‹ Voyage dans le royaume de GrèceChapitre 44 sur 154 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

va

dans l’une des familles les plus riches et les plus illustres de leur nation. Huit de ces chefs se succédèrent jusqu’à l'affranchissement de la Grèce, non moins suspects à leurs sujets qu’au grand-seigneur qui les attira presque tous dans des guet-à-pens et les fit périr par le fer ou le poison.

Nous traversâmes le bazar, lieu qui sert à la fois en Grèce de forum et de marché, où le peuple se réunit pour faire ses provisions et plus encore pour parler et discuter ; assemblée pittoresque et bruyante, au milieu de laquelle on passerait des journées entières à écouter les conversations et à recueillir sur les mœurs de piquants aperçus et d’utiles enseignements. Notre guide nous conduisit de là dans une des plus grandes maisons du village pour y demander l’hospitalité ; nous introduisîmes tout d’abord et sans façon nos chevaux dans l’écurie qui se trouvait sous une large galerie en bois toute tapissée de vignes. A peine étions-nous entrés qu’une voix de femme adressait à Dimitri le kalôs orisélé avec lequel les Grecs accueillent toujours l’étranger. Après avoir longtemps cherché dans'la direction d’où ces paroles étaient parties, je découvris enfin une jeune fille accoudée sur la rampe de la galerie, et presque entièrement cachée derrière une treille épaisse. Jamais plus charmante apparition n’avait surpris ma vue; c’était un de ces visages que les poètes et les peintres poursuivent dans leurs rêves, mais que ne peuvent retracer ni le pinceau ni la poésie. Un large rayon de soleil

PÉLOPONÈSE

entourait celte figure et l’enveloppait comme d’un voile lumineux; les ombres vacillantes et les reflets dorés de cette riche lumière , entrecoupée par le feuillage capricieux de la vigne , la rendaient presque invisible et l’environnaient d’un prestige fantastique. Avec ses longs cheveux noirs tombant en tresses le long de ses tempes et se mêlant aux feuilles, assise sous ces ceps fertiles dont les grappes jaunies formaient une couronne à son front , cette jeune fille semblait une prêtresse de Bacclius, pensive et accablée, se reposant des fêles célébrées en l’honneur du dieu. Il arrive souvent que la distance engendre l’illusion et que l’objet, embelli par le prisme de l’éloignement, se dépouille de ses charmes «à mesure qu’on s’en approche. Je n’éprouvai point cette déception, et la jeune fille, quand nous nous trouvâmes auprès d’elle , me parut telle que je l’avais vue de loin: corps nerveux et fin, taille mince et cambrée , visage dont l’harmonieux ovale réunissait en lui tous les termes classiques de la beauté; je n’ai jamais vu, dans aucune partie de la Grèce, le type des antiques perfections si purement et si entièrement conservé. Toutes les femmes que j’ai pu remarquer n’étaient, auprès de celleci, que des filles plus ou moins déshéritées des dons superbes que la nature prodiguait à leurs mères. Celte beauté, du reste, excite plus l’admiration qu’elle ne trouble les sens ; elle réveille à un puissant degré le sentiment artistique , et semble commander le silence aux passions. La vue d’une telle

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