‹ Voyage dans le royaume de GrèceChapitre 119 sur 154 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

quillité des contours reposent le corps et inspirent à l’âme un doux recueillement. Une brume diaphane et bleue s’élevant des vallées tempère la lumière du jour et répand sur toutes les formes des montagnes un voile mystérieux qui les agrandit, les éloigne et les fond les unes dans les autres. Au sortir de ce vert dédale , on rencontre les premières aspérités du Parnasse. Nous passâmes au pied d’un rocher qui termine une route pittoresque côtoyantun abîme et du sommet duquel s’échappaient deux petites cascades. Ce rocher porte le nom de Nymphovrysis (, source des fiancés). Voici la vieille et poétique légende qu’on raconte sur le motif qui donna lieu à cette dénomination :

Deux jeunes gens d’Arakhova, Kostas et Alexis, étaient éperdument amoureux d’une jeune fille nommée Despo et se disputaient sa main. Le choix était difficile; car ils étaient tous deux aussi jeunes, aussi beaux , aussi braves l’un que l’autre. Cependant Despo éprouvait un secret et invincible penchant pour le premier. Elle n’osait le déclarer, à cause des menaces d’Alexis qui avait dit plus d’une fois que, si Kostas l’emportait sur lui, il les tuerait tous deux avant le jour de leur mariage; et ce n’était point une forfanterie dans la bouche d’un homme tel qu’ Alexis. Despo le savait bien; aussi cherchait-elle, pour terminer le différend, un moyen qui ne lui permît point de tenir sa funeste promesse. Elle ne trouva rien de mieux que de faire de sa main le prix de quelque grande difficulté

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vaincue, ou de quelque entreprise audacieuse heureusement accomplie. Elle communiqua sa résolution aux deux rivaux. Ceux-ci , confiants chacun dans ses propres forces, y consentirent, se tendirent la main et jurèrent que, en dehors de la tâche qu’ils auraient à accomplir, ils ne feraient rien l’un contre l’autre, et qu’enfinle vaincu céderait sans résistance le prix qu’il n’aurait pu obtenir. Dcspo agissait ainsi avec une bien grande et une bien aveugle imprudence; elle exposait son propre avenir et la vie de celui qu’elle aimait, au hasard, à une circonstance fortuite et funeste. Qui lui répondait, en effet, que son amant serait toujours le plus fort et que le sort ne se lasserait point de lui être favorable ? Mais elle n’éprouvait point cette crainte ; il y avait dans son amour une si orgueilleuse présomption et une foi si puissaute, quelle ne doutait pas un instant que l’objet de cet amour ne remportât sur son rival toute espèce de victoire , puisqu’il avait déjà remporté la plus difficile et la plus importante, celle de son cœur.

Que de téméraires actions, que d’audacieux combats eurent lieu entre les deux jeunes gens, sans qu’aucun avantage marqué restât à l’un ou à l’autre ! Les indifférents voyaient avec douleur cette lutte incessante, car elle mettait chaque jour en péril la vie des deux pallikares les plus braves et les plus beaux du village. Les remontrances étaient inutiles. Que faire en effet contre l’orgueil compromis et la passion brûlante de deux amoureux ? que faire sur-

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tout contre l’opiniâtre fantaisie d’une jeune fille ? Enfin, un dernier caprice de celle-ci décida de leur sort à tous trois.

Un jour que Despo revenait de Livadie, en passant au pied du rocher dont nous avons parlé , elle aperçut une touffe de térébinthe s’échappant d’une fissure à quelques toises au-dessous du sommet. Ses prétendants l’accompagnaient; car, dans les intervalles de leur joûte chevaleresque , ils ne la quittaient ni l’un ni l’autre, afin de maintenir l’égalité des chances et de ne point laisser à celui qui resterait présent le loisir de nuire à l’absent. Un regard suffit à Despo pour reconnaître que l’un ou l’autre succomberait dans la suprême tentative qu’elle méditait de leur imposer. Le rocher était à pic ; le précipice, béant; la touffe de térébinthe, isolée et accrochée comme par hasard à la muraille lisse du rocher. « Vous voyez , dit-elle aux jeunes gens , cette touffe de térébinthe, là -haut? Vous avez compris , n’est-ce pas ? » Et la folle jeune fille continua tranquillement sa route , tandis que les deux rivaux s’élançaient vers l’objet indiqué. Us avançaient chacun par un chemin different, sans crainte et sans hésitation; car ils étaient agiles comme des écureuils et la profondeur du précipice n’exerçait aucune influence sur leur tête doublement inaccessible au vertige, à cause de l’habitude qu’ils avaient de mesurer les abîmes et à cause de la passion qui les exaltait. Alexis et Kostas se trouvèrent en même temps au sommet du rocher, et aperçurent la touffe

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(le térébinthe bien loin au-dessous d'eux. Ils se regardèrent un instant en silence et avec effroi ; ils hésitaient et semblaient se consulter entre eux; rien ne paraissait devoir rendre leur tentative possible. Koslas se décida le premier ; car, se sachant aimé, il se sentait plus fort. Son œil avait distingué sur la surface polie du rocher une étroite aspérité à quelques pieds de la touffe de térébinthe. Il se signa donc, se laissa glisser sur la pente rapide, et parvint, les mains ensanglantées, à l’endroit prévu. Il se crut cette fois vainqueur et, troublé par l’émotion du danger et la joie du succès , il se pencha vers le térébinthe. Ilélas! il était trop éloigné! En cherchant à s’allonger, Kostas perdit l’équilibre et roula au fond du précipice. A cette vue, Alexis poussa un cri d’effroi et la jalousie ne put étouffer dans son âme une horrible douleur; cependant il ne recula point devant la promesse qu’il avait faite de subir les mêmes épreuves que le malheureux Kostas et de s’exposer aux mêmes dangers. Tout en croyant sa perte assurée, il chercha néanmoins quelque moyen de réussir. Ayant donc avisé à quelques pas de lui un maigre olivier , il en coupa la plus forte branche et tailla en forme de crochet l’une de ses extrémités. Muni de cet instrument, il s’élança sur le terrible chemin qu’avait suivi Kostas, car il n’y en avait pas d’autre ; étant arrivé au même endroit , à l’aide de son long crochet, il parvint à déraciner et à amener à lui la touffe de térébinthe. La joie accrut ses forces ; il remonta plus difficilement qu’il n’était des-

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