‹ Voyage dans le pays d'AschantieChapitre 10 sur 31 · CHAPITRE Vin · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vin

Journal de M. W. Iîutchison.

16 septembre.— .Lorsque nous avons quitté le pa» lais ce matin, Apokou m’a prié de venir prendre quelques rafraîchissemens cheü lui, où il a com«* mencé une longue dissertation sur la traite des nègres. J ai appris, me dit-il, qu*un bâtiment anglais est arrivé au Cap-Corse , apportant au gouverneur en chef une lettre du roi d’Angleterre qui ordonne de rétablir la traite. En aver-vous reçu la nouvelle ? - Non ; mais s il en est ainsi, je ne tarderai pas à en être informé.— Pourquoi ne voulez «vous pas acheter des hommes?— À cette question jerépondis te que je jugeai le plus convenable. Nos idées le firent beaucoup rire ; il voulut savoir si le roi de Dahomé n’avait pas , il y avait quatre lunes, envoyé un livre au Cap-Corse pour inviter les Anglais à rétablir la traite dans son royaume? — Je repris qu’il avait effectivement envoyé un message , mais que je ne pouvais dire exactement en quels termes il était conçu , parce que j étais alors à Dixcove.— L’Angleterre, me dit-il, aime trop à combattre; ses soldats ressemblent à la trace d’une pierre qu’on’ jette dans

un étang , ils vont toujours de plus en plus loin. En

même temps il décrivit avec la main une spirale , et secoua la tête en me regardant d’un air significatif.

Il me pressa beaucoup d’écrire un bon livre sur la traite des nègres. — Beaucoup d’esclaves, me dit-il , s’étaient révoltés, et, s’étant joints à l’armée. de Buntokou , allaient se battre contre les Aschantes. Il y avait trop d’esclaves dans le pays (opinion que je partageais vivement); il fallait se débarrasser d’une partie, car il s pourraient occasionner des troubles. Il avait lui-même, ajouta-t-il, un esclave qui était alors à la tête de mille hommes ; il pouvait devenir aussi dangereux que l’avait été Coudjocouma , un autre de ses esclaves, qui , lorsqu’il se révolta, trouva des partisans au nombre de dix mille, sans compter les fugitifs, les déserteurs, etc.

Dans l’après-midi, le roi m’envoya dire , en grande cérémonie , qu’il serait bien aise de me voir toutes les fois qu’il siégerait en public. Je répondis que , . puisque c’était le désir du roi , je ne manquerais pas de m’y conformer , excepté lorsqu’on devrait offrir des sacrifices humains, parce que, dans ce cas, ce serait agir contre ma religion et contre mes ordres.

On vint bientôt après m’annoncer que le roi était sur la place du marché, buvantdu virvdepalmier. J’allai le trouver , pour la première fois, et je m’assis à sa gauche. Le roi m’offrit du vin , et plusieurs de ses chefs suivirent son exemple. Toute la musique jouait une fanfare. Les exécuteurs des hautes ceuvxes , te-

nant leur épée de la main droite, se couvraient le nez de la gauche, répétaient les litres du roi et chantaient ses exploits. Une demi-douzaine d’enfans, debout derrière lui, entonnèrent ensuite une hymne en Thonneur du fétiche. Le roi me demanda combien j’avais de domestiques, et m’adressa plusieurs questions semblables. Après une séance d’environ une demi-heure, le roi se leva, ce qui est pour l’assemblée le signal de se séparer.

Depuis le départ de la députation , je ne fus poursuivi par aucune troupe d’enfans criant après moi. Lorsque je rentrai dans la ville, après avoir conduit MM. Bowdich et Tedlie jusque dans la campagne , lors de leur départ, le peuple, qui était dans les rues, me remercia d’être resté. Je présume que,’ dans les derniers temps , l’on pensait généralement que je n’en ferais rien. En effet, lorsque je retournai à la maison que j’occupais, je la trouvai assez solitaire; et, pendant la nuit, trois hommes s’y introduisirent furtivement. Un de mes domestiques s’étant éveillé , donna l’alarme ; je saisis mon épée et poursuivis un des voleurs, mais il m’échappa. On a découvert, le matin, qu’ils étaient parvenus à dérober près delà moitié d’un mouton et un couteau de table. Je ne me flatte pas que la populace me laisse longtemps traverser les rues sans me tourmenter et me poursuivre. C’est à présent une nouveauté pour elle que de me voir seul; mais, le premier moment passé, elle reprendra son ancienne insolence.

Luudi, 29. — Je rendis une visite à Apokou , et je

lui fis présent d’un rasoir. Apokou se plaignit d’un violent mal de tête, et une de ses femmes apporta aussilôt un morceau de bois creux au bout duquel étaient deux tubes qu’elle lui mit dans les deux narines. Elle lui pencha alors la tête en arrière, et lui fit entrer dans le nez , par ce moyen , une décoction d’herbes qu’il rendit ensuite par la bouche. J’ai vu verser la même décoction dans l’oreille pour une maladie semblable. Apokou me dit d’en essayer ; je le priai de m’en dispenser.

Il appela une de ses filles qu’il voulait me faire épouser ; je lui dis qu’elle était trop jeune : il reprit que ce n’était pas un obstacle , et qu’il la garderait pour moi. Suivant l’usage du pays, me dit-il, si lepouse d’un grand personnage étant enceinte plaît à un autre homme, celui-ci se fait fiancer à l’enfant qu’elle porte dans son sein. Si c’est une fille, elle devient sa femme lorsqu’elle est d’àge à se marier; Si c’est un garçon, il doit en prendre soin, et celuici doit le servir. Il faut généralement donner quatre onces d’or aux parens pour cire fiancé de celte manière. Deux suffisent quelquefois, mais souvent il en faut huit ou dix.

Ayant vu un arc et des flèches dans un coin de la chambre, je m’amusai à les examiner. Apokou me dit que ces flèches n’étaient destinées que pour l’amusement, mais que, lorsqu’ils allaient combattre, ils y ajoutaient des pointes de fer qu’ils enduisaient d’un poison mortel dont l’effet était subit. Ce poison est extrait du suc de plantes que l’on fait

bouillir dans un grand pot. Apokou me montra les ( marques de deux blessures qu’il avait reçues à la guerre. Il se mit ensuite à consulter son fétiche. Il consistait en une quantité de cordons, chacun orné différemment à une extrémité, pour marquer leurs qualités favorables ou contraires. Il les mêla ensemble , et, les prenaut dans la main droite, il les jeta derrière son dos, puis en tira un avec la main gauche; ce qu’il recommença environ vingt fois. On • apporta alors un panier d’osier sur un petit tabouret couvert d’une étoffe de soiè. Il renfermait deux espèces de gâteaux de la forme de pelotes à épiugles , faits avec des œufs , de l’huile de palmier , etc. Apokou retourna le tabouret , y fit trois trous avec un outil qui ressemblait assez à une alêne de cordonnier, et y enfonça trois chevilles avec une pierre, en marmottant tout bas quelques mots, et agitant chaque cordon autour de son oreille droite U prit ensuite un œuf cassé par un bout; il le plaça alternativement sur chacun des gateaux qui étaient dans „ le panier, et finit par le casser sur le tabouret où étaient enfoncées les trois chevilles. C’était une cé- , *

rémonie qu’il accomplissait tous les matins avant de sortir, pour se préserver de tout malheur pendant la journée.

Mardi 00. — ■ Apokou, dans la matinée, m’invita à me mettre avec lui sous son parasol pour rejoindre le roi qui était allé terminer ses ablutions. Nous traversâmes une foule immense. Les chefs et leurs $»hes. respectives bordaient toutes les rues. Nous

nous rendîmes au bord du marais. Sur une plateforme peu élevée se trouvaient placés les sièges d’honneur qui étaient renversés sur le côté. Les interprètes et les officiers de la maison étaient rangés en ordre, tenant en main des baguettes et des cannes à pomme d’or; les prêtres du fétiche formaient un demi-cercle de l’autre côté. Le roi versa lui-même de l’eau sur son corps, trempa dans l’eau les sièges et les meubles à son usage ; après quoi , Ja procession reprit le chemin du palais.

En revenant, Apokqu voulut essayer un de mes gants, et, suivant son usage, il mit la main gauche dans le gant droit; ses castagnettes d’or le blessèrent lorsque le gant fut entré; il poussa un cri assez fort et s arrêta au mdieu de la rue. Je crus devoir lui représenter qu’il arrêtait la marche du roi : « Ne vous inquiétez pas, » reprit-il. Ses esclaves s’efforcèrent de retirer le gant. Le roi envoya demander ce qui était arrivé, et pourquoi le cortège n’a vançaitpas. Apokou leva la main qui était prisonnière , en s’écriant : « Gamphnie (elle me fait mal). ». H

ne se remit en marche que lorsqu’elle fut débarrassée.

Dans l’après-midi j’allai chez Odoumata , qui me gronda de n elre pas venu plus tôt. Je lui dis que je voulais le remercier de m’avoir prêté un de ses esclaves; il me répondit que cet homme était toujours à mon service, pourvu que ie consentisse à le nourrir; je repris que c’était mon interniez Il se nul alors à parler de la supériorité de l’Angleterre

sur les autres nations, et du danger d’aller sur mer. Il avait passé trois ans à Apollonia , dans sa jeunesse, et avait vu beaucoup de Portugais, mais il ne les aimait pas : « c’étaient tous des vauriens. » Il parut entendre avec plaisir que je ne les aimais pas davantage. 11 m’engagea d’acheter un de ses chevaux dont il voulait huit onces d’or; je lui en offris quatre. * Vous n en avez donc pas besoin , reprit-il , ou bien vous ne me feriez pas une offre semblable. » Je lui représentai que je n’avais pas d’occasion de monter à cheval, parce que les environs étaient couverts de bois épais, et que le roi n’aimait pas que je m’écartasse beaucoup de Coumassie. <« Mais bientôt nous allons combattre, me dit-il; et, comme vous nous accompagnerez, il vous sera alors utile d’avoir un cheval, plutôt que de nous suivre à pied. » Je lui répondis que je saisirais quelque sanglier sauvage, que je le monterais et le mettrais au galop. Cette observation le frappa d’étonnement; et, se frottant la barbe, il demanda à mon domestique s’il croyait que je pusse faire ce que je disais ; celui-ci répondit qu’il n’en doutait pas , si je me le mettais dans la tête. Odoumala s’écria que les habitans du pays croiraient que le diable était venu parmi eux.

Il m apprit que c’est aujourd’hui le dernier jour 4 de l’année, d’après leurs calculs; mais je ne pus savoir Par ffue^es disons. Il me dit que , dans le L Sarem, les habitans séparaient le fer de la pierre qui le contient , et fabriquaient des ornemens d’or

chante qui prétendait avoir été insulté parle roi du Cap-Corse; puis il m’a demandé si j’avais encore des ignames. Je lui ai répondu qu’il m’en restait encore quelques unes de son dernier présent; il m’a dit qu’il m’en enverrait dans le cours de la jourdée , et m’a donné cinq ackies et demi en or. Comme il me pressait de boire du genièvre et de l’eau , je lui ai représenté que je n’en pouvais boire qu’une très-petite quantité, parce que, craignant d’avoir une obstruction au foie et à la rate , je devais être très-tempérant et faire beaucoup d’exercice. Il eut l’air de m’approuver.

Vendredi , 5. — Pendant que j’étais occupé à écrire des lettres, Apokou m’envoya présenter sescomplimens en me faisant dire qu’il serait charmé de me voir. J’allai le trouver, il me témoigna ses regrets de ne m’avoir pas vu depuis plusieurs jours. Je m’excusai sur ce que j’avais été malade les deux jours précédens; j’ajoutai que j’écrivais aujourd’hui à ma famille, et lui mandais combien j’aimais l’Àschantie. — « Vous donnerez, j’espère, une bonne idée du roi en Angleterre , rèprit-il. » — Je dirai la vérité. — Il me demanda si je voulais visiter son village; je lui en témoignai le désir. — « J’irai ce soir, répliquat-il; s’il ne survient pas d’empêchement, je vous enverrai chercher demain matin par mes gens. » Puis il me répéta que je devrais faire choix d’une de ses filles , afin qu’il pût m’appeler son fils. Ensuite il s’informa pourquoi je ne nouais pas mes cheveux et ne laissais pas pousser ma barbe. Il se rappelait que le co-

( iM )

lonel Torraneet M.White avaient des queues an siège d’Annamabou , ce qui lui avait paru fort joli. Il me pria de lui montrer la peau de mon bras, la regarda d’un air de plaisir, me demanda la permission de la toucher, passa légèrement la main dessus, en s’écriant: « papa tajfia , » (très-joli), et il me réitéra l’invitation d’aller voir son village.

En retournant chez moi , je rencontrai un homme tout barbouillé de blanc , qui portait un vase couvert d’une étoffe blanche. J’ai entendu dire plusieurs fois que c’était le fétiche Tando, mais c’est tout ce que je pus apprendre. Cet homme , précédé par des musiciens et suivi d’une foule immense , alla jusqu’à la maison d’Adou Quamina, devant laquelle le vase fut déposé; l’on sacrifia uq des en fa ns de Coudjo Couma , chef des révoltés del’Akim. C’est un sacrifice qui se renouvelle tous les ans à la même époque.

Samedi, 4- — Apokou m’envoya chercher dans la matinée; j’allai à son village qui est environ à trois milles au sud-ouest de Coumassie. Tous ses esclaves sortirent à mon approche; la plupart d’entre eux n’avaient jamais vu d’homme blanc. Apokou vint audevant de moi , à l’entrée du village qui est peu considérable, et me conduisit à son habitation. Comme toutes les maisons de campagne de ce pays, elle consiste en une cour bordée de feuilles de palmier. La chambre d’Apokou , élevée au-dessus du niveau du sol, est peinte en ocre rouge; le lit, couvert de grands coussins de coton, est à une extrémité; d’un côté de la cour, il y a une forge et

un soufflet pour travailler l’or; de l’autre, une cuisine, et, vis-à-vis, l’endroit où dorment ses fils.

Vers onze heures, Apokou se retira dans une des pièces de côté qui, suivant l’usage, sont ouvertes par-devant; il s’y fit servir son dîner, afin, dit-il , de ne pas me déranger. Avant qu’il commençât, on mit de petits morceaux d’igname sur son fétiche. On plaça ensuite une petite table devant Apokou, et l’on versa de l’eau claire dans un bassin de cuivre. Il s’en servit pour se laver la main droite avec laquelle il mangea; car les Aschantes ont grand soin de ne toucher aucun aliment de la main gauche. Deux grands pots, l’un rempli d’ignames, l’autre de poisson bouilli, furent alors apportés; il en mangea seul, et, lorsqu’il eut fini, le reste fut partagé en autant de portions qu’il avait d’enfans auprès de lui : la porte de la chambre s’ouvrit, une vingtaine de ses enfans des deux sexes reçurent chacun leur part. Apokou avait donné à mon domestique deux poules, du poisson et des ignames, en lui disant de m’apprêter quelque chose que je pusse manger. Il me fit une soupe avec deux volailles; j’en goûtai à peine, car j’étais si faible que je craignais de me rendre malade. Apokou me demanda si je voulais dormir, ajoutant que son lit était à mon service. Sur mon refus, il alla s’y coucher.

Bientôt après, quatre de ses femmes arrivèrent de Coumassie, lui apportant des friandises. On le réveilla pour savoir si ces femmes devaient être introduites comme à l’ordinaire. Apokou leur fit dire

(le déposer ce qu’elles apportaient et de se retiret» Elles feignirent d’obéir, mais, elles s’assirent sous un des appentis et commencèrent à tourmenter les es~ claves. Leurs éclats de rire mal étouffés réveillèrent bientôt Apokou, qui, mettant le nez hors dulitetles apercevant, leur dit en colère que c’était parce que j’étaislà qu’elles restaient, maisqu’elles feraient mieux de s’en aller. Elles disparurent aussitôt et ne revinrent pas. Apokou se leva pour me montrer ses ornemens d’or, qui pesaient i4b bendas (28,o3a fr.); il fitallumer le feu de la forge pour fondre un peu d’or brut et en faire un poisson; mais le moule n’étant pas bon , le poisson fut manqué. Il me demanda alors si j’avais jamais vu une plantation d’ignaTnes. Sur ma réponse négative, il me mena en voir une, et voulut que je déterrasse un igname; il me fit donner à cet effet un long bâton pointu qu’on enfonce de force dans la terre pour détacher l’igname, après quoi on en coupe les fibres avec Un couteau. Lorsque j’en eus déterré dix, il me pria de les accepter. On plante les ignames de la même manière que les pommes de terre en Europe; on les met en terre vers la fin du mois de décembre; elles sont neuf mois à parvenir à leur maturité. Apokou me dit qu’il ne retournerait pas le soir à Coumassie, parce qu’il fallait qu’il décorât ses tambours de peaux de tigre; il ajouta qu’il y serait le mardi, et que si je désirais le venir voir avant cette époque, il en serait charmé. Je répartis que je reviendrais un autre jour, mais non pas si tôt. Je partis pour Coumassie vers

six heures du soir après avoir passé une journée très-agréable.

Vers sept heures, le roi m’envoya chercher. Lorsqu’il me vit, il me pria de lire un livre qu’il avait trouvéce jour-là en la possession d’un de ses officiers. C’était un bon de trois onces d’or par mois, accordé par les Danois au roid’Aschanlie, et daté du ier.aoùt 1 81 1 . Il semblait qu’on y avait apposé un sceau; mais l’impression en était effacée, et le papier paraissait fort usé. Le roi avoua qu’il n’avait jamais rien su de celte affaire; un capitaine aschante avait reçu ce papier et l’avait gardé; mais le roi s’écria qu’il éclaircirait la chose. Il voulut alors me faire boire; je refusai toujours sous le même prétexte. Le roi me dit qu’il espérait que je dormirais bien, me fit beaucoup de complimens que je ne saurais répéter, demanda à mon domestique si j’étais bon maître, et adressa plusieurs autres questions semblables.

Samedi, 11. — Le roi m’ayant envoyé chercher , me dit que Sam Brue venait delui envoyer des messagers pour lui apprendre que les habitans du Cap- Corse étaient sortis en armes pour le tuer. Il me pria d’écrire au gouverneur pour savoir la raison de celle conduite. Je répondis que j’allais le faire; mais j’ajoutai que Sam Brue était un marchand d’esclaves qui se conduisait d’une manière trop infâme pour qu’on pût le souffrir au Cap-Corse, d’où il avait été chassé. Le roi n’en parut pas moins décidé à solliciter pour lui la permission d’y demeurer; et l’affaire en resta là pour le moment.

Le soir, je reçus lu visite d’un Fante qui avait été fait prisonnier l’année dernière par les Aschantes, et dont j’avais essayé d’obtenir la liberté, en parlant au roi en sa faveur. Le capitaine, dont il était l’esclave, engagea, par espritde vengeance, une de ses femmes à dire que cet homme l’avait déshonorée. En conséquence , elle porta plainte dans les règles. L’homme fut mis aux fers , et ne fut relâché qu’hier matin pour être jugé. Le capitaine choisit ce jour, parce qu’il espérait que le roi, ayant beaucoup d’autres différends à régler , n’approfondirait pas l’affaire , et ordonnerait qu’on coupât la tête à l’accusé. Mais il en fut autrement. Le prisonnier fante dit au roi qu’il n’était accusé de ce crime que parce que j’avais parlé en sa faveur. La femme, appelée en témoignage, soutint que cet bomme avait attenté à son honneur. Le Fante jura par le roi que c’était faux. La femme ne youlut pas prêter le même serment. Alors le roi ordonna qu’on ôtat les fers au prisonnier pour les mettre à l’accusatrice, en disant à celle-ci qu’elle n’avait pas bien regardé l’homme qui s’était rendu coupable du crime dont elle se plaignait, et que c’était sans doute pourquoi elle avait accusé le Fante à tort.

Mardi, 14. — Un homme fut décapité, à la porte de la maison où je demeure, par Aboidvie qui en est le propriétaire. Il paraît que c’était le frère d’un cabocir et l’héritier présomptif de ses biens. Ennuyé d’attendre si long-temps, il essaya , par des enebantemens et des conjurations, de bâter la mort de son

frère.- Celui-ci l’ayant appris, sachant d’ailleurs qu’il avait attenté cinq fois à l’honneur d’one de ses femmes, porta ses plaintes au roi, et demanda qu’il prononçai la mort du coupable pour sauver sa propre vie. Le roi y Consentit; et Aboidvie fut chargé de mettre le jugement à exécution.

Mercredi, i5, jour de la fête de l’Adaï , je sortis, suivant l’usage, précédé des drapeaux, et je reçus le présent ordinaire de rhum et dix ackies d’or au lieu un mouton. Je passai, dans 1 après-midi, chez Baba, chefdesMores.il me dit qu’il m’enseignerait 1 arabe si je voulais lui apprendre l’anglais. J’ai accepté avec plaisir cet arrangement; mais je crains qu’il ne soit trop vieux pour faire des progrès. J’allai voir, en revenant, Odoumata qui me tourmenta comme à l’ordinaire pour me faire boire du vin de palmier; je rencontrai chez lui Akotou, et le frère du roi qui se plaignit de ne m’avoir encore vu que quatre fois depuis le départ de mes compatriotes , et me fit promettre d’aller le voir. La conversation tourna sur le prochain départ du roi pour la guerre , et sur le désir qu’il avait témoigné de m’avoir avec lui , afin que je visse comment les Aschantes tuaient leurs ennemis. Il avait promis de me donner de l’or pour fournir aux frais de mon yopo-e. Un Fante m’apprit que Sam Brue venait d'envoyer au rowleux cen ts fusils et une grande quantité de poudre, prix des esclaves qu’il avait vendus aux Espagnols qui sont à présent sur la côte.

Vendredi, 17. — r Des députés envoyés parles états

Dig

du OuarsA, arrivèrenl il y a quelques jours pour régler les différends qui se sont élevés entre eux et les Aschanles. On pense que tout pourra s’arranger, moyennant une amende au profit du roi et un tribut annuel. Odouinata .m’apprit que le vaisseau négrier avait six cents esclaves à bord , et que c’était Sam Brue qui les lui avait procurés tous. *

Dimanche, 19. — La pluie, les éclairs, le tonnerre s étant succédé pendant quelques jours avec une violence dont il est difficile de se faire une idée , ce matin, vers sept heures, les tambours du roi annoncèrent que ce prince allait ^nr la place du marché.. Tons les chefs s’y rendirent et se laissèrent mouiller jusqu'à deux heures. Alors le roi fit apporter du rhum et du vin de palmier, et les renvoya chez eux ivres et complètement mouillés. Le lundi, la même scène se renouvela, jusqu’à ce que les esclaves eussent recouvert la maison du roi.

Mardi, 21. — L’interprète Agay avait été envoyé en Assim pour -y réclamer des Fantes qui s y étaient réfugiés pendant la guerre , et que le roi regardait comme ses esclaves. Il çn revint après une absence de quatre mois, ayant complètement réussi dans sa négociation. Les esclaves qu’il ramena furent envoyés à Barramang; ils y bâtirent un nouveau village pour le roi. - • VfT ;.i * ' •

Dimanche 2 , novembre. — Depuis douze jours le roi n’avait été occupé qu’à implorer les fétiches pour le succès de la guerre. Les Mores allaient tous les mafins au palais pour prier et offrir des sacrifices.

— Nouvelle fête de l’Adaï. Je reçus cncpre-dix ackies d’or et un flacon de rhum.

Vendredi , y. — Adoussi , premier interprète , éprouva une disgrâce sérieuse. Il parait qu’il s’était laissé corrompre pour faire de fausses représentations au roi. Le monarque l’apprit, et entra dans une colère terrible. Il fit venir Adoussi qui, tremblant pour sa vie, envoya un exprès à Apokou pour, le prier de- venir intercéder en sa faveur. Apokou étant alors à sa campagne, plusieurs autres chefs parlèrent au roi pour Adoussi, mais sans pouvoir calmer sa colère. J

Samedi , 8. — L’affaire d’Adoussi s’arrangea > moyennant vingt onces d’or, et six à sept moutdns qu’il donna au roi. Ge prince sacrifiait tous les soirs des victimes humaines à Bantama , à Assafou et à Adouma, pour le succès de la guerre ; le matin, les Mores immolaient des moutons au palais , conformémentà leurs rils religieux. Quoique lechrétien zélé doive regretter que l’évangile ne remplace pas che2 les Ascbantes lqursanguinaire fétichisme, cependant les amis de l’humanité verront avec plaisir-que le roi favorise les Mores ; du moins la religion de ceuxci épargna la vie d’un grand nombre de nègres qui eussent élé égorgés dans la crise actuelle. Aujourd’hui un taureau fut sacrifié sur la grande place, immédiatement avant l’entrée des chefs des cabocirs , qui venaient à Coumassie pour délibérer sur la manière dont il fallait conduire la guerre. Dans 1 après-midi, Boitinnie Quama, roi de Douabin , me

fit prévenir de son arrivée et complimenter. Bientôt après , les différens corps de musique annoncèrent l’approche des chefs tributaires, etc. Le roi d’Aschantie, assis au milieu de la place , reçut leurs hommages à mesure qu’ils passaient devant lui. Vers .neuf heures du soir, le roi de Douabin vint me rendre visite, et me fit présent de deux jolies genettes.

Dimanche, 9. — Dès le point du jour, des décharges de mousqueterie et des fanfares de musique annoncèrent la fête funèbre qu’on allait célébrer en l’honneur de l’époux de la sœur du roi (la seconde femme du royaume), qui était mort dans les bois, le vendredi précédent, vers sept heures. Le roi sacrifia deux hommes sur la placé du marché; différens cabocirs en immolèrent d’autres. Dans la soirée , Apokou et plusieurs capitaines parcoururent les rues en tirant des coups de fusil ; la foule était immense. A huit heures, le roi de Douabin entra chez moi, accompagné des messagers qu’il avait envoyés au Cap- Corse pour avoir un habillement conjplet. Il me dit que la malle qui le contenait était chez lui , et n;e montra une épée dont le gouverneur lui avait fait présent.

Vendredi, i4- — Je n’étais pas encore levé que je me vis entouré d’uue foule de capitaines; ils me tourmentèreut pour que je leur donnasse à boire. Je leur dis de se retirer, et donnai ordre qu’on fermât soigneusement la porte. J’envoyai au roi un présent consistant en vin, rhum, sucre, savon,

beurre et objets de parfumerie. Ce prince en parut très-satisfait. Je fis aussi des présens de rhum , de vin et de sucre aux principaux capitaines, de sorte que mes provisions sont presque épuisées. Pendant toute la journée , les visites ne cessèrent pas ; tout le monde voulait avoir du rhum et du vin, mais j’étais déterminé à n’en donner qu’à ceux qui mériteraient une distinction particulière ; aussi la plupart des importuns furent-ils trompés dans leur attente.

La semaine dernière, Apokou et plusieurs capitaines firent ce qu’on «pourrait appeler un étalage de leurs richesses. C’est un spectacle que ceux qui ont la faveur du roi et qui sont à la tête de l’état , donnent généralement une fois dans leur vie. Ils convertissent à cette occasion tout leur or en objets d’ornement. Avant que la procession commençât, Apokou m’envoya chercher pour me montrer tous les bijoux et les ornemens nouveaux qu’il possédait, et qui pesaient plus de 800 bendas (environ 172,800 fr.) de l’or le plus pur. Il y avait, entre autres, une ceinture de deux pouces de largeur, ainsi que des chaînes d’or pour le cou, les bras, 'les jambes de sa nombreuse famille; des clefs, des clochettes, des sièges et des cadenas. Il me fit voir aussi un superbe bonnet de guerre de plumes d’aigle, des fétiches, des bonnets mores, des vétemens de soie, des bourses ét des sacs de peau de singe, etc.; des éventails de peau de tigre, avec des manches d’ivoire; de nouveaux parasols dans les formes les plus nouvelles , des arcs et des flèches d’ivoire, des épées d’or, un

nombre infini de figures d’animaux , d’oiseaux, de poissons de même métal. Les tambours et divers instrumens de musique étaient couverts de peaux de tigre. Apokou désirait que je sortisse pour le voir lorsqu’il passerait dans larue avec son cortège ; mais, au vacarme effroyable que j’èntendis, je jugeai que ce serait m’exposer inévitablement au 'danger d’être insulté. ■ ' ’ •

Samedi, i5, — Àpokou vint avec sa suite pour me remercier du présent d’un' flacon de rhum de la Jamaïque. Il avait encore trois jours à jouer j c’est ainsi qu’il appelait l’action d’étaler ses richesses; il était fâché de ne m’avoir pas vu assister à la procession, Jelui dis que, dans ces occasions’, l’extrême insolence du peuple' m’empêchait de sortir. r' Lundi, 17. — Dans l’après-midi , Apokou m’envoya dire qu’il était venu à la porte de ma maison pour jouer et me montrer son or, et qu’il espérait que je sortirais. Je me rendis à ses désirs ; il me fit asseoir sur un tapis étendu à terre , puis se mit à danser devant moi avec ses femmes, ses enfans fct ses capitaines. Quelques-unes de ses jeunes épouses étaient habillées avec beaucoup de goût. Elles avaient un beau manteau de soie avec un capuchon en fourrure et des ornemens d’or suspendus sur l’épaule droite; elles tenaient sur l’épaule gauche un pistolet, et de la main droite un arc et une flèche d’argent. Lorsque, pendant la danse, Apokou était content de l’une de ses femmes j il prenait l’arc et le suspendait sur un des ornemens; c’élait une marque d’appro-

bation signalée à en juger d’après les applaudissemens qui se faisaient entendre aussitôt. A d’autres il donnait un peu d’or. Il ôta plusieurs fois de leur cou divers ornemens qu’il plaça sur mes genoux et sur mon épaule gauche. C’était la plus grande marque . de distinction qu’il pouvait me donner; sa musique joua un air pour faire l’éloge de l’Angleterre , et du talent que nous avions pour concilier les différends. Plusieurs capitaines envoyèrent à Apokou des présens d’or et de rhum. Je lui donnai un grand flacon de vin; il me dit que mon présent lui faisait plus de plaisir que tous les autres, parce qu’il prouvait au peuple que je le regardais comme un homme de bien. % v .

Jeudi, 20. — Le cabocir more d’Alphia vint me .. •* demander la permission de me présenter son frère * et son neveu qui désiraient me voir. Dès qu’il eut mon consentement, il les envoya chercher; ils arrivèrent aussitôt. Je leur montrai une boussole, une horloge de sable , un quart de cercle , du phosphore, et divers instrumens qu’ils ne connaissaient pas. A la •vue de chaque objet ils penchaient la tête vers la terre en s’écriant :« Allah> Akbar! » Dieu est grand! ^ Je donnai au cabocir une bougie, un morceau de savon parfumé, qu’il, voulait avaler, un .flacon de rhum de la Jamaïque, et un peu de sucre; toutes choses nouvelles pour lui. Il me pria de lui laisser toucher ma main , et continua à s’écrier : Ah ! bielane visieh ! ah ! nasarah ! ah ! visir blanc ? ah ! chrétien !

Il me dit qu’il avait uce sœur dont il me ferait pré-

sent si je. le voulais. Le cabocir d’AJphia est frère

de celui de Prémehinie, et soumis à Saï Toutou. Alphia est à quatorzè journées de distance de l’Àscbanlie. . - ■ ••••.• .. i. «j.* .t

Je lui dis que j’acheterais sou cheval , s’il voulait y mettre un prix raisonnable, et que je lui donnerais un bon pour avoir de la poudre j du rhum-, etc. , au Cap-Corse. Il me conta que les Àschantes’ envoyaient du rhum dans son pays : mais ce n’était que de l’eau dans laquelle ils faisaient infuser du poivre. Il n’avait jamais goûté de si bonne adroué (médecine) que la mienne. - ' - - . * s

J’apprends l’arabe depuis, on mois. Mon principal maître est lè scbérif Abraham (i) , qui vient de Boussa, où Mungo Park se noya; il dit qu’il en fut le témoin oculaire; Comme il a upe grande réputation de sainteté , le roi d’Aschafitie l’a invité à venir pour prier, et faire des' sacrifices pour le succès de la guerre. Les autres Mores qui sont ici le regardent de mauvais œil, parce qu’il ne veut pas porter de fétiches, ni assister aux sacrifices humains*. Coumassie offre à présent le spectacle singulier d’un chrétien et d’un mahométan’ d’accord sur' deux points : rejeter lés fétiches, et refuser d.e voir immoler des victimes humaines. Tous les autres Africains, de quelque pays qu’ils soient , accourent à l’envi, dès que les cors du roi 'annoncent ce spec-

• O ’-rv • , . „ ‘ .i . !

Brahima.

• tacle barbare , afin de jouir les premiers de la vue

i - ■ de l’agonie des victimes. Le schérif m’a confié au-

jourd’hui que s’il venait si rarement me voir, c’était parce que le roi avait entendu dire qu’il m!enseignait leKoran. Ce prince l’avait prié de n’en rien faire, parce qu’il ne voulait pas que je connusse « la manière de prier Dieu..» — « Mais , ajouta Abraham , je ne vous en apprendrai pas moins tout ce que je pourrai., afin que, lorsque vous retournerez dans votre pays, vous disiez du bien des Mores. J’ai dit au roi que vous saviez l’arabe, avant de m’avoir vu , et que nous causions quelquefois ensemble dans cette langue. » Abraham avait un exemplaire magnifique dû Koran ; son dessein était de me le donner : le roi le lui avait demandé instamment, afin que s’il survenait quelque trouble, il pût le lever vers Dieu et implorer son pardon ; mais il me promit de tâcher de m’en procurer un autre exepiplaire.

Samedi ,22. — Ce matin , un esclave , appartenant au propriétaire de la maison où je loge, jura, par la tête du roi, que ce prince tuerait son maître; ce qui excita un. grand tumulte. Pendant qu’on mettait l’esclave aux fers, tous les sièges d’honneur de la . famille furent exposés à l’air et arrosés du sang des volailles et des moutons qu’on s’empressa d’immoler pour appaiser la colère du roi et l’empêcher de sévir contre la famille. Voici la cause de cet événement : Il paraît que l’esclave avait eu des liaisons criminelles avec une des femmes de son maître. Celui-ci l’apprit } et lui dit que , s’il recommençait

( aoa )

jamais, il en instruirait le roi elle ferait périr. Malgré celte menace , l’esclave fut trouvé de nouveau avec cette femme; son maître alla aussitôt porter plainte au roi. Le coupable , pour échapper aux tourmens de la torture, jura aussitôt, par la tête du roi , que ce prince ferait tirer sur lui huit coups de fusil. Le roi, instruit dè ce serment , déclara -qu’il ne. mettrait que de là dragée danç les mousquets, afin de le blesser seulement, et qu’ehsuite il le ferait mettre à la torture ; trompant ainsi l’espoir du coupable d’abréger ses tourmens:, sans néanmoins violer une loi qu’il regardé comme sacrée.

Dimanche, 23. — Vers midi, le roi m’envoya chercher. Je savais qu’il était arrivé la veille des messagers d’Elmina, et je m’attendais à entendre êéçôrë porter des plaintes relativement au traité. ^Néanmoins , une chose me rassurait; j’avais donné au roi une paire dè rasoirs. Toutes les fois qu’il voulait s'occuper d’une affaire qui lui était agréable , il me faisait prier de les repasser pour se raser.- Ce matin, il me les avait envoyés. En effet, il ne me mandait auprès pour m’ànnbncer solennellement qi/if à aller combattre en

personne Adinkâra, roi de Buntouko. Il me pria d’en prévenir’le jpfavefpeur, et me dicta lui-même la lettre dans laquelle il lui demandait à emprunter trois cents fusils et une certaine quantité d’or. Il envoya aussi six périguins d’or au gouverneur en chef, et quatre périguins au gouverneur d’Aonamabou', lès priant de lui acheté! un habit , le plus beau

qu’ils pourraient trouver, et les invitant à lui faire un présent pour le succès de la guerre. Le roi vanta beaucoup 'la générosité des Anglais et leurs grandes richesses ; puis nie demanda si je voulais l’accompagner à la guerre. Je répondis que, si je pouvais en obtenir la permission du gouverneur,, je lé suivrais volontiers. 11 me remercia vivement. J’appris bientôt que les messagers, dont l’arrivée m’avait fait craindre de nouveaux débats , étaient porteurs d’un présent envoyé au roi par le gouverneur hollandais et les habitans d’Elmina.

Lundi , 24. — J’eus une nouvelle entrevue avec le roi. Il me chargea d’annoncer au gouverneur qu’il allait lui envoyer trente hommes pour les équiper en militaires, s’il était possible. Il demandait aussi du vin de Porto , du sucre, de la chandelle, etc. Il me dit ensuite d’écrire une lettre au gouverneur da-; nois pour réclamer- la solde de la paye qu’il devait. Je prévis qu’un orage allait éclater. Le roi me donna le billet pour connaître ée qui n’avait- pas été acquitté. Lorsque je lui dis que, d’après ce que je voyais, tout avait été payé, il entra dans la plus affreuse colère contre l’oflicier chargé de recevoir la paye. Cet homme avait été envoyé à Accra , trois mois auparavant, pour toucher les arrérages. M. Bowdich avait en môme temps dèmandé, par écrit, au gouverneur danois, à combien se montait ce qu’il avait payé, afin de lç mander au roi. Le gouverneur répondit qu’il avait payé la pension jusqu’à Noël. Lorsque le capitaine revint, la somme qu’il remit

se trouva fort inférieureà celle quittait spéciGée dans la lettre du gouverneur. Le capitaine, pour se discul- • per, accusa M. Bowdich de dénaturer la lettre. Quashie Apaintrie, l’interprète d’Accra, jura, sur le fétiche du roi, qu’il traduisait fidèlement lés paroles du gouverneur. L’Aschante n’en persista pas moins dans ce qu'il avait avancé , et finit par assurer que la paye n’avait pas été acquittée jusqu’à Noël.

Le roi et les interprètes se rappelèrent alors cette scène; et, lorsqu’ils virent que la pension avait été effectivement payée jusqu’à la fin de l’année, ce fut à qui se déchaînerait avec le plus de violence contre le capitaine. Apokou, qui est son chef, cria plus haut que tous les autres. Le traître, disait-il ,• lui manquait de respect ; il ne lui remettait jamais les présens qu’il recevait pour lui; en outre, il avait donné un démenti à un officier anglais , et avait indignement trompé le roi; il l’abandonnait donc entièrement à la justice de ce prince.

La fureur du roi, qui avait toujours augmenté graduellement depuis Je commencement de la conférence, éclata alors delà manière la plus violente. Il roula autour de son corps la pièce d’étoffe qui le couvrait; et, se levant brusquement, il ordonna d’arrêter le capitaine. Les fils du roi exécutèrent aussitôt son ordre, et l’accusé tremblant laissa échapper de ses mains la canne à pomme d’argent. Je crus un moment que le roi se porterait à quelque acte d’extravagance, car aucun chef n’osait dire un seul mot. Aga y se leva à là fin; et, dans uu discours éner-

giqiie , il conjura le monarque de ne- pas oublier que j’étais présent. Le roi commanda à ses fils d’emmener le capitaine dans sa maison/ de la visiter avec lui, et de rapporter tout l'or qu’ils y trouveraient. Saï , se retira, mais je l’entendis tempêter dans ses appartemtfns. Bientôt après , - le frère d’Odoümata vint me dire que tous les chefs mç remerciaient; car, sans moi, ils eussent sans doüte'été tous chassés du palais par les esclaves. Agay, qui avait seul suivi le roi, vint me faire des excuses du départ préeipité de ce prince; il espérait que je ne m’en offenserais pas. Gomme il était tard, il me pria de retourner chez moi , et me promit que le roi ne tarderait pas' à m’envoyer chercher.

Vendredi, a5, Lp roi me fit venir pour écrire au gouverneur du Cap-Corse , qu’il lui envoyait trois morceaux d’or brut pour avoir de la poudre. C’étaient les pins gros que j’eusse encore vus; l’uu pesait environ vingt ooces. Je remis au roi un paquet de lettrés pour le Gap-Corse ; il me plaisanta sur la grosseur du paquét, disant que sans doute j’écrivais, au gouverneur et à M. Bowdich tout ce qui se disait dans la ville. •

Vendredi , 28:— Dans l’après-midi , pendant que j’étais sorti, le prince more vint chez moi. A mon retour , je trouvai uû de ses esclaves assis à la porte, une épée à poignée d’or à la' main ; il me demanda la permission d’aller prévenir soq maître que j’étais de retour. Le prince arriva bientôt après, et témoigna beaucoup de Surprise de tout ce qu’il vit. 0

me dit que j’avais trop de cuillers d’argent , et me pria modestement de lui en donner une ou deux: l’esclave qui l’éventait était vraisemblablement du même avis, car il essaya d’en dérober une; mais ayant été découvert par un des domestiques , il se bâta de la jeter sous la table. Jedemaiidai.au prince more de me vendre son cheval; il me répondit qu’il était un trop grand personnage pour aller à pied , et que d’ailleurs, il ne pouvait marcher.

Dimanche , 3o. — Le roi vint me voir et resta longtemps chez moi. Il avait appris que mon cheval était mort, et me rendait visite pour me prouver qu’il ne m’oubliait pas ; mais il avait tant de préparatifs à faire, tant de différends à régler, qu’il lui rèstait fort peu de temps. La conversation tourna alors sur les voyages des Anglais et sur les hommes blancs qui s’étaient noyés dans le Quolla (leKiger). J’expliquai au prince les motifs du gouvernement anglais en envoyant des voyageurs visiter l’intérieur de l’Afrique, et je lui témoignai. combien je désirais me procurer lés livres et les papiers de M. Park pour les remettre au roi d’Anglelerre. Le roi promit de m’aider de tout son pouvoir, et m'engageai lui indiquer les moyens les plus efficaces pour y parvenir. - . ' . ■

Il me demanda ensuite si je me plaidais en Asclianlie, et si j’aimais à demeurer auprès de lui, ob-, servant que j’étais à l’instar d’un roi, et qu’il voulait que son peuple me respectât. Chacun courait pour me voir avec le même empressement que pour

le voir lui-metne. Je lui déclarai que, Tsuiv^nt ce que j avais appris, quelques-uns de ses- capitaines vou-

laient m'accuser de trahison pour avoir mis des bou-. . '

eles à mes souliers à la fête deTAdaï. Le roi reprit qu’en effet, quiconque osait en faire autant sans son ordre., avait la tète tranchée; mais que pour moi c était différent, et que les Anglais faisaient toujours ce qui convenait. Le roi, en s’en allant, me dit beaucoup de choses flatteuses ; sincères ou: non, il était de la bienséance de les recevoir avec' politesse.

Lundi, 1 décemb. — JL’un des neveux du roi vint me voir, mais il craignait de passer devant l’esclave qui a > juré parlatêtedu roi, et qui reste toujoursdanslacour.

Il appréhende que cet homme ne j’ure que le roi, en le tuant, tuera aussi son neveu; car telle est la sain- '

teté de la loi , que, dans ce cas, le roi devrait faire ce que l’esclave a juré. J’avais la clef d’une porte parti- . 1

culière par laquelle le neveu du roi pouvait sortir sans traverser les cours dé' la maison ; jl en profita avec une joie extrême. Cet esolave est causequ’aucun personnage de distinction n’ose se hasarder à venir me voir ; car ils craignent, tous qu’il ne les mette dans l’embarras en jurant sur leurs têtes.

Mardi, a.- — Le roi a fait aujourd’hui présent de « *

dix périguins d’or aux Mores qui sont dans Coumas-

sie, pour les services qu’ils lui.ont rendus. Le partage * de cet ’or causa d’assez vives altercations entre eux. '

Les Mores delà ville voulaient garder la somme toute entière et n’en rien donner au schérif Abraham , qui venait des riyes du Niger. Celui-ci leur dit de faire ce

qu’ils voudraient, que le roi l’avait prié le matin de ! . l’accompagner à la guerre, mais qu’il ne l’accompa-

gnerait certainement pas , à moins qu’il ne fût traité '

■ avec la même considération que Baba; car, ajouta-

t-il. je suis plus savant que lui, et je suis de la famille de Mahomet. Alors les Mores de la ville lui donnèrent trois périguins, de même qu’à Baba. Tous furent contens, à l’exception, d’un seul appelé Abou, qui n’avait eu que dix ackiés. Il finit cependant par se . , consoler par l’exclamation ordinaire: » Dieu est grand! il ne meurt jamais, il ne dort jamais, » et • -- finit par dire qu’il remettait l’affaire entre ses mains.

• Samedi, 4* — Apokou vint me remercier d’une

médecine que je lui avais donnée; il avait été malade ' à la suite de la grande fête qu’il avait célébrée. Il

me demanda si j’avais entendu dire que des messagers . . . fautes étaient arrivés à Goumassie ; je répondis que ' non , ajoutant que sans doute il en arriverait bientôt

pour prêter le serment demandé par leroi. On venait d’apprendre, me dit-il, qu’ils étaient en route. En V , s’en allant, il me pria de le faire sortir par la porte

■ particulière dont j’avais la clef, parce qu’il craignait

aussi que l’homme enchaîné dans la courue jurât sur sa vie. . . ‘ ' •

Vendredi, 5. — Jamais, depuis que je suis en Afri-:

« que, je n’ai éprouvé un froid si rigoureux que ce matin. A peine ai-je pu déjeûnèr, tant j’étais transi. Le • thermomètre marquait pourtant 65 degrés(i4°>65°).

Le roi me fit écrire au général Daendels, que les papiers nécessaires pour toucher la paye que

lui devaient les forts hollandais étaient perdus ; il lui en demandait d’autres. Lorsque le roi pesa l’or qu’il voulait donner à ses messagers pour les dépenses de la route , il pesa aussi dix ackies pour moi ; mais je le priai de les reprendre , et de ne pas croire que je voulusse demander la moindre chose pour avoir écrit une lettre. Ma délicatesse fit beaucoup rire toute l’assemblée. « Les blancs sont des gens très-singuliers, s’écria le roi , ils donnent de l’or ou font un présent à quiconque travaille pour eqx, et cependant ils refusent d’en recevoir; je veux imiter les blancs î lorsque l’on fait quelque chose pour moi , je fais un présent ; mon intention est de vous donner par là une marque de bienveillance. » Odoumata, qui est l’homme le plus avide et le plus insatiable , lorsqu’il s’agit d’or, me dit tout bas d’accepter, ajoutant que si je ne voulais pas garder les dix ackies, je pourrais les lui envoyer en rentrant chez moi. Je ne le compris point parfaitement; autrement je les lui aurais volontiers offerts à l’instant , pour mettre sa cupidité au grand jour.

Le capitaine qui fut arrêté la semaine dernière pour crime de concussion , est rentré dans ses fonctions aujourd’hui. Il avait promis à Amanquatea et à Quatchie Quofie un présent considérable , s’ils voulaient arranger l’affaire; ils y consentirent; le capitaine a reçu ses lettres pour aller toucher la pension comme à l’ordinaire.

Apokou, ayant parlé- au roi du danger auquel le criminel qui était aux fers dans notre cour expo-

Dit

sait tous les chefs qui venaient me voir , obtint la permission de le faire transporter dans un autre endroit jusqu’à la fête de l’Adaï, jour où il doit être mis à mort.

Dimanche, 7. — Plusieurs cabocirs mores sont venus me faire leurs adieux. Us partent demain pour leur pays, et doivent rejoindre le roi sur la route lorsqu’il partira pour la guerre. Je leur ai demandé combien de temps le roi serait absent; ils m’ont répondu que Dieu leur avait dit qu’en sept mois la guerre serait terminée. Ils m’ont demandé la permission d’aller me voir au Cap-Corse; je leur ai témoigné tout le plaisir qu’ils me feraient en tenant leur parolè. Après avoir pris du café, ils se sont retirés.

On me dit au même instant qu’une des filles du roi venait de mourir. Bientôt j’entendis des décharges de mousqueterie continuelles annonçant qu’on allait lui rendre les honneurs funèbres. Le roi, dans l’après midi , vint sur la place du marché avec ses chefs. Apprenaut que l’on allait sacrifier des victimes humaines , je sortis pour m’éloigner du théâtre de ces barbaries.

Je courus chez Baba. U faisait ses ablutions , et allait commencer ses prières; je m’assis, en attendant qu’elles fussent finies. Des peaux de vaches furent étendues en cercle pour les Mores; il y en avait en avaüt uneplus grande pour Baba. Us ôtèrent d’abord leurs sandales, et se prosternèrent la figure tournée vers l’orient (vers la Mecque). Ensuite l'un d’eux

Commença le service en chantant l’appel ordinaire à la prière. Tous les autres lui répondirent par le chœur d’Allah Akbar (Dieu est grand)! Il y avait dans cette cérémonie quelque chose de solennel et d’imposant qui contrastait avec les décharges de mousquelerie et les acclamations de la populace qui se faisaient entendre dans l’éloignement, et qui annonçaient le moment des sacrifices , tandis que les vautours et les corbeaux , s’agitant dans les airs, semblaient attendre leur proie.

En retournant chez moi , je vis sur la place du marché les cadavres de deux femmes qui avaient été immolées , l’une par le roi , l’autre par sa famille. Les vautours affamés se repaissaient avidement du sang de ces infortunées.

Pendant que le schérif Abraham était avec moi ce matin, je renversai, par accident, avec le pied, un verre d’eau et de vin que j’avais pose a terre. Le schérif inclina aussitôt la tête vers la Mecque , en s’écriant : « Dieu est grand ! » puis il me dit que mon bon ange était sans doute la cause de cet accident ; car qui savait si ce verre ne contenait pas un poison mortel ? Il m’expliqua comment l’homme avait toujours deux anges à côté de lui , l’un à sa droite qui était son bon ange, et l’autre à sa gauche qui était son ennemi. Tout ce que l’homme faisait de bien lui était inspiré par le premier , et tout ce qu’il faisait de mal par le second. Je ne l’ai jamais vu embarrassé pour donner une raison de tout ce qui ar-‘ rivait j il sait de même le nom de tous les person-

nages historiques , excepté de la mère de Moïse, assurant que nul mortel ne le connaît. Il me demanda gravement si je savais le nom du pèred’Aboubéker ; je répondis que non. « La plupart des Mores euxmêmes l’ignorent, répliqua-t-il ; mais comme je suis de la famille de Mahomet , j’en sais davantage ; il se nommait Kahabata. »

J’appris des Mores de Sarem que les flèches dont ils se servent à la guerre sont trempées dans un poison mortel; la moindre blessure qu’elles font est mortelle. Ils ramassent des queues de scorpions , des têtes de serpens et les parties venimeuses de tous les reptiles , les mettent dans un pot avec différentes substances végétales qu’ils ne voulurent pas me nommer; et, plaçantce mélange sur le feu au lever du soleil , ils le font bouillir pendant toute la journée.Durant tout ce temps, ils ne doivent niboire ni manger; ils remuent constamment celte mixtion en répétant des paroles magiques, et en agitant des castagnettes de fer, sans quoi le charme serait incomplet. Je vis sur la roule de Banlama une vieille sorcière occupée à composer un de ces mélanges. Je lui demandai ce qu’elle faisait; elle ne voulut pas me répondre. Mais avec beaucoup de grimaces et de contorsions, elle me dit de m'en aller et de ne pas détruire l’effet de ses sortilèges. Tant que je restai, elle attisa le feu, marmottant je ne sais quelles paroles entre ses dents, et agitant ses castagnettes avec violence.

Je m’occupais sans cesse à rassembler tous les

renseignemens possibles sur le Niger et sur son cours. Tous ceux que je recueillis s’accordaient à lui donner le Nil pour continuation. Un vieux More de Ginnie me dit, sans que je lui fisse aucune question à ce sujet , que, durant son séjour à Askandérie (Alexandrie), il y avait vingt-six ans, il avait vu une bataille navale à l’embouchure du Nil ; l’un des vaisseaux avait sauté avec une explosion terrible; c’était sans doute la bataille livrée par Nelson. Quoiqu’il y ait dans la date une erreur de sept ans , il est „ impossible que cet homme ait iuventé une pareille histoire. Il ajouta qu’étant retourné à Masser (au grand Caire) , les armées européennes s’avancèrent vers celte ville; que la première armée prenait sans payer tout ce dont elle avait besoin ; mais lorsque la seconde armée européenne et l’armée turque se furent emparées de la ville , les soldats payaient tout ce qui leur était nécessaire. Tous les Mores , ajouta-t-il, reçurent l’ôrdre de se retirer dans un quartier particulier de Masser et de ne pas se mêler aux soldats , ce qui se rapporte aux détails donnés par sir Robert Wilson dans sa relation de la campagne d’Egypte.

Ayant montré à ce vieillard un cachet représentant la colonne de Pompée , il me dit qu’il la connaissait.

Il était venu de Ginnie à Masser sur un djoma ( chameau ) ; il traça une carte du Quolla et du Nil , depuis l’embouchure du premier jusqu’à l’endroit où le Nil se jette dans la mer à Alexandrie. Un seul point ne s’accorde pas avec la relation de M. Park.

Les Mores appellent le Niger Quolla, à Ginnie, à Sansanding, etc. ; ils décrivent le Joliba comme se joignant au Quolla, à l’est de Tombouctou. Lorsque je leur parlai des conjectures d’après lesquelles le grand fleuve de l’Afrique se jette dans un grand lac, ils se mirent à rire , et argumentèrent de manière à faire rougir bien des savans. « Dieu, disentils , a fait couler tous les fleuves vers la mer; vous dites que même de petits fleuves s y rendent : le Quolla est le plus grand fleuve du monde; pour- *■ quoi ne s’y rendrait-il pas aussi ? S’il se perdait dans un lac, où les eaux iraient-elles? « Ils disent que le Quolla a environ cinq milles de largeur, que le lit en est très- rocailleux, parce que, des deux côtés, les rives sont très-hautes et très-escarpées; que, dans beaucoup d’endroits, les canots mettent souvent un jour à parcourir un trajet fort court, à cause des bourrasques et des tournans dangereux ; dans d’autres, le courant est très-rapide.

Suivant eux, la iner Méditerranée ne mcle pas ses eaux à celles de l’Océan. Sept fleuves de l’Afrique dirigent leur cours vers cette mer ; mais deux .seulement , dont un est le Nil , arrivent sur ses bords. Les eaux du Nil et celles de la mer se rencontrent avec une si grande impétuosité , que le choc fait jaillir en l’air les vagues écumantes ; elles se retirent ensuite , comme si elles étaient allées se briser contre un rocher. Us appellent la mer Méditerranée Bahari Mail. Suivant eux, la mer Rouge change de couleur à différentes époques, ce qui provient de la cou-

leur des eaux de sept fleuves qu’elle reçoit. C’est pour cela qu’ils l’appellent Madjoumael Babari, ou confluent des fleuves. Ils aiment beaucoup les nombres mystérieux: ils emploient le nombre sept à tout propos. Ils appellent le lac Candie , Bahari Nobou, ou mer de Noé , d’après leur tradition , que de là le déluge se répandit sur toute la terre. Ils le décrivent comme entouré de rochers ; au pied de ceux-ci est un lit de sable , qui est baigné par l’eau. On peut douter un peu de la fidélité de cette description; car, sur une carte de la terre, tracée par Baba , le monde est rond , entouré d’une ceinture de rochers. La mer coule entre ces rochers et la terre qui est placée au centre. Cette idée n’est pas particulière aux Mores, elle est commune à toutes les nations barbares; mais si nous rejetons, avec raison , leurs folles conjectures sur une infinité de points , ce ne serait pas une grande preuve de sagesse que de rejeter tous les renseignemens qu’ils peuvent donner. L’homme raisonne et réfléchit dans l’état de barbarie , aussi bien que dans l’état de civilisation ; il approfondit la nature des choses ; et s’il n’en donne pas toujours des explications justes , souvent du moins il en donne de plausibles.

Les Mores disent que le bruit que l’on entend lorsque l’on se bouche les oreilles, est le roulement des eaux de libation dans le paradis. Mahomet purifie dans ces eaux tous ceux qu’il sauve de l’enfer avant qu’ils soient admis à partager le sort des bienheu-

reux. — L’iuoculalion delà petite vérole est en usage dans leur pays, ainsi qu’en Aschantie. Us prennent le virus , et font sept piqûres, en sept endroits différens , sur les bras et sur les jambes ; car sept est leur nombre mystérieux. La maladie ne dure que quelques jours ; il est rare qu’elle soit dangereuse.

Lundi, 8 décembre. — Le roi a tué un hommeaujourd’hui en l’honneur de sa fille. J’allai voir Odoumata , et je m’aperçus bientôt qu’il ne s’était pas épargné le vin de palmier. Il me parla , suivant son usage, de la grandeur du roi et de la manière de combattre des Ascliantes. « Lorsque les blancs veulent combattre, s’écria-t-il, ils envoient prévenir leurs adversaires qu’ils les attaqueront tel jour; mais les Ascliantes prennent leurs ennemis par surprise, ce qui abrège infiniment la guerre. » Je lui dis qu’il* m’avait répété la même histoire plus de cinquante fois en deux mois , et je lui demandai comment les Anglais avaient combattu à Annamabou , lorsque quinze hommes blancs avaient tué des milliers d’Aschantes. Cette question , comme je m'y attendais, le mit sur les épines. Il répliqua que les Anglais avaient d’abord tiré sur lui, et qu’il les avait attaqués sans l’autorisation du roi, dont il avait encouru le blâme, ce qui l’avait empêché d’assiéger le fort. Je lui demandai s’il aurait jamais espéré le prendre? Il se leva sans me répondre, et, pour me montrer comment il eût fait une brèche dans le fort d’Annamabou , il se mit à manœuvrer, au grand divertissement de plusieurs de ses femmes , de ses capitaines et de

Digiti;

.ses esclaves, qui étaient présens. Il aurait , dit-il , brûlé les portes, et, avec des haches, il aurait abattu les murailles.

Il ajouta que les Aschantes avaient des drapeaux hollandais et danois qu’ils avaient pris en combattant ; je lui demandai s’il en avait d’anglais ? « Non , reprit-il; le roi nousa ditqu’autant vaudrait tuer tous les coqs du royaume, que de mettre à mort des Anglais; car les coqs nous annoncent le matin qu’il est temps de se lever, et les blancs nous apportent de belles choses d’Angleterre, et nous apprennent à raisonner "avec justesse. » — Je lui dis que les noirs avaient les yeux d’un voleur, les pattes d’un tigre et le ventre d’un cochon; car ils n’étaient jamais satis- / faits. Il répondit que j’avais raison, et que, dans la guerre qu’ils allaient entreprendre , ils prendraient tout ce qu’ils pourraient trouver. Il pensait que les Aschantes pourraient perdre 3o,ooo hommes; mais ce n’était rien en ce moment. Il renferma ses femmes, parce qu’il prétendait que je leur mettais de inau- . ,

vaises idées dans la tête, en disant que les lois anglaises accordaient un mari à chaque femme.

Lundi, i5. — Baba , chef des Mores , m’ayant dit qu’un More partait pourGinnie, je saisis cette occasion pour écrire à deux Européens qui y demeurent : sans doute ils accompagnaient Mungo Parle dans son voyage; car on n’a jamais su ce qu’étaient devenus sept soldats qui étaient en bonne santé lorsqu’ils furent séparés du reste de la troupe. Il y a aussi à Tombouctou deux blancs qui y demeurent depuis

plusieurs années. Les Mores ne doutent pas que la lettre ne leur parvienne, ce qui est d’autant plus à désirer qu’ils seront peut-être en état de fournir des renseignemens sur le sort deMungo Part. Baba vint me voir avec le vieux More qui est à la veille de partir , et à qui je remis la lettre. Il la reçut de Baba avec beaucoup de respect ; pour l’engager à me faire parvenir une réponse, je lui promis une bonne récompense (1). Tous les Mores arrivèrent en corps de-

(1) Voici la lettre que je confiai à ce More : « ftj. William Ilutchison , résident anglais à Coumassie , capitalé de l’Ascliantie , apprenant qu’il y a deux Européens à Ginnie, profite de l’occasion d’un More qui retourne dans cette ville pour leur écrire. Ils sont instamment priés de faire savoir au gouverneur du fort du Cap-Corse s’ils étaient ou non de la suite du capitaine Mungo Park, et d’indiquer comment ils sont arrivés à Ginnie. Comme on n’a jamais su d’une manière certaine en Angleterre quel a été le sort de ce capitaine et de ses compagnons , tous les détails que les Européens demeurant à Ginnie pourraient donner seraient intéressans. 11 est d’autres points qu’il ne serait pas moins important d’éclaircir j par exemple, le Niger est-il le fleuve appelé ici Quolla, Jotiba, ou de tout autre nom inconnu en Europe? quelle direction suit son cours? quelle est l’opinion des nègres sur la manière dont il termine son cours? quels sont les noms des pays et des villes qu’il traverse? On dit aussi qu’il y a deux blancs.à Tombouctou. S’il est possible de leur rendre un service quelconque!} de même qu’à ceux auxquels cette lettre s’adresse , le gouverneur du fort du Cap - Corse le fera volontiers aussitôt qu’il saura positivement leur sort, ainsi que les moyens de les rendre à leur pays natal. En attendant , on espère vivemeut qu’ils fourniront tous les renseignemens

rant ma porte, avec leurs tambours , leurs mousquets et leur musique ; après avoir pris congé du roi , ils venaient me faire leurs adieux. Us restèrent environ une demi-heure, burent un peu de vin , et se mirent en roule en poussant des cris tumultueux.

Dimanche, 21. — Apokou est venu me dire qu’il allait demain au camp avec le roi, pour accomplir différentes cérémonies religieuses , et qu’ils reviendraient mercredi. Il semblait croire que je demanderais à les accompagner ; mais, comme le roi ne me l’avait pas fait proposer , je n’en témoignai pas le moindre désir. Pendant qu’Apokou était avec moi , on apporta du lait dans un pot; il leva le couvercle pour voir ce qu’il y avait dans le pot ; quelques gouttes de lait étant tombées sur ses doigts, il envoya aussitôt chercher de l’eau , des herbes, et différentes choses pour les purifier; puis il médit qu’il me ferait un présent, si je voulais cesser de boire du lait. Je lui répondis que s’il voulait m’envoyer une once d’or tous les malins, je lui promettais de n’en plus prendre; alors il se mit à maudire le lait et le domestique qui l’avait apporté. Un grand nombre d’Aschantes partagent ces préventions; les uns ne sauraient rester

qu’ils peuvent avoir sur le sort de leurs compagnons, et ils sont invités aussi à faire connaître s'ils ont entendu parler d’une expédition anglaise arrivée dernièrement sur le Niger. Cette lettre est accompagnée de deux notes en anglais et ten arabe, qni promettent uue récompense à quiconque fournira des éclaircissemens. »

9 décembre.

dans un endroit où il y a des œufs; les autres fuient les volailles; ceux-ci ont une sainte horreur pour le bœuf; ceux-là marmottent quelques prières , s’ils rencontrent un cochon. Le schérifmore, apercevant un jour un morceau de porc dans la chambre d’un domestique, fit tant de bruit que je crus qu’on l’avait frappé ; ses cris ne cessèrent que lorsque j’eus ordonné de transporter ailleurs l’objet de son aversion.

Lundi, 22. — Le roi et presque tous les capitaines partirent de bonne heure pour le camp; plusieurs m’envoyèrent faire des complimens avant leur départ.

31ercredi, 24. — Leroi et toute sasuite revinrent dans la soirée. Le roi, en passant sur la place du marché, m’ayant aperçu à la porte de ma maison, donna ordre de prendre , pour retourner au palais , la rue où je demeurais. Tous les chefs me saluèrent en passant. Le roi, le seul qui ne marchâtpas à pied , commanda à son cortège de s’arrêter, et me présenta sa main , que je pris, en le félicitant de son retour dans sa capitale. Il me demanda si je me portais bien , et me fit un signe du doigt comme pour me reprocher de ne l’avoir pas suivi au camp. Il m’envoya ensuite faire des complimens ; quelques-uns des chefs suivirent son exemple.

Jeudi, aJ>. — Comme c’était le jour de Noël, je déployai le pavillon , et je célébrai la fête avec toute la solennité possible. Plusieurs chefs, qui en furent instruits, m’envoyèrent complimenter, espérant re-

sevoir un présent ; mais iis furent trompés dans leur attente.

Vendredi, 26. — Baba vint me voir pour me parler de Sam Brue , le marchand d’esclaves, et me fit entendre qu’il voudrait bien que j’obtinsse son rappel au Cap-Corse: Brue était son ami , me dit-il ; j’étais aussi son ami; le gouverneur était mon ami; rien ne pouvait donc être plus facile que d’arranger cette affaire. Je répondis à Baba que personne ne devait s’entremettre dans ces sortes de choses. Le matin , il avait reçu de Brue de la poudre , des fusils , et des étoffes, en paiement d’esclaves qu’il lui avait envoyés. Il avait apporté une des pièces d’étoffes pour me là montrer. C’était un tissu fort grossier, couvert de grands dessins rouges. Je lui dis que, lorsqu'il la laverait, il ferait bien de prendre son bâton et mettre ses sandales pour courir après les couleurs. Il me répondit qu’il s’en était déjà aperçu , et qu’en ayant lavé un morceau , il ne pouvait plus dire de quelle couleur il était.

Il commença alors une longue dissertation sur les avantages de la traite des nègres pour les Aschanles , et sur les changemensqui s’étaient opérés depuis qu’il était venu dans ce pays : Dieu, disait-il, allait ôter aux blancs leur puissance, pour la transférer aux noirs et aux mores. Je lui demandai s’il voulait donner un démenti àMahomet, qui disait, dans l’Alcoran, que les blancs auraient jusqu’à la fin le souverain empire, à cause de la conduite des enfans de Noé à l’égard de leur père lorsqu’il était ivre; il me dit

que j’avais raison, et que, lorsqu’ils se trompaient ,

les chrétiens pouvaient leur montrer leur erreur. Voyant un livre de prières sur la table , il me demanda si c’était « Lingile » , nom qu’ils donnent au Nouveau Testament; je lui répondis que c’était le recueil des prières qu’on adressait à Dieu dans les églises d’Angleterre. Il me pria de lui en lire quelques-unes , parce qu’il avait entendu dire que les blancs priaient de telle manière ; — et il se mit à marmotter quelques paroles entre ses dents si bas et avec tant de précipitation qu’il était impossible d’entendre un seul mot , manière que des prêtres indolens ou peu zélés n’adoptent , en effet, que trop souvent.

Les Mores croient qu’il est absurde d’adorer Dieu autrement qu’en chantant. Plus d’une fois je leur chantai , à leur prière , des psaumes de David , et j’essayai en même temps de leur décrire l’effet que produit l’orgue dans nos églises. Ils me firent aussi plusieurs questions sur le grand prêtre qui demeurait à Rome, et me demandèrent si nous avions quelque simulacre que nous appelions Dieu. Je leur dis que les Anglais avaient en horreur toute espèce d’images représentant l’Éternel, parce que rien ne pouvait le représenter. Les Mahométans sont aussi rigides , aussi scrupuleux sur ce point que les prolestans le puissent désirer; ils regardent comme un crime impardonnable d’avoir aucune image de cette sorte. Ils me demandèrent plusieurs fois si nous offrions des sacrifices à Dieu. Je leur répondis que l’Ecrilurpne

, ( aa3 )

nous permet pas de répandre le sang; que Jésus avait accompli le dernier sacrifice expiatoire des chrétiens en s’immolant sur la croix, et que c’était en commémoration de ce sacrifice qu’on offrait à présent le pain et le vin sur nos autels. J’ajoutai que nous ne faisions pas non plus de libations (x), parce que répandre quelques gouttes d’une liqueur avant de la porter à ses lèvres, ou mettre à part des alimens avant d’en manger, c’est faire une offrande au diable.

Le schérif Abraham vint me voir avec un ou deux autres Mores. Je leur parlai des génies de Salomon, et leur demandai s’ils connaissaient la franc-maçonnerie. Je les avais déjà questionnés plusieurs fois, et je savais qu’aucun d’eux n’était franc-maçon. Ils me dirent qu’il y avait une secte de cette sorte en Arabie, et qu’ils croyaient que c’étaient des magiciens, attendu qu’ils commandaient aux esprits de l’air. Ils furent très-surpris d’appeendre que je l’étais, et me demandèrent vivement si je savais quelque chose relativement au sceau de Salomon , à la construction du temple, et à d’autres sujets qu’on croit généralement familiers aüx francs-maçons. « Ce sont des sujets, dont je ne puis parler, leur répondis-je. » Ils reprirent qu’ils savaient que nous placions quelques-

(1) J’ai remarqué que plusieurs des Mores qui sont depuis long-temps en Aschantie, font toujours des libations avant da boire : c’est l’usage de tous les adorateurs de fétiches qui mettent aussi à part une partie des alimens avant de manger.

uns de nos génies sur une île flottante au milieu de la mer; .lorsque des vaisseaux en approchaient, les génies avaient ordre d’éclater de rire à leur vue, et l’île disparaissait. Ils me firent beaucoup d’autres contes de ce genre.

Un nègre de mes domestiques leur ayant dit que j’avais une drogue (du phosphore ) qui me donnait la puissance de faire du feu , ils témoignèrent le désir de la voir; mais quand ils l’aperçurent, ils dirent, en ricanant, qu’il était impossible qu’une matière que l’on conservait dans de l’eau produisît du feu , et que je n’oserais jamais la renfermer et la garder dans une boîte. Je leur en donnai la preuve en brûlant quelques morceaux de draps et de papier; je leur offris ensuite , s’ils n’étaient pas encore convaincus , de leur mettre un peu de phosphore sur la peau 5 mais ils eurent l’air de ne pas se soucier de l’expérience, et s’écrièrent, avec l’accent du plus grand étonnement : « Houa kahina iakoul narou male kaneran ! c’est un magicien et il mange dû feu ; c’est le roi du feu. » Il fadt se rappeler que ce dernier nom est particulier ail diable. Le schérif, après avoir réfléchi quelque temps, demanda si cette drogue n’était pas faite avec des os de génies? Je lui dis qu’il entrait des os dans sa cotnposition. Il voulut savoir si nous mettions des génies à mort pour avoir leurs os? Je répondis qu’en Angleterre on ne répandait jamais le sang de personne, à moins qu’il n’eût commis quelque grand crime. Oui, reprit-il, mais personne ne peut vous voir. Je répliquai qu’il y a un

tteil qui ne dort jamais. Aussitôt il inclina la tète en s’écriant : « Dieu est grand ! »

Les Mores se parlèrent alors en arabe, et décidèrent

que je devais être versé dans les secrets de Salomon;

Le schérif Abraham raconta un conte arabe , suivant lequel Balkis ou Bilkis , reine de Saba , se trouve • être l’enfant emportée par le chien ; aventure dont il est question dans une des narrations de cet ouvrage. f

Balkis, selon eux, adorait le Soleil; mais Salomon la convertit à l’adoration du vrai Dieu. Il commanda aux Génies de transporter le palais de cette reine , de son pays à Jérusalem. Les trois palais qu’il fît bâtir pour elle, dans l’Arabie-Heureuse , avaient de l’or mêlé au mortier qui entrait dans la construction. Ils voulurent savoir si je pourrais transporter une maison. Je leur dis que tel était le mystère attaché à nos travaux , qu’il m’était difficile de leur répondre ; cependant, que pour tout ce qui n’avait pas de rapport à la franc-maçonnerie , je me ferais un plaisir de leur donner tous les éclaircissemens désirables. G était , reprirent-ils, ce que le peuple disait dans leur pays.

Abraham m’assura , comme une chose positive, que les magiciens arabes se servaient d’os de génies pour produire du leu et pour les gouverner. Il serait assez curieux que la préparation du phosphore et l’inoculation , qui sont regardées comme deux des plus intéressantes découvertes modernes en Europe , fussent connues en Arabie dans le temps de sa splendeur.

Lorsque ces Mopes furent partis, je passai chez Odoumata qui babilla autant qu’à l’ordinaire. Il sa-

, vait, me dit-il, que je désirais emmener quelquesuns des enfans du roi au Cap-Corse pour les y faire élever; mais les capitaines avaient adressé des représentations au monarque pour l’empêcher d’accéder à ma demande. Si le roi avait besoin d’or, ils lui en donnaient, quand ils en avaient; ils étaient toujours ; . prêts, lorsqu’il les appelait au combat, à recevoir son pied sur leurs têtes , et à jurer d’accomplir ses ordres, ou de ne pas revenir. Il allégua, pour raison de leur répugnance, leur craiute que ces enfans ne devinssent trop savans, ne découvrissent qu’ils trompaient quelquefois le roi, ce dont ils convenaient assez aisément, et qu’on ne leur tranchât la lêjte.

« Les capitaines ne doivent donc pas, lui dis-je, voir avec plaisir un blanc résider à Coumassie. »

« Si vraiment, répondit-il, tous en sont charmés; mais ce résident suffit pour régler tous les différends entre le roi et les Anglais, sans qu aucun des enfans du roi ait besoin d’apprendre la langue anglaise. »

Il se mit alors à se vanter du grand nombre de ses femmes et de ses enfans, répétant avec emphase qu’aucun Anglais n’en avait autant. Je repartis qu’un Anglais avait la possibilité de connaître son père ; •

qu’un t}oir, au contraire, ne pouvait jamais connaître le sien ; qu’ils étaient tous esclaves , sans pouvoir hériter des biens de leur père ; qu’aucun d’eux n’avait jamais aucune obligation à l’auteur de ses jours; celui-ci ne pouvait rien donner à ses enfans de son vivant, ni leur laisser rien après sa mort. J’ajoutai que beaucoup d’entre eux avaient des femmes,

et que leurs esclaves en jouissaient. Il convint que tout cela était vrai; et, détournant la conversation , il me défia de montrer autant de clefs que lui. A ces mots , il m’en présenta deux gros trousseaux ; je lui offris une once d’or, s’il me montrait une serrure pour chaque clef. Il éluda la question ; je pris les clefs dans ma main, et j’en trouvai beaucoup de brisées. II y avait aussi des morceaux de plomb et de fer pour grossir les trousseaux. Les gens de sa suite et quelques chefs qui étaient avec lui , à en juger par leurs éclats de rire étouffés, paraissaient s’amuser beaucoup de son embarras et de sa confusion.

Plusieurs esclaves du frère du roi arrivèrent dans la cour, poursuivant deux de leurs camarades à grands coups de fouet. L’un des coupables, franchissant tous les obstacles , vint se jeter aux pieds d’Odoumata, et se mit sous sa protection. Le chef des esclaves le réclama , en prononçant un long discours avec beaucoup de feu; il finit par jurer qu’il fallait que le coupable lui fût rendu le lendemain matin. Il est d’usage, lorsqu’un esclave encourt le déplaisir de son maître, qu’il se réfugie dans la maison de quelque chef qui cherche à obtenir son pardon.

Samedi , 27. — Le roi m’envoya chercher pour me remettre des lettres qui venaient d’arriver; en les ouvrant, il en tomba deux petits paquets d’or. Le roi demanda aussitôt si c’était pour moi ou pour lui. Je lui- répondis qu’à moins qu’il n’en attendît du - Cap-Corse, il n’était pas probable qu’on envoyât de

l’or à d’autres qu’à moi. Le roi, se tournant vers ses capitaines, dit que Je gouverneur était un brave homme de m’envoyer de l’or toutes les fois que j’en demandais. Je lui expliquai que les Anglais n’étaient pas dans l’usage de se faire réciproquement des présens d’or , et que c’était ma paye que je recevais. Il m’annonça qu’il ferait repartir ces messagers mardi. Deux d’entre eux étaient revenus revêtus d’uniformes anglais, ces gens faisant partie des trente que le gouverneur devait équiper à la requête du roi. Ce prince me pria de goûter une bouteille de teinture de rhubarbe que le gouverneur lui avait envoyée ; je lui obéis, de peur qu’il ne crût que c’était une boisson pernicieuse. Il me fallut ensuite goûter de la teinture de caoelle qu’il avait reçue quelque temps auparavant. Je le fis avec beaucoup de répugnance; car j’avais été très-malade le matin , et j’avais pris médecine quelques instans avant de me rendre auprès du roi.

Dans l’après midi, Apokou vint me voir; il avait entendu dire qu’Adou Bradie était allé à bord d’un vaisseau , et qu’on avait hissé quatre cents pavillons pour le recevoir (1). C’était un des motifs pour lesquels les capitaines n’aimaient pas qu’aucun sujet du roi apprit à lire et à écrire; ils devenaient alors comme les blancs, et voyaient tant de belles choses, qu’ils ne pensaient plus à revenir en Aschantie. Je

(1) On faisait sécher ce jour-là les pavillons de signaux à bord du vaisseau du roi le C/ierub , qui était sur rade devant le Cap-Corse.

loi dis que , si cela lui déplaisait , on changerait de méthode. « Nous sommes tous charmés de savoir , reprit-il, que les Aschantes soient bien traités au Cap-Corse ; mais cela leur fait tourner la tète, parce qu'ils n’y sont pas accoutumés. »

Le roi épousa, il y a plusieurs années, une des filles d’Apokou; c’est encore aujourd’hui l’une des plus belles femmes de Coumassie; elle doit avoir été d’une beauté remarquable. Le chef des eunuques ayant découvert une intrigue entre elle et un esclave, dit au roi qu’une de ses épouses lui avait été infidèle.— Qu’elle meure à l’instant, s’écria le monarque dans un transport de rage ! — C’est la fille d’Apokou , lui dit tout bas l’esclave. Le roi se leva en silence , et se rendit au Harem. Il fit venir la coupable; et, détournant la tête à sa vue, en même temps qu’il levait le rideau pour la laisser passer , il s’écria : — «Allez, vous êtes libre ! Votre père fut mon père (1) , il est mon ami; c’est pour lui que je vous pardonne. Lorsque vous trouverez un homme que vous croirez digne de vous , instruisez -m’en , je lui donnerai de l’or ». Apokou n’a pas permis à cette femme de se remarier.

Lorsqu’une exécution ou un sacrifice public doit avoir lieu , les cors d’ivoire du roi annoncent la cérémonie à la porte du palais « Vœu ! vœu ! mort !

(1) On verra , dans la deuxième partie , que le roi actuel , avant d’être appelé inopinément au. trône, portait une queue, d’éléphant devant Apokou.

mort ! mort ! sont les expressions affectées à cet air lugubre; pendant que les bourreaux immolent les .victimes, la musique joue un air particulier jusqu’à ce que l’opéràtion soit terminée.

Le plus grand sacrifice humain qui ait été fait à Coumassie pendant mon séjour, eut lieu, la veille de la fête de l’Adai, au commencement de janvier. J’en fus informé mystérieusement deux jours auparavant par une personne que je ne dois pas nommer. Mes domestiques ayant été écartés , je m’entendis adresser ces paroles : « Chrétien, prenez garde, ayez l’œil sur votre famille, l’ange de la mort a tiré son épée , et frappera bien des Aschantes. Lorsque le tambour battra la veille de l’Adaï > ce sera le signal de mort. Évitez le roi , si vous le pouvez , mais ne craignez rien. » Au moment où je commençai à entendre battre le tambour, j’étais assis , occupé à réfléchir aux horreurs et aux barbaries qui se préparaient. En recevant l’ordre de me rendre près du roi , je ne pus m’empêcher de tressaillir ; car c’est la manière dont il s’y prend quand il veut faire périr un capitaine ou un personnage de distinction. Il les envoie chercher sous un prétexte quelconque ; et, au moment où le malheureux entre dans le palais, des esclaves le saisissent, le garrottent elle terrassent. Si l’on craint qu’en mourant il ne jure la mort de quelqu’un par vengeance, on commence par lui enfoncer un couteau dans la gorge ; on l’accuse alors d’un crime réel ou supposé, et il périt au milieu des tortures.

Pendant que j’étais avec le roi , les officiers dont la fonction est d’assister aux sacrifices, et qui sont dans la confidence du prince, entrèrent armés de leurs couteaux , etc. Le roi envoya dire à un chef de venir le rejoindre chez sa mère, et lui-même s’y rendit bientôt, après avoir donné ordre qu’on me fit sortir par une autre porte.

Ce sacrifice eut lieu , parce que le roi s’était imaginé que s’il lavait les os de sa mère et de ses sœurs qui étaient mortes depuis qu’il occupait le trône , celle cérémonie rendrait le fétiche favorable , et assurerait le succès de la guerre. Leurs ossemens furent donc retirés de leurs cercueils, et trempés, en grande cérémonie, dans du rhum et de l’eau. Après les avoir essuyés avec de la soie, on les roula dans delà poudre d’or, et on les entoura d’or brut, de colliers de grains d’aggry et des ornemens les plus coûteux. Tous les individus coupables de la moindre chose qui eût déplu au roi, furent alors mandés successivement, et immolés à mesure qu’ils entraient, « afin que leur sang arrosât les cercueils. » Pendant toute la nuit, les bourreaux du roi parcoururent les rues, entraînant au palais tous les malheureux qu’ils rencontraient; ils étaient aussitôt mis aux fers-; mais , ce qui arrive souvent , quelqu’un avait découvert le secret, et presque tout le monde s’était enfui, de sorte que le roi se vit dérober un grand nombre de ses victimes. Le lendemain malin , jour de la fêté de l’Adaï qui attirait ordinairement un immense concours de monde à Goumassie, tout était morne

et désert. Il était impossible de rien se procurer , au marché. Le roi, accompagné seulement de ses confidens et des membres de sa famille , alla immoler quelques moutons , etc. Lorsque, je me présentai à Theure ordinaire, il parut flatté de ma confiance , et s’aperçut que je remarquais qu’il y avait bien peu de capitaines auprès de lui. Il avait l’air fatigué et agité , et ne tarda pas à se retirer dans ses appartemens.

Dès que l’obscurité revint , les sacrifices recommencèrent; et, pendant la nuit, les ossemens de la mère et dès sœurs du roi furent transportés dans le tombeau sacré de Bantaina, pour y être déposés auprès des autres membres de la famille royale. La procession était brillante, mais peu nombreuse. Les chefs et leur suite étaient vêtus du costume de guerre , armés d’un mousquet et précédés par des torches. Les trépieds sacrés et tous les ornemens employés dans les grandes occasions étaient portés en grande pompe ; les victimes , les mains liées derrière le dos, et enchaînées, précédaient les ossemens , tandis que , par intervalles , des chants de mort et de victoire indiquaient le désir de commencer la guerre.

La procession revint le lundi vers trois heures après midi ; le roi monta sur son trône dans la place du marché , il était entouré de sa musique qui jouait continuellement l’air de mort ! mort! mort ! Il avait à la main un gobelet d’argent rempli de vin de palmier; et, lorsqu’on tranchait une tête, il imitait un . • j*

pas de danse. Un peu avant la nuit , il termina pour ce jour-là le cours de ses atrocités , en se retirant dans son palais. Èientôt après, les chefs sortirent de leurs retraites, parcoururent les rues en triomphe, se rejouissant d’avoir échappé à la mort , quoique le lendemain Us pussent être exposés aux mêmes dangers. J’avais eu le matin un violent accès de fièvre , pour être resté si long- temps la veille exposé à un soleü ardent, pendant que j’étais avec le roi. Je n’osai envoyer aucun de mes domestiques acheter la moindre chose, de peur qu’ils ne fussent massacrés ; d’ailleurs , le marché était entièrement désert. Il n’y avait pas une goutte d’eau dans la maison. Les sacrifices durèrent jusqu’à la fête suivante de l’Adaï, c’est-à-dire dix-sept jours (1).

(1) Peu de temps après l’époque où finit ce journal , M. William Ilutchison fut remplacé à Coumassie par M. Dupuis, ex- vice-consul à Mogador.

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