‹ Voyage dans le royaume de GrèceChapitre 35 sur 154 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

subit moins que le reste de la nation le contact journalier des étrangers, est un peuple essentiellement religieux, mais d’une religion ignorante et superstitieuse, altérée encore par certaines réminiscences des cultes idolàtriques. Le symbole frappe vivement son imagination , et le porte à confondre avec lui le principe immatériel , l’idée pure qu’il représente. Les manifestations de Dieu le troublent et l’effraient , et l’on retrouve dans le fond des âmes un reste de la terreur qu’inspiraient aux hommes les sombres divinités adorées secrètement dans les mystères. Des traditions païennes subsistent encore à l’ombre des temples ruinés de la Grèce , et ne s’effaceront peut-être qu’avec ces derniers vestiges du culte païen. Cependant il serait aisé d’étouffer ce vieux élément dans l’esprit d’un peuple dont les tendances sont si profondément religieuses, en l’éclairant et le ramenant au principe d’unité qui est le fondement du catholicisme. Par malheur, le clergé est ignorant et vulgaire ; les prêtres chargés d’enseigner la religion aux habitants des campagnes, ne sont guère plus instruits que ces derniers. La science est reléguée dans le fond de quelques monastères, cl parmi quelques hommes d’église épars dans les villes. Il existe surtout, dans les esprits les plus simples comme dans les plus éclairés , une haine vive et profonde contre les catholiques d’Occident. J’ai entendu avec surprise, dans plus d’un couvent, les railleries amères et les blasphèmes par lesquels des religieux, hommes

PÉLOPONÈSE

sensés d’ailleurs , flétrissaient le Pape et le clergé romain. Une révolution puissante pourra seule mettre fin à cette fatale dissidence.

Je ne pus me rendre à l’église de Vourlia , parce qu’un précipice m’en séparait; force fui donc de rentrer aulogis. La chambre dans laquelle on m’avait établi était tournée vers la vallée , que je pus contempler à mon aise par une petite fenêtre entourée d’une vigne grimpante. Je voyais l’Eurotas qui serpente au loin , Misthra et sa blanche citadelle adossée au mont Taygète, un grand bois d’oliviers, des plantations de mûriers, mais rien de l’antique Lacédémone. Cette vallée si pleine de ce grand nom , si dénuée cependant de tout vestige pour fixer l’esprit, m’apparaissait comme un sépulcre ouvert auquel on redemanderait en vain les précieuses dépouilles qui lui étaient confiées. L’àme se remplit de tristesse, et l’on doute de l’existence de toutes ces grandes choses, à voirie peu de traces qu’elles ont laissées. Ma rêverie fut interrompue par un coup légèrement frappé sur mon épaule ; je me retournai et j’aperçus un homme qui , sans me donner le temps de prendre la parole , m’indiquait du doigt un point invisible dans l’espace, en me disant: Sparte!... Je regardai dans cette direction , mes yeux ne purent rien découvrir. Cet homme était le démarque, mon hôte. «Vous serez un peu trompé dans votre attente, me dit-il, si vous venez ici pourvoir des temples, des colonnes, des ruines superbes. Le temps, les Turcs et les tremblements de terre ont tout défi

Page 1