‹ Voyage dans le royaume de GrèceChapitre 137 sur 154 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

comme une blanche vapeur, la baule cime duPinde. Après avoir parcouru pendant deux heures environ le bois vert et tout plein de voix d’oiseaux, où nous marchions courbés sous l’épais feuillage et dont la fraîcheur et le calme ne nous permettaient pas de soupçonner au-delà et tout autour de nous des glaciers et des gorges brûlantes , des précipices et des torrents, nous débouchâmes devant une scabreuse chaîne de montagnes que nous allions traverser. Il y avait à cet endroit un khan gardé par un jeune homme qui nous offrit du raki en nous engageant à marcher prudemment , parce qu’une forte rosée , tombée le matin même, avait rendu les chemins glissants. Nous acceptâmes de grand cœur son conseil et surtout son raki, dont la violente saveur devait doubler nos forces. Ce jeune homme tenait dans ses mains une mauvaise paire de pistolets, qu’il tournait et retournait en tous sens. Lorsque je voulus lui payer le prix de la liqueur que j’avais bue, il me supplia de lui donner de la poudre au lieu d’argent; je lui en fis remettre par mon guide une petite provision ainsi que des capsules. Aussitôt le jeune Clephte, bondissant de joie, chargea l’un de ses pistolets et le déchargea en l’air. Lorsqu’il se fut assuré que son arme était en bon état, un éclair passa dans ses yeux et il s’enfonça en courant dans une forêt voisine. Quel sauvage projet couvait-il dans son cœur et quel sinistre dessein allait-il accomplir?... je l’ignorais; mais son enthousiasme à la vue de la poudre me rappela ces vers

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qui terminent une des plus belles odes des Orientales :

« .te veux , dit l’enfant grec, dit l’enfant aux yeux bleus,

« Je veux de la poudre et des balles ! »

Au moment où il s’échappait du kban, un homme que nous n’avions pas encore aperçu lui criait de l’intérieur: « VI ô xaXô, diïslyè: Bonne chance, frère! » Nous lui demandâmes ce qu’il faisait là; il nous répondit qu’il était le frère de celui qui venait de partir et, qu’étant malade, il allait garder tout seul le khan pendant son absence. Il se refusa, du reste, à toute explication sur la bizarre conduite de son frère. Evidemment, quelque drame se préparait dans cette solitude. Malgré ma curiosité vivement excitée, je dus passer outre; car il eût été dangereux peut-être d’insister davantage pour en savoir plus long.

Au-delà de ce khan , le chemin devient de plus en plus difficile; ce n’est plus qu’un sentier audessus de profondes vallées et de sombres gorges. L’une de ces gorges est si rapide et si étroite que je voulus mettre pied à terre pour passer sur l'autre bord, ne me fiant plus aux jambes de mon cheval, Mon guide, de son côté, ne me croyant pas suffisamment à l’épreuve du vertige , insista pour que je restasse en selle et, afin de m’y obliger, fouetta vivement mon cheval qui s’élança sur la pente. Je fermai les yeux; je sentis ma monture glisser pen-

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