‹ Voyage dans le royaume de GrèceChapitre 63 sur 154 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

pour éviter la honte. Les femmes honnêtes, ne pouvant se mêler aux scandaleuses cérémonies de la Vénus des Corinthiens, célébraient en l’honneur de cette déesse des processions particulières; car elles adoraient Vénus, elles aussi, mais la chaste Vénus qui préside aux pudiques amours de la famille.

Derrière le temple de Vénus, était la fontaine Pirène auprès de laquelle Bellérophon s’empara du cheval Pégase au moment où il venait s’y désaltérer. Cette fontaine , qui existe encore sous le nom de Drakonéro, alimentait quatre cents citernes creusées dans l’enceinte de l’acropole et dont on voit encore un grand nombre aujourd’hui. Au-dessus du même temple, était celui de la Nécessité et de la Force. La porte en était close pour la multitude, qui ne demandait pas mieux que d’oublier la puissance fatale de ces divinités. Plus bas, était le temple des Parques dont l’accès n’était point interdit; car ce peuple, si entraîné qu’il fût par le plaisir, aimait peut-être à reposer parfois son esprit dans l’idée d’une autre vie, afin de mêler, par cette pensée austère , une religieuse tristesse à ses joies. L’image des trois Parques était cependant couverte, derrière l’autel, d’un voile impénétrable, comme si l’on eût craint que l’aspect de ces impitoyables déesses n’apportât trop d’inquiétude et d’amertume dans le cœur de ces hommes préoccupés seulement du bonheur de vivre. Trois petites colonnes, confondues avec les ruines d’une mosquée, existent encore sur l’emplacement que devait occuper le

PÉLOPONÈSE

temple. Les divinités de la mort sont les seules dont il soit resté quelque chose dans ces lieux où s’est établi leur triste et silencieux empire. Au sortir de la citadelle, nous descendîmes par un chemin rapide qui serpente sur le flanc du rocher et passe près de l’endroit où l’on montrait autrefois le tombeau de Laïs , la plus séduisante de ces belles et lascives prétresses de Corinthe, courtisane sans rivale , dont la beauté fit l’admiration du siècle où elle vécut et dont le nom a sa place dans l’histoire, comme ceux d’Alexandre et d’Auguste.

Laïs avait conservé, jusqu’à un âge fort avancé, le miroir qui lui servait pendant sa jeunesse à se parer pour recevoir ses nombreux amants. Etant vieille , elle ne pouvait voir sans regret les rides de son visage dans ce miroir au fond duquel les traits charmants de sa beauté d’autrefois lui apparaissaient confusément dans le lointain. Pour éloigner d’elle ce témoin irrécusable de sa chute, elle en fit don à Vénus Mélanis dont elle avait été prêtresse. Bien que les Corinthiens prétendissent posséder le tombeau de Laïs, selon une autre légende, elle ne serait point morte chez eux. En effet , étant amoureuse d’un jeune Thessalien , elle quitta pour le suivre les fêtes de Corinthe , ses richesses et scs amants. Mais, étant arrivée dans une ville lointaine, elle fut surprise seule dans un temple de Vénus et massacrée par les femmes jalouses de sa beauté. Non loin de là , une caverne profonde et humide est pratiquée dans le flanc de l’acropole. Cette ca-

Page 1