, le sabre nu à [a main, et, saisissant le râys par la barbe, je le menaçai de lui ôter la vie, sil ne mettait à la voile sur-le-champ; tous mes compagnons montèrent à la hâte. Ce peu de mots fut prononcé sans doute d'un ton bien persuasif : personne ne répliqua. Le fils du chef se mit à mes genoux ; ils promirent tout ce qu'on voulut, et cinq minutes après nous étions partis.

Notre petit bâtiment s'engravait dix fois par heure; l'équipage entier se jetait à toute minute à l'eau pour tirer l'embarcation : on enfonçait jusqu'aux épaules dans une vase verdâtre et fétide. La nuit survint au milieu de ces embarras. Un vent d'est assez frais et tout-à-fait favorable porta notre bateau dans le lac Menzaleh, et le lui fit traverser directement. Le lendemain, à sept heures du matin, nous atteignimes les palmiers de ce rivage de Damiette si desiré, après avoir mis treize jours à nous y rendre de Jafa.

Le petit port de Damiette sur le Menzaleh est éloigné d'environ une lieue de cette ville. J'étais à peine débarqué, qu'un douanier turc me montra, sur le rivage, un grand édifice construit avec soin, en me disant que jy trouverais des Francs. Un grand nombre de matelots génois et vénitiens y étaient occupés à saler du poisson dans une cour carrée, entourée de grands magasins. M. Piozin, Français d'origine, dirige cet établissement pour le compte de Mohamed Aly, pacha d'Égypte, dans les états duquel nous venions d'entrer. Cette entreprise pourra devenir très-importante : le lac Menzaleh fournit une immense quantité de poisson, et je pense que lon connaîtra bientôt en Europe les salaisons de Damiette. M. Piozin nous fut très-utile, et cette heureuse rencontre détruisit l'impression désagréable qu'avait produite sur nous la triste nécessité où nous avaient mis nos Arabes, d'être sans cesse en garde contre eux.

Damiette est située, par le 31.° degré 25 minutes de latitude, sur la rive de la bouche la plus orientale du Nil, au milieu d'une plaine entrecoupée de canaux vivifiés par les eaux de ce fleuve et bordés de palmiers. La végétation de Damiette, nommée par les Arabes Doumyät, est admirable. On est obligé d'employer des machines pour porter les eaux au niveau de ce terrain noir, gras et assez élevé. La canne à sucre, le bananiér, le riz, le blé, l'orge, sont les produits les plus abondans de ce pays, dont le commerce, entièrement entre les mains des agens du pacha, est immense, et pourrait l'être encore davantage. On y compte vingt-cinq mille habitans, dont quatre ou cinq cents chrétiens du rit grec. Les rues sont étroites et sans pavé, les maisons construites en brique, et toutes à demi détruites. IT est impossible de marcher dans cette ville sans craindre la chute de quelque corps avancé, de quelque poutre vermoulue : tout est en poussière ou en pourriture; les mosquées n’ont plus de portes, et les minarets menacent d'écraser des voûtes déjà entr'ouvertes. Les bazars sont étroits et habités par la populace la plus misérable. Les femmes marchent enveloppées d'une draperie bleue

ère; la pointe de leur voile est attachée entre les yeux par une petité

de toile gro

monnaie d'or où d'argent : elles semblent être de véritables spectres. Les ophtalmies sont fort communes, et le nombre des aveugles très-considérable.

Le gouverneur de Damiette se nomme Hasan Aya : C'est une créature du pacha du

Caire. Je suis allé chez lui, et le même jour il n'a rendu sa visite. Ce Turc est poli; il conserve un reste de l'urbanité de la cour de Sélim, dont il fut capidgi bâchy. Les troupes sont cantonnées à Ezbeh; ce n'est qu'un mauvais village, situé à deux lieues de Damiette, et que les Français fortifièrent. On vient d'y construire deux casernes pour la cavalerie et l'infanterie.

À peine Vasili Fackre, consul de France, eutil reçu la lettre que je lui avais écrite chez M. Piozin, qu'il m'envoya des chevaux. Son chancelier ou drogman, jeune Smyr-

niote, et un capitaine de vaisseau marchand français, qui se trouvait alors chez le consul,

vinrent au-devant de moi. Je me rendis chez Vasili Fackre en révant au contraste de

notre entrée dans Damiette et des autres circonstances de notre voyage, qui n'avait

été qu'une suite de privations et de désagrémens de tous les genres. Je me trouvais dans un pays superbe, me dirigeant vers une bonne maison, où m'attendait toute sorte de soins. On suit, pour arriver à Damiette, une avenue ombragée par des dattiers et

bordée de canaux; les champs sont remplis de cultivateurs : mais, arrivé dans la ville,

le despotisme reprend tous ses droits. On est frappé de l'air de destruction et de misère de la ville de Damiette, à laquelle ses nombreux minarets donnent de loin un certain air de grandeur. Dans toutes les rues, les maisons des deux côtés ont des corps avancés,

soutenus par des piliers, et qui se touchent, pour ainsi dire, au premier étage. Des

bufles, des aveugles, des marchands de poisson, un supplice, un mariage, un enter-

rement, tout cela se croise ou chemine pêle-mêle dans les rues de Damiette avec des

cris horribles. Des trous, de grosses pierres, des canaux empestés, des maisons tellement

ruinées , qu'on croirait que cette ville vient d'essuyer un long siége, suivi d'un assaut

meurtrier, voilà le premier coup-d'œil de Damiette; et mon jour dans cette ville. ne me raccommoda point avec elle,

On vient de construire hors de la ville, pour Vasili Fackre, une maison superbe, dont il fait les honneurs avec une noblesse extrême. Ce palais, entouré de beaux jardins, est situé sur les bords du Nil; jy fus reçu de manière à n'oublier jamais ce second Aboul-Qäsem. Héritier d'une grande fortune, qu'il a augmentée par le commerce, Vasili Fackre en jouit en philosophe. Les malheureux, les opprim

trouvent toujours en lui un bienfaiteur et un appui. Il est indépendant par son caractère sous le gouvernement le plus absolu, adoré de ses nombreux esclaves, et sa maison est un asile toujours ouvert à tous les genres d'infortune. Ce consul jouit d'un grand crédit à la cour de Mohamed Aly; laga de Damiette est à ses ordres, le mufti est à ses pieds, et son divan ne désemplit pas de gens qui viennent baiser le bas de sa robe et solliciter son patronage. d

Vasili Fackre est de la religion grecque: Cet homme, qui passe pour écrire et parler très-correctement l'arabe et le grec littéral, parle aussi l'italien avec une extrême pureté.

Il travaille dans ce moment à des traductions importantes. Sa femme et sa mère habitent

le second étage de sa maison. IH me fit la grâce signalée, et tout-à-fait contre l'usage,

de me présenter à ces dames. Sa femme était couverte de diamans , et assise sur un divan d'étoffes brochées d'or.

H serait fort à desirer que Vasili Fackre voulut écrire l'histoire moderne de son en Égypte,

appris par lui une multitude de détails sur l'expédition des Franc

pays :

et les causes du peu de succès de la dernière entreprise des Anglais sur ce pays. Je trouvai dans sa bibliothèque un choix des meilleurs livres écrits dans toutes les langues. On faisait bonne chère chez lui; le déjeuner était souvent porté sur les bords du Nil, et nous buvions du vin de Champagne, dont les fumées légères s'exhalaient sous les bosquets de citronniers du Delta. Une musique arabe , les mêmes sons qui charmaient l'oreille des califes de Bagdad, ajoutaient à l'agrément de cette maison

hospitalière, où de nombreux esclaves prévenaient nos moindres desirs.

Les musiciens arabes sont toujours accompagnés d'un bouffon / magannoun ]. M saute, se moque des musiciens, prend les positions les plus obscènes, et charme toute l'assemblée, qui ne cesse de lencourager en criant, Tayb, tayb, mé ch& Allah, et en frappant dans ses mains.

L'ancienne coutume des souverains de l'Europe d'avoir auprès d'eux des fous ou des

bouffons s'est conservée chez les Orientaux; le plus mince aga (1) ne saurait marcher sans être accompagné d'un muet, d'un petit nain bien difforme, qu'on se plait à charger

d'armes embarrassantes : la difficulté de celui-ci à monter un cheval fougueux, sa gau-

cherie lorsqu'il présente la pipe ou le café, sont des sujets de gaieté continuels pour le

maitre et ses cour Quelques-uns de ces bouffons sont gens d'esprit; il en est aussi parmi ces infortunés

ISans.

qui sentent profondément le malheur de leur condition, et qui déguisent sous les formes

du conte ou de l'apologue leurs profonds regrets et les leçons les plus amères : mais,

en général, les grimaces ont bien plus de succès que les vers. L'aga de Damiette venait de marier son nain muet à une pauvre petite muette; et lon

attendait à sa cour, avec une grande impatience, ce qui aviendrait de cette union déplorable.

J'allai visiter le bazar des esclaves noirs

il en était arrivé un grand nombre du Dar-four; mais tous venaient d'être vendus, à l'exception de deux négresses, l'une âgée de vingt ans et Fautre de quinze. Les marchands les firent lever à mon arrivée : elles étaient étendues sur une natte et enveloppées d'une pièce de pagne noire; leurs cheveux

crépus, enduits de graisse, tombaient régulièrement sur leur front et leurs épaules ;

une sombre tristess

> était empreinte sur leur visage. Je marchandai la plus jeune, dont

on demandait mille piastres égyptiennes : ses formes étaient parfaitement belles. Je

laiss

ai quelques roubiers (2) à ces malheureuses, contre l'avis de mes drogmans, qui m'assuraient que ces pauvres femmes avaient été trop heureuses de paraître ainsi aux

x de mon excellence. Ld

ye € (1) M. de Choiseul-Gouffier, auquel un pacha de l'Asie mineure demandait si son souverain avait des bouffons, lui répondit que.son maitre sen

rapportait sur € x hasards de In société

(2) Petite moni

ie égyptienne.

Ce qui se passa la veille de mon départ de Damiette, suflira pour donner une idée assez juste des dangers auxquels la brutalité des Turcs expose les Francs dans le Levant. J'étais accompagné de deux personnes : M. Linant, dont jai parlé plus haut; et M. Vian, qui, après avoir servi dans la marine française, venait chercher de l'emploi auprès du pacha d'Égypte. Nous rencontrâmes, en revenant d'un village voisin de Damiette, un soldat albanais un peu pris de vin, armé jusqu'aux dents; mais, à six pas de à, nous en trouvämes un second complétement ivre et tout aussi bien armé : le premier mouvement de celui-ci fut de nous coucher en joue; il demeura ainsi pendant une minute. J'allai droit à cet homme, et je parvins à me rendre maitre de lui et à lui arracher ses pistolets, qui furent tirés en l'air. L'autre Albanais, qui avait d'abord craint qu'on ne voulüt assassiner ce furieux, nous avait également menacés de faire feu sur nous; mais, rassuré bientôt sur nos intentions, il fut obligé de se défendre à son tour contre ce misérable : ils se roulaient par terre quand nous nous éloignämes de cette scène, qui n'était plus que dégoütante.

Je fis demander satisfaction de cette avanie à l'aga de Damiette, dans l'espérance ficheuses; Vasili Fackre pour-

d'épargner aux autres Européens des rencontres at

suivit l'affaire avec chaleur : le soldat fut arrêté, bâtonné; il aurait été chassé de

ollicité sa grâce.

Damiette, «

i je n'avais pa à

Nous louâmes une djerme (1) pour remonter le Nil jusqu'au Caire. J'ai visité avec un soin religieux les environs de Damiette, et sur-tout ce rivage illustré par la victoire de S. Louis, et que les Arabes nomment encore Bahar Dam, la mer de sang.

J'avais vu les bouches du Nil et les communications du lac Menzaleh et de la mer, qui se trouvent les plus voisines de Damiette. Quelques digues brisées par les Turcs pour la sûreté de l'Égypte, du temps des Croisés, firent une vaste mer de la plaine la plus fertile; les eaux du Menzaleh couvrent les ruines de plusieurs villes : Tanis est de ce nombre; ses débris s'élèvent encore au-dessus des roseaux; deux colonnes indiquent la place de cette capitale du Delta, où furent jadis ces palais fastueux, ce trône d'or des Pharaons, ces temples qui gardèrent le secret des pompes bizarres et mystérieuses du culte d'Isis.

Je quittai Damiette le 22 décembre. Le vent du midi génait notre navigation : nous remontions péniblement le Nil. L'eau de ce fleuve est trouble, jaunâtre, mais d'un goût excellent. Le rivage est constamment garni de petits villages. Aux palmiers et aux minarets près, les environs de Damiette ressemblent à la Hollande. Une lisière de culture borde le fleuve; derrière sont les déserts. Des fémmes, de jeunes filles, presque entièrement nues, se plongent dans l'eau, font leurs ablutions, et remplissent de grandes cruches, qu'elles portent avec beaucoup de dextérité.

à-vis du village d'el-Massoura. Je ne saur

Je passai, le matin du 25 décembre, vis

mieux faire que de renvoyer le lecteur au récit àa-fois noble et naïf du sire de Joinville. C'est dans cette grande plaine que la fortune trahit la valeur française. On

(1) Grand bateau plat, & la proue duquel se trouve communément une rameurs, et sont aïdées, pour remonter le Nil ct pour le descendre, du chambre assez spacieuse, Les djermes sont quelquefois montées par vingt secours d'une grande voile.

k ù les ks vi li ffrir à S. Louis, chargé montre les restes d'une tour où les mamlouks vinrent, dit-on, offrir à $S. Louis, chargé de fers, le trône de:

oudans. Ce lieu n’est plus qu'un petit village riant, caché dans des palmiers. Le soleil se levait derrière la mosquée, et les chants de mille oïseaux saluaient cette matinée du jour de Noël, qui me rappelait celles du mois de juin en Europe. Le fleuve était couvert de barques qui montaient ou descendaïent; de. ce nombre étaient les djermes de plusieurs riches Turcs : je les voyais assis sur des tapis, entourés d'esclaves, et ne regardant de ce paysage que ce qu'ils pouvaient en voir sans tourner la tête, sans déranger le moindre pli de leur turban ou de leur ample cafetan. Des esclaves noirs contenaient, dans les bateaux de suite, des chevaux qui hennissaient et frappaient du pied; d'autres serviteurs préparaient le café, le sorbet; et l'eunuque gardait d'un air farouche la kanje (1) qui renfermait les femmes de son maitre.

Ces beaux rivages offrent un aspect peu varié, mais plein de mouvement : des bateaux cha

gent du riz, du blé; des troupes d'hommes, d'enfans, crient, agissent ; tout est plein de vie; tout semble jouir de cette lumière brillante, de ce ciel heureux, de ce climat rav

sant. Les villages sont ordinairement construits sur un tertre artificiel. Le reste du rivage n'est élevé que de trois ou quatre pieds au-dessus du fleuve, qui caresse doucement ses bords, sans attaquer cette terre noire et grasse, ouvrage de ses alluvions progressives et régulières. Presque tous ces villages se composent de chaumières construites de terre et de paille; leur forme est celle d'une ruche : a mosquée seule est carrée, un peu plus ornée, et souvent un minaret élégant sort du milieu de cette taupinière.

Nous étions encore à quinze lieues du Caire, et déjà les pyramides dominaient sur l'horizon du désert Libyque. Le vent devint plus favorable, et j'abordai, le quatrième jour, à Boulagq : cette petite ville sert de faubourg au Caire. J'y trouvai l'avant-garde de la caravane de la Mecque; elle se composait en grande partie de Moghrebins (2): c'est ainsi que lon nomme les habitans de l'occident de l'Afrique. Fatigués de cette longue route, ils étaient couchés pêle-mêle avec leurs chameaux. Des jeunes gens mourans, des vieillards exténués, tournaient tristement leurs yeux vers ce rivage de Fez et ces plaines de Mogador , qu'ils ne devaient peut-être plus revoir.

. Et dulces moriens reminiscitur / Vin.

L'aspect de ce camp était le plus pittoresque du monde. Le costume des Moghrebins, quoique fort simple, porte un caractère de noblesse et de grandeur : il se compose d'une couverture de laine blanche qui couvre tout le corps et qui passe sur la tête, qu'elle enveloppe par des plis magnifiques. Leur visage est olivâtre ; une barbe noire encadre des dents blanches. Des jambes, des pieds nus, une ceinture garnie d'arm

tout cet ensemble, sur-tout lorsqu'ils sont en grand nombre, compose un tableau digne

(1) Bateau couvert.

Moghreby, ho

e du Gharb ou du Couchant, pays connu par les Européens sous le nom d'états barbaresques

du pinceau des plus grands maîtres : il formait le premier plan de la vue du Caire,

lorsque cette ville singulière vint pour la première fois étonner mes regards.

Le Caire / Misr eLKahira] est placé à une demi-lieue du Nil, sur la rive orientale de ce fleuve, sous un immense château, dominé lui-même par le mont Mokatam: D'un côté, ses murs sont environnés d'arbres, de canaux, de jardins; tandis que, de l'autre, le désert arrive jusqu'à ses portes. Je montai de suite à la citadelle, connue par les Arabes sous le nom d'Olha. Cette forteresse est encore une ville, couverte de monumens, de remparts, de tours, de bastions construits dans différens temps et ruinés en grande partie. On nous montra la salle où le sultan Salah ed-dyn donnait, dit-on, ses audiences. Un grand nombre de colonnes admirables, apportées à grands frais de Memphis, voient une seconde fois autour d'elles les vestiges des voûtes qu'elles soutenaient; tout est tombé : on a fait une ménagerie de ce lieu superbe, et la griffe du lion brise les ornemens dorés où les maximes du Coran senlaçaient avec le chiffre du vainqueur de Richard Cœur-de-lion. Je voyais un de ces terribles animaux venger aïnsi le roi chevalier de la magnificence passée du monument de sa noble défaite. Placé entre deux créneaux , sur le sommet de ces murs d'une hauteur effrayante, je voyais à-lafois le grand Caire, Boulaq, Fostat, Heliopolis, et le cours du Nil. Au-delà de ce fleuve, s'élevaient du milieu des sables les pyramides de Gyzeh, celles de Sakkarah et de Dachour; de l'autre côté, les tombeaux des califes, des sultans fatimites, ayoubites et baharites : ainsi les sépulcres des Pharaons et ceux des princes arabes terminaient cet horizon sublime.

On trouve ensuite ce qu'on appelle vulgairement le puits de Joseph. Ce n'est point au fils de Jacob que ce travail est dû, mais au sultan Yousouf Abou-Modaffar Ebn:

Ayoub, dont le titre d'honneur était Salah ed-dyn. Sa main puissante , qui creusa cet abime, éleva les plus beaux édifices de l'Orient. Cet ouvrage porte un caractère de véritable grandeur. Un escalier large et commode conduit jusqu'au fond de ce vaste souterrain, à deux cents pieds sous terre : on en tire constamment, à l'aide d'une machine fort simple, une grande quantité de l'eau la plus saine et la plus fraiche. Les rues du Caire ne sont point pavées; elles sont tortueuses, et souvent si étroites, que les corps avancés. des maisons de chaque côté se touchent et forment une sorte de voûte. On est ainsi à l'abri du soleil et du peu de pluie qui peut tomber; mais rien ne garantit des effets du vent de Æhamsyn (1). Ce fléau de l'Égypte est chargé d'une poussière subtile, suffocante, et si dangereuse pour la vue, que je ne crains pas d'exagérer en assurant qu'un quart de la population du Caire est complétement aveugle. On se souvient encore, dans cette capitale, de la révolte de ces malheureux qui sortirent pour la plupart de l'hôpital de Djämi el-Azhar (2), et causèrent un désordre épouvantable dans la ville. La population se compose de Turcs, d'Arabes, de Coptes, d'Arméniens et de Juifs. Les gens aisés parcourent la ville sur des ânes (3), qui sont très-forts et

(3) Hoummar.

ment pendant cinquante jours. Les effets du semoum, vent pes , baglei betta en tre Alep et Bassora. l'usage des femmes; les femmes les plus riches sont pré

On nomme hoummärah les conducteurs des ânes , et

(1) En arabe cinguante, parce que ce vent désastreux règne or iles

ssouän, les mulets caparaçonnés et couverts d'une selle à

ne se font guère sentir qu’ (2) Plus de vingt mille av

s sont nourris dans cette mosquée. esclaves nommés sdys et abdbdeh.

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