CHAPITRE V
déracinés; tantôt elle se resserre suivant les brusques détours du torrent. Le silence et la tristesse régnent de toutes parts. A de rares intervalles, on entend la voix d’un pâtre qui chante , étendu sur la crête d’un rocher ; chanson qui commence molle et languissante comme un soupir, qui devient toutà-coup vive et criarde comme un éclat de joie , et se termine presque toujours par un cri aigu et prolongé, qu’on dirait être le sauvage signal de Clephtes s’appelant entr’eux. A ces refrains étranges, entrecoupés par le son plaintif de la clochette des troupeaux qui broutent entre les pierres des herbes aromatiques, l’âme se réveille, la pensée se ranime et retourne aux temps éloignés où les eaux de l’Alphée s’étendaient mollement sur un lit de fleurs , aujourd’hui comblé par des cailloux contre lesquels les pieds des chevaux se heurtent péniblement. L’imagination évoque, sur les bords de ce fleuve tari, de douces et poétiques images, au souvenir de la tradition charmante que les anciens y avaient placée. Alpliée, chasseur intrépide , s’était épris de la nymphe Aréthuse qu’il avait un jour rencontrée dans les bois , au lieu du cerf qu’il poursuivait. Celle-ci, ne voulant point s’unir à lui , s’enfuit dans une île de la Méditerranée, où elle fut changée en fontaine. Son amant se transforma aussitôt en une onde limpide qui, en suivant sa pente vers la mer, cherchait sans cesse à rejoindre la nymphe ingrate et rebelle à son amour. Chaque endroit de la Grèce est ainsi consacré par un souvenir fabuleux ou par une page
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de l’histoire ; si les solitudes y sont grandes , si l’homme y rencontre rarement son semblable, à chaque pas du moins des dieux ou des héros surgissent et accompagnent l’esprit dans le désert.
Kriavrisis , Krnvatachani.
Le khan de Kriavrisis est situé au point de jonction de plusieurs vallées. Ceux qui se dirigent sur Sparte quittent à cet endroit le bassin de l’Alphée , pour passer dans celui de l’Eurotas. Ce lieu est ainsi nommé d’un mot grec qui signifie source fraîche , à cause d’une fontaine dont l’eau limpide coule près du chemin, dans une large et antique coupe de marbre apportée là je ne sais par quel caprice du hasard. Un châtaignier séculaire ombrageait les murailles crevassées du khan. Je voulus me reposer un instant dans l’intérieur de ce misérable asile ; la fumée du foyer le remplissait de son nuage épais, et ne pouvait s’échapper que par la porte et une espèce de soupirail pratiqué dans le toit ; une immense amphore, reléguée dans un coin, contenait le vin, une autre, la farine; les cendres chaudes du foyer couvaient de grands pains plats ; quelques
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pierres carrées, rangées autour du feu, devaient servir de siège aux voyageurs. Je préférai le soleil au dehors , et je sortis pour surveiller les préparatifs d’un repas que je partageai joyeusement avec mon guide, mon cuisinier et mes agoïates.
Pendant que les chevaux se reposaient encore , je découvris, en tournant autour du khan, une petite vallée toute pleine de térébinthes , de caroubiers et de serpolets odorants; un ruisseau coulait imperceptible sous le feuillage. J'y pénétrai par un étroit sentier, qui me conduisit dans une autre vallée plus fraîche et plus silencieuse encore que la première. Au bout de quelques pas, je rencontrai une petite fontaine turque , sur la surface de laquelle l’humidité de ces lieux avait engendré des mousses jaunes et vertes. Ces petits édifices ne sont pas rares en Morée ; leur structure est toujours la même : une grande pierre carrée, du milieu de laquelle la source jaillit et tombe dans un large bassin de marbre; au-dessus de la source , un verset du Koran dont les lettres fantastiques sont profondément creusées, et quelquefois empreintes d’une couleur rouge ternie par le temps et le grand air; le tout, couronné d’une pierre triangulaire, ornée de sculptures sur les arêtes extérieures. De chaque côté de la fontaine, on remarque presque toujours deux cyprès qui palpitent au plus léger vent, et dressent leur forme régulière et mélancolique. Ces fontaines sont situées à l’entrée des villages , au carrefour des chemins , ou le long de quelque route difficile, à l’endroit où
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le voyageur altéré a le plus besoin de leur onde ; hommes et chevaux s’y abreuvent avec délices. Si elles sont taries , comme il arrive le plus souvent , elles invitent du moins le passant à s’arrêter , à s'asseoir sur le bord de leur coupe vide, à contempler le paysage et à rêver un instant. Chose étrange, ces monuments de fraîcheur et de paix sont presque les seuls que les Grecs aient conservés de leurs sauvages oppresseurs ! En les voyant, on oublie le règne sanglant de ceux dont ils marquent le passage, pour ne songer qu’aux scènes voluptueuses et aux romantiques épisodes de la vie orientale.
De Kriavrisis à Vourlia, qui est le village le plus rapproché de Sparte qu’on puisse atteindre avant la nuit, la route traverse plusieurs paysages si différents les uns des autres , qu’il semble surprenant que, sous le même climat et dans un espace aussi restreint, la nature puisse offrir tant de contrastes. Il faut franchir d’abord une plaine assez vaste, bordée de basses collines et couverte d’oliviers, les uns naissants, les autres séculaires. Des troncs récemment abattus et d’autres calcinés par des feux de bergers, des ornières creusées dans le sable fin répandu sur le sol en couches épaisses, attestaient seuls que des hommes avaient passé par là avant nous. Au sortir de cette plaine, un ravin rapide descend dans un étroit vallon comblé de pierres mouvantes et concassées, qui semblent y avoir été transportées à dessein pour combler un abîme; pas une touffe d'herbe ne paraît sur la surface rouge
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du terrain ; les rayons du soleil dardent sans obstacle dans ce gouffre , et y concentrent une chaleur accablante. A mon grand étonnement, mon- guide nous fit franchir au galop cet espace brûlant comme le brasier d’un incendie: c’est qu’il savait qu’une oasis nous attendait au-delà. En effet, après avoir descendu quelques assises de rocher, nous nous trouvâmes soudain sur le penchant inespéré d’une petite vallée fraîche , fleurie, odorante. L’olivier, le citronnier, le laurier-rose y croissent pèle-méle et forment d’épais bosquets ; leurs troncs sont couverts de mousse ; des fleurs dont le parfum enivre se cachent entre leurs racines, des lierres tressent leurs guirlandes vivaces d’un arbre à l’autre; des chemins, qu’on dirait tracés et sablés par la main d’un jardinier habile, se croisent et se perdent sous le feuillage, et les vertes collines, qui forment une enceinte continue autour du vallon , semblent les parois évasées d’une corbeille de fleurs. On pénètre dans ce site délicieux comme par enchantement; quand j’y entrai, mes yeux ne purent découvrir ni l’issue par laquelle j’en devais sortir, ni le sentier qui m’y avait conduit. Je n’osais avancer, craignant de troubler le repos et la rêverie de la déité de ces lieux ; j’hésitais à entrer dans son domaine sans son assentiment, et je lui demandais tout bas d’apparaître. Elle ne répondit pas; ce charmant bocage ne cachait plus de dieu sous son ombre. Mais l’aspect enchanteur et inattendu de ces lieux avait vivement frappé mon imagination, et des souvenirs nombreux vin-
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rent s’agiter tumultueusement en mon cœur. Dans un moment de douce illusion, mes yeux crurent voir des ombres qui m’étaient chères errer dans ce frais jardin: les unes , graves, mélancoliques, paraissant chercher autour d’elles quelqu’un qui leur manquait, et tourner vers moi leurs regards rêveurs; les autres, jeunes et folâtres, se livrant sur la pelouse à leurs joyeux ébats. Il me semblait qu’un pas allait me réunir à elles , qu’un cri allait leur révéler ma présence ; je restais immobile et muet. Doux privilège de l’àme d’abandonner parfois ce corps qui s’en va l’entraînant avec lui, pour revenir aux lieux où elle a l’habitude de vivre et d’aimer et pour s’y reposer un moment près de ceux qu’elle est sûre de retrouver toujours attendant et aimant! Puissance bienfaitrice qui fait que, par une attraction réciproque et spontanée, les cœurs s’appellent et se rencontrent au même instant dans une même pensée ! La vue d’un Clephte qui parut à ce moment vis-à-vis de nous fit évanouir le prestige, et le son rauque de sa voix , qui nous disait bonjour, dissipa le dernier écho des tendres paroles que j’entendais mystérieusement au dedans de moi.
A partir de là, le paysage s’agrandit un peu; le chemin côtoie d’en haut la petite rivière Krionéro ( eau froide ), qui coule entre deux rives vertes et assez bien cultivées. Des hommes et des femmes récoltaient dans un champ la plante sèche du maïs, et formaient une scène animée par la variété de leurs attitudes, la bigarrure et l’éclat de leurs cos-