CHAPITRE XIV
vins pas à bout, par exemple, de le persuader que le Pape n’était pas marié, qu’il n’y avait pas eu de papesses, et que le clergé romain n’était pas adonné à tous les vices.
Dans la soirée, plusieurs religieux, avertis de la présence d’un étranger , vinrent s’assurer que rien ne lui manquait et se donner la jouissance, si rare pour eux, de converser des choses extérieures. Je retrouvai chez eux la gravité, la sagesse et l’austère maintien des cénobites; ils effacèrent en moi l’impression trop défavorable que m’avait faite la conduite de celui qui m’avait reçu. Leur présence calma la loquacité de ce dernier, etj’obtins facilement d’eux les renseignements que je désirais.
La fondation de ce couvent remonte au huitième siècle de l’ère chrétienne. Elle est due à la piété d’Euphrosine , princesse du sang impérial de Byzance, qui s’était retirée dans le village de Zachloros , et qui trouva par hasard une image de la Vierge au sein de la caverne immense transformée depuis en monastère. Une chapelle fut aussitôt construite à cet endroit; c’est celle qui existe encore aujourd’hui et qui a reçu le nom de Catholicon. Les miracles opérés par cette Madone attirèrent en foule les pèlerins elles moines; et, deux cents ans après, le monastère de Mégaspiléon jouissait d’une immense célébrité. Les moines s’emparèrent des terrains incultes qui couvraient le pays, les mirent en plein rapport et en firent pour leur ordre une source d’incalculables richesses. A ce revenu , ve-
naient s’ajouter des offrandes magnifiques faites par les pèlerins et d’innombrables ex-voto adressés à la Madone miraculeuse. «Leprieur de Mégaspiléon, « me dit le moine de qui je tiens ces détails, régnait « là comme un souverain ; ses domaines ne payaient « tribut à aucune puissance; trois cents religieux « obéissaient à ses ordres; un grand nombre de no- « vices et une multitude de pèlerins formaient au- « tour de lui une cour semblable à celle d’un roi. » Aujourd’hui, l’hégournène de cette chartreuse possède à peu près les mêmes privilèges. Mégaspiléon possédait une riche bibliothèque, qui fut détruite à plusieurs reprises par des incendies et qui se trouve maintenant fort appauvrie. Vers le commencement du quatorzième siècle , le couvent se recruta de tous les moines de la Thessalie et de la Phocidc que les Turcs forcèrent à se réfugier dans les inaccessibles solitudes du mont Cyllène.
Ce monastère, alors dans toute sa splendeur, courut les plus grands dangers pendant les guerres de 1770. Voici comment il sut se préserver. Les habitants de Calavryta, vainqueurs à la suite de plusieurs combats, avaient entre leurs mains de nombreuses familles turques sur lesquelles ils s’apprêtaient à exercer les plus sanglantes représailles. A cette nouvelle, le vénérable prieur du couvent, vieillard plein d’ardeur et enflammé d’un zèle évangélique, oubliant et les outrages et les persécutions et la différence de culte , résolut de soustraire ces malheureux au sort qui les attendait, et exhorta les moines à volera