CHAPITRE XIV
une gueule de l'enfer , à une issue extérieure que les démons se sont ménagée pour s’échapper de leur noir empire et se répandre dans le monde. Plus on s’approche, plus l’étonnement augmente. On envisage avec effroi trois étages de galeries en bois, échafaudage aérien témérairement accroché au roc au-dessus d’un abîme d’une profondeur de deux cents pieds au moins. Ces galeries éclairent et desservent les cellules et les salles intérieures du couvent, qui sont toutes creusées dans le rocher même. Il semble qu’un souffle va les enlever comme une touffe de feuilles mortes, et cependant l’art extrême et l’habile hardiesse avec lesquels elles ont été construites les rendent inébranlables.
Dès qu’on se fut aperçu de notre approche au couvent , une cloche criarde et fêlée tinta pour avertir que des étrangers allaient se présenter et pour qu’on préparât tout afin de les bien recevoir. Accueillir le voyageur est une des règles des monastères grecs; c’est un devoir dont leurs pieux habitants s’acquittent avec bonheur et avec cordialité. A peine ce signal fut-il entendu que les petites fenêtres des galeries extérieures s’ouvrirent avec fracas et se garnirent de têtes de moines à barbe inculte , à longue chevelure , à toque noire ; deux cents moines, peut-être, mirent ainsi en même temps le nez à la croisée et firent entendre au-dessus de moi comme un bourdonnement d’abeilles qui s’envolent. Sous la lugubre impression que m’avaient faite les sites que je venais de traverser, je crus voir
autant de diables venant en toute hâte recevoir l’hôte infortuné que le monde leur abandonnait, et lui offrir pour l’éternité leur hospitalité maudite. Aussi , quoique ce fût précisément le but de mon retour dans le Péloponèse , si le guide m’eût dit : « Allons coucher plus loin dans un khan sans toit , sans pain, sans feu, » je crois que je lui aurais répondu : Allons. Mais déjà nous étions à la porte d’entrée. Cette porte est fermée par une herse formidable dont les abords sont défendus par des meurtrières, pratiquées dans le rocher et rendant l’attaque du couvent impossible de ce côté; ailleurs, la nature des lieux le rend inexpugnable. On pénètre dans l’intérieur par une poterne basse et voûtée, à l’entrée de laquelle le moine , chargé d’accueillir les étrangers, vint me recevoir. Après quelques formalités d’usage, il me conduisit jusqu’au vestibule de la chapelle à travers une longue file de serviteurs, d’ouvriers, de pèlerins assistant de loin à l’office qui se disait en ce moment. Les novices l’entendaient du vestibule où mon introducteur me laissa pour aller parler à l’hégoumène ( ‘Jbyou/zsvos, prieur). J’eus le temps de remarquer le pavé composé d’une superbe mosaïque où se trouvaient tracés de mystérieux emblèmes , le soleil, la lune , les étoiles et l’aigle de Byzance , aigle noir à deux tètes. La porte de la chapelle, qu’on a creusée dans le rocher même, était en bronze orné de bas-reliefs représentant divers sujets tirés de l’Ecriture. Au bout de quelques minutes, le même moine revint et m’introduisit au