‹ Voyage dans le royaume de GrèceChapitre 101 sur 154 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

la table. Disons en passant que cette qualité de parrain est chose précieuse en Grèce ; elle établit des liens entre les individus et les familles ; ces liens obligent à une amitié et à un dévouement réciproques; ils sont sacrés comme une proche parenté, et presque jamais les parties qui les ont contractés ne cherchent à les éluder ni à se soustraire à l'engagement tacite de s’aider mutuellement en toute occasion. Aussi , mon guide avait-il eu soin , depuis longtemps, de s’attacher delasorte des familles dans les diverses contrées que sa profession l’oblige à parcourir. A peu près dans tous les villages où nous séjournions, je l’entendais acclamer par le titre de Kouptiripn , parrain , compère. Il se trouvait ainsi partout des gens dévoués , incapables d’un mauvais dessein contre lui , prêts à le secourir dans le cas où il aurait besoin d’argent ou de remèdes, à l’avertir et à lui prêter main-forte si quelque embûche lui était dressée ; ce qui ne l’empêchait pas d’entretenir cette amitié en payant largement l’hospitalité qu’on nous donnait.

L’enfant me fut présenté par sa mère, jeune albanaise qui baissait les yeux et rougissait sous sou teint fortement liàlé. Ses cheveux pendaient derrière elle en longues tresses, et des ornements d’argent, attachés à leur extrémité, faisaient entendre leur cliquetis métallique en frappant sur scs talons. Mieux instruit que dans mes premières courses , j’eus bien soin de cracher sur l’enfant en lui disant: Mr) CacaxavÔfj s,nxi$t pov , 'al à x*Xà, 'aï à xaXô : Ne

sois pas ensorcelé , mon enfant , sois béni , sois béni. Cet usage de cracher pour détourner le mauvais sort remonte à la plus haute antiquité. Pline dit que c’est un remède pour ranimer la stupeur des membres que de cracher dans son sein et de se frotter la paupière supérieure avec de la salive ( livre 28) ; et Théocrite prétend que c’est un moyen infaillible de détourner les maléfices : Tprs sis iuov svtutx xdXwoy ( Idyl . 6).

A chaque instant encore, lorsqu’ils croient qu’un danger les menace ou lorsque, dans une altercation, leur interlocuteur profère contre eux une imprécation , les Grecs écartent leur chemise et se crachent dans la poitrine.

Pour en revenir à mon déjeuner, l’assistance se composait de quelques rudes paysans et du Pappas, homme d’un âge mûr, aux vêtements usés et sales, à la haute toque noire , à la barbe grise et inculte , à la figure rusée; du reste, ignorant, crédule et passablemenl bavard. Le repas consistait en olives, raisins secs, me pièce de gibier, et surtout en un immense gâteau plat fait d’une pâte épaisse teinte de safran et semée d’anis. Il me parut d’autant moins succulent qu’il sortait du four et que je n’y pouvais mordre sans me brûler. Chaque bouchée étaitaccompagnée d’une interminable série de souhaits et de politesses qu’on se rendait les uns aux autres. Cela me mettait dans le plus grand embarras; car, ne sachant pas toutes les formules usitées en pareil cas et devant nécessairement répondre à celles que cha-

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