CHAPITRE XI
cun m’adressait, il fallut bien m’en tenir au petit nombre de compliments que j’avais appris et les répéter souvent.
En outre, un seul verre nous servait «à tous, de même qu’une seule fourchette , une seule assiette et une seule serviette ; et comme , par déférence , personne ne buvait que je n’eusse bu moi-méme, j’étais obligé de laisser remplir notre unique coupe tantôt d’un raki violent, tantôt d’un vin bleu, épais et résineux, et de la vider ensuite d’un seul trait, toujours par politesse, plus souvent que je n’aurais voulu. Déjà je sentais que ma qualité d’étranger, d’hôte et de président du repas, allait me procurer une ivresse peu agréable; pour m’y soustraire, je fis souvenir mon guide que nous avions un long chemin à faire afin d’arriver à Livadie avant le soir, et qu’il fallait ne pas tarder à repartir. Nous nous mîmes donc bientôt en selle, malgré les instances de la famille. Lejeune père nous accompagna jusqu’aux limites du hameau, à une demi-heure de sa maison, portant monmanleau et lefusildemon guide, et conduisant par la bride nos deux chevaux. C’est un antique usage, en Grèce, d’accompagner ainsi jusqu’aux limites du territoire les amis et les hôtes. Arrivés là, nous nous arrêtâmes; le jeune homme embrassa mon guide à plusieurs reprises, me salua en portant la main sur son cœur et nous combla de souhaits ; puis il monta sur une éminence et resta longtemps à nous suivre du regard. Enfin, au moment de dis paraître, nous nous renvoyâmes encore de loin toutes
HEOTIK.
sortes de souhaits de félicité que les échos se répétèrent.
f/Hélicon.
Le vert penchant de l’Hélicon se déroule en face d’un petit hameau qui porte le nom de Mauromati (œil noir); parce que, selon la tradition, jamais œil bleu ne s’ouvrit au jour dans ce village. Cette montagne était la plus délicieuse et la plus poétique de l’ancienne Grèce; la nature y avait étalé toutes ses richesses et toutes ses grâces. Les hommes consacrèrent aux dieux ce séjour que sa beauté rendait digne de tels hôtes et où les divinités durent de tout temps venir se reposer, lorsqu’elles désertaient l’Olympe pour se mêler aux humains. Là , croissaient des arbres immenses, vieux comme le monde, vi- 'brants, harmonieux et vénérés des mortels comme des objets sacrés ; de limpides ruisseaux baignaient leur pied et éternisaient la fécondité de leurs racines; des fleurs odoriférantes se cachaient sous les mousses et embaumaient les airs. L’IIélicon était célèbre aussi pour le charme et la fraîcheur de ses vallées et la salubrité de sou ciel. Nulle plante vénéneuse ne souillait sou sol ; les vipères elles-mêmes ,
CUAHTBK XI.
endormies sur le penchant de ses tièdes coteaux , avaient perdu le poison de leurs morsures, en ne se nourrissant que d’herbes fleuries, inoffensives et parfumées. Cette montagne était comme un temple immense , élevé, par la nature et orné par la main des hommes; car, chaque arbre ombrageait un chefd’œuvre de sculpture. Tel était ce séjour fameux des Muses qui s’y fixèrent après être sorties de la Thrace, leur patrie, et après avoir séjourné successivement sur le Pinde , l’Olympe et le Parnasse. Les Muses arrivèrent d’abord au nombre de trois; mais les Thespiens les portèrent à celui de neuf et amenèrent leur culte à sa complète perfection.
Le bocage le plus touflu , le plus épais et le plus vert leur fut spécialement consacré , et de superbes statues les représentaient sous les formes nobles , pures et gracieuses sous lesquelles les hommes aimaient à se les figurer. Auprès de leurs statues , on voyait celle de Linus, chanteur échappé de l’Olympe , musicien si habile qu’Apollon , jaloux de sa gloire, le tua, prétendant qu’il avait osé se comparer à lui pour le chant. Cette perte émut et attendrit les peuples; les plus barbares eux-mêmes versèrent des pleurs en l’apprenant. Apollon, Mercure, Bacchus et le poète Hésiode avaient aussi leurs statues dans ces bocages sacrés. Orphée y était représenté entouré d’animaux féroces qui l’écoutaient chanter, et derrière lui se tenait debout Télété, symbole de l’Initiation. La ville de Diiun, voisine de la montagne, prétendait posséder le tombeau d’Orphée, sur
BEÜT1E.
lequel des rossignols, plus grands et plus harmonieux que les autres, faisaient entendre leurs mélancoliques mélodies. Le fleuve Hélicon prenait sa source au-dessus du bocage des Muses; il se dirigeait vers la mer et s’enfonçait sous terre en approchant de Dium , pour reparaître un peu plus loin. Les habitants de celte ville, selon Pausanias, disaient qu’il coula dans le principe entièrement à découvert, mais que les femmes qui avaient tué Orphée, voulant s’y laver du sang dont elles étaient souillées, le fleuve se cacha sous terre afin que son onde ne servît point à les purifier de leur crime. Au-dessus du bois sacré des Muses coulait aussi la fontaine Hippocrène, que Pégase fil jaillir en frappant du pied le sol.
Aujourd’hui toutes ces choses superbes ont disparu; les fleuves et les ruisseaux se sont taris; ensuite, les grands arbres altérés sont tombés de vieillesse. Mais la tradition reste et les ombres célestes des neuf Sœurs errent encore aux mêmes endroits, s’entretenant du passé , attristées de leur abandon et plaignant les hommes d’aujourd’hui qui, absorbés par d’obscures et matérielles préoccupations, ont oublié leur culte et les ont reléguées dans les limbes de la mythologie. Cependant les penchants de l’IIélicon possèdent encore quelques bosquets qui révèlent leur ancienne magnificence ; l’Hippocrènc coule toujours et forme une mince cascade entre deux rochers , au-dessus d’un petit bois épais et vert qu’on regarde comme le bocage