CHAPITRE II
Grèce. Quelque chose d’idéal et de germanique se mêlait sur son visage aux teintes ardentes de l’Orient.
— « Vous êtes le bienvenu! me dit-elle; bonsoir, üimitri; tu le vois, je t’attendais. »
En effet, elle avait déjà disposé une table pour notre repas , et la place de nos lits de camp.
— « Comment pouvais-tu m’attendre ? lui répondit mon guide; nos bagages ne sont pas encore ici, et je n’ai envoyé personne pour te prévenir. »
— « Je t’ai vu de loin, et j'ai reconnu le cheval que tu avais à ton dernier passage; comme je savais bien que tu ne descendrais pas ailleurs que chez mon père , j’ai tout préparé pour te recevoir. Dis à ton maître qu’il n’y a pas de luxe ici , mais une cordiale hospitalité pour les étrangers. »
— « Je le sais, tu es une bonne fille; et quoique ton père , le démarque , soit un peu brutal et que , soit dit sans l’offenser, il ait plutôt l’air d’un brigand que d’un honnête homme, je ne choisirai jamais à Marathon d’autre gîte que celui-ci. Outre que tu as un bon cœur, tes deux beaux yeux bleus, les deux seuls que je connaisse de cette couleur dans l’Atlique et le Péloponèse, valent bien la peine qu’on passe par-dessus la mauvaise grâce de ton père. »
A ce moment le jeune homme, qui avait interrompu sa chanson en nous voyant, la reprit à l’endroit même où il l’avait laissée ; c’était une chanson d’amour. Je vis alors un éclair de joie illuminer le
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regard mobile, de la jeune fille, et un sourire heureux passer doucement à travers ses lèvres minces et roses. Dimitri s’aperçut aussi de l’émotion que ce chant produisait sur elle, car il lui dit :
— « Je t’y prends, ma belle fille; tou œil a brillé, tu as souri, tu rougis encore, et tu prêtes l’oreille; tu aimes. »
— « Si je l’avais voulu, Dimitri, tu n’aurais rien vu malgré ton regard exercé, et tu n’aurais pas plus fait attention à cette chanson -là, que ton maître à celle que tu fredonnes en cheminant, quand le temps te paraît long et la route monotone. Mais pourquoi te le cacherais-je ? tu as toujours été bon pour moi, et tu m’as souvent apporté d’Athènes de ces présents qui font plaisir aux femmes. Et puis , tu voyages sans cesse , et tu ne t’arrêtes nulle part; tu es arrivé ce soir, pour repartir demain ; par conséquent, te dire mon secret, c’est comme si je le disais au vent qui passe, à l’oiseau qui s’envole, à la vague qui tombe sur le rivage et reflue vers la haute mer. Il est si doux d’ailleurs de confier quelquefois à d’autres qu’au vent , aux oiseaux ou à la mer, ce que l’on cache au dedans de soi ! Eh bien! oui, je l’aime! Ici personne ne s’en doute, mon père même l’ignore ; et comme Pétrakis a une belle guitare et une jolie voix, il le prie quelquefois lui-même, et en ma présence, de chanter de ces chansons que, moi seule, je sais m’être adressées. »
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— « Et pourquoi cachez-vous tous deux votre amour à ton père ? Est-ce qu’il ne t’aime pas , lui aussi ? est-ce qu’il refuserait de te donner à celui que tu as choisi ? »
A ces mots elle poussa un gros soupir, et fit un signe de tête qui voulait dire : oui. Elle allait continuer ses confidences que je comprenais sans qu’elle s’en doutât, et qui m’intéressaient vivement, lorsqu’elle fut interrompue par l’arrivée de mon agoïate et de mon cuisinier, devant lesquels elle ne voulait pas parler , et à qui Dimitri fut bien obligé de prêter son aide. C’est en vain que je lui demandai de la faire revenir pour achever son histoire ; il ne put la rejoindre de toute la soirée , et je ne la revis que le lendemain matin, au moment de partir. Ainsi , dans ce coin reculé du monde , parmi ces hommes demi-sauvages, une suave et poétique passion était éclose, comme, sur des rochers arides et incultes , ces fleurs qui se cachent et qui ont cependant des couleurs enchanteresses et des parfums enivrants. Je n’ai jamais su le dénouement de cet amour, dénouement que la barbarie de ces hommes a peut-être rendu sanglant; mais je me souviendrai toujours du beau jeune homme noir qui chantait , et de la blonde jeune fille qui frémissait et se penchait d’en haut pour mieux entendre.
La nuit venue , je ne pus résister au désir de revoir encore le fameux champ de bataille , et je me dirigeai vers ces lieux, guidé par le lit desséché
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du Charadrus. La lune éclairait la grande plaine, et lui prêtait cette teinte transparente et bleue à trayers laquelle l’esprit inquiet entrevoit des fantômes, et que revêtent les mondes imaginaires où l’on croit avoir vécu pendant la trop courte durée d’un rêve. Le ciel étincelait; un vent violent, qui semblait sortir de chaque antre et de chaque cavité des montagnes, ébranlait la nature jusque dans ses fondements, et augmentait la claire sérénité de l’atmosphère; des étoiles sans nombre filaient et tombaient à l’horizon : les unes , lumineuses et rapides, se pressaient d’éteindre leurs feux dans la mer; les autres, pales et rêveuses, s’en allaient avec lenteur, suivant la courbe de ce beau firmament dont elles semblaient se détacher à regret. A travers le bruit de la tempête, je croyais entendre encore le tumulte du combat , la voix des chefs et les cris des soldats; et, au sein de la mêlée, j’apercevais l’ombre guerrière d’Eclietleus, ce héros mystérieux dont parle Pausanias. Il se montra au plus fort du combat sous l’air elle costume d’un paysan, poursuivant les Mèdes et en faisant un grand carnage au moyen d’un soc de charrue ; puis , la victoire assurée, il disparut subitement. Apollon, consulté par les Athéniens , leur conseilla de rendre honneur au héros Echetleus ; ils lui élevèrent à Marathon un monument en marbre blanc. Je me souvenais aussi de la légende du même auteur : « Toutes les nuits, dit-il, on entend à Marathon des cris prolongés, des hennissements de chevaux,