CHAPITRE
et sourit à l’autre rive , sur le golfe bleu qui frémit au souffle du zéphyr, sur la haute mer enfin qui se confond dans de lumineux espaces, au-delà desquels l’œil attristé cherche la patrie que le cœur désire.
Milos est l’ancienne Lerne. La mythologie s’est plu à consacrer ces lieux par de sombres traditions. Lerne fut le séjour de cette hydre fameuse, dans le sang duquel Hercule empoisonna ses flèches. Le monstre se tenait ordinairement sous un platane immense qui ombrageait la source d’un fleuve disparu; il y avait un lac, le lac d’Alcyonie, d’une insondable profondeur, calme en apparence, mais dévorant soudain ceux qui avaient l’imprudence de s’y baigner; c’est à travers les abîmes de ce lac que Bacchus descendit aux enfers pour en ramener Sémélé , sa mère. Le lac existe encore , mais converti en une mare fangeuse où croissent des herbes et des joncs élevés. Près de Lerne, les enfers avaient encore une autre issue , par laquelle Pluton regagna ses sombres demeures , après avoir enlevé la fille de Cérès.
Tout le littoral qu’on suit eu sortant de Lerne, est couvert de marais d’où s’exhale la fièvre. Il est peu de contrées en Grèce qui ne soient infectées de ces miasmes contagieux; je ne sais quel venin caché circule dans ce ciel si pur en apparence ; les ombrages les plus frais sont perfides , les sites les plus attrayants renferment des dangers; on est attristé de voir ces airs méphitiques empoisonner
PÉLOPONÉSE.
une si claire atmosphère et de si beaux rivages. Peu à peu nous approchions des montagnes, rencontrant à chaque pas des torrents profonds comme des précipices qu’on dirait creusés par un récent orage, et dans lesquels cependant de rares hivers ramènent seuls des ondes. Nous commençâmes ensuite à gravir une pente escarpée, où s’élèvent çà et là de grosses touffes d’arbustes épineux. Là, le chemin est difficile; on avance lentement. Le sommet semble s’élever davantage à mesure que la fatigue augmente , et la chaleur du soleil, qui se concentre au sein de ces ravins sans issue , pèse sur le front du voyageur. Son regard , qu’il ne peut fixer à ses pieds sur un terrain qui brûle, s’abaisse un peu plus loin sur la plaine d’Argos et la mer , splendide tableau dont les premiers plans sont des rochers aux chaudes couleurs, aux ombres accentuées, aux formes variées à chaque détour du chemin. A mesure qu’on s’élève par cette route qui tourne sans cesse et se replie sur elle-même, formant sur la montagne des étages multipliés, l’azur du golfe devient moins bleu, puis il finit par s’éteindre et se confondre dans les vapeurs lumineuses qui flottent dans l’espace. Enfin , au sommet du mont , au dernier détour du sentier, tout change; les grands horizons s’évanouissent , la mer disparaît , sans qu’on ait eu le temps de lui dire un dernier adieu. On ne voit plus autour de soi que des cimes bizarrement groupées , des abîmes qui menacent , des vallées à la sombre