CHAPITRE XJV
sur le pont au moyen d’un long câble fixé à une poulie et passé sous le ventre de ces infortunés animaux. Jamais cheval ne fit plus triste- figure que ceux-ci , lorsqu’ils se sentirent enlevés et que leur pied cessa de reposer sur le sol. L’un d’eux cependant , plus hardi que les autres, se débattit vigoureusement , retomba trois fois à la mer et fut à grand’peine repêché. Cela fait , nos matelots nous prirent sur leur dos et nous arrivâmes à bord sans éclaboussure.
Malheureusement, pendant ces longs préparatifs, la brise, qui avait d’abord soufflé, tomba complètement et laissa notre petit navire dans la plus complète immobilité. Les voiles, sur quelque direction qu’on les orientât, retombaient molles et flasques le long des mâts. Une petite chaloupe à deux rameurs fut mise à la mer pour nous remorquer, jusqu’à ce qu’il plût au vent de se lever. La nuit vint sans qu’un souffle eût ridé la surface des eaux. Lorsque nous passâmes devant le petit port de Galaxidi , toujours tirés par nos rameurs , le pilote voulut absolument y entrer pour attendre la brise , craignant d’être obligé de ramer ainsi indéfiniment sans avancer beaucoup. Je tins bon pour ne pas arrêter ; à force de prières et de menaces, je décidai notre homme à continuer sa route. Jamais je ne fus témoin d’une plus splendide nuit ; le firmament était doué d’une magnificence inconnue dans nos pâles climats ; des étoiles filantes s’en échappaient de toutes parts et à chaque instant, décrivant des courbes rapides, des
ACUAÏE. 351
cercles magiques, des lignes incommensurables, et se précipitant , comme une pluie d’or , à l’horizon et dans les flots qui les reflétaient. Les autres étoiles brillaient d’un éclat surprenant et scintillaient en se revêtant, comme le diamant, d’une couleur nouvelle à chacune de leurs vibrations ; la lune s’avançait , mélancolique déesse , entourée du chœur majestueux et régulier des astres. La mer était si calme que , las de regarder le ciel, je me mis à le contempler dans le limpide miroir des eaux qui en reflétaient jusqu’aux moindres lumières. Ensuite , armé d’un long aviron, j’agitai les ondes phosphorescentes d’où s’échappaient de pétillantes lueurs à chaque mouvement de ma main. Je me mis alorsà tracer des noms qui m’étaient chers; maintes fois je retraçais le même avant d’en commencer un autre ; car ces étranges lettres se déformaient bien vite et s’en allaient s’évanouissant , démesurément élargies par les oscillations des ondes; et je croyais voir quelque chose de ces personnes aimées dans chacune des perles pâles et bleues que je faisais surgir par myriades sur les eaux et que je laissais ensuite retomber une à une à la mer, du bout de mon aviron. Tout-à-coup notre esquif tressaillit dans toutes ses parties, comme un timide animal qui flaire l’approche d’un monstre. Nos chevaux qui, entassés dans une espèce de càle , avaient cependant toute l’encolure en dehors et flottante au-dessus d’un orifice carré, nos chevaux dressèrent la tète, enflèrent leurs naseaux et se mirent à hennir avec