‹ Voyage dans le royaume de GrèceChapitre 33 sur 154 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

lumes.Ilstravaillaientbruyammcnt, carleGrcc aime les discours et les chansons. Quand nous passâmes, ils nous saluèrent de loin, et se permirent même de nous adresser quelques quolibets qu’il fallut bien attribuer à leur bonne humeur, fruit d’une abondante récolte. Aucune trace d’habitation ne se laisse apercevoir dans le pays environnant; on eût dit de ces hommes une tribu errante , recueillant sur ses pas les fruits que la Providence avait ensemencés pour elle, s’épanouissant au soleil sur le bord de l’eau, comme une touffe de fleurs étrangères. Nous fîmes une courte halte au khan de Kravatachani , maison isolée sur le coteau qui domine le Krionéro. Il n’est guère d’usage de passer devant ces khans échelonnés si loin les uns des autres, sans s’y arrêter pour prendre un verre de raki et boire à la santé de l’hôte qui , de son côté , boit à la vôtre et vous accable des souhaits d’usage : « Allez, allez en paix! bonne arrivée! que votre père, votre mère , vos enfants et tous les vôtres se portent bien! que vos années soient nombreuses! etc. , etc. » Et l’on repart au galop , fort heureux souvent d’avoir échangé quelques paroles avec des gens affables et pleins de cordialité.

Ces lieux furent le théâtre d’un grand combat entre les Turcs et les Grecs. Je ne pus recueillir les noms de ceux qui y figurèrent; ce que je sus, c’est que les Grecs, fort inférieurs en nombre, comme toujours, firent un grand carnage de leurs ennemis, précipitèrent du haut des coteaux dans le fleuve

PÉLOPONÈSE

leurs bataillons vaincus, et eurent eux-mêmes des perles nombreuses à déplorer. Le laboureur trouve encore aujourd’hui dans le sillon qu’il creuse des crânes et des ossements que les oiseaux de proie ont abandonnés : guerriers dignes de plus de renommée, ensevelis dans leur victoire, comme leurs aïeux le furent à Marathon ! Mais, moins heureux que ces derniers , ils n’ont point eu de monuments funèbres élevés sur leurs cendres ; à peine leurs compagnons d’armes avaient-ils le temps , une fois le combat fini, de répandre sur leurs dépouilles quelques larmes et de dire quelques prières; il leur fallait s’enfuir, abandonnant les cadavres de leurs frères à la merci du ciel et à l’oubli des âges , afin de reformer leurs rangs plus loin , car d’innombrables phalanges d’ennemis accouraient sans cesse pour remplacer celles qui avaient disparu.

Non loin de là, existait la ville de Sellasie, ville antique dans l’antiquité même, mère de plusieurs peuples, point de départ de nombreuses migrations qui s’établirent dans les contrées environnantes et en franchirent même les limites. Nous approchions insensiblement du pays de Sparte, par un étroit sentier pratiqué dans le roc, montant et descendant avec des secousses de terrain qui risquaient à tout instant de briser les jambes de nos chevaux. De chaque côté, de vigoureux arbustes retiennent les terres qui menacent de combler le sentier ; leurs rameaux entrelacés obstruent la route et forcent le cavalier à se coucher sur le cou de sa monture.

CUAP1TKC V.

C’est parla que l'ennemi arrivait toujours, et qu’il débouchait inopinément sur les hauteurs voisines de Lacédémone.

Vourlia.

En cet endroit, la nature subit une immense transformation et revêt des caractères de grandeur, de sévérité et de force qui frappent vivement l’esprit. On se sent arriver dans une contrée fameuse , dont l'éclat projette son reflet sur les lieux qui l’entourent. Là, le nom de Sparte est écrit partout: sur le front des montagnes, dans la profonde atmosphère du ciel, sur le sol même qu’on foule, rocher sonore vêtu de mousses vivaces. Çà et là, de grands chênes élèvent leurs troncs séculaires et décharnés; au sommet seulement, ils portent des branches et des feuilles, sombre chevelure qui atteste que la vie réside encore en eux ; on les admire isolés, jaunis et vibrants comme les colonnes éparses d’un vieux temple; derniers vestiges des forêts sacrées où les mortels interrogeaient la nature ; arbres trop jeunes alors pour que la tempête daignât les entraîner dans sa fureur , trop vieux aujourd’hui pour que l’homme oublie le respect qu’il leur doit, au point

PKI.OPONÈSK.

<lc porter à leurs racines une atteinte sacrilège. Pardessus les hauteurs rapprochées de Vourlia, le Taygète surgit et grandit aux yeux à mesure que l’on avance. C’est une des plus imposantes chaînes de montagnes de la Grèce , une de celles qui réunissent à la fois le plus d’horreurs sublimes et de calmes beautés. Ses majestueuses assises , ses quatre sommets courbés autour du cinquième qui les domine tous et qui porte sur son front des neiges pour couronne, les sombres abîmes jetés entre ces montagnes, font du Taygète le type éternel du génie de la nation qui grandissait à son ombre ; ses flancs austères et vigoureux ne pouvaient enfanter d’autre peuple que Lacédémone. C’est une loi qui paraît générale dans l’univers , que l’harmonie s’établisse entre les hommes et les lieux qu’ils habitent ; mais nulle part , comme en Grèce , l’homme n’est fait à la ressemblance de la nature dans laquelle il vit. Si l’histoire de cette grande nation venait à disparaître, on en retrouverait les pages écrites sur le sol même de chacun des pays qui le composent. Sa poésie et sa religion se laisseraient deviner à son ciel bleu , à ses superbes horizons , à ses golfes profonds et mystérieux. ; l’architecture de ses temples, aux formes harmonieuses de ses montagnes , aux lignes pures de leurs arêtes extérieures ; ses victoires et ses champs de bataille , à la configuration de ses vallées et de ses plaines. L’aspect de chacune de ses contrées révèle le nom et le génie du peuple qu’elle a nourri.

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