‹ Voyage dans le royaume de GrèceChapitre 67 sur 154 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

qui séparait l’Attique du Péloponèse, nous passâmes devant le théâtre d’Istlimus, la seule chose qui reste de cette ville; il est tout dégradé et de grands arbres ont poussé tout autour, comme pour le défendre d’une ruine plus complète. La nuit commençait à tomber quand nous arrivâmes à Callamachi, joli petit village à l’entrée du golfe de Salamine , enrichi par la présence du Lloyd autrichien et par le transport des nombreuses marchandises qui traversent l’isthme. A quelques pas de là, dans une anse profonde, était située Cenchrée, port où s’embarqua saint Paul, quand il alla porter à l’Aréopage la nouvelle du Dieu inconnu.

La plage de Callamachi est pleine d’une poésie suave et d’un charme doux et mélancolique. C’est là qu’il faut aller le soir pour surprendre, dans un moment d’abandon , la Grèce telle qu’elle est aujourd’hui et telle quelle fut autrefois. Il n’y avait point en cet endroit ignoré de grandes villes , ni de temples, ni de portiques; par conséquent, point de ruines aujourd’hui , pour y témoigner des outrages du temps et attrister le présent par le regret du passé. Des hommes y arrivaient jadis comme ils y arrivent encore, les uns regagnant leurs sauvages montagnes , les autres attendant tranquillement le lendemain pour se risquer sur la mer. Là , se rassemblent les hardis marins d’Hydra , de Syra , de Spezzia ; la journée finie , ils allument de grands feux sur le rivage et, assis autour, ils chantent des refrains de liberté ou content des histoires, se lais-

PKLOPONÈSK.

sant approcher des femmes et des enfants qui les écoutent. A l’écart, des chaloupes sont échouées sur la plage, montrant leur large coque humide et verte , semblables à des dieux marins qui viennent respirer l’air et sécher leurs flancs tout trempés par un long séjour dans les flots. Plus loin surtout, ce sont des groupes d’Albanaises dansant en rond en se tenant les mains , et décrivant tantôt un cercle , tantôt de gracieuses spirales , sans que leur file se rompe jamais. A leur costume bizarre, à leurs longues tresses de cheveux ornées de cuivre, à leur chant accentué , on reconnaît bien vite en elles des étrangères. Que font-elles là , dansant et riant ? pourquoi donc ont-elles quitté le séjour des Clephtes et leurs fiers époux? qui le sait et pourquoi s’en étonner? fûtes-vous jamais surpris de rencontrer sur le bord des fleuves les mêmes fleurs que sur le sommet des monts? Les filles de l’Albanie descendent de leurs montagnes tout simplement pour voir la mer, pour mêler leurs chansons à son murmure, pour satisfaire leur fantaisie. Elles sont là ce soir; mais n’attendez pas à demain pour les regarder, elles auront déjà repris leur vol vers leurs nids d’aigle.

Quand la nuit fut venue, que les feux furent éteints sur les bords de la mer et que les danseuses se furent évanouies comme des esprits aériens, je rentrai dans mon hôtellerie. Toutes les chambres donnaient sur une vaste salle basse par une grande galerie de bois. Assis sur ma porte , je voyais tout ce qui se passait en bas , comme si je me fusse

CUAPITRK VIII.

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trouvé au paradis d’un de nos théâtres. Une dizaine de pallikares étaient à boire , éclairés par une lampe qui jetait autant de fumée que de lumière, les uns armés jusqu’aux dents, les autres demi-vètus. L’un d’eux chantait des refrains amoureux ou patriotiques, avec ce son de voix nasillard qui caractérise la manière de chanter des Grecs. Adossé contre le mur dans une nonchalante attitude, il vidait à chaque instant son verre ; à la fin de chaque couplet , les autres faisaient éclater de bruyants bravos , et l’écoutaient avec admiration recommencer une chanson nouvelle. Son répertoire était inépuisable et, animé par la présence d’un étranger, il aurait chanté jusqu’au matin si l’hôtelier ne l’eût fait sortir afin de fermer sa porte. Une de ces chansons surtout me frappa , à cause de sou rhythme étrange et mélancolique. C’était la plainte d’une jeune femme dont le mari s’était enfui pendant quelle dormait, pour rejoindre les Grecs et se battre contre les Turcs. La voici telle que j’ai pu la recueillir :

— « Un petit oiseau s’est éveillé pendant la nuit et s’est mis à chanter à la fenêtre de Despo qui dormait, et sa voix s’est fait entendre à elle dans un rêve.

— » Dors, dors, Despo, ou plutôt réveille-toi bien vite ; ton mauvais génie t’a fait dormir ce soir. Habille-toi , non point avec tes habits de fête , tes bracelets et tes rubans, mais avec ta robe de montagne et tes souliers de route.

PÉLOPONÈSE

— «Tu ne l’as donc pas entendu partir; tu n’avais donc pas vu la poudre sur ses mains et , à sa ceinture , ses pistolets tout chargés. Il a profité de ton sommeil pour partir, pauvre petite, et cependant tu ne l’aurais pas retenu, n’est-ce pas?

— « Il est allé en courant vers les sept villages où Nikotsaras a donné rendez-vous à ses pallikares. Véli-Pacha s’avance contre eux avec sept mille Turcs, sept mille infidèles. Cours, l)espo, et porte-lui des balles.

— « Petit oiseau , merci ; prète-moi tes ailes , si tu veux que j’arrive en même temps que lui. »

La chanson se finit là brusquement; il est à croire cependant quelle doit avoir un dénouement. Mon guide, qui me la dicta le même soir, n’en savait pas plus long; je me la fis redire plus tard par d’autres Grecs que je rencontrai, mais ils la savaient plus incomplètement encore. C’est là le sort de la plupart des chansons populaires de la Grèce; elles passent de bouche en bouche et s’altèrent au bout d’un certain temps. La littérature de la Grèce moderne consiste en une inépuisable série de chants populaires. Le Grec, et j’entends principalement le Grec qui vit hors des villes , aime la poésie comme il aime la liberté, comme il aime la patrie ; il naît poète en même temps que guerrier. S’il éprouve de la tristesse ou de la joie , il chante ; des chansons sont composées pour tous les instants de sa vie , pour toutes les phases solennelles de son existence. Les

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