CHAPITRE IX
MÉGARIDE.
MÉGARE, ÊI.EUSIS.
Kinéta, Kakiscala.
Mégare et Eleusis me restaient à voir avant de rentrer à Athènes. Deux chemins conduisent de Gallamachi à Mégare : l’un, sur la crête des montagnes, par de longs détours qui n’offrent rien de remarquable ; l’autre, plus direct et plus difficile, par les roches Scironiennes.LesGrecs modernes l’appellent Kakiscala (mauvaise échelle), nom qui indique assez la frayeur qu’il inspire. Je me décidai pour ce dernier, autant à cause de ses beautés naturelles qu’on m’avait vantées que de sa célébrité historique.
Le soleil se levait quand je quittai Callamachi, et ses rayons couvraient le golfe de rouges reflets.
CIIAIMTHE l\.
Tout dormait encore; les feux de la veille avaient été éteints par la rosée de la nuit, et l’herbe s’était relevée aux endroits foulés hier par le pied agile des Albanaises. J’emportai de ces lieux le plus délicieux souvenir. Je les revis quelques mois plus lard , en revenant de Patras par les bateaux autrichiens. Mais qu’ils étaient differents! C’était au milieu du jour, et nous nous embarquions pour Athènes. Le rivage était encombré de marchandises et de voyageurs ennuyés , mauvais oiseaux de passage qui déflorent les routes par où ils passent. Ces lieux avaient perdu leur charme, et je n’y retrouvais plus, comme la première fois, la poésie du soir et de la solitude.
La route de Mégare suit d’abord la mer, tantôt tracée sur le sable fin et doré de la plage, tantôt séparée d’elle par des bosquets de pins par-dessus lesquels on aperçoit un peu plus loin la cime grise du mont Géranion. Mégarus, fils de Jupiter et d’une nymphe Sythnide, trouva sur ces hauteurs un refuge contre les eaux du déluge de Deucalion. Sur le point d’ètre englouti dans les flots, il fut guidé vers celte montagne par les cris d’une bande de grues qui y volait encore. Il en gagna le sommet à la nage et la nomma Géranie, du mot ripavos, grue.
Nous allâmes prendre notre repas du matin au village de Kinéta , adossé aux premiers escarpements du Géranion et voilé par un massif de pins qui borde la mer. Le village est complètement abandonné depuis que les Turcs l’ont détruit ;
MEGAKIUK.
il est resté tel qu’il se trouva tout-à-coup , à la fin du jour où les infidèles firent main-basse sur ses habitants et incendièrent ses maisons. Pas une pierre n’est relevée, pas une muraille reconstruite ; on dirait que sa dévastation date d’hier. Le vent s’engouffre et siffle à travers les ruines, que parcourent seuls de grands lézards. J’aurais préféré déjeùner sur les bords voisins de la mer, à l’ombre des jeunes pins, assis sur le sable luisant et parsemé de coquillages. J’allais reprocher à mon guide la stupide fantaisie qu’il avait eue de me conduire dans ce morne enclos, lorsqu’il nous fit arrêter devant une masure, la seule qui eût encore un toit. Je fus surpris et effrayé de voir une espèce de grand cadavre , babillé d’une sale tunique de laine , et couché en travers de la porte. Dimitri descendit de cheval et alla le remuer du pied en criant : « Debout, debout, Janni ! » Point de réponse. « Il est mort, dit- il à l’agoïate . » — « Pas encore, » lui répondit celuici. Quant à moi , plus je regardais ce corps étendu , plus j’étais convaincu qu’il avait cessé de vivre. « Lève-toi donc, reprit mon guide, tu as assez dormi ; le soleil va te faire mai. » Et, ce disant, il le souleva en le prenant par-dessous le bras, le mit sur ses pieds et l’adossa contre la muraille pour le soutenir. Je frissonnai en entendant un profond soupir sortir de la poitrine de ce débris humain qu’on me paraissait avoir oublié d’ensevelir, et en voyant ses yeux s’ouvrir démesurément dans leurs caves orbites. « Comment te trouves-tu ? » lui demanda Dimitri.