‹ Voyage dans le royaume de GrèceChapitre 56 sur 154 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

le plus intéressant de la famille était une aïeule centenaire ; elle passait ses jours et ses nuits sans mouvement et sans sommeil, adossée contre la muraille et enveloppée de couvertures. On eût dit que ce corps usé cherchait à retenir en lui la vie à force d’immobilité, veillant sans cesse de peur qu’elle ne lui échappât pendant son sommeil. Cette vieille femme était entourée par ses enfants de la vénération la plus profonde et des plus tendres soins; on reconnaissait à la fois dans leur manière d’agir envers elle la piété filiale et le respect dû à la vieillesse. De chaque côté de son front, deux boucles de cheveux blancs s’échappaient de son bonnet de laine comme deux lames d’argent. Son œil noir et perçant avait conservé toute sa force; le nuage terne et gris, qui obscurcit la vue des vieillards et présage leur dernier instant, n’avait point envahi sa noire prunelle. Son visage était long, austère et régulier; sous une peau ridée et privée de chair, sa charpente était restée pure et belle. Lorsque le feu se ranimait et jetait dans l’obscurité de la salle ses rouges clartés, il y avait quelque chose de fantastique dans le profil de cette vieille femme qui se réfléchissait contre les murailles, démesurément agrandi et se coupant contre les angles. On eût dit la dernière de ces antiques pythonisses qui trompaient les hommes en leur transmettant les perfides oracles de l’esprit du mensonge et du mal.

J’attendais la nuit avec impatience, carie temps me paraissait long. L’àme n’est jamais plus triste et plus

PÉL0P0NÈSE.

mal à l’aise qu’au moment de ces haltes forcées dans un voyage; le découragement s’empare d’elle, et de sombres idées la tourmentent; la curiosité des choses nouvelles et l’enthousiasme des spectacles de la nature ne sont plus là pour la soutenir ; le cœur s’attriste et se replie sur lui-même , à la vue de ces nuages qui versent une froide pluie et semblent cacher pour toujours le ciel bleu et le soleil. Enfin, la nuit arriva ; quand le repas du soir fut fini , la grand’mère fit un long signe de croix et laissa tomber sa tète en arrière contre la muraille, comme pour dormir. Je crus qu’elle était morte; mais ce n’était autre chose que le signal du repos de la famille. Chacun alors prit sa place autour du foyer, hommes, femmes et enfants, côte à côtel’un près de l’autre. Ils s’agenouillèrent pour prier et se tournèrent d’abord vers le soleil levant, ensuite vers le soleil couchant, en faisant des signes de croix sans nombre et s’inclinant tour à tour jusqu’à terre et se relevant. Cette manière de prier, qui appartient à la religion turque comme à la religion grecque , semble tenir aux antiques mœurs orientales ; elle a quelque chose de solennel en même temps que de superstitieux ; elle semble confondre l’idée de Dieu avec la plus large et la plus splendide manifestation de son être , la lumière, qui dispense aux hommes et à la nature la vie , la force et la beauté.

Après la prière , les hommes se contentèrent de dénouer le mince lacet qui serre la foustanelle à leur taille, les femmes roulèrent un mouchoir autour

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