CHAPITRE II
et un bruit semblable à celui d’une bataille lointaine. Ceux qui traversent ces lieux, sans savoir que les mânes des Grecs et des Perses se livrent encore dans l’ombre d’invisibles combats, n’ont rien à redouter des esprits; mais ceux qui viennent par curiosité , pour écouter ce qui se passe , ont tout à craindre de leur colère. » Je me trouvais dans la catégorie des curieux ; et si le temps et les siècles n’avaient aussi couché dans leurs tombes les revenants de Marathon, j’aurais été victime de leur fureur, car je venais de loin pour les entendre. Quand je rentrai dans la maison de mon hôte, tout dormait, et je pris aussi un repos nécessaire à la rude ascension duPenthélique que je devais faire le lendemain.
Au sortir de la plaine de Marathon , je repassai devant les gorges de Vrana, et je m’engageai dans celles du Penthélique. Le sentier suit longtemps le cours d’un torrent, tantôt se trouvant à son niveau, dans le creux d’une fraîche vallée, tantôt le dominant du haut des rochers, de toute la profondeur d’un abîme. Là , règne une immense solitude où s’élève une forêt de pins qui gémissent sans cesse. Deux ou trois pauvres habitations se trouvent , au sortir de ce grand bois, dans un lieu que les Turcs appelaient Arapoudossa , nom que les Grecs ont transformé en celui de Maurogourouni (M«upo>oupoOvf, sanglier noir). Le vague souvenir existe encore d’un monstre puissant qui désolait la contrée, et qui fut terrassé par un héros, nouvel Hercule, dont
ATT1QUK.
le nom et les hauts faits sont ignorés du monde. Aucun poète ne s’est trouvé là pour le faire passer à la postérité dans quelque sombre et merveilleuse légende. Le Penlhélique se termine par une pointe aiguë, inaccessible du côté de Marathon. Pour y arriver, il faut passer sur l’autre versant de la montagne qui est aride et rocheux , autant que le premier est plein d’ombrages. On y rencontre, presque au sommet du mont, de nombreux vestiges des carrières d’où les anciens Grecs tiraient leur marbre ; plus bas , sont les grandes carrières exploitées de nos jours, et produisant un beau marbre couleur d’or semé de veines bleues.
Au pied du Pentliélique est situé un petit monastère , où nous allâmes demander une hospitalité de quelques instants. Rien de plus humble, de plus solitaire et de plus mélancolique que ce petit couvent perdu dans une touffe de bois épaisse et verte. Le dôme arrondi de sa chapelle byzantine s’élève à peine au-dessus des arbres qui l’entourent, et sa cloche à la voix fêlée semble lasse d’appeler inutilement le voyageur égaré ou fatigué. Aussi, quand je fis mon entrée, suivi de ma petite caravane , y fus-je reçu , comme un hôte longtemps attendu , par un de ces religieux grecs dont l’attitude inspire moins de respect que celle de nos moines austères , mais dont la physionomie heureuse et ouverte fait naître la confiance et vous met à l’aise. Le bon moine nous installa dans une grande salle basse et enfumée, où nous étalâmes nos
CHAl’lTRB 11.
provisions. Après setre fait apporter, bourrer et allumer sa longue pipe, il s’assit et voulut assister à notre frugale collation; il paraissait heureux de s’entretenir avec un étranger, et me pressait de nombreuses questions, qu’il n’interrompait que pour faire quelques niches à un espèce d’idiot attaché au monastère et venu là pour ramasser nos miettes. Dans la cour voisine, j’apercevais la porte de la chapelle, ornée de vieilles fresques, un long cloître étroit et sombre, à l’entrée duquel coulait sans cesse , dans un grossier bassin , une eau fraîche et limpide , et le cimetière planté de cyprès à l’ombre desquels quelques religieux venaient se promener tranquillement, sans paraître s’abandonner à de trop amères réflexions ni à de trop sombres méditations en foulant la tombe qui recouvre leurs frères et celle qui les attend. Devant le monastère , s’étend une verte pelouse entourée de grands peupliers. Le roi et la reine, sans suite, sans étiquette, y viennent faire de temps à autre un repas champêtre, assis sur l’herbe, et ne demandant qu’à trouver l’oubli du pouvoir et à se réjouir dans le souvenir de leur patrie, d’où les exile la grande et noble mission dont ils se sont chargés, celle de recommencer un peuple.
Sur la route qui conduit à Athènes, distant d’environ deux heures, je vis avec surprise une élégante maison de campagne , déserte quoique inachevée , et avec ce nom inscrit sur la porte : Plaisance. Je croyais voir une de ces villas qui
ATTlyUE. 39
couvrent les abords de nos grandes villes. Elle appartient à M me la duchesse de P... , vieille femme originale établie en Grèce depuis vingt-cinq ans, et s’y faisant remarquer par l’excentricité de ses habitudes, sa haine pour l’institution du mariage, sa passion pour les gros chiens, et sa manie de construire partout de charmantes habitations qu’elle n’achève jamais, poursuivie qu’elle est de cette bizarre idée , qu’elle mourra le jour où elle en achèvera une seule.
Je traversai ensuite, sans m’y arrêter, le village de Chalandri où l’on remarque une fontaine, fort simple du reste , élevée par la même duchesse de P..., avec cette inscription : t « 7 s %x\xv&pidneiis, aux femmes Chalandriotes. Ayant été surprise un jour, et enlevée par une bande de brigands qui infestait le Penthélique , elle dut sa délivrance au secours des habitants de ce village. D’ailleurs, si l’on en croit la chronique, elle ne doit pas avoir de rancune contre cesClephtes des montagnes; car, ayant été prise une seconde fois et retenue prisonnière pendant quelques jours, en attendant sa rançon, elle fut entourée par eux de tous les égards possibles; le chef de la bande, ajoute-t-on , lui servait à boire dans une riche coupe d’argent.
Quelques instants après, je rentrais dans Athènes par où j’en étais sorti , et je revoyais le Parthénon noyé dans l’or par le soleil qui se couchait derrière, et resplendissant comme si quelque pompe antique s’y fût encore célébrée.