CHAPITRE VIII
pères les transmettent à leurs fils, et on ne les trouve nulle part écrites. C’est une poésie traditionnelle, sans nom d’auteur, sans origine connue, sans célébrité ; elle se retrouve dans le coeur des Grecs , toutes les fois qu’ils ont un sentiment à exprimer.
Il existe cependant une classe d’hommes qui semble s’être chargée du dépôt sacré de cette poésie; ce sontlesaveuglesjc’estparmieuxaussi qu’on trouvele plus grand nombre d’improvisateurs. Ils parcourent la Grèce entière, fréquentent surtout les villes à l’époque des panégyris (foires), se rencontrent dans les campagnes, assis sur le bord des fossés, aux endroits où les chemins se croisent. Ils redisent les vieilles chansons , ou chantent celles que leur génie leur inspire tout-à-coup. Cette poésie se distingue par son originalité, sa hardiesse, la vérité de ses tableaux et un sentiment profond de la nature. Elle s’élève parfois jusqu’au lyrisme, et prend les allures libres et primitives du génie de Pindare. J’en ai rencontré souvent de ces rhapsodes aveugles et nomades, vieille race qui vit, chante, mendie depuis Homère, et se rattache à lui par une chaîne non interrompue. Ils chantaient en s’accompagnant d’une espèce de violon à trois cordes. J’écoutais et je m’attendais à recueillir de leur bouche quelques vers encore inconnus de l’Iliade, cette rapsodie sublime, à laquelle plusieurs hommes de génie ont peut-être travaillé. Mais ce ne sont plus les noms d’Hector, d’Ulysse, d’Achille et d’Agamemnon que célèbre leur poésie ; ce sont ceux d’Ali-Tébélcn , de
PÉLOPONÉSK.
Nikitas, Grivas, Colocotronis, Andrikos; ce ne sont plus les Troyennes immolées sur le cadavre de leurs époux, mais les femmes des Clephtes se battant comme les hommes et expirant comme eux sur le champ de bataille. Ce n’est plus Troie enfin qu’ils chantent; c’est Souli, avec ses sept châteaux et son siège qui dura dix ans aussi.