‹ Voyage dans le royaume de GrèceChapitre 43 sur 154 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

vienne se réchauffer au soleil et respirer un instant le chaud parfum desjardins; puis, en passant devant la porte basse à ogives de la grosse tour gothique , on écoute le pas lent et les rudes paroles de quelque baron français, regrettant peut-être, sous le ciel embrasé de l’Orient, le ciel plus doux de sa patrie, et son castel ceint de fossés et les tours féodales qui le défendent.

Cependant, à mesure qu’on s’avance dans le dédale brûlant des rues de cette ville étrange , le rêve s’en va et la réalité lui succède; en regardant à travers les fentes de ces murs crevés, on aperçoit des ruines sans forme entassées dans les cours; aucune figure humaine ne se montre aux balcons, et l’on ose à peine passer sous la vieille tour , de crainte que sa masse ébranlée et courbée vers la terre ne perde enfin son équilibre et ne vous écrase. Si l’on monte au sommet de la citadelle , la vue plonge dans un gouffre immense ; un peu au sud , le Taygète est en deux endroits déchiré jusqu’à sa base; on précipitait les criminels du haut de ces fentes formidables que les anciens appelaient Cœailas, et qu’on ne peut attribuer qu’à l’effet des tremblements de terre; c’est dans l’un de ces gouffres qu’Arislomène fut jeté et retenu sur les ailes d’un aigle.

Dans les quartiers inférieurs de la ville , on retrouve quelques traces d’antiquités, entre autres un superbe sarcophage qui reçoit l’eau d’une fontaine où les femmes viennent laver. I ne pompe funèbre

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est représentée en bas-relief sur trois de ses faces ; on voit, derrière le char mortuaire, ces femmes dont le métier était de pleurer dans ces tristes cérémonies; elles ont la tète penchée sur la poitrine et couverte d’un voile; à leur suite, s’avancent des guerriers, les uns à pied, les autres montés sur des coursiers qui se cabrent. Une petite fille lavait un paquet de linge au moment où nous arrivâmes à cet endroit; sa petite taille allait à peine à la hauteur du bassin , et ses mains ne pouvaient atteindre l’eau qui se trouvait au fond. Comme elle pleurait amèrement, mon guide lui demanda la cause de son chagrin ; la pauvre petite n’avait été ni battue , ni privée de nourriture, ni envoyée là par force, mais elle se désolait parce que sa besogne n’avançait pas. L’eau, coulant dans le bassin par un conduit trop court, ne pouvait atteindre les hardes que l’enfant y avait placées; celle-ci avait beau y ajouter des feuilles de mûrier et des fragments d’écorce d’arbres pour allonger le jet d’eau, écorces ni feuilles ne pouvaient tenir et son linge restait sec. Nous lui fîmes alors avec nos couteaux un magnifique tube en bois qui la mit au comble de ses vœux. Elle nous remercia de ses grands yeux pleins de larmes et se remit à l’œuvre avec ardeur , sans savoir que cette eau salie et ces hardes déchirées profanaient un tombeau qui renferma peut-être les cendres de quelque guerrier ou de quelque orateur fameux.

On passerait de longues journées à explorer les environs de Sparte , et l’on ne cesserait de trouver

CUAPITBE VI. •

des sites charmants et des impressions nouvelles; cette riche nature se diversifie à chaque pas , sans s’écarter du type sauvage qui règne sur tout le Taygète et s’efface graduellement en descendant vers la plaine. Au sortir de l’ancienne ville, nous franchîmes, sur un pont construit avec des troncs d’arbres, un magnifique torrent qu’on voit écumer et descendre du haut de la montagne, ondoyant comme un turban qui se déroule. Ses ondes, arrêtées et recueillies par un immense trou de rocher, forment, au-dessus du pont, un petit lac aérien qui s’écoule insensiblement et sans bruit , et reprend plus bas ses cascades. Des arbres verts et touffus l’entourent , des milliers d’oiseaux chantent et s’ébattent dans le frais feuillage ; jamais site ne me parut plus poétique et plus plein de mystères. Malheureusement aucun sentier n’y conduit, et les accidents de la montagne empêchent d’y arriver. Ce lieu charmant ne fut donc jamais témoin d’aucune de ces scènes qui demandent le silence , le recueillement et la solitude ; Narcisse seul en eut peutêtre l’accès et vint admirer son beau visage dans ses eaux tranquilles et limpides.

Au-dessus du bourg actuel est située , au milieu d’une large fente de la montagne, la romantique source de Babouli ; de loin , on la prendrait pour un château gothique flanqué de deux tourelles et adossé à un bouquet de bois ; en s’approchant, on reconnaît une charmante fontaine turque , qu’on a ornée plus tard de deux hautes colonnes ajoutées

PKLOPONÈSE.

de chaque côté comme pour lui donner l’air d’un vieux castel. Misthra est actuellement une ville de peu d’importance , mais remarquable au plus haut degré par le caractère et la physionomie de ses habitants ; on y retrouve les hommes d’autrefois , comme on retrouve ailleurs leurs théâtres et leurs temples. C’est une des peuplades de la Grèce chez laquelle les caractères primitifs de la nation se sont le moins altérés ; à la grave et fière attitude de ces hommes, à leurs traits superbes, à leur air d’indépendance, on reconnaît aisément la vieille race des Pélasges; leur langage même a conservé quelque chose de la tournure des phrases antiques. Ce dernier trait est particulier aux races bien conservées; à Missolonghi, par exemple, où se trouvent les hommes les plus braves et les femmes les plus belles de la Grèce , on entend les gens du peuple prononcer des mots qu’Homère employait et qui n’appartiennent plus à la langue moderne. Les habitants de Misthra , comme ceux de tout le Magne oriental dont ils font partie, ne subirent jamais la domination des divers conquérants du pays; ni les Français, ni les Vénitiens, ni les Turcs ne purent les soumettre à une servitude régulière, ni obtenir d’eux d’autres tributs que ceux qu’ils voulurent bien s’imposer eux-mêmes. Le sultan, renonçant à les réduire et voulant cependant mettre fin aux irruptions qu’ils faisaient dans les pays voisins, finit par leur donner, sous la protection du capitan-pacha , gouverneur des Cyclades, un bey choisi

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