‹ Voyage dans le royaume de GrèceChapitre 62 sur 154 · CHAPITRE Vlll · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vlll

funestes épisodes dans son histoire ; presque point de guerres; aucun de ces combats qui procurent la gloire à force de carnage ; c’est presque l’histoire du plaisir chez les anciens. Quand on voit Corinthe aujourd’hui , le contraste du présent avec le passé n’a rien qui navre le cœur; elle semble simplement en proie à ce doux accablement et à cette mélancolique inaction qui viennent après une longue fête.

Lorsque nous eûmes dépassé et laissé sur la gauche un pic élevé surmonté d’un petit fort avancé, nous primes l’Acro-Corintlie à revers et nous atteignîmes la grande porte de la citadelle , après avoir gravi une pente escarpée. Une dizaine de soldats grecs gardent cette citadelle immense qui contenait une armée entière, et des mosquées, et le palais et le nombreux sérail du pacha. Au moyen de nos passeports, nous obtînmes l’autorisation d’en parcourir l’enceinte. Elle était autrefois ornée de statues et de temples dignes de la magnificence et des richesses des Corinthiens. Un âge d’austérité et de foi succéda à cet âge d’or, et d’humbles chapelles chrétiennes s’élevèrent sur les débris somptueux des temples ; puis un âge de fer survint et ajouta de nouvelles ruines aux anciennes; des chàteaux-forts, des casernes, des murs crénelés usurpèrent le trône de la Divinité. Ce dernier âge vit aussi sa fin; les soldats disparurent de la citadelle, comme les dieux avaient disparu des temples; la solitude, le silence, l’abandon régnent là, en attendant qu’une puissance

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nouvelle s’installe plus forte et plus durable que les autres sur toutes ces ruines amoncelées.

La citadelle de Corinthe était un chef-d’œuvre de fortification ; la muraille qui l’entoure a pour base d’inaccessibles rochers; elle monte et descend pittoresquement suivant les courbes du terrain; ses créneaux sont presque partout intacts et se suivent rangés les uns à côté des autres, droits et immobiles comme des soldats au moment du combat; en quelques endroits seulement, une file entière a été enlevée par les boulets ennemis , et les veines rougeâtres de la pierre brisée ressemblent à du sang qui coule. D’énormes canons montrent leurs gueules béantes aux embrasures. L’airain dont ils sont faits est échauffé par le soleil, et l’on croirait, en les touchant, que la poudre fermente en eux et qu’ils sont impatients de vomir de nouveau la flamme et la mitraille. Mais, le soir venu, cette sourde colère s’éteint d’elle-même; ils redeviennent froids; tout est calme autour d’eux , aucune armée ne se présente à l’horizon; le seul ennemi qu’ils aient à redouter et contre lequel ils ne peuvent rien, c’est la rouille qui les ronge.

Du sommet de l’acropole, le regard embrasse un sublime panorama. Au-dessous de vous, deux mers se laissent voir ensemble , celle de Lépanle et celle de Salamine : celle-ci, calme, bleue, avec des reflets de montagnes dans ses flots et , sur ses rives, des anses mystérieuses où se réfugient des barques qui glissent sous leur voile latine , rapides , gra-

CHAP1THK VIII.

cieuses et blanches comme des cygnes. Le combat de Salamine a cessé son bruit; rien ne trouble plus la tranquillité profonde au sein de laquelle l'ombre de Thémistocle se repose de ses victoires. L’autre mer est verte, agitée, inquiète; le moindre souffle suffit pour exciter une tempête sur ses ondes irritables, et l’on croit entendre le bruit du canon de Don Juan dans le ronflement sourd et prolongé des vagues refoulées au sein des cavités du rivage. Entre ces deux golfes, l’isthme de Corinthe, séjour aimé de Neptune, élève une frêle barrière au moyen de laquelle le Péloponèse se trouve lié, comme par un fil , au reste du continent. Il semble que ces deux mers, si elles se savaient aussi voisines , pourraient d’un seul bond confondre leurs flots ensemble. Sur le rivage opposé du golfe de Corinthe, l’IIélicon et le Parnasse se dressent dans toute leur majesté et, plus loin , l’Ionie et son ciel renommé se devinent aux clartés de l’horizon. Enfin , au-delà du golfe Saronique , à l’extrême ligne de la haute mer, l’œil étonné aperçoit le promontoire de Sunium et , un peu plus rapprochés , le mont Penthélique et l’Hymette sur les flancs duquel le rocher de Cécrops se dessine comme un point d’or, tant l’atmosphère est limpide ! Existe-t-il au monde un panorama plus magique et qui renferme à la fois tant de lieux et tant de gloire? Lorsque, du haut de l'Aero-Corinthe, on voit toutes ces choses confuses, flottantes, baignées dans une vaporeuse lumière , on croit assister, en proie à l’illusion d’un.

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rêve splendide, au réveil des plus beaux jours de l’antiquité.

Briarée avait consacré l’Acro Corinthe au Soleil qui en fit à son tour hommage à Vénus, présent superbe et digne d’étre échangé entre des dieux. Les Corinthiens furent, au commencement, de hardis navigateurs et fondèrent de puissantes colonies, telles que Syracuse et Corcyre. D’immenses richesses et une grande renommée furent le fruit de leurs courses en mer. Mais , une fois enrichis , ils n’écoutèrent plus la voix de l’ambition et ils renoncèrent aux lointains voyages. Les arts et la poésie suffirent à les occuper , et leur ville s’orna de nombreux et superbes édifices. Comme le peuple était enclin au plaisir et que les femmes y étaient d’une incomparable beauté, Corinthe devint en peu de temps le séjour le plus délicieux de la Grèce. Ses habitants se souvinrent alors de la déesse qui présidait à leur destinée , et se livrèrent avec entrainement à son culte. Un temple magnifique fut élevé à Vénus au sommet de l’acropole par-dessus tous les autres; des fêtes se célébraient sans cesse en son honneur. Le plaisir et la volupté , consacrés par la religion, devinrent la seule occupation de ce peuple avide de jouissances. Vénus eut pour prêtresses les mille courtisanes de Corinthe; elles seules furent chargées d’entretenir ses autels; leur métier impudique était dès-lors une fonction sacrée; elles l’exerçaient à la face du ciel, tandis que la vertu, rare et méprisée, se cachait et se voilait, comme

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