‹ Voyage dans le royaume de GrèceChapitre 138 sur 154 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

liant quelques minutes avec rapidité , le cou tendu, l’échine frissonnante et les quatre membres raidis, sur le rocher ; puis , d’un large bond , franchir le torrent et remonter la pente opposée au galop, entraînée encore par l’impulsion puissante acquise en descendant. Je ne rouvris les yeux que lorsqu’elle s’arrêta essoufflée et harassée , et je vis en frémissant le guide et les bagages suivre de la même façon que moi le même chemin. De là, j’avais à mes pieds un gigantesque entonnoir entouré d’un cercle de montagnes noires et calcinées; cela ressemblait aux vestiges d’un brasier de Cyclopes. Sur la crête d’une montagne, on aperçoit quelques pans de muraille. C’est là l’emplacement de la ville de Bura et du temple de Jupiter Buraïcon, détruits par un tremblement de terre. En effet , tout indique en ces lieux une convulsion terrible de la nature; on ne voit pas un bloc de rocher qui ne paraisse avoir été roussi et calciné par un feu volcanique.

A partir de là, nous nous enfonçâmes de plus en plus dans la sombre et émouvante série de montagnes qui forment le mont Cyllène , au sein duquel des cénobites ont élevé , parmi les plus sauvages horreurs de la nature , le monastère de l’Assomption. Le paysage s’assombrit de plus en plus , se resserre , et jette dans l’esprit du voyageur un vague effroi; il est sillonné partout par des abîmes entr’ouvertsauflancdesmonls, comme descicatrices. Sur les sentiers, l’œil n’aperçoit pas une empreinte

de pied d’homme; seulement, sur quelques nappes de neige, la trace rapide d’une bête sauvage paraît et disparaît et, de temps à autre, autour d’une source, le terrain porte les marques confondues des troupeaux d’animaux inconnus qui sont venus s’y désaltérer. L’espace retentit sans cesse d’une sourde et profonde rumeur; est-ce le bruit du vent qui passe , de la foudre qui sommeille , ou d’un torrent lointain qui tombe?... On écoute, et bientôt on croit que Dieu vous parle et que c’est dans ces hauts lieux qu’il faut monter pour l’entendre.

Du reste , plus on avance , plus il vous semble qu’une infernale divinité est maîtresse de ce sombre pays et qu’elle a profité de son empire pour bouleverser la nature ; de même que lorsque , par la permission de la Providence, le démon est entré dans un homme , il manifeste sa puissance par les tourments qu’il inflige à sa victime. Parfois , un pâtre sobtaire se montre sur la crête d’un rocher, vous regarde passer sans rien dire et retombe dans une morne contemplation , comme s’il écoutait la voix des esprits invisibles afin d’apprendre d’eux ces terribles secrets et ces opérations magiques dont les bergers de la Grèce ont la réputation d’être les dépositaires. Je marchais comme plongé tout éveillé dans un rêve. J’avais oublié le but de ma course, j’allais sans volonté, comme si une force inconnue m’eût poussé en avant. Mon guide subis-

Page 1