CHAPITRE XIV
sa figure de patriarche , son grand âge , sa physionomie noble , austère et douce , sa démarche imposante , tout révélait en lui le pontife de Dieu.
Après l’office , le moine , chargé de ma personne, me conduisit aux étages supérieurs. Précédés d’une torche, nous nous enfonçâmes dans l’intérieur de la caverne, escaladant des escaliers soutenus par d’énormes échafaudages qui se croisaient en tous sens et tremblaient sous nos pas au milieu d’humides ténèbres. Nous arrivâmes enfin à la cellule qui m’était destinée, et qui était précisément celle du moine. J’y trouvai un modeste divan , un bon feu , de longues pipes et la lumière du jour que j’avais hâte de revoir. Pour me distraire des sombres pensées qui ne cessaient de m’assaillir , j’eus le tort de mettre la tète hors de la croisée ; j’aperçus que je reposais sur un mince plancher soutenu par des poutres audessus de l’abîme; le vertige me saisit par les pieds, mes jambes tremblèrent et je retombai sur le divan : il me semblait que cette galerie tout entière vibrait sous l’action du vent qui passait au-dessous d’elle. Cependant le moine que j’avais auprès de moi était bon diable et d’une humeur accorte et babillarde. Nous prîmes le café ; je fis venir du rhum que j’avais dans mes bagages; je lui en offris et il accepta de grand cœur, ce qui me parut assez original, mais d’autant plus agréable , de la part d’un cénobite. Enfin , après avoir consumé une assez grande quantité de pipes, je commençai à me familiariser avec sa figure qui tenait un peu du faune
et à oublier que j’avais au-dessous de moi un espace vide de deux ou trois cents pieds.
Le soir , je partageai non pas le maigre souper , mais le souper maigre du moine, la règle du couvent ne permettant pas d’y introduire de la viande. Elle était remplacée par de l’excellent poisson, de frais légumes et un parfait laitage. Mon hôte faisait vigoureusement honneur au repas ; car ce jour-là était jour de jeune et, depuis la veille , il n’avait rien mangé , le jeune du rite grec étant d’une exorbitante austérité. Le boncaloyer (xaA6yyjpos, bon vieillard, moine) tint à me confirmer la renommée proverbiale des caves de Mégaspiléon. Il me fil donc goûter diverses espèces de fort bons vins, ménageant les transitions en vrai connaisseur, et rejetant ce léger extra sur les devoirs de l’hospitalité. Aussi, se trouva-t-il à la fin un peu plus gai qu’il ne convient à un religieux de l’être. C’est en vain que je cherchai à tirer de lui quelques détails sur l’origine , l’histoire et la règle du couvent ; il était aussi ignorant que bavard , et ne savait autre chose que la longue énumération des fêtes et des jeûnes et le nombre des offices de chaque jour. Il paraissait très fier de la sévère discipline des ordres de la Grèce, et méprisait souverainement ceux de l’Occident. Je me gardai bien de lui dire, afin de ne pas troubler sa bonne humeur, que chez nous les moines ne se permettent guère le café , le rhum et le bon vin , même sous le prétexte de fêter un hôte. Je le laissai parler et rencontrai chez lui les plus incroyables préjugés; je ne