‹ Voyage dans le royaume de GrèceChapitre 45 sur 154 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

beauté , reflet appauvri sans doute des beautés d’autrefois, explique l’incomparable perfection des chefs-d’œuvre des Phidias et des Praxitèles ; cet idéal de la forme que nos artistes n’aperçoivent qu’en songe , dont ils ne saisissent que des lambeaux parmi nos races dégénérées , et qui échappe sans cesse à l’exécution, les artistes grecs le trouvaient à chaque pas réalisé sous leurs yeux ; ils n’avaient pour ainsi dire qu’à regarder autour d’eux et à copier, et ils créaient ces œuvres immortelles qui sont pour nous le type accompli de la beauté humaine.

A peine étions-nous installés dans une grande salle et autour d’une table amplement couverte de rafraîchissements, que la jeune fille s’en alla, après avoir décroché de la muraille une cithare à trois cordes, qu’elle suspendit à son épaule par un large ruban de soie bleue. Dans une chambre voisine où le regard pénétrait par une fenêtre ouverte sur la galerie , son père , en proie à une violente fièvre , était étendu sur un vieux tapis , la tête posée sur sa ceinture garnie d’armes, le corps enveloppé du large et épais manteau fait de poil de chameau, dont les Grecs se servent pour se garantir du froid et de la pluie. C’est auprès de lui que la jeune fille se rendait ; elle écouta longtemps sa respiration ; puis, voyant qu’il ne dormait pas, elle se mit à son chevet , un genou en terre , appuyant sur l’autre son bras droit et sa guitare. Le corps anxieusement penché vers le malade , elle commença d’une voix

PÉLOPONÈSE

ferme une chanson guerrière, chant de Clephtes qui fut le signal de plus d’un combat contre les Turcs; elle cherchait ainsi à tirer son père de la torpeur de la fièvre par l’action puissante que cet hymne de guerre devait exercer sur lui, en faisant vibrer tout à la fois et ses nerfs engourdis par le mal et son cœur inquiet , aux souvenirs d’indépendance , de gloire et de combat que ces paroles éveillaient en lui; elle s’elforçait ensuite de calmer l’agitation engendrée par ce rhythme énergique et bruyant , en lui faisant succéder une de ces mélodies sauvages et mélancoliques qu’on retrouve sans cesse dans la bouche des Grecs , et par lesquelles ils pleurent une femme aimée, un frère d’armes regretté ou la patrie absente. Le malade éprouvait en eft’et un véritable bien-être, et , nous apercevant , il dit à sa fille : « 11 y a des « hommes ici? qui sont-ils, mon enfant? » Et celleci , avec toute la charmante poésie de son langage : « Ce sont des étrangers ; je les ai reçus moi-méme , « leur arrivée m’a rendue toute joyeuse et me « semble un heureux présage; car c’est Dieu qui « conduit les hôtes chez ceux qu’il veut bénir. Pour- « quoi ne sont-ils pas allés chez Zorzi qui est plus « riche que nous et peut offrir plus de choses, ou « chez Nikolakis qui tient un hôtel pour les voya- « geurs? C’est que la Providence nous les réservait. « Aussi, leur ai-je servi des figues fraîches, des « raisins, du pain et notre vin le meilleur. Soyez <c tranquille, mon père, endormez-vous, vous allez « guérir. » En disant cela , elle vint voir si rien ne

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