‹ Voyage dans le royaume de GrèceChapitre 54 sur 154 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

réfugia sous le canon de Nauplie. Plus de trois mille hommes , formant le principal corps d’armée, restèrent sur le champ de bataille. Nikitas fut surnommé le Turcophage , à cause du grand nombre d’infidèles qu’il immola. Les Grecs perdirent au plus une trentaine des leurs et s’emparèrent de deux mille chevaux , de sept cents chameaux et de tous les bagages de l’ennemi.

Dans l’acropole d’Argos , comme dans celle d’Athènes et dans celle de Corinthe, on rencontre encore des crânes blanchis et des boulets rouillés gisant auprès de la brèche qu’ils ont ouverte. En descendant de la citadelle, je rencontrai à mihauteur le petit monastère de Catéchouméni yo vuèvt), bâti, selon de grandes probabilités, sur l’emplacement du temple de Junon Acrœa. Je pris ensuite le chemin de Mycènes et, à peu de distance d’Argos, je traversai l’Inachus. Ce ne fut point une surprise pour moi de le trouver entièrement desséché; car, d’après les traditions mythologiques, il l’était déjà dès la plus haute antiquité. Un différend s’étant élevé entre Junon et Neptune, celui-ci, irrité d’avoir eu le dessous , tarit la source de ce fleuve dont les ondes étaient un bienfait pour le pays qu’elles baignaient, et il le condamna à ne recevoir d’autres eaux que celles de la pluie et des torrents gonflés pendant l’hiver.

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Mycènes.

Il pleuvait ce jour-là, pour la première fois depuis mon arrivée en Grèce; aussi, profitai-je d’un instant où la pluie cessait pour m’acheminer vers les ruines de la ville d’Agamemnon. C’est une sanglante et funeste histoire que celle des rois de Mycènes ; les souvenirs que rappelle ce nom sont menaçants et sombres, et l’on ne peut se défendre d’une impression d’effroi en arrivant dans ces lieux, lorsqu’on songe aux tragiques aventures dont ils furent témoins. Persée , le fondateur de Mycènes , après avoir involontairement tué Acrisius au jeu du disque, bâtit cette ville à l’endroit où son épée, sortant tout-à-coup du fourreau, tomba par terre : sinistre présage , signe précurseur des infortunes, du sang répandu et des crimes qui devaient signaler le règne de ses successeurs et attrister les plus lointaines générations. La famille des Atrides est le type le plus complet des haines et des discordes intestines et le plus terrible exemple des vengeances célestes. Son berceau fut souillé par l’un des plus noirs forfaits qui soient venus troubler l’imagination des anciens poètes , et fournir à leur plume

CH APITRK Vil.

d’iiorriblcs tableaux, quand leur humeur devenait sombre. Atrée ayant séduit la femme de Thyestes son frère, pour obtenir d’elle le mouton à toison d’or, Thyestes égorgea tous les enfants d’ Atrée et les lui servit à manger dans un affreux festin. Agamemnon lui-même, le roi des rois, la plus grande figure de l’épopée d’Homère , n’échappa point à la fatale destinée qui engendrait le crime dans sa famille; car il fut le meurtrier de Tantale, fils que Clytenmestre avait eu de son premier mari.

La tristesse des lieux augmente la morne impression produite par ces souvenirs. Mycènes était bâtie dans une gorge étroite et noire, dont la citadelle fermait l’entrée. Là, des coups de vent étouffés et rapides heurtent des pics pelés , et l’on dirait le souffle puissant sorti de la poitrine d’un cyclope cherchant à reconstruire son oeuvre détruite; des chacals habitent les cavernes et sortent, la nuit, pour effrayer les échos de leurs lugubres cris; à l’horizon , la mer parait comme une blanche vapeur. Ce site sauvage semble préparé d’avance pour servir de cadre à un drame d’Eschyle.

Le premier monument qu’on rencontre est le tombeau des Alrides, appelé aujourd’hui tombeau d’Agamemnon ; il est creusé dans une colline en forme de cône ; on y entre par une porte carrée , surmontée d’un linteau de vingt-sept pieds de long, au-dessus duquel se trouve une grande niche triangulaire. Cet édifice souterrain étonne par ses proportions colossales, et fait concevoir une formidable

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idée de la puissance des hommes qui l’onl construit et de la grandeur de la famille qui en fit son dernier séjour. Sur le seuil solennel de cette tombe, on éprouve une vague et religieuse horreur qui semble en défendre l’entrée. Quand on pénètre sous cet immense dôme, une froide humidité vous saisit; l’eau suinte à travers la gigantesque muraille aux assises superposées et formant des cercles qui se rétrécissent à mesure qu’ils s’élèvent. Le jour pénètre par le sommet défoncé du cône et jette une lueur sépulcrale, indécise et triste, comme ce pâle crépuscule qui éclairait les mânes des héros dans les Champs-Elysées. La nuit, les rayons de la lune s’égarent parfois dans cette noire enceinte et viennent y évoquer les sanglants fantômes des fils d’Atrée. Une autre cavité, plus petite et simplement creusée dans le roc, est contiguë au tombeau proprement dit. C’est là que les Atrides tenaient leur trésor, pour le rendre inviolable comme leurs dépouilles mortelles. A quelques pas de là, deux tombeaux , de construction semblable , mais moins gigantesques, sont à demi-cachés sous les décombres; on n’a point encore fait de fouilles pour en déblayer l’entrée. Le regard ne pénètre dans leur ténébreuse profondeur que par leur sommet défoncé et recouvert de broussailles. La gueule perfide et béante de ces cavités semble attendre de jour en jour qu’une créature imprudente vienne s’y précipiter, et s’offrir ainsi d’ elle-même en victime aux dieux infernaux. En remontant sur la colline voisine , on entre enfin

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