CHAPITRE VI
mercial qui leur inspira l’idée de fonder un établissement sur le golfe en avant du cap Malée, célèbre par ses tempêtes. Les habitants primitifs du pays se groupèrent autour de la colonie phénicienne et se confondirent avec elle. Bientôt après, ils durent entreprendre la conquête des contrées voisines, poussés par la nécessité de subvenir aux besoins d’une population considérablement accrue, besoins que ne pouvaient satisfaire les seules ressources d’un territoire peu fertile. Alors l’élément héroïque et guerrier se manifesta et fit disparaître le premier; le peuple grec, tout en conservant son astuce native et restée proverbiale, devint un peuple de combattants. Plus tard, quand sa puissance , fondée sur de solides bases , lui permit de jouir de la paix , s’il ne recommença pas à s’adonner aux spéculations commerciales , il remplaça du moins l’industrie par les arts. De nos jours, les mêmes faits se produisent. La Grèce, tandis que le joug des Turcs l’avait retranchée du nombre des puissances européennes, envoyait par le monde des colonies industrielles qui ne tardèrent pas à faire admirer partout leur génie commercial; l’excessive habileté des négociants grecs ne laisse pas de doute ; ils possèdent , dans toutes les grandes capitales de l’industrie, des comptoirs qui rivalisent de richesse avec ceux des nations les plus puissantes. Quant à l’élément guerrier, pouvait-il avoir un réveil plus éclatant et plus sublime que les guerres de l’indépendance ? Qu’il a fallu d’audace, d’énergie et d’opiniâtreté à un
PÉLOPONÈSE
peuple aussi peu nombreux et aussi longtemps opprimé que les Grecs, pour chasser de son territoire une aussi puissante nation que la Turquie! Aussi n’existe-t-il pas un coin de terre en Grèce qui ne soit trempé du sang de ses défenseurs et de celui de ses tyrans, pas un golfe où de chétives embarcations grecques n’aient pris ou coulé à fond de grands vaisseaux turcs; les héros de Souli enfin ne cèdent en rien à ceux qu’Homère a conduits devantTroie, ni à ceux que les Perses ont rencontrés aux Thermopyles et à Marathon.
Sparte offre aujourd’hui un aspect plein de variété et d’animation ; de vastes et belles maisons s’élèvent de toutes parts; de grandes cours sont fermées par de larges portails construits en partie avec des fragments d’antiquités; nous eu remarquâmes un dont presque chaque pierre était une inscription ou un bas-relief. On eût dit que le maître de cette maison s’était plu à étaler au grand jour ce trésor d’antiquaire , afin qu’il devint en quelque sorte la propriété de tout le monde, et que les habitants de la ville pussent le montrer avec orgueil au voyageur avide de ces reliques précieuses du passé. La rue principale est plantée d’arbres de chaque côté et, le long des trottoirs pavés de larges dalles, sont des boutiques et des cabarets abrités sous de grands toits de bois qui avancent. Là , se rendent les marchands, les petits commerçants de toute espèce, les agriculteurs etlesoisifs; on chante,
CHAPIXBE VI.
on fume, on boit avec la gaieté et le bruit particuliers aux Grecs. Parmi la foule, on reconnaît aisément çà et là un capitaine maïnotte à sa haute stature, à sa démarche fière, au sabre courbé qui traîne sur ses talons, et à la martiale richesse de son costume. Je descendis à l’hôtel de la Jeune Grèce , où je fis un déjeùner qui aurait pu être au-dessus du médiocre si j’avais accepté l’offre que me fit mon hôte de m’apporter un vin de Champagne de qualité supérieure. Je refusai par une méfiance dont je me repentis, lorsque mon guide m’eut appris comment ce vin avait été transporté là , et comment un Anglais même l’avait assuré n’en avoir jamais bu de meilleur. Ce champagne provenait en effet d’un na vire marchand échoué sur la côte et pillé par les pirates de Mani , qui en vendirent en détail la cargaison.
Mistlira.
De Sparte je gagnai rapidement Misthra ou Misiihra par des chemins sablés et tracés tantôt dans une forêt d’oliviers, tantôt dans un bosquet de citronniers. Je me dirigeai directement vers les ruines de la Mistlira du moyen-àgc , sans m’arrêter à la ville actuelle. Misthra , qui fait partie du Magne oriental,
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fut construite auxni® siècle parVillehardouin, chef des Croisés. Après lui , une convention particulière la fit passer, pour quelque temps, au pouvoir des empereurs de Byzance; les Français et les Vénitiens y dominèrent encore tour à tour, et les Turcs en furent les derniers possesseurs. Elle est construite sur un piton conique d’une grande élévation; sa blanche citadelle déroule sur son sommet les contours capricieux de ses murailles crénelées qui la parent comme d’un collier de dentelles; elle semble contenir encore dans son enceinte presque intacte les troupes des Croisés surveillant les dangereux défilés de la Messénie. Au bas de la citadelle , une immense quantité de maisons descend en éventail , maisons de mille architectures diverses , gothique , vénitienne, mauresque; au pied de la montagne, se trouvaient autrefois de grands jardins où des bouquets d’arbres sauvages croissent à présent. Je n’ai jamaisvu de ruines plus gracieuses etplus élégantes; on dirait une ville orientale endormie tout entière , en attendant que le soir vienne , que les oiseaux chantent et que la volupté des nuits réveille les habitants. En longeant ses demeures turques, ornées à l’extérieur de délicates sculptures , éclairées par de hautes et mystérieuses croisées qu’entourent de pittoresques guirlandes, on croit entendre le bruit des eaux qui coulent dans les bassins de marbre et accompagnent de leur murmure la triste chanson des femmes maures ; à l’ombre des balcons découpés en fines arabesques, on attend que l’une d’elles