‹ Voyage dans le royaume de GrèceChapitre 18 sur 154 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

verdure, dont la profondeur parait plus grande encore à travers cette brume enflammée qui s’agite à la surface de la terre, sous l’influence des fortes chaleurs. Vers le milieu du jour nous arrivâmes, exténués de fatigue et de faim , au khan d’Agladocampo (xyXx&ÔKxuiroç ) , situé sur le penchant abrupt d’un aride vallon , en face d’une chaîne de montagnes désolées. Pouqueville désigne ce lieu comme étant l’ancien Apobathmes.

Khan d’Agladocampo.

Le khan est une espèce d’hôtellerie parsemée à de longs intervalles sur les routes désertes de la Grèce, construite en pierres mal jointes, ou en terre mêlée de feuilles et de branches, sans chambres, sans étages, sans autre foyer que le tronc d’arbre qui bride au milieu pour tout le monde, et autour duquel le passant, voyageur, laboureur, soldat ou prolétaire, s’assied, s’étend, s’installe avec nonchalance sur une pierre ou plus souvent sur le sol même. La physionomie étrange de ces caravansérails frappe l’imagination; la fatigue que l’on ressent et l’accueil hospitalier qu’on y rencontre vous font goûter un repos plein de

EÉLOPONÈSE.

charmes. Pendant que mon guide préparait les vivres , hâtant et gourmandant le maître du lieu , vieillard cassé, qu’aidait une femme aussi âgée que lui ; pendant que l’agoïate et ses hommes allaient et venaient , remplissant celte cabane d’un tumulte inaccoutumé, je remarquais un groupe de quatre ou cinq hommes assis au coin de la salle opposé à celui où je me trouvais; ils paraissaient ne s’étre nullement aperçus de notre arrivée. Quelques instants après, trois d’entre eux se levèrent, rechargeant leurs fardeaux sur leurs épaules et reprenant leur long bâton de route ; en passant près de moi, ils me saluèrent et me souhaitèrent, selon la coutume du pays, un bon voyage et de nombreuses années. On est étonné de rencontrer, sous l’apparence rude et sauvage des paysans de la Grèce , tant d’aménité et de bienveillance. L’étranger qui a pris pied sur le sol de leur patrie, devient pour eux un ami; l’antique tradition de l’hospitalité s’est perpétuée dans ce pays: aujourd’hui, comme autrefois, les hôtes y sont sacrés.

Deux hommes étaient restés dans le khan ; le plus jeune semblait avoir vingt-cinq ans; l’autre était un vieillard à cheveux blancs. Ils portaient tous deux un costume guerrier; leurs vêtements étaient salis et en désordre; ils avaient quitté leurs ceintures garnies de poignards et de pistolets , ainsi que leurs longs fusils à la crosse de cuivre ciselé , au canon richement damasquiné; leur sabre re-

CUAPITRE III.

courbé pendait seul à leur épaule , retenu par un mince cordon de soie. Le jeune homme examinait les armes l’une après l’autre , frottant les crosses pour les faire luire , et nettoyant les détentes ; il les remettait ensuite au vieillard qui les tournait et les retournait en tous sens pour s’assurer qu’elles se trouvaient en bon état. Ils étaient si absorbés par cette occupation, qu’ils n’avaient même pas levé les yeux pour voir qui était venu s’asseoir si près d’eux au même foyer. Pendant que je les considérais attentivement, mon guide vint me frapper sur l’épaule, et me dit, en me les montrant du doigt : « RX^rans (ce sont des Clephtes). » El il attendit , en me regardant avec un sourire , l’impression que ces mots produiraient sur moi. Je crus devoir lui cacher que j’aurais autant aimé rencontrer sur mon chemin des personnages moins intéressants, mais en même temps moins équivoques, et je lui répétai d’un air purement curieux : «KÀi^rais? — Oui, des Clephtes, me dit-il, mais ne craignez rien ; ces deux hommes sont aussi respectés que le roi dans tout le Péloponèse; ces Clephtes-là n’ont rien à démêler avec les soldats du Gouvernement. Quand ils seront partis , je vous conterai leur histoire. »

Poussé par l’intérêt qu’excitait en moi ce préambule, je me rapprochai insensiblement de ces deux hommes pour les examiner de plus près. Le vieillard, homme haut et sec, malgré ses cheveux blancs, indice d’un âge avancé, ne portait sur sa

PKLOPONÈSE.

physionomie aucune trace de vieillesse; c’était une de ces natures inaltérables au temps, comme le rocher qui conserve ses mousses, ses couleurs et sa force , jusqu’au jour où une tempête inattendue le déracine et le pulvérise dans sa chute. Ses longues moustaches grises, relevées aux extrémités, laissaient apercevoir des lèvres minces et délicates ; ses yeux avaient tous les éclairs de la première jeunesse ; son front hàlé , qu’une longue et étroite cicatrice coupait par le milieu, portait des rides nombreuses creusées par les fatigues, les dangers et les souffrances plus que par les années. Le jeune homme portait les cheveux presque ras, contrairement à l’usage du pays; ils étaient noirs comme ses sourcils; ses yeux bleus avaient du courage , de la prudence et de la mélancolie. Sa peau restée blanche malgré les feux du soleil, ses moustaches noires et fines comme le duvet, la ligne du nez fortement accusée et brusquement séparée de celle du front, donnaient à ses traits une physionomie étrangère. J’aurais volontiers lié conversation avec eux; mais, malgré tous mes efforts et toutes les petites ruses que j’employai pour me mettre en rapport, ils ne parurent pas prêter la moindre attention ni à moi, ni à aucun de mes mouvements. Quand j’eus fini de prendre mon repas, le guide vint m’avertir qu’il fallait remonter à cheval. « Très-probablement, dit-il, ils vont passer ici la journée et la nuit ; je ne puis vous conter leur histoire devant eux, je vous la dirai en route.

Page 1