‹ Voyage dans le royaume de GrèceChapitre 47 sur 154 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

PÉLOPOiNËSE.

A K G O S , M Y CÈNES.

Le Képhalari.

L’itinéraire de Sparte à Argos est à peu près le même que celui de Nauplie à Sparte. Le lendemain de mon départ de Vourlia, je me retrouvai vers le milieu du jour au khan d’Agladocampo ; de là, au lieu de redescendre directement sur Lerne , nous nous acheminâmes vers l’Argolide par le revers méridional des monts Lycone et Chaon. On traverse ces montagnes par un sentier désert qui passe de l’une à l’autre, tantôt égaré sur les cimes , tantôt perdu dans le fond des ravins; des vallées creusées en forme d’entonnoir, et entourées de tous côtés par de hauts et silencieux rochers, recèlent la

CHAP1THK VII.

proie de grands aigles qui planent au-dessus d’elles et se précipitent tout-à-coup au fond avec avidité. La solitude de ces lieux me parut d’autant plus triste qu’en approchant d’Àrgos je me souvenais des dieux, des héros et des diverses races d’hommes qui les avaient tour à tour habités et remplis du tumulte de leur vie. Au bout de quelques heures , nous rencontrâmes un torrent qui nous conduisit dans la plaine, et nous arrivâmes bientôt à Képhalovrisis, charmante petite bourgade située entre Myli (Lerne) et Argos, à peu de distance de celle-ci. Fatigué de la route et, plus encore , séduit par la fraîcheur et la grâce du paysage, j’y fis une halte.

A l’entrée du village, on voit une immense caverne au pied d’un rocher que la nature a taillé à pic; cette caverne sert d’issue à un petit lac formé, à ce que disent les habitants du pays, par des eaux qui descendent , en cheminant sous terre , de Stymphale, ville de la haute Arcadie, et qui, à cet endroit, font irruption à travers le sol. En effet, en se penchant sur cette onde verte et limpide, on la voit tout au fond se gonfler et bouillonner comme sous l’action d’une chaleur intérieure, sans que cette agitation parvienne jusqu’à la surface. Cette source, appelée Képhalari, engendre un petit fleuve qui porte le même nom et s’en va doucement à la mer ; c’était autrefois l’Erasinus , d’après les descriptions des anciens géographes et l’opinion de quelques savants modernes. Mais à quoi bon s’inquiéter d’un vieux nom, sur l’exactitude duquel on trouverait à

PÉLOPONÈSE. 151

discuter longtemps, lorsqu’on peut se reposer et rêver au milieu de ce délicieux paysage dont le charme tout pastoral est rehaussé par la perspective lointaine des gorges austères et sombres de Mycènes ? Là , des femmes d’Argos viennent chercher une eau fraîche et en remplissent de hautes amphores qu’elles chargent ensuite sur leurs épaules; elles portent l’ample tunique de laine blanche et le voile aux longs plis, au tissu transparent, que portaient autrefois sur la scène les femmes en chantant les chœurs de Sophocle et d’Euripide. Des chevaux revenant du labour, et des bœufs rentrant aux étables, se désaltèrent à longs traits. Tout autour du bassin, d’immenses platanes s’élèvent, derniers rejetons de l’antique bois sacré de Cérès qui s’étendait jusqu’au bord de la iner en couvrant une partie de la plaine ; enfin , tout le long du cours sinueux de ce petit fleuve, des ponts de bois sont jetés d’une rive à l’autre , et des moulins sans nombre tournent leur large roue toute ruisselante d’une onde empourprée par les rayons du soleil couchant.

Pendant que je méditais, mollement étendu sur un vert gazon, je vis mon guide tirer de sa bourse quelques pièces de monnaie et les introduire dans un petit tronc de pierre surmonté d’une croix et élevé entre deux platanes; s’étant aperçu que je l’avais remarqué , il vint me prier d’en faire autant et m’expliqua que l’argent déposé dans ce tronc devait contribuer à bâtir une chapelle sur cet emplacement même. C'est un lisage, en Grèce, lorsque

Page 1