CHAPITRE V
truit; il ne reste plus de la ville que quelques pierres éparses ; vous n’aurez autre chose à faire qu’à passer, car elles ne valent pas la peine qu’on les examine. Cependant nous sommes fiers de la curiosité des étrangers, et il nous est agréable d’apprendre de leur bouche, sur l’histoire de nos ancêtres , des détails que nous devrions savoir. L’instruction nous manque, mais nous nous efforçons de la procurer à nos enfants ; ils sauront de qui ils descendent , et comprendront la tâche que leur passé leur impose. »
Le démarque me parut , dès le premier abord , bien plus intelligent que ne le sont ordinairement les hommes de sa classe. Je lui exprimai quels magnifiques souvenirs ce pays me rappelait, et combien j’en trouvais la nature riche et belle. Je le flattai surtout en lui disant que la population me paraissait d’une race supérieure à celle des contrées que j’avais parcourues jusqu’àprésent. En effet, plus on s’avance dans l’intérieur, plus on retrouve les caractères primitifs, les traits originaux du peuple ancien. Les races s’épurent en s’éloignant des côtes. Les habitants de celles-ci vont et viennent sans cesse ; ils sont agités par une foule de passions et d’intérêts divers; leur sang s’est dégradé plus vite en se croisant avec des sangs étrangers. Nous parlâmes longtemps de l’état actuel de la nation grecque, de son progrès qui commence, cl qui grandira dans l’avenir, enfin de choses relatives à la localité.
Le pays était alors agité par l’arrivée du moine
PKLOPONKSC.
Clirislophore. Ce moine ignare et fanatique parcourait depuis quelque temps la Grèce en prêchant le jeûne et l’abstinence et semant, d’abord à demi-voix, ouvertement plus tard , des doctrines subversives du dogme et fatales à l’autorité du roi. J'en avais déjà plusieurs fois entendu parler, sur mon passage, comme d’un apôtre inspiré; personne ne soupçonnait encore qu’ilétaitl’instrument caché d’unefaclion avide de désordres, et je ne m’attendais pas à la conduite criminelle qu’il tint plus tard, et qui faillit compromettre le repos du royaume. II savait déguiser sa pensée sous des paroles ambiguës et des dehors austères ; son extérieur macéré , son regard perçant , ses discours fanatiques , le faisaient écouter avec attention. Il prêchait en plein vent , sur le sommet des rochers, sous les grands arbres, et le peuple accourait avec curiosité autour de lui. Il se disait envoyé du Ciel pour réformer les abus dont se souillait la terre; ensuite, croyant son ascendant suffisamment établi, il se fît passer pour une seconde incarnation du Christ lui-même et, défiant avec audace le pouvoir qui commençait à s’inquiéter, il annonçait que, dans le cas où il serait poursuivi. Dieu renouvellerait en sa faveur les miracles opérés jadis en faveur des Apôtres. Les populations impressionnables des montagnes se laissèrent facilement abuser parces absurdes mensonges, et de zélés partisans se groupèrent autour de lui. Les Maïnottes surtout le reçurent avec transport; il se trouvait au milieu d’eux à l’époque où j’arrivais à Sparte.
CHAHITItK V.
Ils sont voisins de cette ville, et s’étendent vers la mer jusqu’au fameux cap Matapan , ce gouffre qui dévore les hommes et que tourmentent d’éternelles tempêtes. Ils forment un petit peuple audacieux , avide de guerre et de brigandages. Célèbres autrefois par leur courage, leur cruauté et leurs instincts de piraterie, ils pillaient sans pitié les bâtiments que l’orage faisait échouer sur leur côte inhospitalière, et attaquaient même ceux qu’ils voyaient surpris par un coup de mer et incapables de lutter à la fois contre les Ilots et contre eux. Depuis qu’une législation plus forte et plus régulière s’est établie , ils ne se font plus remarquer que par leur audace et leur fierté natives ; cependant ils ne résistent pas toujours à l’espoir d’un coup de main avantageux, et se livrent parfois à des excès tantôt impunis, tantôt réprimés énergiquement. La civilisation les gagne difficilement; ils resteront encore longtemps pirates sur la mer, clephtes dans les montagnes. Chrislophore acquit en peu de temps sur ces farouches caractères une immense influence, dont mon hôte me cita l’exemple suivant. Deux capitaines maïnottes, ennemis mortels, cherchaient depuis longtemps à satisfaire leur haine. Leurs parents, redoutant un malheur et voulant empêcher qu’ils ne se rencontrassent, les tenaient forcément enfermés chez eux, et depuis plusieurs semaines ils n’étaient pas sortis. D’un instant à l’autre, ils pouvaient échapper à la surveillance de leurs proches , et terminer leur dispute par un dénouement san-
PÉLOPONÉSE.
glanl. Lorsque Christophore vint à Mani, les deux familles le conjurèrent d’employer la puissance de son asceudant à établir la paix entre ces deux hommes. En effet celui-ci les vit, leur parla, et les convainquit si bien , qu’au bout de quelques jours ils se réconcilièrent complètement. Mais, pour notre moine, ces belles actions n’étaient que de rares épisodes de sa vie errante. Peu de mois après l’époque où je passai par là , les désordres et les scandales se multipliaient à son instigation. Il s’installait en maître dans les villages , chassait les honnêtes caloyers (moines ) , et poussait le peuple à l’insurrection. Le Gouvernement dut enfin sévir, et lui intima de se taire et de rentrer dans le monastère d’où il n’aurait pas dù sortir. Ces avertissements ayant été inutiles, ordre fut donné de l’arrêter partout où on le trouverait. Alors les symptômes menaçants d’une guerre civile et religieuse se manifestèrent ; les populations chassaient et massacraient les gendarmes et les agents de l’autorité envoyés pour se saisir de Christophore. Celui-ci s’effaçait quelques jours, se cachait dans les chaumières, et reparaissait soudain aux yeux de ses disciples émerveillés, plus fort et plus écouté qu’auparavant. Il fallait en finir , et cependant éviter des collisions sanglantes qui auraient pu engendrer une conflagration générale. Le général Colocotroni fut envoyé dans le Péloponèse avec pleins pouvoirs et une petite armée ; la sagesse du roi , la prudence et l’habileté du général remplirent cette tâche difficile. Christophore, toujours sur le point d’être saisi,